Domfront, capitale du Poiré

Longtemps considérés comme des boissons locales et paysannes, voire vulgaires, cidres et poirés n’ont jamais obtenu le statut social du vin; et ils n’ont pas non plus connu l’expansion mondiale de la bière.

Pourtant, il s’agit de produits d’une culture très ancienne. Et particulièrement le poiré, puisque les poires à poiré étaient établies en France bien avant les pommes à cidre.

Alors, parlons-en!

Le poiré a sa petite capitale: Domfront, dans l’Orne. Qui a donné son nom au Poiré Domfront, AOC depuis 2002 et AOP depuis 2008.

Par-delà les sigles et les administrations, cette appellation a été un moyen pour les producteurs de pérenniser un patrimoine local de grande valeur: d’énormes poiriers de haute tige (plus de 20 m de haut) dont certains ont plus de 200 ans. Et ces «poiriculteurs» (ils sont 19, aujourd’hui, à produire de l’AOC) ont bien du mérite ; car si le produit est excellent (voir mes notes ci-dessous), la poire est un fruit délicat, plus que la pomme; elle n’aime pas la chaleur, mais pas trop d’eau non plus; le Domfrontais présente de bonnes conditions pour elle, car la zone est sensiblement plus sèche que le reste de la très verte Normandie. Ses sols profonds sur substrat granitique lui plaisent également. Avec plus de 100.000 poiriers, dont 80% de hautes tiges, le Domfrontais est un verger unique en France. D’ailleurs, le nom complet de la ville, Domfront-en-Poiraie, lui rend hommage.

 

Le Plant de Blanc, la reine des Poires

Peut-on être paysanne et élégante ? Oui, et je le prouve avec la poire Plant de Blanc, immangeable, mais qui confère au poiré de Domfront une étonnante délicatesse. Attardons-nous un moment ce cette «reine des poires». Assez productif (ses fruits assez ronds sont groupés en grappes), le Plant de Blanc produit des poires à poiré qui présentent l’équilibre idéal entre sucre, acidité, amertume et astringence, qui plus est riche en jus et très aromatiques. Pas étonnant qu’il ait été plébiscité par les paysans du Domfrontais ; c’est d’ailleurs la variété qui donne son identité au Poiré Domfront. Dans la plupart des Poiré Domfront, elle représente au moins 40% de la cuvée.

Mais le Poiré Domfront, c’est plus qu’un fruit, c’est une méthode d’élaboration qui le préserve et le magnifie.

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Soulignons tout d’abord que les poiriers ne sont pas traités (ce qui serait d’ailleurs difficile avec des arbres culminant à plus de 20 mètres de hauteur !).

Il faut les voir, ces géants, au printemps, lorsqu’ils repeignent en blanc la campagne normande ! Cette période est cependant attendue avec une certaine crainte par les producteurs, car des gelées peuvent encore mettre en danger la fructification. Si tout se passe bien, cependant, le poirier n’est pas pingre ; il offre un rendement en fruits 3 à 4 fois plus élevé que le pommier.

Lors de la récolte, les poires ne sont pas cueillies, mais ramassées une fois tombées à terre naturellement (le secouage des arbres est interdit).

Puis elles sont triées pour éliminer les fruits abimés, et ne garder que ceux arrivés à maturité optimale.

Car il faut trouver le moment précis où la modification des sucres exhale le parfum.

Au chai, il faut soigner le cuvage pour éliminer l’astringence, l’âpreté qui assèche. Une fois broyées, puis pressées, les poires sont mises à macérer et l’on surveille la fermentation, très lente, afin de préserver les arômes.

Contrairement au cidre ou poiré industriel (malheureusement toujours le plus facile à trouver), le Poiré Domfront AOC ne peut ni être chaptalisé, ni gazéifié; comme il est fermier, il doit en outre être le produit des poires et des pommes de l’exploitation. Bref, c’est un produit élaboré très sérieusement, même si les gens qui le produisent, eux, ne se prennent pas trop au sérieux. Nous sommes dans la campagne normande, pas chez les Gros Cous du Médoc…

Et demain ?

Au vu (et au bu) de la qualité des produits dégustés, on peut s’étonner que le poiré Domfront n’ait pas encore percé, qu’il n’ait pas déjà dépassé les frontières régionales. La production actuelle (25.000 tonnes de poires à poiré), soit 150.000 bouteilles par an, le classe parmi les produits quasi confidentiels.

Pourtant, ce produit de tradition est tout à fait en phase avec les nouvelles attentes des consommateurs modernes, qui plébiscitent les produits à faible teneur en alcool, pas snob et écologiquement irréprochables – et il est produit dans un parc naturel régional, en plus. Bref, il coche toutes les cases !

Le plus important, c’est qu’il séduise déjà de jeunes producteurs, afin que la transmission se fasse ; un élément encourageant: on se met à replanter des poiriers à poiré dans le Domfrontais. Et n’oublions pas qu’avec des arbres qui ont plus de deux siècles d’espérance de vie, on ne plante pas seulement pour soi, mais pour l’avenir.

Le succès du Poiré Domfront passera sans doute par une meilleure valorisation du produit – pas seulement en termes financiers, mais d’image : «Bu dans une flûte ou un verre à buvant fin, le poiré prend une toute autre dimension que dans un bol», comme l’explique Dominique Hutin, le plus normand des journalistes du vin.

Comme pour le vin, on ne trouve que ce que l’on cherche. C’est avec une attitude plus respectueuse du produit qu’on peut en découvrir les subtilités. Comprendre les différences, et notamment l’évolution: le poiré jeune, expressif, très fruit, très fleur, devient plus complexe avec l’âge, acquérant des notes de sous-bois, de miel…

Quelques efforts pourraient également être faits dans le domaine de l’habillage des produits, certaines étiquettes ne reflétant pas la qualité du contenu.

