Explorons la galaxie Bordeaux

Je ne vous apprends rien: Bordeaux est en crise. Crise commerciale, crise d’identité, aussi. Le Bordeaux n’est plus à la mode. Depuis quelque temps, déjà, il est de bon ton, dans la vinosphère, entre initiés ou prétendus influenceurs, de pratiquer le « tout sauf Bordeaux ». Sans doute par rejet des grands crus impayables et des gentlemen-producers – une version liquide de la lutte des classes. Ou bien par rejet des « vins de papa ».

Le paradoxe étant que les vins de Bordeaux, dans leur ensemble, n’ont sans doute jamais été aussi bons, et aussi abordables, si l’on excepte une cinquantaine de grands noms à caractère spéculatif.

Cela fait bien longtemps que j’avais envie de vous parler des autres, des humbles, aux antipodes du « terroir-caisse » . Et de mettre en avant, au passage, la formidable diversité des vins de ce vaste vignoble (120.000 ha, soit plus de 4 fois la surface de la Bourgogne viticole, dix fois celle de l’Alsace…). Car il n’y a pas qu’un type de Bordeaux, même sous l’appellation Bordeaux ou Bordeaux-Supérieur, de même qu’il n’y a pas qu’un terroir. Bordeaux, c’est une galaxie dont on n’a pas fini d’explorer les recoins, et les plus belles étoiles ne sont pas forcément où l’on croit.

De plus, les choses bougent plus qu’on ne le pense, à Bordeaux; j’en veux pour preuve cette cuvée 100% Petit Verdot du Château Marchand Bellevue que je commentais ci-même il y a quelques semaines. A défaut de pouvoir investir dans chais grandiloquents, les producteurs des appellations moins cotées font marcher leurs méninges.

A l’aveugle et toutes AOC confondues

Ce lundi, l’occasion m’a enfin été donnée d’entamer cette exploration, à la faveur d’une dégustation d’une quinzaine de vins reçus au fil des dernières semaines de propriétés ou de négociants. Je précise que ces vins ont été dégustés à l’aveugle, le but n’étant pas de faire ressortir telle ou telle appellation, mais plutôt d’illustrer la variété des styles. Tout en sachant qu’une quinzaine de vins, c’est bien peu!

CQFD, pourtant. Au sein de ce petit échantillon, j’ai pu trouver des Bordeaux pour tous les goûts; modernes ou à l’ancienne, sur le fruit ou sous le bois, légers ou concentrés. J’ai noté aussi que les cuvées parkérisées se font plus rares, même parmi les sans-grades qui, souvent, hélas, ont aimé à copier, même avec retard, ce qui a pu plaire il y a 10 ou 20 ans.  Et ce n’est pas moi qui les regretterai: elles finissaient par se ressembler toutes.

Mais le vrai enseignement d’une telle sélection, c’est sans doute ceci: la valeur des vins de Bordeaux n’a pas grand chose à voir avec leur prix, ni avec le ronflant de leur appellation. Alors, ouvrez l’oeil, les narines et la bouche, car on peut faire de très belles rencontres en Gironde, même à moins de 10 euros…

En voici quelques exemples…

Bordeaux Château Labatut Cuvée Prestige 2019

Ce domaine situé à Massugas, à l’ouest de l’Entre-Deux-Mers, et doté d’un très beau château hérité des Seigneurs de Duras, a été acheté dans les années 1970 par le fondateur des centres E. Leclerc; c’est sa petite-fille par alliance, Sylvie Levieux, qui le dirige aujourd’hui.

Le blanc est le dernier arrivé dans la gamme des vins du château, qui bénéficie des conseils du Faiseur de Vins, Olivier Dauga, qui n’oublie pas qu’il est né à Libourne. J’ai adoré son nez tout jeune de fruits exotiques (pomelo, maracuja, ananas) et de pêche blanche; la bouche est dans cette ligne de séduction, à la fois souple et vive; mais elle a du fond et du gras, aussi – j’ai pensé à du Sauvignon Gris, et bingo, c’en est!  Il y a du Sémillon, aussi, et ça, soyons franc, je n’y avait pas pensé. Un coup de coeur.

