Gonflette et brosse à reluire

Notre cher Hervé a attiré mon attention sur un article récemment publié sur le site web du magazine Terre de Vins. En m’envoyant le lien, il m’a simplement dit:  « ceci va te plaire ». Ironiquement, il avait bien raison, car cet article et sa tonalité posent encore une fois la question de la déontologie journalistique, mais dans un tout autre sens que celui des articles et reportages à charge d’Isabelle Saporta, évoqués récemment par le même Hervé.

Cet article, dont je reproduis l’intégralité ci-dessous afin que nos lecteurs puissent juger d’eux mêmes, est signé Rodolphe Wartel, qui bénéficie évidemment d’un droit de réponse à ce que je vais en dire.

Personne n’ignorait « Gris Blanc », le rosé le plus clair du monde, qui irradie les soirées d’été pour 8€ la bouteille. Vous connaissez maintenant, signé lui aussi par Gérard Bertrand, le rosé le plus cher du monde, à environ 190€ le flacon. Son nom : « Clos du Temple ».

Derrière ce constat anecdotique se dresse, droite comme une colonne ionique, une conviction profonde édictée par trente années d’expérience sur ces terres du Languedoc. Comme lorsqu’il était troisième ligne dans l’équipe de rugby de Narbonne, Gérard Bertrand ouvre en effet des brèches et montre la ligne : « Clos du Temple sera le rosé le plus iconique du monde. Le rosé est un territoire d’expression qui va bien à notre région. Avec cette couleur, je cherche l’horizontalité, la verticalité et la profondeur ; il est temps d’élever les rosés comme les grands vins ».

Le lancement de « Clos du Temple » a été révélé hier, devant un parterre de privilégiés, réunis chez Guy Savoy, chef triplement étoilé installé dans les murs de la Monnaie de Paris, quai de Conti. « Sous la coque de homard, l’avocat saveurs de pamplemousse et poivre Timut ; Tian de dorade, saveurs du sud et safran ; pintade en deux préparations, les abats comme une caillette ; fondant au chocolat au pralin feuilleté, crème chicorée ». Le menu délivre à lui seul les ambitions du vigneron et businessman languedocien qui tutoie les 140 millions d’euros de chiffre d’affaire.

Aujourd’hui, Gérard Bertrand invitera au Bernardin, à la table d’Eric Ripert à New York, là même où l’hélicoptère s’est posé tragiquement avant-hier ; jeudi il sera chez Jean-Georges à Beverly Hills et ainsi prendra naissance sur la carte des plus grands restaurants du monde le début d’une histoire fécondée à Cabrières (Hérault). Car c’est là que tout a commencé, dans ce berceau des vins rosés où, dès 1357, le vin était servi aux banquets officiels et connaîtra la consécration un peu plus tard sur les tables de Louis XIV. Un terroir accouché des forces qui ont façonné le Massif central et la Montagne noire, « un terroir de schiste et de calcaire, un relief collinaire favorisant une exceptionnelle alimentation hydrique », précise Richard Planas, le directeur des quinze domaines du groupe Gérard Bertrand.

Ces huit hectares sont constitués d’une mosaïque de petites parcelles où s’épanouissent cinq cépages, cinsault, grenache noir, syrah, mourvèdre et viognier. Évidemment, le Clos du Temple ne sera pas qu’un vin. Comme Clos d’Ora (Minervois la Livinière), il sera aussi un lieu car une nouvelle cave y verra le jour, véritable évocation d’un temple, comme l’a dessiné l’architecte languedocien François Fontès. Et cette inspiration soutiendra une philosophie: « nous sommes tous multidimensionnels », insiste Gérard Bertrand, auteur du livre « Le vin à la belle étoile », dans lequel il délivrait déjà ses pensées profondes, fruits, entre autres, de la lecture de Rudolf Steiner. « L’environnement unique de ce lieu créé une alchimie et un élan spirituel », insiste Gérard Bertrand. Des convictions gravées dans le verre par la designer Marie Legallet avec cette bouteille à la base carrée, à la piqûre en forme de pyramide et aux épaules qui forment un cercle. Gérard Bertrand n’a pas oublié la leçon de son père Georges, vigneron et courtier: « penser aux mille et un détails ». Sur la sacro-sainte planète vin, le « Clos du Temple » est né.

Commentaire

Ce que j’en pense ? Et bien, que cela manque singulièrement de sens critique et de distance. Non seulement le vin n’a pas été dégusté par l’auteur (en tout cas, il n’en parle pas), mais on dirait un communiqué de presse. Présenter un rosé au prix de 190 euros, pourquoi pas? Mais cela doit se justifier, au bas mot, par une excellente note de dégustation, ou bien par une note plus critique. Et consacrer une grande partie de l’article au menu que les invités au restaurant de Guy Savoy ont pu déguster me semble totalement hors de propos, comme la liste des autres restaurants qui ont servi de rampe de lancement à cette cuvée très ambitieuse.

