Le blues du confiné/ Confinement blues (1)

An English version of this article can be found by scrolling down after the French one.

L’art du blues est aussi l’art de la résilience : en voici un exemple…

Certains de mes collègues ont déjà commencé à raconter ce qu’ils boivent pendant les jours de confinement. Je dois dire que j’ai une très grande chance dans ce contexte difficile, étant confiné, non pas dans mon petit appartment de location à Paris où je réside la plupart du temps, mais dans une vieille maison en Gascogne, entourée de deux hectares et demi de bois et de prairie où je peux cultiver mon jardin. Si je sors de ce terrain, je ne rencontre personne, sauf peut-être un tracteur ou deux. L’autre avantage de ce lieu, qui est à 15 kilomètres des magasins les plus proches, est que j’ai pu, au fil des 37 ans de notre présence ici, y constituer des ateliers de bois et de peinture (cela occupe), et, surtout, une cave assez diversifiée et suffisamment garnie pour résister à pas mal de temps de confinement.

Comment faire son choix de vins (et autres boissons) pour une bonne soirée après 8 heures d’activité physique dans l’air délicieux de ce printemps que je me réjouis de pouvoir enfin vivre ici après toutes ces années? Rassurez-vous, amis de la modération, je ne suis pas seul et nous n’avons pas bu tout cela en une seule séance !

Pour une sorte de pré-apéro et pour me désaltérer, une bonne bière locale. Celle-ci est blonde et fermentée en bouteille sur lie, délicieusement pleine de saveurs houblonnées. Elle s’intitule La Rapiète et provient du village de Montcuq (on prononce bien le « q » !), dans le Lot, à environ 50 kilomètres d’ici de l’autre côté de la Garonne. Elle fut savourée en solitaire sur ce banc, que j’ai contruit, comme les murs et terrasses qui l’entoure (il y a trois niveaux), avec des matériaux de récupération.

Puis, pour l’apéro/entrée, un vin blanc sec pour moi, mais ma compagne ne boit que du rouge. Il s’agit d’un riesling de la Moselle allemande. La cuvée s’appelle Helden (c’est le nom de la parcelle) et le lieu-dit Niederberg. Le vigneron s’appelle Axel Pauly. Je l’avais rencontré lors d’une précédente édition du salon Prowein. Ce vin est importé et distribué en France par l’excellent South World Wines. Le nom complet du vin (c’est souvent complexe en Allemagne) est: Pauly, Helden Riesling, Spätlese Trocken 2016, Mosel. Dans le système des Prädikatsweine (une des équivalences des AOP en France), Spätlese signifie vendanges tardives, mais ce vin est bien sec (ayant moins de 4 grammes de sucre résiduel par litre) comme l’indique la mention Trocken qui figure sur la contre-étiquette. Car le système Prädikatswein mesure, en degrés Oechsle, le taux de sucre dans le moût avant fermentation, et non pas dans le vin fini. Un Spätlese doux aurait du coup bien moins d’alcool, or celui-ci titre 12,5% car tout le sucre a été fermenté. J’en déduis que le sucre dissous dans le moût devait bien dépasser les 200 grammes par litre. Le minimum en Oechsle pour un Spätlese de Mosel étant de 76 Oechsle.

Le flacon est intelligemment fermé par une capsule à vis (what else?).

Pourquoi j’adore certains rieslings ? Certains, oui, car il y a des conditions bien entendu ! Surtout pas de caractère phénolique/herbacé, aux accents d’hydrocarbure. Je trouve ce goût déplaisant et un peu vulgaire. Et je préfère aussi mes rieslings avec un alcool modéré, moins de 13% en tout cas, ce qui est souvent gage de finesse également. Couleur claire, or pâle, reflets verts ; nez d’estragon, de fines herbes, d’écorce de citron et de fougère ; bouche à la texture suave, dont l’apparente rondeur est en réalité une sublimation de l’acidité par une lente maturation des rieslings (Spätlese signifiant vendange tardive) et la concentration des saveurs qui en résulte. Le fruité est aussi alerte que délicat et la longueur est très salivante. Je peux en boire très souvent de ce genre de vin.

Maintenant le vin rouge. Il s’agit d’un vin qui a pour moi une signification particulière, ayant visité à deux reprises le vignoble et le chai, et ayant bien connu l’homme qui l’a fait, malheureusement disparu aujourd’hui et avec lequel j’ai organisé une tournée mémorable de dégustations au Japon il y a quelques années. Serge Hochar était un homme remarquable qui ne faisait que rarement les choses selon le doxa du moment. Son grand vin passe 6 à 7 ans dans différents contenants (cuves béton, barriques puis bouteilles) à Ghazir, au nord de Beyrouth, avant sa mise en vente,  Le vignoble est à une centaine de kilomètres du chai, dans la Vallée de Bekaa. Sa vinification est parfois critiquée par les tenants d’une certaine orthodoxie oenologique, du fait de son taux assez élevé d’acidité volatile.

