Boutenac, qui l’eût cru?

Je reviens sur les traces de notre ami David, qui avait consacré un article, ici même, à ce fameux « cru ». Pour l’occasion, je m’appuierai sur l’atelier qui lui a été consacré, il y a quelques semaines, lors de l’opération Terroir & Millésime en Languedoc 2019.

Corbières-Boutenac est une jeune appellation née en 2005 au cœur de celle, beaucoup plus vaste, des Corbières. Toutes proportions gardées, elle est un peu aux Corbières ce que le Chianti Classico est au Chianti. Et si l’on dégustait?

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Boutenac, l’histoire

Dès la fondation de l’AOC Corbières, en 1985, il avait été question de la scinder en plusieurs sous-zones. Onze de ces zones avaient même été identifiées dans l’espoir de les voir adouber par l’INAO. Seule Boutenac l’a été, ce qui semble prouver que son dossier était le plus solide (même s’il a fallu attendre 20 ans pour cela).

Pour soutenir ses prétentions, Boutenac s’est appuyée sur l’histoire – c’est ici qu’est né, dès 1908, le syndicat des Corbières, à l’instigation d’une grande figure locale: Romain Pauc.

Mais Boutenac a aussi et surtout fait valoir son «identité terroir». Voyons un peu ce que cela peut recouvrir.

Boutenac, l’aire

L’aire délimitée en 2005, autour du massif de la Pinada, englobe quelque 2.600 ha, mais seuls un peu plus de 200 hectares sont revendiqués en Boutenac. Le substrat dominant, pour parler géologue, est constitué de «mollasses du Miocène». Ou, pour s’en tenir à la surface apparente, de terrasses de galets roulés mêlés de particules fines ; mais aussi de poudingues et de calcaires dolomitiques (à l’Ouest); sans oublier, sur le versant Est des collines de Boutenac, des grès plus acides.

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Au-delà de ces sols plus variés qu’il n’y paraît, il est un élément fédérateur: le climat. Celui de Boutenac est très méditerranéen; ici, le soleil est généreux, les vins aussi. Et les précipitations faibles (500 mm, contre 700mm à Carcassonne). Mais pour Patrick Reverdy (La Voulte-Gasparets), «La sécheresse méditerranéenne n’est pas une ennemie de la vigne, elle la protège, au contraire. De plus, elle est efficacement tempérée en été par les poussées humides du vent marin, si favorables à la synthèse des sucres. Un autre vent balaie la région, le Cers; de loin le plus fréquent, souvent violent mais aussi sain et tonique, il contribue puissamment à la maturation des raisins».

Le Massif de Fontfroide réduit cependant les influences maritimes perçues dans la partie plus orientale des Corbières.

 

Boutenac, le style

Autre particularité de Boutenac: alors que les AOC Corbières peuvent se décliner dans les trois couleurs, les Corbières-Boutenac sont rouges uniquement.

Mais le dénominateur commun le plus important, c’est sans doute la part dévolue au Carignan ; et pour citer le décret d’appellation: «L’encépagement comporte au moins 2 cépages. La proportion de l’ensemble des cépages carignan N, grenache N et mourvèdre N est supérieure ou égale à 70% de l’encépagement. La proportion du cépage carignan N est comprise entre 30% et 50% de l’encépagement ».

Boutenac a été la première zone d’AOC à remettre ainsi à l’honneur un cépage longtemps décrié; mais il est vrai que l’aire a reçu en héritage un patrimoine assez exceptionnel de vieux Carignans en gobelet (la réglementation prévoit d’ailleurs que les vignes de ce cépage doivent être récoltées à la main).

Deux petits bémols, cependant. Primo, les 100% Carignan sont officiellement interdits.

Secundo, la macération carbonique, méthode selon laquelle une bonne partie des Carignans est traitée à Boutenac comme ailleurs en Languedoc, n’est pas réglementée. Or, elle, peut avoir un effet pervers: beaucoup de vins qui l’utilisent massivement finissent par se ressembler.