La recours à la méthode traditionnelle, avec dégorgement des levures, pourrait également être une façon de monter en gamme et de réactualiser le poiré, d’en faire ce que promettait le vieux slogan: «Le poiré, c’est le Champagne normand».

Ma sélection

Groupe 1, méthode «ancestrale»

Pacory/Ferme des Grimaux

Fin, très poire au nez ; en bouche, pas mal de corps, quelques notes de terre, finale acidulée.

https://www.pacory.eu/

Guillaume Chopin/La Bonelière

Crescendo très chopinesque de notes d’agrumes, de fleurs blanches, c’est frais, léger, presque primesautier ; puis, en bouche, déboulent des petits fruits rouges. Beaucoup de peps. Un de me préférés de la dégustation (ça tombait bien, le producteur était en face de moi !).

http://www.gitecampinglaboneliere.com

Boisgontier/Ferme des Martellières

Une palette très ‘terrienne’ de champignons, de beurre et de poire tapée ; en bouche, de la rondeur, de la frangipane et comme une note de botritys. Un petit côté Sauternes. Petite pointe d’agrumes en finale.

https://www.les-martellieres.com

La Ferme de la Motte

Un poiré sans chichis, très fruit (poire et pomme au four)très ample, beaucoup de suavité en bouche xx

http://www.gitepaysanmortainais.fr

La Prémoudière

Belles notes citronnées, intéressant dialogue entre sucre et acidité. Long en bouche.

https://www.lapremoudiere.com

Leroyer/La Poulardière

Des notes délicates de poires et de pomme douce au nez; la bouche est vive, la bulle fine, avec un joli goût d’argile en finale.

https://www.producteur-leroyer.com

Groupe 2, méthode «traditionnelle» (avec dégorgement)

Pacory/Ferme des Grimaux, Cuvée l’Idéal

une bulle légère, un nez de tarte tatin qui se décompose en de multiples couches de fruit; en bouche, un soupçon de caramel, un bel équilibre sucre-acidité et ô, surprise, des tannins.

https://www.pacory.eu/

Leroyer/La Poulardière

Quelques notes de levures de bière, d’ananas, de fleurs des champs, très belle amertume, les papilles hésitent longtemps entre le sec et le doux. Bulle très fine.

Ferme de L’Yonnière

Très fin, très « vin », très minéral aussi. J’ai pensé à une Marsanne.

https://www.fermedelyonniere.com/

Fourmond-Lemortin

Un ovni dans la série, aux allures de cidre de glace, très évolué. Un style.

fourmond.lemorton@hotmail.fr

En résumé : une palette de saveurs beaucoup plus large que prévue, ce qui correspond sans doute à la variété des vergers (types de plants, micro-climats), et puis, bien sûr, aux souhaits des producteurs qui aiment leur poiré plus ou moins comme ci, plus ou moins comme ça.

Et à cette sélection, j’ajouterai le Poiré Fermier du Domaine Olivier qui, bien que produit en dehors de l’appellation Domfront (à La Ferrière-aux-Etangs) m’a particulièrement séduit, dans un style fin, léger, épuré.

Et pour aller plus en profondeur…

SI vous voulez prolonger le plaisir de la dégustation, tout en vous immergeant dans la réalité domfrontaise, visitez le Musée du poiré à Barenton

Ce musée est un véritable parcours initiatique et bucolique à la découverte des variétés de poire et de pomme dans leur élément naturel, un conservatoire en plein champ. Il propose de nombreux éléments didactiques historique sur le développement de ces fruits dans le monde et plus particulièrement en Normandie.

D’ailleurs, tout le Domfrontais vaut le détour ; juché sur son piton rocheux, Domfront en est le fleuron, mais il faut oser se perdre dans son bocage, arpenter ses reliefs (à la Fosse Arthour, par exemple), ou se balader le long des rives de l’Orne pour comprendre que ce petit coin de France, à l’instar de ses poires, recèle plus d’un trésor. 

Hervé Lalau

7 réflexions sur “Domfront, capitale du Poiré

  1. Jacky RIGAUX

    As-tu déjà goûté le poiré d’Eric Bordelet ? C’est Didier Dagueneau qui l’avait encouragé à reprendre l’affaire familiale quand Eric a quitté son travail de sommelier. Didier lui a même proposé de rejoindre l’association l’ « Union des Gens de Métiers » où cohabitent vignerons, boulanger… et producteur de cidre et poiré

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  2. Jean Pierre Glorieux

    Quand on voit le soin apporté à la culture ,à la récolte et à l élaboration des poirés ,le niveau de connaissance des jeunes producteurs, on se dit que comparé à des cidres CHERS et pas vraiment intéressants au plan gustatif en grande distribution ,il serait temps de mettre un coup de projecteur sur ce secteur Merci Hervé
    Combien de restaus en proposent dans la grande région Normandie ??
    perso ,grâce à un pêcheur de Port en Bessin, je fais les maquereaux au four (la lisette ) au Poiré qui remplace fort avantageusement le muscadet (+poivre vert ,ail et persil )
    Faites le test !

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  3. SF

    Pardon pour la « gue-guerre » de clocher, mais si l’on peut parler d’appellation « Poiré Domfront », la Capitale du Poiré est MANTILLY (61350) !
    Ceci dit, merci pour cet article 🙂

    Aimé par 1 personne

  4. LECROSNIER Jérôme

    Grand merci pour ce bel article qui retrace bien notre histoire.
    Au plaisir de vous revoir dans des conditions moins  »ventèsques » pourquoi pas pour échanger autour du Calvados Domfrontais AOC…
    Jérôme LECROSNIER (ferme de La Motte, président de l’AOP Poiré Domfront)

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