Non, je ne renverrai pas d’échantillons!

Depuis 25 ans, je tente de vivre le plus honnêtement possible de ce métier de journaliste viticole que j’exerce à titre d’indépendant; aussi j’avoue avoir du mal à digérer certains conseils de ceux qui prétendent laver plus blanc que blanc.

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Ceux qui sont salariés dans des rédactions, ou ceux qui bénéficient d’autres belles sources de revenus que le journalisme ont beau jeu de dénoncer de prétendus conflits d’intérêt.

Comme, naguère, Mme Buzyn déclarait que le premier verre d’alcool était de trop, ceux-là semblent penser que le premier échantillon reçu est de trop, qu’il faut le renvoyer.

Je ne suis pas d’accord.

Un risque partagé

Je n’ai pas les moyens de me payer tous les vins que je déguste; et comme je ne commente que ceux qui ont un intérêt (au moins pédagogique), je ne peux garantir qu’ils feront tous l’objet d’une publication.

Le producteur, ou son intermédiaire, agence de presse, importateur, RP, prend donc un risque quand il m’envoie une bouteille. Il sait pertinemment que je ne suis pas obligé d’en parler, en bien, en mal ou pas du tout.

Quant à moi, je prends le risque… de perdre mon temps.

Bien souvent, je sais que je ne gagnerai rien à commenter un vin, si ce n’est au plan de mon éducation personnelle. Les magazines pour lesquels je travaille (et qui me paient pour ça) n’acceptent pas toutes mes propositions d’articles; en général, ils me commandent un dossier sur un pays, une région, un cépage ou un producteur, et des dégustations de vins reçus en dehors de leurs appels à échantillons ne sont pas forcément utiles pour eux.

Heureusement, il y a les sites – celui-ci, mais aussi mon site perso, Chroniques Vineuses, ou encore Monsieur Rosé, où l’ami Marco accueille généreusement mes coups de coeur.

Là, j’ai toute latitude, ou presque, pour vous parler de ce que je déguste, sans ligne éditoriale, sans pression, sans autre considération que le plaisir de partager un moment de plaisir, une idée, une info.

Auto-suffisance

Quant aux voyages, idem. Si Le Point, le Figaro, le New York Times, Decanter ou autres grands médias ont les moyens de payer les frais d’avion, de train, de taxi et d’hébergement de leurs journalistes quand ils arpentent les vignobles, c’est magnifique. C’est peut-être comme cela que ça devrait se passer partout. Mais c’est loin d’être le cas.

En attendant le Grand Soir d’une presse auto-suffisante, les gens comme moi ne peuvent pas faire autrement que de se faire inviter. Ils n’ont pas d’autre solution, quitte à passer pour des pique-assiettes vis-à-vis d’âmes plus pures ou mieux rémunérées.

Attention, cela ne veut pas dire qu’ils sont aux ordres des organisations qui les invitent ou qui leurs envoient des vins.

La seule obligation qu’ils ont, ces invités, ou ces « échantillonnés », c’est celle, morale, de faire un travail sérieux. Les « puissantes invitantes » ou « échantillonnantes » ne s’attendent pas à ce que tous les critiques encensent les produits qu’ils présentent. Ce qu’ils demandent, c’est que nous témoignions honnêtement, que fassions des choix, que nous donnions notre avis, c’est là que l’on peut vraiment les aider, eux, leurs membres ou leurs clients. Ils ne sont pas dupes. Les vrais pique-assiettes (et il y en a, bien sûr) ne font jamais très long feu dans ce petit monde du vin.

Liberté, j’écris ton commentaire…

En ce qui me concerne, je garde toute ma liberté de dire ce que je n’apprécie pas; pour autant que j’explique, bien sûr.

Sur ce même site, il y a quelques mois, j’ai fait mention de ma déception face à quelques vins de La Coulée de Serrant. J’étais pourtant invité à cette dégustation, je n’avais pas payé ma chambre à Nantes, ni le train pour y arriver, ni le bus qui m’emmenait, comme tous les journalistes participants de Millésime en Val de Loire, dans ce joli vallon de l’Anjou profond. Et en rédigeant mon « papier », je n’ai pas eu le sentiment de mordre la main qui me nourrit, ni de cracher dans le chabrot. Juste celui de rendre compte, d’essayer d’être utile à celui qui pourrait avoir envie, un jour, de se payer une bouteille de ces vins de prestige.

Parce que les seuls vrais juges de mon travail, en définitive, c’est vous, lecteurs, consommateurs. Vous ai-je bien informés, en toute bonne foi? Vous ai-je appris quelque chose? Vous ai-je fait gagner du temps? Vous ai-je donné l’envie de venir déguster dans mes pas? Vous ai-je fait passer un bon moment de lecture?

Ce sont là mes objectifs. Ma ligne bleue des Vosges. Ma charte personnelle (au-delà de toutes les obligations déontologiques que mon métier de journaliste m’impose déjà, à savoir, entre autres, la recherche de la Vérité et le refus de la propagande).