Entre-deux-Mers Château de Crain 2019

Au nez, ce vin offre de jolies notes de fleurs d’acacia, de chèvrefeuille, d’agrume et de poire; en bouche, une pointe de pierre à  fusil réveille les papilles confortablement installées dans l’aromatique exotique (mangue, bergamote). Belle finale sur les agrumes. Un Entre-Deux-Mers bien balancé qui prouve tout le potentiel de cette appellation quelque peu en déshérence, malgré quelques belles réussites (je pense aussi au Château de Fontenille, déjà évoqué ici).

Cette cuvée assemble Sauvignon, Sémillon et Muscadelle. Le domaine de Baron, au centre de l’Entre-deux-Mers, compte une quarantaine d’hectares. Depuis près d’un siècle, il est aux mains de la famille Fougère, ainsi que le château, dont les origines remontent à Edouard III d’Angleterre. Deuxième coup de coeur en blanc (deux sur deux, ça n’est pas mal).

Les deux vins sont assez proches par leur localisation (l’Entre-deux-Mers) et leur terroir; ils partagent certains cépages, et les arômes qui vont avec, mais leurs bouches m’ont semblé assez différentes, l’une misant plutôt sur les contrastes, l’autre sur l’harmonie. Pourquoi choisir, j’aime les deux, chaque vigneronne, chaque vigneron, ayant marqué son vin de sa personnalité.

Bordeaux Château Grand Pas 2017

Pour le premier rouge, nous voici dans la plus large appellation du Bordelais, à sa base.
Ce qui ne veut pas dire que le vin doit être basique.
Sous sa robe rubis, légèrement tuilée, celui-ci nous fait du coin de l’oeil: « essaie-moi ». Je vous l’ai dit, je ne savais pas à quelle appellation j’avais affaire, alors si surprise il y a eu, c’était après la dégustation, une fois les notes écrites, en dévoilant l’étiquette.
Et qu’ai-je écrit? Ceci: « Sous bois, mûre, cassis, fraise, tannins bien ronds, de l’élégance, une certaine complexité, mais pas de prise de tête, le Bordeaux de chez Bordeaux, pas très long, mais drôlement bon ». 
Et j’ajouterai, « Un petit pas pour votre portemonnaie, un grand pas vers le Bordeaux, pour l’humanité confinée ». Bref, premier rouge, premier coup de coeur.
Le domaine se trouve à Blasimon, entre Sauveterre et Rauzan, dans l’est de l’Entre-Deux Mers. Cette cuvée classique assemble classiquement Merlot et Cabernet-Sauvignon.

Bordeaux Supérieur Château du Bois Chantant 2018 Cuvée Laurence H

Là encore, je vous livre mes notes brutes de décoffrage: « Épices (poivre, encens), fruits rouges, notes animales, mine de crayon; et puis en fin rouge (ou vert), une très jolie note de laurier. Tannins marqués mais bien fondus ». J’aime son côté dynamique. Coup de coeur.
Cette cuvée 90% merlot est issue d’un domaine d’une trentaine d’hectares situé à Saint-Christophe-de-Double, à un jet de pierre de la Dordogne (le fleuve et le département). Ici finit le Libournais, et à défaut d’appellation de prestige, on peut quand même y produire de très beaux vins.

Château Bourdieu Côtes-de-Bordeaux Blaye 2016

Le nez d’abord discret s’ouvre à l’aération sur de jolis fruits rouges et petites notes fumées, c’est assez élégant, distingué, velouté en bouche; ce vin offre un charme à l’ancienne. Pour les amateurs de sensations subtiles.
La famille Schweizer a acquis ce domaine en 1993 – une vingtaine d’hectares, au départ, aujourd’hui portés à 75 au fil des rachats de parcelles. La cuvée présentée ici est l’entrée de gamme du château – avec une telle entrée, imaginez les autres pièces…

