Confinement arrosé finement

L’essentiel de la journée, c’est bien souvent le souper – le dîner, chez nos voisins hexagonaux, enfin presque tous. Cet essentiel, j’ai eu envie de le partager avec vous. Voici donc ce qui est passé par ma table, vins et mets, depuis quelques jours. Une façon de vous offrir quelques bribes de mon intimité.

 Samedi 21/03/2020

J’avais ouvert ce vin espagnol de Castille-La Manche, plus précisément de la DO Almansa qui est l’appellation la plus à l’est de toutes les DO de cette grande région juchée sur la Meseta.

Calx 2016 Mata Mangos DO Almansa

Mata Mangos, ça m’interpelle, Marie Louise aide-moi, est-ce que ça veut dire ‘Tue les manches (de poêle à frire) ? Et ce serait en référence à l’expression : « Tener la sartèn por el mango? » Question à cent sous, mais revenons au vin…

Fait de Syrah et de Garnacha Tintorera (Alicante Henri Bouschet) il est sombre comme une nuit sans lune et tannique comme une râpe à bois, j’adore ça. Mais ne vous y trompez pas, le juteux assouplit l’impression un peu rêche du vin, fier hidalgo que n’aurait pas dénigré Don Quixote. Épicé, fruits noirs comme la robe, fraîcheur agréable et bonne longueur et du caractère.

Nous l’avons bu en compagnie d’un mélange de légumes racines navet, céleri rave, carotte, patate, agrémenté d’oignon et de poivron rouge, légèrement revenu à l’huile et mijoté dans leur jus. Accompagné de boulette de porc.

Dimanche 23/03/2020

J’avais très envie d’ouvrir cette bouteille de vin corse qui me faisait de l’œil, un Minustellu vinifié et élevé en amphore, made by Christian Estève du Clos Canereccia.

CC 2017 Vin de France Clos Canereccia

Quelle belle souplesse ! Déjà la robe brillante, d’un rubis lumineux ravissait l’œil, le nez délicatement fruité et poudré d’épices aussi. La bouche semble flatteuse, immédiate, mais en fait, le vin est profond, dense mais fluide, de cette fluidité juteuse qui donne envie d’en boire jusqu’à satiété. J’en bu comme ça, légèrement rafraîchi à l’apéro, j’ai dit ouah, top !

Puis, nous l’avons dégusté avec une pizza maison. J’achète des fonds de pizza tout faits, bio et d’origine italienne et je les garnis. Ce dimanche tomate, mozzarella, funghi (champignons), un peu de lard précuit avec de l’oignon rouge et du vin blanc. Avec le vin, c’était tout aussi bon qu’à l’apéro.

Lundi 24/03/2020

Un blanc pour changer, mais en conservant le sud avec cet agréable Costières-de-Nîmes du Château de Nages.

JT 2016 Costières-de-Nîmes Château de Nages

La robe dorée, un nez qui évoque les aiguilles de pin, la sauge, la lavande. En bouche, il est gras, onctueux, dense, avec un léger toasté qui rappelle son élevage, mais sans forcer. Une belle fraîcheur, celle des agrumes confits, et puis les arômes floraux de la rose et de la camomille avec un rien d’anis. Une longueur épicée.

De quoi bien aller avec mes chicons (endives) légèrement caramélisés, mangés avec les boulettes de viandes qui restaient de samedi et des patates vapeur. Une belle alliance nord-sud.

Mardi 25/03/2020

En remontant le Rhône (par l’imagination), je me suis arrêté à Saint-Joseph que j’ai choisi rouge.

 

Pierres d’Iserand 2016 Saint-Joseph Jean-François Jacouton 

Je l’avais dégusté sur place, il y a… enfin c’était avant. Et depuis, le vin s’est un peu fermé. Il lui a fallu un peu de temps pour s’exprimer. Robe grenat moyen, un nez de burlat, de groseille, avec un panache de violette. La bouche fraîche, la fraîcheur du fruit, celle que je préfère, elle n’est pas acide, mais rafraîchissante et surtout savoureuse. Des tanins fins, juteux, un mélange d’épices, poivre, cumin, réglisse, pour souligner tout ça.

