Etna et Priorat, deux régions méditerranéennes qui montent

Aujourd’hui, notre invité n’est autre que notre confrère et ami suisse Pierre Thomas; habitué de nos chroniques du samedi, il nous entretient cette fois de deux perles de l’ancienne couronne aragonaise…

Le mois dernier, j’ai été le seul journaliste (à ma connaissance) à être convié à déguster les vins de «Sicilia en primeurs», à Syracuse, puis ceux du lancement des «Noms du lieu», à la Chartreuse de Scala Dei, dans le Priorat catalan.

Sur la plus grande île de la Méditerranée, j’ai privilégié les crus de l’Etna. D’où une — audacieuse — comparaison entre l’Etna et le Priorat, les deux régions, d’Italie et d’Espagne, dont les vins montent en puissance, en prix et en attente du consommateur.

400 ans d’histoire commune

L’Histoire n’est pas contraire à cette comparaison : le Comté de Barcelone et le Royaume d’Aragon fusionnèrent en 1137. En 1282,  le souverain d’alors, Pierre III d’Aragon, mit la main sur le royaume de Sicile, à l’occasion du massacre des Français durant les «Vêpres siciliennes» (dont Giuseppe Verdi tira un opéra). Presque toutes les îles entre la péninsule ibérique et italiennes (Minorque, Majorque, Sardaigne, Malte) ont appartenu à la Couronne d’Aragon, jusqu’à sa dissolution en 1716. Le Priorat, dont on dit que ce sont les moines chartreux de Scala Dei qui cultivèrent la vigne après la Reconquista sur les Maures, et l’Etna, où les Grecs plantèrent les premiers ceps, ont donc été liés par le même destin pendant plus de quatre siècles…

les5duvinA_couronneAragon.jpgPendant 4 siècles, la Couronne d’Aragon (en orange) a été posée au cœur de la Méditerranée (source : Wikipedia)

Deux sous-sols uniques et différents

Aujourd’hui, la DOC Etna couvre à peu près 1000 hectares de vignes. La DOQ Priorat, le double (2000 ha). Les deux régions sont des vignobles d’altitude, «extrêmes» ou «héroïques». Au pied du volcan encore actif — il s’était réveillé à Noël 2018, puis brièvement fin mai 2019 ! —, les vignes s’étagent entre 600 et 900, voire 1000 m. d’altitude, alors que le sommet du volcan est à 3350 mètres sur le niveau de la mer. Entre les coulées de laves et les résidus volcaniques mélangés à de l’argile des contreforts de l’Etna, accumulés par couches successives lors des grosses éruptions, et les schistes métamorphiques vieux de 400 millions d’années, appelées «llicorell» du Priorat, aucun rapport, sinon que les unes et les autres créent pour la vigne des conditions particulières et profondément originales.

Les vignes surgreffées de Cottanera, au pied de l’Etna (photo ©www.thomasvino.ch).

Une renaissance récente

La DOC Priorat date de 1954 (et son «statut du vin» de 1932) et la DOC Etna de 1968, mais il a fallu attendre 1989, en Catalogne, et le début des années 1990, en Sicile, pour que leurs vins connaissent une véritable renaissance. Les deux guerres mondiales, et leur lot de mort d’hommes, puis la forte immigration des Siciliens, d’une part, l’isolement économique de l’Espagne franquiste, d’autre part, entraînèrent la désaffection des vignobles. Il a fallu, dans le Priorat, des hommes venus de l’extérieur, comme René Barbier, au Clos Mogador, revenu du sud de la France, et l’œnologue José Luis Perez, longtemps exilé en Suisse, et le jeune Alvaro Palacios, et, au pied de l’Etna, le Toscan Marco de Grazia, de Terre Nere, exportateur de vins italiens aux Etats-Unis, pour redynamiser les deux régions à la toute fin du XXème siècle.

les5_priorat6_siurina1.jpgLes nouvelles terrasses spectaculaires du vignoble de Casa Grand el Siurana, à Bellmunt, au sud du Priorat (photo ©www.thomasvino.ch).