Je n’ai jamais su quel est l’assemblage précis du vin et je pense que cela varie chaque année: les éléments de base sont le cabernet sauvignon, le cinsault et le carignan, avec parfois quelques rajouts. De toute manière, après un long vieillissement (ce flacon avait 25 ans), l’identité du cépage disparaît plus ou moins.

Ce choix n’est pas le fruit du hasard. Pendant la guerre civile du Liban, de 1975 et 1990, qui a vu la mort, parmi des centaines de milliers d’autres, de Louis Gaulis, un bon ami qui travaillait pour la Croix Rouge, même au pire moment des bombardements de la zone chrétienne par les hezbollahs, Serge Hochar a refusé de quitter son appartement situé au dessus du chai. Il a ouvert ses caves souterraines à la population de Ghazir pour servir d’abri, mais lui restait au dessus, un grand verre de Musar à la main. Un choix logique et émouvant en tant que vin de « confinement ».

La robe est clairement grenat, d’une intensité moyenne. La volatilité du nez frappe au début avant de porter des arômes de cerise à l’eau de vin, de fruits confits, d’épices douces et de bois de santal : l’ensemble a un aspect aérien, certainement apporté par l’acidité volatile. Très suave et d’une grand douceur au toucher, comme de la soie. Cette sensation de douceur est le résultat surtout du temps et de la patine apportée, mais pas d’alcool ni de sucre. Saveurs persistantes de fruits confits, voire de confiture de cerises et une finale qui s’allonge, d’une grande finesse. Complexe, différent et fin, comme son producteur.

Et, puisqu’il n’est pas question de rouler sur la route après, une petite gnôle pour finir ? Bien sûr, il y a des Armagnacs magnifiques dans la région mais j’ai préféré poursuivre dans l’exploration de produits venus d’autres pays, histoire de ne pas rajouter confinement mental à confinement physique ! Il s’agit d’une eau-de-vie artisanale du Portugal, de la région de Tras-os-Montes (proche du Douro) qui m’a été apportée par une amie portugaise et qui est distillé par son père. Magnifique flacon de jus de pomme recyclé et étiquette « artisanale » ! Pour les commentaires de dégustation, voir la scène de la cuisine, dans Les Tontons Flingueurs (là, j’exagère, car je la trouve très bonne, en réalité, et plutôt raffinée).

David Cobbold

Now for the English version (you can see that I have time on my hands!). For the images, just look at the French version above.

The Blues are also about resistance and resilience. Here is an example….

Some of my colleagues on this blog have already begun telling us about what they are drinking during these days, weeks (and maybe months to come) of confinement. I confess to being very lucky in this difficult time since I am not at present in my small rented apartment in Paris, but in Gascony (South-West France) out in the country, in an old farmhouse that is surrounded by fields and on 5 acres of land that includes trees, grassland and the garden that I cultivate when here. If and when I need to leave the property, to go shopping for instance as the nearest shops are 15 km away, I may just meet with a tractor or two. The other good things about being out here are the facts that, in the 37 years of our having this place, I have managed to organize a wood workshop, a painting studio and, of course, a wine cellar that contains an eclectic and somewhat haphazard selection of wines in sufficient quantity to last us a few years without replenishment.

So, the question that I have asked myself for the purpose of this article is which wines and other drinks to choose for a good evening after a hard day’s work outside in this delicious spring air that I feel so glad to be able, finally, to enjoy after all these years due to this damned coronavirus. If you are in favour of extreme moderation, do not read any further, but anyhow rest assured: there are two of us and we did not finish all these bottles in one session.

As a thirst-quencher, a good local beer is a great way to start. This one is a pale ale, bottle fermented, deliciously fresh and packed with flavour. It is called Rapiète and comes from the village of Montcuq which is about 50 km away on the other side of the river Garonne on the road to Cahors. I drank it on my own,  watching the sun declining into the low hills across the valley while recovering from the day’s efforts (which had consisted of starting a vegetable garden using the permacultural approach), and sitting on that bench you can see in the photo on one of the terraces that I had built in previous years.

The following beverages will come from further away!

Next comes a dry white wine, a German Riesling from the Mosel. The producer is Axel Pauly and the vineyard, mentioned on the front label, is called Helden, which lies on the lands of two neighbouring villages, Lieser and Niederberg, as one discovers from the back label. I met Axel on his stand at an edition of the Prowein wine fair in Dusseldorf a couple of years ago and liked his wines then. They are imported in France by an excellent firm called South World Wines. The wine’s full name is as follows: Pauly, Helden Riesling, Spatlese Trocken 2016, Mosel. Names of wines can get complicated in Germany so here goes with some explanations. Under the Prädikatswein system (which has AOC equivalence), wines are graduated by their increasing sugar levels, measured in the grape must, and so prior to fermentation. This wine is a Spätlese, which signifies a late harvest wine. Yet is also carries the term « Trocken », meaning dry. How come? Well, if all the sugar is fermented (one is allowed a maximum of 4 grams per litre to qualify for the term Trocken), the alcohol will just be higher than if one stopped the fermenting process underway. Hence this dry Spätlese has 12,5% alcohol, instead of the sweet versions which are often under 10%.