Et son petit caractère pour répondre au plat ‘mexicain’ dont on avait envie. C’est que cette délicate Syrah doit arriver à tutoyer les tortillas fourrées de poulet épicé de chili con carne (qui est texan et pas mex), nappé de guacamole et saupoudré de fromage râpé. Mais il a fait son usage, il s’est très bien comporté.

Mercredi 26/03/2020

Rien ouvert de plus aujourd’hui, il me reste du St Jo et du Costières, un rouge, un blanc, de quoi satisfaire l’apéro et accompagner le repas. Ce soir, du foie de veau avec des pâtes aux champignons. C’est simple et les deux vins fonctionnent avec cette simplicité. Leur fruité rouge ou fruité blanc sont un régal avec cette viande particulière. Quant aux pâtes, sans souci, les champignons, ça matche, le filet d’huile d’olive aussi, les copeaux de Pecorino fresco itou.

Jeudi 27/03/2020

Ce soir, c’est boudin noir. Quand j’ai pensé boudin-compote-purée, je me suis dit qu’un joli Beaujolais conviendrait. Ni une, ni deux, me voilà dans la cave à la recherche d’un domaine dont j’avais goûté le Côte-de-Brouilly et dont j’ai un flacon de Chirouble.

Chirouble La Fontenelle 2018 Domaine Ruet

La robe pourpre aux reflets violets se parfume de fruits rouges et noirs avec une intensité qui rend la bouche impatiente. Elle n’est pas déçue et savoure les notes de griotte, de groseille et de myrtille parées du doux parfum de la violette. Fraîcheur et tanins délicats sont au rendez-vous, ce sur la langue offre un déroulement des plus agréable. Un rien de poivre et de réglisse renforce la complexité.

Le boudin m’est reconnaissant de l’avoir marié à ce Beaujolais, il le trouve parfait et convole sans sourciller. Partageur, le boudin est comme ça, il en fait, avec largesse, profiter ses compères, la compote et la purée. La première plus acidulée que sucrée, mais joliment parfumée, mêle ses fruits blancs aux rouges du vin. La deuxième, tout en texture qui peut rappeler les tanins exploite ce lien pour installer le fruité en son sein. La pomme de terre en est sublimée, voilà un accord rarement exprimé.

Vendredi 28/03/2020

Il me restait un deuxième fond de pizza, cette fois préparée prosciutto e funghi (jambon et champignon), c’est simple, mais bon. Comme il restait du rouge et un peu de blanc, ils ont fini leur temps à l’apéro et sur la pizza.

Samedi 29/03/2020

L’envie de se faire des petits trucs à manger devant la TV m’a amené à déboucher un Tavel. J’en avais dégusté à Paris, quelques jours avant la situation actuelle et en avais ramené deux bouteilles.

Tavel 2019 Château d’Aqueria

Rubis écarlate, élan séducteur du vin qui comble nos envies par son fruité succulent qui nous parle de cerise, de framboise et de fraise, corbeille aux baies épicées de poivre et de sauge. La succulence se retrouve en bouche, fondue dans la texture onctueuse du vin. Un fond minéral apporte son assise structurante tout en tendant sa dégustation tout au long du chemin qui va des lèvres au gosier. La longueur fait le bilan du cheminement aromatique et nous fait dire en conclusion : gourmandise.

Il y a différente chose sur la petite table, pique-nique de salon, petit ravier de riz parfumé avec la première asperge du jardin, un bol d’houmous, un autre de caviar d’aubergine, une bonne boîte de sardine, des chips de pois chiche, d’autre de maïs, une salade de concombre, bref de quoi se sustenter en regardant la télé. Et de quoi satisfaire notre cru rhodanien, qui s’est vu apte à accompagner sans le moindre effort, tant la sardine que l’asperge que tout le reste. Ce qu’il y a de sympa : quand on boit du Tavel, on boit du Tavel, on ne réfléchit pas à l’intensité de la couleur.

Dimanche 29/03/2020

Osons un accord non évident, une tarte aux légumes et un rouge du Rhône. J’aime beaucoup ce que fait le Château de Monfaucon à Lirac. Du coup, j’ai choisi son Vin de France, le Vin de M. le Baron de Montfaucon et je crois que ça va bien fonctionner.

