Raymond Dumay à moto dans le vignoble de Bourgogne

Peu de nos lecteurs ont sans doute entendu parler de Raymond Dumay, donc un court résumé s’impose. Né en 1919 et mort en 1999, il a eu plusieurs vies: tour à tour berger, instituteur, professeur et journaliste, pour devenir rédacteur-en-chef de la Gazette des Lettres. Il a aussi écrit un livre intitulé « Le Guide des Vins », et un autre qui s’appelle « La Mort du Vin ». Je n’ai lu ni l’un ni l’autre, mais j’ai l’intention de le faire et je vous en parlerai sans doute.

Photo : Istvan Bakti

Ce qui m’a attiré vers cet auteur est l’annonce que j’ai lu dans le Monde des Livres de la réédition (par l’éditeur La Table Ronde) de ses quatre petits livres qui partagent le titre de série « Ma Route de…. » dont il y a eu, successivement, Bourgogne, Aquitaine, Languedoc et Provence. Je me suis précipité chez mon libraire préféré pour en commander deux de ces livres, pour commencer, et je crois bien que les deux autres suivront. Et pas seulement parce qu’il s’agit de 4 régions vinicoles ; d’ailleurs Dumay parle assez peu de vin dans ces tomes, car il est surtout allé à la rencontre d’autres auteurs. Mais Dumay a utilisé pour ses pérégrinations un mode de transport que j’affectionne tout particulièrement : la moto.

Un Terrot 125 ETD similaire à la deuxième machine de Dumay

La machine de Dumay n’avait rien de ces merveilles de technologie fiables et puissants tel qu’on trouve de nos jours dans tous les concessionnaires. Les Terrots de Dumay (fabriqués à Dijon, et donc Bourguignons comme lui), n’avaient que 100, puis 125 centimètres cubes; le nombre de leurs chevaux devaient donc se compter sur les doigts de ses deux mains. Cela explique le diminutif affectueux avec lequel il nomma sa machine: Pégazou; car Pégase, le cheval ailé de la mythologie grecque, étant certainement à ses yeux une monture bien plus puissante. Puisque mes machines actuelles dépassant allègrement les 800 centimètres cubes et crachent plus de 100 cv, je suis plus qu’admiratif de la patience et de la ténacité de Dumay dans ses parcours, d’autant plus que, comme il le dit lui-même, sa monture « ramait dans les côtes mais galopait dans la plaine ». On imagine que, même au galop, il n’aurait eu aucun mal à respecter les limitations de vitesse actuelles en France !

Pour le moment je n’ai lu que le premier des ces tomes, Ma Route de Bourgogne, initialement publié en 1948. Sa lecture est un délice, car l’ouvrage est à la fois érudit et distancié, souvent ironique; il prend régulièrement les chemins de traverses, en mode « serendipity« . Je vais donc vous livrer quelques extraits qui ont trait au vignoble de Bourgogne et à ses vins, mais n’attendez-vous pas à y trouver ni éloge, ni guide : juste quelques observations au passage de ses roues.

Si on s’attend à une vision nostalgique du monde, y compris pour les vins, on en est pour ses frais car Dumay vit dans son époque et dit ceci, que je trouve admirable ; « Quand on n’est pas de son temps, on n’est d’aucun ».

En descendant de Paris, le premier vignoble rencontré par Dumay est Chablis, dont il dit ceci : « Le vin de Chablis a droit au plus beau titre : quand il est comme il doit être, fin, moelleux, friand, ceux qui savent le reconnaître disent simplement qu’il a d l’amour. Je bus donc mon amour avec une douzaine d’escargots.« . Je ne sais pas ou il a trouvé du moelleux dans un vin de Chablis, mais le reste me va bien.

Arrivé à Dijon, il s’arrête chez les Gerriet ou il déjeune et décrit le comportement, verre en main, de son hôte : « Il faut l’avoir vu faire tourner dans son verre (un grand, foin de mesquineries hôtelières : mon abondante province célèbre comme l’un de ses maîtres un Beaunois, capitaine de l’Empire, qui buvait son bourgogne dans une cloche à fromage) certain savigny-les-beaune. Vous verrez (dit l’hôte), il est un peu surprenant, je ne sais pas si vous l’aimerez. Je l’aimai. » écrit succinctement Dumay, manifestement peu adepte de trois lignes sur les parfums, réels ou imaginaires, que certains s’efforcent à trouver dans un vin.

Longeant la côte, il ne peut pas s’empêcher de citer Stendhal, même s’il n’est pas d’accord avec lui sur cette vision : « Sans ses vins admirables, je trouverais que rien au monde n’est plus laide que cette fameuse Côte d’Or….La Côte d’Or n’est donc qu’une petite montagne bien sèche et bien laide ; mais on distingue les vignes, avec leurs petits piquets et, à chaque instant, on trouve un nom immortel : Chambertin, le Clos Vougeot, Romanée, Saint-Georges, Nuits. A l’aide de tant de gloires, on finit par s’accoutumer à la Côte d’Or. »

La description qui en fait Dumay me semble bien plus juste, plus éloquente et aussi plus précise : « Une ligne de crêtes parfois rompue par une combe, en contrebas un fin rideau de vignes à peine penché, des villages serrés dans leurs bouquets d’arbres, une harmonie discrète sur laquelle glisse le regard des négligents, telle m’apparaît la voie royale des vins par ce léger matin de juillet. Plutôt belle, comme toutes les choses lorsqu’on les regarde bien. En Suisse et dans la vallée du Rhône, j’ai vu des vignes plus pittoresques, des vignes chèvres qui montent à l’assaut des rochers. Assis dans sa robe aux grands plis, la tête ombragée par quelques bouquet de châtaigniers, la vigne de Bourgogne ressemble à ces femmes de quarante ans que l’on dit mûres et qui le sont en effet, gourmandes, sensuelles, savoureuses, infatigables au lit aussi bien qu’au travail et auxquelles, dit-on, les vrais amoureux ont toujours rendu les armes. » Admirable !