A noter aussi, dans l’ADN de l’appellation (ou plutôt, dans son cahier des charges), l’obligation d’un an d’élevage (en cuve ou en fut). Et l’obligation d’un agrément en bouteille.

Pour Pierre Bories (Château Ollieux-Romanis), ancien président de l’AOC, « Boutenac, c’est une certaine harmonie entre la puissance et l’élégance, des tannins suaves, la générosité, la fraîcheur, la profondeur…  ». La quadrature du cercle?

Boutenac, les chiffres

L’appellation s’étant sur 10 communes (Boutenac, Fabrezan, Ferrals-les-Corbières, Lézignan-Corbières, Luc-sur-Orbieu, Montséret, Ornaisons, Saint-André-de-Roquelongue, Saint-Laurent-de-la-Cabrerisse et Thézan-des-Corbières. Mais pas dans leur totalité : seulement 220 ha.

Avec un rendement moyen de 35 hectos à l’hectare, environ un million de bouteilles de Corbières-Boutenac sont produites chaque année par 27 caves particulières et 4 coopératives.

Est-ce que tout ceci rend les Boutenac meilleurs, ou en tout cas différents des autres Corbières? Difficile à dire. D’abord, parce que si la plupart des metteurs en marché de la zone produisent les deux AOC, la plupart, également, déclarent leurs meilleures cuvées en Boutenac, les entourant de tous les soins. Ils les vendent également plus cher – toutes proportions gardées, c’est un peu le même schéma qu’entre Hermitage et Crozes-Hermitage, ou entre un cru du Beaujolais et un Beaujolais simple.

D’autre part, parce que les deux appellations sont très imbriquées; certes, l’aire de Corbières-Boutenac est entièrement incluse dans celle, beaucoup plus vaste, des Corbières; mais il y a aussi des parcelles de Corbières au milieu de Corbières-Boutenac.

C’est ce qui explique sans doute qu’à l’aveugle, quand les deux AOC étaient présentées côte à côte, je ne sois pas toujours parvenu à bien reconnaître l’une de l’autre (mais peut-être devrais-je persévérer…).

Enfin, parce que Corbières Boutenac n’est pas une appellation tout à fait homogène ; malgré la part importante de Carignan dans toutes les cuvées, j’ai noté de solides différences entre elles, en fonction, primo, de la proportion de macération carbonique appliquée au Carignan ; secundo, en fonction des autres cépages utilisés (notamment la syrah, qui me semble marquer les assemblages, même en relativement petite proportion) ; tertio, du type d’élevage.

Une hétérogénéité que l’on peut bien sûr trouver dans toutes les appellations, mais puisque nous nous intéressons à un «cru»

Boutenac, les vins

Quoi qu’il en soit, le plus indiqué n’est-il pas de déguster, pour se faire un avis ?

Voici mes préférés, à l’issue de deux dégustations organisées lors de l’opération Terroir & Millésime en Languedoc 2019, en mai dernier.

Château Maylandie Carnache 2017

Cette cuvée assemble 80%de vieux Carignan (plus de 100 ans), à 20% de Grenache de 35 ans. Les rendements des Carignans sont ridiculement bas (20 hl/ha). Après une vinification classique de 3 à 4 semaines, le vin est élevé en bouteille

Ce Boutenac séduit directement par la fraîcheur de ses fruits noirs, auxquels s’ajoutent, en bouche, de notes fumées et florales (iris). Les tannins sont présents, mais assez souples.

Château Sainte-Lucie d’Aussou Bella Dama 2016

La Belle Dame, c’est le nom d’un papillon des Corbières. Joli nom pour une cuvée qui nous propose un nez de fruit noir très mû, presque confituré, une bouche veloutée, de beaux tannins suaves, quelques notes de café, de romarin et d’eucalyptus mais ni verdeur ni sécheresse en finale. 14% d’alcool. 50% Carignan, 50% grenache. Vignes de 40 à 70 ans. 15,8 euros

Ce domaine de 40 ha, dont 12 en Boutenac, est aux mains de Jean-Paul Serres, avocat toulousain devenu vigneron et grand supporter du cru Boutenac.