J’ai défendu Gérard Bertrand sur ce blog dans le passé, et je le ferai de nouveau, pour plusieurs raisons. Il faut des leaders dans toutes les régions, et des leaders ayant une taille critique suffisamment élevée afin que le Languedoc, en l’occurrence, soit bien visible et bien vu loin de la France. Et certains de ses vins sont très bons. Mais je doute fortement de l’intérêt d’élaborer le rosé « le plus cher du monde », ni même le rosé « le plus pâle du monde ». Dans le dernier cas, ce n’est même pas vrai, car il en existe malheureusement de gros bataillons, de ces trucs pâlichons.

Ce que je reproche à cet article est l’absence de tout sens critique. J’ai vraiment l’impression de lire un communiqué. Et j’exprime aussi le souhait que la lecture des écrits de Steiner, le plus souvent incompréhensibles d’ailleurs, amène journalistes comme vignerons a critiquer cet homme brandi comme une sorte de porte-drapeau par des vignerons « biodynamistes », lui qui n’a jamais pratiqué l’agriculture et qui était également un raciste avéré et un anti-alcool ! Documentez-vous, entre autres auprès de ces sources qui traitent d’autre chose que son intérêt tardif pour l’agriculture, comme ici:

https://veritesteiner.wordpress.com/
https://www.quackwatch.org/11Ind/steiner.html

Avoir des croyances, y compris mystiques, est le droit de tout un chacun, mais j’estime que cela relève de la sphère privée. Essayer de faire passer ces croyances pour un argument en faveur d’un vin, par exemple, relève d’une forme de prosélytisme et je ne pense pas que cela soit une bonne chose, encore moins quelque chose qui crédibilise le vin en question.

A propos de « gonflette », qui est un des mots de mon titre, j’ai un autre exemple à vous donner. Dans un de mes cours la semaine dernière, j’ai servi un Pacherenc-du-Vic-Bihl de Château Bouscassé. Le vin était tout à fait décent et représentait bien son appellation. Mais, en lisant la contre-étiquette, j’ai appris que, selon son producteur, Alain Brumont, il s’agissait d’‘un des plus grands vins doux du monde » ! Diantre, et je n’étais pas capable de le reconnaître comme tel !

Messieurs les producteurs, s’il vous plaît, soyez factuels et bien plus simples, quitte à laisser l’hyperbole aux autres. Et messieurs les journalistes, faites un pas en arrière!

David

 

8 réflexions sur “Gonflette et brosse à reluire

  1. Je ne comprends pas votre étonnement, David et Hervé ! Je n’ai feuilleté qu’à quelques reprises Terre de vins et ça m’a semblé être tout simplement un magazine publicitaire. Il n’y a pas de journalisme là, ni de critiques…

    J'aime

    1. georgestruc

      OK, David, bonne lecture critique. Non seulement cet article est conçu comme un acte publicitaire, mais il est ampoulé, prétentieux, redondant…à la place de Gérard Bertrand, je me sentirais mal à l’aise, à moins que le laudateur et son bénéficiaire n’aient partie liée, ce qui n’est pas impossible. Cependant je ne peux m’empêcher de commenter une phrase de G.B. citée par R. Wartel :  » Avec cette couleur, je cherche l’horizontalité, la verticalité et la profondeur ; il est temps d’élever les rosés comme les grands vins ». Mes enfants appellent cela du gloubi-boulga (la nourriture du dinosaure Casimir, années 70…). Bigre, tout cela dans un rosé ? Une véritable entreprise de construction, ce vin-là. Il est architecte, G.B. ou vigneron ? L’Eiffel du vin, à n’en pas douter.

      J'aime

  2. Un petit extrait de « Création du monde et de l’homme », de Rudolf Steiner: «Songez maintenant que la consistance de Mars n’est pas aussi solide que celle de la Terre, Mars n’a pas de partie solide. Or, Messieurs, j’ai évoqué, il y a quelques temps, le fait que la Terre était autrefois également dans un état où elle n’avait pas de minéral. Le minéral solide ne s’est formé qu’ultérieurement. Des animaux géants y vivaient sans avoir encore de squelette osseux. Mars est aujourd’hui dans un état similaire. Il héberge également des animaux dont la forme est celle des animaux terrestres d’autrefois, et les êtres humains sont sur Mars comme autrefois sur Terre, sans os, comme je vous les ai décrits. C’est une chose que l’on peut savoir. Mais on ne le peut pas par les moyens de la connaissance dont disposent les sciences naturelles. Si on désire se faire une image de l’aspect actuel de Mars, il faut s’imaginer la Terre à une époque antérieure. Voyez-vous, nous avons aujourd’hui les courants aériens alizés nord-sud. Autrefois ces courants étaient plus visqueux, plus liquides. C’est le cas aujourd’hui sur Mars. Ces courants sont sur Mars plus vivants, plus liquides que nos courants aériens.»

    Le moins solide, dans cette histoire, ne serait-il pas la pensée steinérienne?

    J'aime

  3. J’ai moi aussi levé les yeux au ciel plusieurs fois en lisant cette article lors de sa publication, et je ne suis pas sur d’avoir lu un seul commentaire de dégustation dans tous les articles lus au sujet de cette nouvelle cuvée…

    J'aime

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.