Vin de M. le Baron de Montfaucon 2012

Grenat carmin, le nez prend la forme d’un pruneau fourré de pâte d’amande maculée de gelée de groseille et parfumée de cassis, poivre et cannelle. La bouche apparaît douce acidulée. Puis surgit cette belle amertume réglissée qui renforce la fraîcheur. La texture veloutée enrobe la trame tannique soyeuse de laquelle coule un jus suave. La finale légèrement saline aiguise son esprit encore bien vif. Un vin raffiné qui ne manque pas de gourmandise.

Il assemble 15 cépages complantés, Grenache, Syrah, Cinsault, Carignan, Counoise, Mourvèdre, Viognier, Muscat, Aubun, Alicante, Tempranillo, Marsanne, Bourboulenc, Picpoul et Clairette ramassés en 2 ou 3 fois. Les cépages blancs totalisent 8% du volume. Élevage de 1 an en barriques, puis 2 ans en cuve et encore 2 ans en bouteilles.

Et la tarte aux légumes dans tout ça ? Composition de la bette (ou blette), un rien de carotte, quelques lardons et du fromage frais de chèvre. Une saveur acidulée, un rien tannique, le rêche sur la langue dû à la bette, bref, un vrai chalenge pour le vin. Qui s’en est sorti très bien. Sa douceur et sa texture veloutée ont vite contrebalancé le léger suret de la préparation pour ensuite jouer des épices pour faire ressortir son fruité.

Lundi 30/03/2020

Pas la peine d’ouvrir autre chose, un coup de Tavel à l’apéro et le Vin de Mr le Baron avec un excellent steak de bœuf, salade de carotte à la coriandre, salade de chicon vinaigrette et pomme de terre rissolées aux herbes.

Pas de souci pour Mr le Baron, il a assuré. L’hémoglobine se combinait avec la grâce d’un suçon de vampire, les salades, malgré leur petite pointe acide n’ont pas dérangé Mr le Baron et les patates aux herbes l’ont littéralement bluffé.

Mardi 31/03/2020

Un plat à connotation espagnole et un rouge léger et friand, mais particulier.

Queue de Pressoir Vin de France Clos D’Audhuy

Grenat moyen avec des reflets violets, un nez fruité légèrement poivré et une bouche fringante. La bouche croquante et joyeuse, pleine de fruits bien épicés de poivre noir, de réglisse et d’une pointe d’anis. Les tanins au léger relief comme un crêpe de Chine. Du jus et encore du jus. Gourmand, frais, agréable, d’un accès facile et qui ne manque pas de caractère, entre espiègle et mutin.

Ce Vin de France vient en fait de Cahors, mais comme il assemble un petit peu de Malbec à du Ségalin, il ne peut en adopter l’AOC. Le Ségalin est un croisement entre Jurançon Noir et le Blauer Portugieser obtenu par Paul Truel en 1957 à l’INRA de Montpellier. On le trouve essentiellement dans le Sud-Ouest et un peu dans les Bouches-du-Rhône, il ne dépasse pas les 70 ha en tout.

Cette originalité a séduit l’hispanisante recette du soir. Cassolette de patatas con cebollas, pomme de terre et oignon rouge, un grand poivron rouge type calpisa, un peu de céleri rave, bien rissolé à l’huile d’olive et parfumé de quelques dés de chorizo. Deux médaillons de porc iberico au pimentòn. Le vin s’est senti chez lui, les légumes, les épices, la viande, pas d’énorme différence avec son habituel quotidien, certes, un peu plus fort en goût, quoique…

Mercredi 01/04/2020

Travaillé au jardin toute l’après-midi, pas envie de me lancer dans des préparations, du coup, dinette avec boulettes, j’aime bien les boulettes (de tous les style) et feta, tomate, et quelques dips et chips. Et puis, j’avais aussi envie de boire un coup à la santé d’Yves qui s’il rôde encore un peu avant de s’éloigner définitivement, aura souri en me voyant déboucher un Chasselas de Coraline de Wurstemberger à Mon-sur-Rolle en pays vaudois.

