Consensus et déviations

Le tableau suivant a été publié en 2017 par GWS (pour Global Wine Score).

Il classe des journalistes ou critiques viticoles plus ou moins réputés en fonction de l’écart de leurs notes par rapport à la moyenne des notes de l’ensemble des critiques lors des 5 dernières éditions des Primeurs de Bordeaux (rouges uniquement).

Bettane et Desseauve toujours très proches de la RVF.

En clair, ceux qui sont à gauche du tableau sont les plus « consensuels », à l’inverse de leurs confrères de droite.

GWS insiste bien sur le fait qu’il ne s’agit pas d’un jugement de valeurs, d’un palmarès des critiques, mais d’une étude statistiques des déviations (je note qu’il s’agit là d’une déclaration des plus… consensuelles).

Mais s’il faut se prononcer, en ce qui me concerne, j’aurais plutôt tendance à préférer les « déviationnistes ». Après tout, les consommateurs non plus n’ont pas tous les mêmes goûts.

D’autre part, pourquoi une Chinoise devrait-elle noter comme un Français ou une Anglaise? Ne sommes-nous pas tous le fruit de notre éducation, y compris de notre éducation au vin?

Pour parler des crus du Bordelais, en Belgique, par exemple, on préfère généralement les vins du Libournais à ceux du Médoc. En Grande-Bretagne, il paraît que c’est l’inverse. Question de liens historiques, de commerce, de caractère, de cuisine, les raisons ne manquent pas. Ce qui explique peut-être aussi pourquoi Herwig van Hove ne goûte pas comme Jancis Robinson.

Par ailleurs, pour avoir participé moi-même à certains concours où l’on me remettait chaque matin un graphique avec mes écarts des notes de la veille par rapport à mon jury, j’ai toujours trouvé cela gonflant. Il m’est arrivé de me retrouver avec des gens qui notent systématiquement entre 80 et 84, les bons comme les mauvais vins. Par peur de se faire remarquer. Je laisse quant à moi libre court à mon enthousiasme ou à mes répulsions, aussi la courbe de mes notes est tout sauf lisse. Et je pense que tant que l’on reste de bonne foi, c’est tout à fait acceptable. Si le but est d’avoir l’unanimité, alors autant constituer des jurys d’une personne, ou mieux encore, confier les dégustations à des robots. On n’aura pas besoin de les confiner, en plus.

Ce n’est pas que je ne puisse pas mettre 100 à un vin. Mais Jeannie Lee Cho, elle, en distribue à la pelle.

Je ferai aussi remarquer qu’aux Primeurs, contrairement aux concours dont je viens de parler, les bouteilles ne sont pas masquées. Aussi, je me demande si pour une bonne partie des critiques cités, le prestige des étiquettes (et le poids du marché) ne les incite pas à être trop gentils (surtout quand on pense aux tarifs pratiqués). Si c’est le cas, cela a bien sûr tendance à gommer les écarts, tout le monde se retrouvant dans les hautes notes.

Et Jeff Love – pardon, Leve, n’est pas en reste, même au sujet de 2018

Je suis toujours effaré de voir la hauteur des notes attribuées quasi systématiquement aux Grands Crus Classés dans les guides ou sur les sites dits « de référence », que le millésime soit solaire, pluvieux, pourri, grêlé, classique, « de vigneron » ou d’exception. Bizarre que moi, quand il m’arrive de pouvoir accéder à ces grandes bouteilles (à une maturité plus normale, je le précise), il m’arrive d’être déçu. Et encore ne dois-je pas payer!

Pour le même 2018, Jacques Dupont est plus mesuré (et s’en explique dans ses commentaires: l’année n’a rien d’homogène)

Ne souhaitant pas de me prêter au jeu des Primeurs de Bordeaux, tant qu’il s’agira de noter des vins pas finis alors qu’une de leurs qualités supposées est la garde, justement, je ne figurerai jamais dans ce type de classements. Et ça ne me manque pas.

Hervé Lalau

3 réflexions sur “Consensus et déviations

  1. Beaux-Vins.com

    Je ne pensais pas qu’il existait une critique des critiques. Ça me rappelle beaucoup le film « Inception ». Il est à rappeler qu’une note reste très subjective !
    Ce n’est pas en achetant que des 100/100 Parker que vous allez apprécier ce que vous allez boire…

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  2. David Cobbold

    Je suis d’accord avec ton analyse Hervé et sur tous les plans.
    Je ne goûte plus les Primeurs de Bordeaux depuis les millésime 1995, et cela pour deux raisons. Premièrement, comme toi, parce que j’ai fini par comprendre qu’il est vain de se prêter à ce jeu de dupes qui consiste à porter un jugement sur des vins qui ne sont pas encore dans leur état de la mise en bouteille, et donc dans celui que recevra le consommateur. Bien de choses peuvent changer (et changent) pendant l’élévage et l’assemblage au stade des « primeurs », qui a lieu seulement 6 mois après la vendange, n’est souvent qu’une esquisse bien travaillée. Deuxièmement, parce qu’on ne peut plus (il fut un temps quand cela était possible, sauf pour les premiers et quelques autres « trop fiers ») déguster ces vins à l’aveugle : cela fausse bien évidemment le jugement et en plus fait gaspiller du carburant inutilement car chacun doit se balader d’un château à un autre.
    Quant aux notes dans les concours, je suis aussi d’accord avec toi qu’il ne faut surtout pas hésiter à laisser parler son enthousiasme, ou sa déception, devant un échantillon.

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  3. georgestruc

    Bien d’accord, Hervé, David. La dégustation des vins « primeurs » était autrefois (naguère, toujours ?…) une affaire de négociants, qui parcouraient les caves afin de réserver leurs achats. Cela leur permettait de préacquérir des vins dont ils soupçonnaient le destin, fondant leur choix sur une solide expérience. Lorsque mon père était en activité, les négociants passaient juste avant la Noël et dégustaient, puis réservaient des cuves, en fonction de leur propre marché et volonté éventuelle d’assemblages ultérieurs avec d’autres vins. Malo pas faite, en général, mais cela ne les perturbait pas. La mode des dégustations en primeur a gagné le public, sous l’égide de ?? qui a commencé à lancer la mode ? Cela permet aux domaines de vendre des vins à un moment intéressant, mais il s’agit d’une démarche totalement différente de ce qui se pratiquait autrefois.

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