Une inspiration bourguignonne

De Grazia et Palacios militent pour une délimitation «à la bourguignonne» des «climats» de l’Etna et du Priorat. Quelque 120 «contradas» ont été identifiées dans les 22 villages du pourtour du volcan, tandis que la DOQ Priorat vient de délimiter une liste de 459 «paradges» — les deux mots, en italien et en catalan, signifient «lieux-dits» — dans les 12 villages de la région, qui avaient déjà le droit, depuis le millésime 2007, à des «Vins de Vila» (vins de villages). Si la DOC Etna connaît des difficultés à établir une véritable hiérarchie de crus — comme d’autres régions d’Italie ! —, la DOQ Priorat vient d’en mettre en place une, avec des grands crus («Vinya classificada») et des 1ers grands crus («Gran Vinya classificada).

Au pied de la Sierra de Montsant, les ruines de la chartreuse de Scala Dei, là où les chartreux replantèrent de la vigne, après le départ des Maures (photo ©www.thomasvino.ch).

Des cépages locaux en regain d’intérêt

Avant 2000, au pied de l’Etna, un grand domaine comme Cottanera, s’était converti aux cépages internationaux : cabernet sauvignon, franc, merlot, syrah et mondeuse. Les premiers ont été surgreffés, au profit des cépages rouges locaux, nerello mascalese et nerello mantello. La tendance actuelle va vers du pur nerello mascalese, le raisin rouge qui arrive le plus tard à maturité de toute l’Italie, plus tard que le nebbiolo du Piémont, à fin octobre, quand la neige peut tomber sur l’Etna…

Ce cépage local donne des vins rouges peu colorés, mais d’une grande finesse d’expression, aux arômes de fruits rouges, de cerise, entre pinot noir et nebbiolo. La formule voulue il y a trente ans par les rénovateurs du Priorat associait carignan et grenache traditionnels aux «internationaux», cabernet sauvignon, syrah et merlot (les mêmes qu’on a tenté de planter au pied de l’Etna). Le grenache, pour certains, et surtout le carignan, reviennent aujourd’hui en force, et parfois même en vin monocépage. D’autres, comme Clos Mogador, s’en tiennent à l’assemblage…

les5etna3.jpgLes roches volcaniques servent de soutènement aux terrasses de l’Etna (photo ©www.thomasvino.ch).

Des vignes préphylloxériques uniques au monde

Davantage que le grenache, le carignan existe encore en très vieilles souches, plantées en gobelets, sur la croupe des collines du Priorat, littéralement dans le ciel balayé par les vents, contraires, de l’intérieur du pays et de la Méditerranée. Le Priorat apparaît un peu comme une île, ce qu’est, évidemment, la Sicile. Le climat de l’Etna, dans sa partie nord dédiées aux grands rouges, est plus frais, plus humide et plus venteux que le reste de l’île. Entre des coulées de lave, des amas de pierres volcaniques qui constituent les murs des terrasses, subsistent des ceps pré-phylloxériques, dans un paysage mêlé d’oliviers, d’amandiers, de citronniers. Le plus souvent, ces vignes sont cultivées en bio, ou en biodynamie, et sont peu traitées. Les vignerons comptent sur les vents pour évacuer les maladies… La DOQ Priorat a décidé de réserver le terme «Velles Vinyes» (vieilles vignes) aux ceps plantés avant 1945 (donc de plus de 75 ans, aujourd’hui). Certaines, au pied de l’Etna comme dans le Priorat, ont été plantées il y a plus de cent ans… Un patrimoine viticole unique au monde, travaillé manuellement et qui produit naturellement peu de raisin !