Château Tour Grand Mayne 2018 Côtes-de-Bordeaux Castillon

« Fraise, cerise, très beaux tannins, un rond dans le carré, très harmonieux, retour du fruit en finale, séducteur ».
Qu’ajouter de plus? Ah, si, en découvrant l’étiquette, et l’origine précise du vin, à savoir Saint-Genès de Castillon, on se demande pourquoi Castillon n’a jamais obtenu la notoriété de ses prestigieuses voisines. D’ailleurs, ici aussi, on peut revendiquer le fameux plateau calcaire… de Saint-Emilion, à défaut de l’AOC…
Château Cardinal de Viaud 2018 Lalande de Pomerol
Pivoine, rosé fanée, cerise, fruits des bois, ce nez bien fourni incite à aller plus loin; le palais s’ouvre sur de belles épices (poivre, réglisse), suit une agréable sensation de fraîcheur, et un superbe toucher de bouche… Le boisé est bien intégré. Quant à la finale, très longue, elle évoque le gibier… qui appelle la viande rouge.  Si ce vin était une demeure, ce serait un joli petit château classique, ni trop grand, ni trop ostentatoire, mais bien dessiné, agréable à l’œil et très confortable. Mon coup de coeur des coups de coeur, en rouge.
Je ne sais pas qui était le Cardinal de Viaud, mais je sais que Viaud est un hameau de Lalande, au Sud-est de l’aire d’AOC, où l’on trouve plusieurs domaines qui partagent ce patronyme. Cette cuvée assemble non seulement Merlot et Cabernet (les deux), mais aussi Malbec et Petit Verdot.

Château Le Vieux Fort Médoc Cru Bourgeois 2015

Quand on passe la Garonne, on entre en terre de Cabernet, en Médoc
Et c’est vrai que ce vin en a la puissance et la structure. Mais il n’est pas austère pour autant. Disons qu’il est sérieux. Bon nombre de Bordeaux Rive Gauche étaient comme ça, en tout cas dans les bonnes années, celles où le raisin étaient bien mûr… et avant que la barrique ne vienne prendre le pas sur tout le reste. On a parfois du mal à s’en rappeler, mais c’est pour cela qu’on aimait le Bordeaux, je crois.
Et quand on pense qu’avant 1750, le Médoc n’était encore qu’un marais, on se dit que rien n’est immuable en ce monde, que Bordeaux peut encore nous surprendre.

Deux précisions

Mes coups de coeur sont allés à des vin d’appellations (et de prix) assez modestes. Je n’ai pas trouvé de marche qualitative entre les appellations les plus larges et les plus restreintes du lot. Ayant dégusté à l’aveugle, je n’étais pas en quête d’un effet terroir (qui reste à prouver sur de grandes aires), et ne l’ai pas trouvé. Tout juste ai-je pu identifier la marque d’un Cabernet un peu plus strict dans le Médoc.

J’ai sélectionné 8 vins sur quatorze dégustés (je ne vous ai présenté que les vins ayant obtenu plus de 14/20), ce qui me semble une assez bonne moyenne. Mes notes allaient de 12 à 17/20. Un vin (un Saint-Emilion) était bouchonné. 

Il serait intéressant de renouveler l’expérience, et pas seulement à Bordeaux – la plupart du temps, nous dégustons par appellation, sans nous demander si, toutes choses étant égales par ailleurs (exposition, cépages, élevage…) un Côtes-du-Rhône ne pourrait valoir un Châteauneuf, un Montagny un Chablis, un Lalande un Pomerol…

Un dernier point: pour aucun de ces vins, je me suis posé la question qui embarrasse: aurais-je dû attendre encore pour les boire, un peu, beaucoup, plus longtemps encore? Ils étaient bons, ici et maintenant. Que demander de mieux? Tout le monde n’a pas une belle cave voutée, ni les moyens d’acheter de vieux vins. Tout le monde n’a pas non plus une âme de collectionneur, ni le goût des vieilles dentelles.

Hervé Lalau

2 réflexions sur “Explorons la galaxie Bordeaux

  1. adelinebrousse

    Même s’il ne s’agit pas de « terroir-caisse », ces vins doivent bien avoir un prix, Hervé ? Pourquoi ne pas l’indiquer ?

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  2. Question difficile vu que nos lecteurs se trouvent sur différents marchés, et le prix varie énormément entre France, Suisse, Belgique et Québec, par exemple. Sans parler des promos.
    A titre indicatif, le Château Labatut a été vendu en promo à 5 euros chez Leclerc, en France. Pour Le Château du Bois Chantant, j’ai vu des prix entre 9 et 12 euros, toujours en France.
    Le château Vieux Fort 2015 est à 22 dollars canadiens à la SAQ.

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