Chasselas sur lie 2015 Les Dames de Hautecour

Je l’ai ouvert et en ai bu un grand verre à l’apéro, comme ça, pour la soif, pour le plaisir immédiat, pour la joie qu’il procure. Le vin n’a pas vieilli d’un poil. Il lui reste un fifrelin de frisant, vraiment léger, juste ce qu’il faut pour rafraîchir le gosier. La texture possède ce grain qui gratouille avec infiniment de délicatesse les papilles. Et puis, les fruits blancs, le floral, le minéral au salin subtil. Très élégant et pourtant très présent auprès des agapes télégéniques (dans le sens: qui passe bien devant la télé). C’est l’avantage des Chasselas, et encore plus quand ils sont de belle gamme. Ce cépage qui n’a l’air de rien est bien plus qu’un faire-valoir, il met tout en évidence, et sans s’oublier. Tout semble plus goûteux, les mets comme le vin. Autre avantage, son titre alcoolique n’est pas élevé.

À ta santé, Yves!

Jeudi 02/04/2020

Ce jeudi, je ne sais pas encore quoi manger.

Il me reste du vin, je pense faire un couscous, mais c’est pas sûr. De toute façon, le Tavel, comme le Ségalin, comme le Chasselas iront bien. Je en ma fait aucun souci.

 

Voilà une tranche de vie, une tranche de confinement. Ça parait sympa, ça l’est plus ou moins. Ce qui manque, c’est de ne pouvoir boire un coup avec les potes, de parler autrement que par Skype, WhatsApp ou smartphone interposés. Il y a plus mal loti, certes. Je vous fais la bise Et que la joie demeure !

Ciao

Marco

 

4 réflexions sur “Confinement arrosé finement

  1. Nadine Franjus

    Merci Marco pour ce journal gastronomique. Je dis « gastronomique » parce que la liste des plats et des vins présentés est de grande qualité. Comme la description de la chose. Tu nous entraines sur un terrain de sensations, odorantes, tactiles, colorées, épicées et poétiques. Je n’ai aucun problème pour suivre ton récit. Je vois les mets se préparer, je les sens avec tes mots. J’ouvre la bouteille avec toi et je goûte cette dégustation virtuelle aussi précise qu’une description de Flaubert. Le confinement nous invite à développer notre imagination. C’est un bon moyen de s’évader. Alors, merci Marco pour cette invitation délicieuse.

    Aimé par 1 personne

    1. Heureux de t’avoir fait rêver un peu. Mon père lisait L’Ami Fritz d’Erckmann-Chatrian pendant l’occupation allemande à Bruxelles. Ce livre parle assez souvent dans ses pages de repas, de banquets, mon père me disait qu’il avait l’impression de lire de la science-fiction durant le rationnement et la disette. Aujourd’hui, nous n’en sommes pas là, mais ce qu’il nous manque, ce sont les contacts. J’ai hâte d’être tester pour savoir si je peux embrasser qui je veux.
      Entretemps je te fais la bise virtuelle.
      Marco

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  2. Pour répondre à ta question Marco, Mata Mangos, ne veut rien dire du moins que je sache, l’expression n’existe pas (confirmée par mon copain). » Tener la sarten por el mango, » est une expression populaire qui veut dire dominer la situaution. Le mot mango en espagnol veut dire mangue(le fruit).
    Dans ton cas, Mata Mangos est le nom de la bodega: Bodegas Matamangos, il n’ya pas d’autre explication, enfin je crois!
    Merci pour ce savoureux papier! MLB

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  3. georgestruc

    Quelle subtile promenade sur les sentiers de ta cave et de ta cuisine…Comme l’écrit Nadine, tu as su solliciter notre imagination pour nous faire partager les saveurs, les arômes et les textures, à la fois des plats et des vins. M. Le baron Rodolphe de Pins est un vigneron de très grand talent dont les vins procurent toujours une belle émotion. Le Tavel d’Aqueria, avec ses vignes sur des sables légèrement argileux du Pliocène, est un petit bijou, très vibrant et délicat, très différent des Tavel sur galets ou sur calcaire.
    Hier, nous fêtions l’anniversaire de Ghislain. Un Chambolle-Musigny 1974 de Guy Coquard a magnifiquement déroulé sa fraicheur et sa texture, fine et élégante, et nourri nos papilles de rose fanée, cerise passerillée, truffe d’été ; très étonnant et ouvrant les portes de la vallée des rêves…
    Toutes et tous, résistons et fourbissons nos armes pour « être d’attaque », pouvoir nous retrouver et faire tinter les verres !

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