Alors, me demander de renvoyer un échantillon, pour prouver mon honnêteté (et une indépendance financière que je n’ai pas), je trouve ça infantilisant.

Et je me permets d’observer que ceux qui ont les moyens de leur indépendance ne l’exercent pas toujours; car au-delà de l’aspect financier, il y a ce que je qualifierai d’indépendance d’esprit. Celle-là même qui devrait faire que ni la taille, ni la structure d’un domaine, coopérative, négoce ou cave particulière, ni son engagement pour un type d’agriculture ou un autre, ni son renom, ni la rareté, ni le prix de sa production ne devrait aboutir à ce qu’un bon vin soit mal noté, ou un vin médiocre trop bien noté.

Aussi, au risque de déplaire à plus puriste ou à plus chanceux que moi, je ne compte pas changer de méthode de travail. D’autant que ces échantillons, que je les commente ou pas, sont pour moi un lien précieux avec le monde du vin.

Hervé Lalau 😡

 

 

6 réflexions sur “Non, je ne renverrai pas d’échantillons!

  1. Florent

    Monsieur Lalau,

    Pour vous suivre depuis pas mal de temps, soyez assuré que c’est exactement ce que pense vos lecteurs.
    Merci pour tout et surtout ne changer rien.

    Bien à vous.

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  2. Nadine Franjus

    Attend!!!! Ai-je bien compris?? On te demande de renvoyer un échantillon? Enfin le doublon d’un échantillon? Explique-moi, je n’ai pas le début d’une raison pour comprendre cette demande.
    Hervé, je pourrais écrire le même article (en moins bien). Pendant longtemps les journalistes du vin ont été invités partout en échange de leur analyse, de leur écho, de leur publication, de leur ouverture d’esprit. Il n’était jamais demandé d’être complaisant. Tout juste bienveillant. Par respect pour les producteurs et par méfiance ou modestie pour les avis trop personnels, ces mêmes journalistes s’accordaient, la plupart du temps, pour ne pas parler des vins « pas bons » ou « sans intérêt ».
    Puis les rédactions se sont remplies de gens sans éthique. Profitant de ces voyages et ces bonnes bouffes gratuits. En échange de quelques commentaires sympathiques. C’est quand même tentant, non? Mais quelle est la différence entre un espace publicitaire et un article dans un blog non journalistique? Juste le prix de la publication. Le blog, c’est beaucoup moins cher. L’espace ne coûte que des avantages en nature et la rédaction de la publication est gratuite. Quand tu es producteur, le calcul est vite fait.
    Il reste quelques médias « à l’ancienne » qui payent (un peu, très peu ou pas du tout) des journalistes qui connaissent le sujet, savent faire une analyse et proposent une réflexion. Des gens comme toi Hervé. Et c’est très bien.
    Rare aussi.
    Tiens, je me demande s’il ne faudrait pas t’empailler?
    Euh, non, c’est un peu trop tôt. Alors, te faire une statut en cire. De la rouge, celle qui ceint les bouchons sur la bouteille.

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  3. Très heureux de lire ton coup de gueule cher Hervé ! Heureusement, il y a encore des journalistes et chroniqueurs vin sur la planète, des professionnels qui exercent leur métier en accord avec la déontologie qui l’accompagne et l’éthique qui le guide. N’oublions pas qu’il s’agit d’un métier exigeant et qu’on ne s’improvise pas « spécialiste es vin » ! Mais c’est l’époque : le vin est tendance, il est la boisson de la mondialisation, et nombre de personnes veulent surfer sur la vague. Bravo pour ce que tu as écrit ! Et comme je viens de lire que tu as apprécié le talent de 4 jeunes passionnés de vin au salon de l’agriculture, nul doute que dans cette génération la relève est là pour que demain existent encore de vrais journalistes « Vin et Gastronomie » !

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  4. Contant Pierre

    C’est être de bien mauvaise fois que de ne retenir de la proposition de Fabien Humbert (puisque c’est de la cela dont on parle) que le retour des échantillons en double.
    Et c’est être de bien mauvaise fois que de penser être en mesure de s’affranchir du luxe d’une réception pour commenter la dégustation d’un vin.

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    1. Monsieur Contant, c’est la troisième fois que j’aborde cette thématique, alors la mauvaise foi (sans s), c’est vous qui la voyez où moi, qui ai soutenu l’initiative de M. Humbert, tout en en soulignant les limites (voir ici: https://les5duvin.wordpress.com/2020/01/29/faut-il-une-charte-de-deontologie-du-critique-viticole/), je ne fais cette fois qu’aborder un problème particulier, réel: je n’ai pas les moyens de renvoyer les doubles, ni les autres bouteilles, d’ailleurs.
      Par ailleurs, si je n’ai pas cité nommément M. Humbert dans cet article-ci, c’est que mes chers « confrères » de la presse sérieuse ne l’ont pas attendu pour critiquer nos prétendus manquements à la déontologie: cela fait 25 ans au moins que je les entends nous traiter de vendus: et le pire, c’est que ce sont souvent les mêmes qui voyagent dans les avions ministériels et mélangent allègrement engagement politique et journalisme.

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