The bottle is intelligently closed with a screwcap (what else?).

Why am I a fan of certain Rieslings? I say « certain », because there is good as well as much less good with this variety as with any other. For instance, I dislike phenolic, petrol-like flavours and the grassy texture that goes with them. I find those unpleasant, rough and vulgar. I also tend to prefer Rieslings with alcool levels that stay below 13%. This wine has a light, bright colour with a greenish tinge that talks spring-like freshness. The nose reminds me of tarragon and chives, of lemon peel and ferns. The palate shows a smooth and delicate texture, whose apparent roundness of profile has nothing to do with sugar levels in the wine, but everything to do with long and slow ripening that has concentrated flavours while integrating acidity. The fruit flavours are alert and refined and the finish is drawn-out and mouth-watering. I can drink this kind of wine as often as possible!

Now for the red wine, and this is one that has special meaning for me as I visited both the vineyard and the cellars twice and knew and very much admired then man who made it. I also accompanied him and helped organise a memorable series of tastings in Japan a few years ago. Serge Hochar, a Lebanese, was a remarkable man who rarely did things the same way as most people, and particularly by not following fashion or trends. Château Musar’s top wine is aged for 6 to 7 years before being sold. The containers are variable: concrete tanks, oak barrels and bottles. The vineyard is sited about 100 km from the winery, up in the Bekaa Valley. His winemaking has sometimes been criticised for inducing over-high levels of volatile acidity. I have never quite known the full varietal composition of all vintages of Musar, and it probably varies from year to year, but the base is clearly Cabernet Sauvignon, Carignan and Cinsault, with occasional additions. In any event, after a long ageing period (my magnum was 25 years old), the precise identity of grape varieties seems to become less and less relevant as the wine patinas and sublimates itself.

Now this choice is far from fortuitous since Serge Hochar spent a good while confined to his village of Ghazir, north of Beirut, during the worst moments of the civil war in Lebanon, and particularly when the hezbollahs were bombarding the Christian sectors. He refused to leave home above the ground but left his underground cellars to the villagers as a shelter, keeping a glass of his wine by his side during the night long bombardments. So the choice of this wine as a « confinement » drink was an obvious one for me.

 The colour is a medium garnet. The volatile character of the nose hits one immediately just before carrying with it hints of cherries in alcohol, preserved fruit, soft spices and sandalwood. The overall impression is lifted and fresh, clearly on account of the volatile acidity. Very smooth texture, almost silky. This feeling of almost sweetness is the work of refinement in extraction from fully ripe fruit, to which time has done its work. There is no impression of alcohol, nor of sugar, and the flavours of preserved fruit and bitter cherry jam are persistent, lingering into the long finish. A fine wine, complex and distinctive, like its producer.

And since there is no question of driving anywhere, how about a wee drop of something to finish off the evening? Of course, I am in the Armagnac region and that sort of thing would be perfect, but instead, I have decided to stay on this virtual and liquid journey to other countries, as a way of resisting both mental and physical confinement. The bottle shown above is of a home-made eau-de-vie from Portugal and the Tras-os-Montes region that surrounds the Douro. It was brought here last year by a Portuguese lady friend and was produced by her father I think. The flask is a recycled apple juice bottle and the label is hand-made. As for a tasting comment, one could, of course, refer to that famous scene in the Tontons Flingueurs movie, but no, I actually love this stuff: it cleanses one’s palate and has clear and quite refined flavours.

Confinement has its good aspects!

David Cobbold

 

 

 

 

 

6 réflexions sur “Le blues du confiné/ Confinement blues (1)

  1. Bonjour David,
    Je m’étonne de lire de ta plume: « Sa vinification est parfois critiquée par les tenants d’une certaine orthodoxie oenologique, du fait de son taux assez élevé d’acidité volatile. »
    Je croyais que tu en faisais partie, de cette orthodoxie, je me réjouis moi qui apprécie souvent la présence de l’acidité volatile (école du Docteur Parcé) qu’à ton tour tu sembles la trouver à ton goût!
    Le Château Musar avec un peu de volatile, c’est normal, c’est un grand vin, et toujours selon le Dr Parcé, il n’y a pas de grand vin sans un peu de volatile! Que de bons moments partagés et de bons souvenirs avec ce vin! Je n’en ai plus dans ma cave, alors merci pour cette dégustation virtuelle!

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  2. David Cobbold

    Cela dépend de chaque vin/bouteille et de la dose. Dans ce magnum de Musar 1995, je trouvais la dose de volatile un peu trop élevée. D’autres flacons du même millésime se goûtait mieux que celui-ci, qui est la dernier de ma cave. Je l’ai choisi aussi comme un symbole, comme tu peux le constater.

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    1. Flo

      Merci David pour votre plume et tout le reste.
      Prenez soin de vous et de vos proches.
      Au plaisir de vous lire encore, encore et encore.
      Florent.

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    1. Joe Barbry

      Très bel article, David. On voyage sous votre plume. Et on aimerait avoir la chance de gouter le Musar! Elle est très belle la photo du banc. Elle a de la chance votre acolyte de confinement!

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