Plus loin, il écrit ceci : « A Gevrey-Chambertin, la maison de Roupnel ouvre ses fenêtres sur la place du village. Ici, toute la beauté se réfugie dans les caves. N’est-ce pas Alceste qui prononce cette phrase si déchirante et si simple ? « On ne voit pas les cœurs. »

Il voulait voir Camille Rodier, qui était absent, mais Dumay parle de la confrérie du Tastevin dont Rodier était un des fondateurs. Rodier était en train de prendre le d’eau à Vichy ou bien à Vittel, ce qui surprit Dumay : « Un maître du Tastevin, boire de l’eau ? » « Parfaitement, me répondit-on. Pour mieux boire du vin à la rentrée. » Cela me parle en ce dimanche, où je pratique une journée d’abstinence (rare mais régulière) de tout alcool ! Puis vient ceci, que Dumay a du glâner dans le folklore local : « Il y a cinq raisons de boire : l’arrivée d’un hôte, la soif présente, la soif future, la qualité du vin et toutes celles qu’il te plaira d’imaginer. »

Allez, un dernier extrait avant d’aller visiter Pierre Poupon : « En quittant Beaune, Pégazou est content. A-t-il bu, lui aussi, du bourgogne rose ? A-t-il enfin pris honte de son allure de lézard? Mais en réalité, Pégazou se moque de toutes ses raisons. Pégazou est un pur, et s’il vole au-dessus du goudron fondant, si la bougie de s’encrasse plus, si le carburateur, enfin, carbure… c’est que nous allons chez des amis. Des vrais, des gens qui continuent de me serrer la main même après lu mes livres. Et même qui ont commencé par lire mes livres. Chut, c’est un miracle. Et les miracles, il ne fait pas les regarder de trop près. »

J’aime ce Dumay et tout cela me donne une idée… allez, en selle !

David Cobbold

 

 

5 réflexions sur “Raymond Dumay à moto dans le vignoble de Bourgogne

  1. Raymond Dumay est en partie responsable de ma conversion au vin. A l’époque, il y a de cela très, très, longtemps, je ne bois que de l’eau et de la bière. Un déjeuner chez un ami, foie de veau entier au four au menu, château yquem dans les verres. Une illumination. Je passe l’après-midi à lire le « Guide du vin », un classique parmi les amateurs de vins, présent dans la bibliothèque des lieux. Depuis, je ne cesse de m’intéresser au vin. Dumay avait aussi rédigé un « Guide du jardin potager » tout aussi stimulant. Au téléphone, d’un accent bourguignon instantanément transformé en accent parisien, il avait la coquetterie de minorer son influence. A tort. Car cet homme a de nombreuses révélations sur la conscience.

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  2. David Cobbold

    Merci Alain pour ce témoignage. Je regrette de ne pas avoir connu cet homme à la plume aussi alerte que l’esprit.

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  3. patrick axelroud

    C’est avec son guide du vin que , il y a plus de 60 ans je suis entré dans ce monde auquel je ne connaissais ni ne comprenais rien tant les « sachants » se gargarisaient et se payaient de mots.Je voulais savoir ce qu’il y avait derrière tout cela.A la lumière des pages de Dumay et de sa personnalité j’ai vite compris que le monde du vin pouvait être autre chose que ces discours boboïsant ( même si le mot n’existait pas encore à l’époque) La bonhomme et réjouissante simplicité de Dumay m’a permis, très tôt de comprendre et de séparer les buveurs d’étiquette, les chasseurs de petits producteurs, les vins déclassés et autre calembredaine, des vrais amateurs curieux de tout ce qui peut les instruire.Le plus fameux conseil trouvé dans le Guide du Vin : Ne jamais boire un vin avec indifférence. Tout doit toujours être l’occasion de s’exercer et d’apprendre. Bien sur, j’ai très vite trouvé ses autres ouvrages dans les brocantes de livres : un régal. Bonne lecture à ceux qui vont découvrir Raymond Dumay. Je vous envie du plaisir que vous allez y prendre.

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  4. David Cobbold

    Merci Patrick et bien d’accord avec tout cela. Une parole libre, sans chichi ni parti-pris, telle que celle de Dumay, cela nous fait le plus grand bien dans cet univers de bobos aseptiques (mais parfois plein de bretts) o\u il faut surtout naviguer au gré des modes.

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  5. tomfiorina

    Le Pégazou de cette homme intéressant me semble le moyen parfait pour découvrir les régions viticole en France, David. Merci de m’avoir pris conscience de ses livres.

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