Château La Bouysse Mazérac 2015

Cette cuvée assemble 80% de Carignan de plus de 100 ans récolté en raisins entiers, et 20% de grenache égrappé (pour l’acidité).

Nez très expressif de griotte et de pruneau à l’eau de vie ; la bouche nous régale de ses épices, et nous titille de sa belle acidité. Encore très fringant pour un vin de 4 ans.

Situé à Saint-André de Roquelongue, ce domaine de 40 hectares produit non seulement du Corbières-Boutenac, mais également de l’IGP. C’est Martine Pagès qui est aux manettes.

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Caraguilhes Le Trou de l’Ermite 2017

Moins de Carignan dans cette cuvée (30%, le minimum), mais 35% de Grenache et 30% de Syrah, plus 5% Mourvèdre. Elevage de 6 mois en barriques de 2 et 3 vins pour 50% du volume.

Au nez, du zan et du fruit noir, mêlés d’épices de la garrigue. Celles-ci prennent le dessus en bouche (immortelle, romarin), accompagnées d’encens et d’olives noires. Ici encore, on apprécie le dynamisme en fin de bouche, les notes de menthe et le fruit juteux qui surnage. Puissance et gourmandise.

Cette grande exploitation bio de quelque 130 hectares de vignes d’un seul tenant se situe dans un écrin de 500 ha de garrigue, à Saint-Laurent-de-la-Cabrerisse. Depuis 2005, il est géré par Pierre Cabison. La production se répartit entre Corbières (une AOC dont Caraguilhes est le plus gros producteur bio certifié), Corbières-Boutenac et IGP.

Comme quoi, parfois, «big is also beautiful».

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La Voulte Gasparets Cuvée Romain Pauc 2016

Quelle belle maturité de fruit! La structure est serrée, les tannins robustes, mais fondus, la bouche est pleine de mûre et de cassis, tout cela est à la fois dense et très juteux.

50% Carignan, 25% Grenache, 15% Mourvèdre, 10% Syrah sur coteaux caillouteux d’exposition Sud, 12 mois d’élevage en barrique dont 20% de neuves.

Cette cuvée très Carignan rend hommage à un des pères fondateurs de l’AOP Corbières, qui en était propriétaire au début du 20ème siècle. Ce sont ses héritiers, Laurent et Patrick Reverdy, qui dirigent aujourd’hui ce domaine d’une soixantaine d’hectares centrés sur la commune de… Boutenac, bien sûr.

 

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Gérard Bertrand La Forge 2016

Au premier nez, ce sont des notes de grillé et de fumé qui dominent, mais déboule rapidement la cavalerie des petits fruits noirs et des épices. La bouche ne manque pas de structure – il y a même pas mal d’extrait, mais les tannins sont bien enrobés et la puissance du vin fait le reste.

La Forge, ce sont quelques-unes des meilleures parcelles de Syrah et de Carignan du domaine de Villemajou, le berceau de la famille Bertrand; au lieu-dit «La Forge». Tout simplement.

Egalement appréciés : Maylandie Villa Ferrae 2017, Le Boutenac des Demoiselles 2015.

Plus d’info : contact@cruboutenac.com

Hervé Lalau

4 réflexions sur “Boutenac, qui l’eût cru?

  1. Salut Hervé deux des vins que tu as aimé ne peuvent prétendre à l’appellation puisqu’ils ont 80% de Carignan et non pas entre 30 et 50%. Sous quelle appellation sont-ils vendu alors ?
    Je me réfère à ton texte loi pour les vins Carnache et Mazérac.
    Pour le reste c’est un super article avec d’excellentes infos.
    Bonne journée,
    GG l’espagnol.

    J'aime

  2. Ping : Quelques impressions du « cru » Boutenac – Chroniques Vineuses

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