Iles5etna2.jpgVignes préphylloxériques travaillées manuellement sur les contreforts de l’Etna (photo ©www.thomasvino.ch)

Des crus (déjà) prestigieux

L’Ermita d’Alvaro Palacios, issus des très vieux grenache (à 91%), d’un
vignoble escarpé de Grattalops, atteint des sommets, en terme de prix : les derniers millésimes dépassent les 1000 euros la bouteille… Sortis tous deux récemment, sur le millésime 2016, Les Aubaguetes (vieilles vignes à Bellmunt), de Palacios, et le Mas de la Rosa, 2000 bouteilles tirées de 19000 mètres carrés de carignan et de grenache de 80 ans, à Porrera, par Miguel Torres, sont proposés à respectivement 325 et 360 euros la bouteille… Si l’on voit mal la nouvelle hiérarchie «booster» L’Ermita, qui est déjà un des vins les plus chers d’Espagne et du monde, d’autres 1er grands crus devraient émerger, rares et (donc) chers. Au pied de l’Etna, la Vigna de Don Peppino, le vin préphylloxérique de Marco de Grazia, atteint les 70 euros et, vinifié par l’œnologue vedette Carlo Ferrini, son «alter ego» de la nouvelle cave de Pietradolce, le Barbagli dépasse les 110 euros… Plus surprenant, pour avoir dégusté tous ces vins rouges sur leurs plus récents millésimes, 2015 et 2016, leur texture, leur finesse, leur subtilité, leur longueur en bouche, offrent des points communs!

Des blancs en embuscade

Outre les rouges, au potentiel en pleine ascension, les blancs des mêmes terroirs arrivent sur le marché. L’Etna mise sur le carricante «in purezza», dont certains arômes, au vieillissement, font penser au riesling allemand (cépage qui a été planté sur l’Etna !). Jusqu’ici, la Sicile, notamment avec la région de Milo, plus fraîche, a nettement l’avantage sur le Priorat. Le carricante y paraît plus intéressant que le grenache blanc (80% de l’encépagement en blanc du Priorat).

Des investissements colossaux

Tant l’Etna que le Priorat comptent une centaine de caves, dont la plupart ont été construites ces cinq dernières années ! Au pied du volcan sicilien, le Piémontais Angelo Gaja s’est récemment allié à Graci (Contrada Arcuria). Outre le Toscan Marco de Grazia, pionnier, Andrea Franchetti (Trinoro) a pris pied à Passopisciaro. A l’instar d’un Miguel Torres junior, leader des vins catalans et espagnols, propriétaire de 90 ha, le Sicilien Antonio Rallo, ardent défenseur de la DOC Sicilia, qu’il préside, propose deux vins de l’Etna, car il a pu racheter une petite coopérative.

les5_etna4_marco_de-grazia.jpgUn pionnier du vin de l’Etna, le Toscan Marco de Grazia (photo ©www.thomasvino.ch)

Ce qu’a fait aussi, à Bellmunt, dans le Priorat, le groupe catalan Perelada, pour replanter en terrasses spectaculaires 25 ha de jeunes vignes, sous le nom de Casa Gran del Siurana, qui produit déjà à grand volume (235’000 bouteilles) un DOQ Priorat d’entrée de gamme, nommé GR-174. Un peu à l’exemple de l’industriel Francesco Tornatore sur le domaine éponyme (65 ha, le plus grand de l’Etna), avec des vins, rouges et blancs, proposés à un prix abordable. Circonspect, Marco de Grazia laisse tomber : «Sur les contreforts de l’Etna, on peut certes élaborer les plus grands vins du monde, mais seulement 10% des vins sont à ce niveau !». La remarque vaut aussi pour le Priorat, dont la nouvelle hiérarchie, présentée ce printemps, a le mérite d’être claire, avec des vins d’une large base et des 1ers crus tout au sommet de l’affiche !

 

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Pierre Thomas

 

Les commentaires de dégustation d’une soixantaine de vins de l’Etna et autant du Priorat peuvent être consultés en ligne (liens: Etna et Prioratsur le site www.thomasvino.ch

 

 

 

 

 

 

3 réflexions sur “Etna et Priorat, deux régions méditerranéennes qui montent

  1. Olivier Savard

    Très beau papier! J’apprécie particulièrement le lien historique des 4 siècles de régime aragonais. Merci Thomas 🙂

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  2. Le hasard fait que j’ai pu acheter la semaine passée en Suisse une bouteille de la Vigna di Don Peppino, préphylloxera de 2016. Un très joli fruité, souple, délicat, une belle découverte.
    Très bon article !

    J'aime

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