Que boivent les Suisses (et leurs touristes)?

Notre collègue et ami Pierre Thomas (thomasvino) détaille pour nous le marché suisse du vin.

«Boire en Suisse»: la langue française connaît bien cette locution. Elle est parfaitement adaptée au confinement actuel. «Boire en Suisse», c’est boire tout seul dans son coin… comme le faisaient les soldats mercenaires, d’abord au service de toute l’Europe (Vatican compris), puis du roi de France, à partir de Marignan (1515), jusqu’au massacre de la «garde suisse» aux Tuileries, le 10 août 1792. Une vieille histoire…

Que boivent les Suisses? Ces données sont méconnues, parce que la Confédération ne fait pas partie de l’Union européenne. Chaque printemps, pourtant, les Helvètes publient leurs statistiques. C’est une mathématique simple, résultant de la différence entre les stocks en début et fin d’année, augmentés de la récolte de l’année — eh oui, la Suisse produit du vin sur un peu moins de 15.000 ha, dont les trois-quarts sont en partie francophone — et des importations. Pour 2019, ce calcul élémentaire indique que la consommation a progressé de 4,7%, à 255 millions de litres. Soit un peu plus de 1% de la consommation mondiale 2019, selon l’Organisation internationale du vin (OIV), qui livrait ses chiffres le même jour.

Les Suisses boivent tout leur vin

Personne d’autre que les Suisses ne boit du vin suisse (sauf rare et méritante exception!). Car le pays, au centre de l’Europe, qui a ses propres règles AOC-VDP, et non AOP-IGP comme en droit européen, n’exporte pratiquement pas. Soit dit en passant, la Suisse n’est toujours pas capable de distinguer les vins locaux envoyés à l’extérieur (peut-être 1%…) des vins qui transitent et sont réexpédiés… Sachez donc que les vins suisses ne représentent que  37% de la consommation des Suisses : un record «a minima» parmi tous les pays producteurs significatifs. Et surtout en regard de ses voisins, l’Italie, la France, l’Allemagne et l’Autriche…

Qu’elle soit au cœur de l’Europe et entourée de pays viticoles, explique aussi que la Suisse a toujours importé à peu près deux tiers des vins. Sur la foi des données 2019, les vignerons indigènes devraient être plutôt satisfaits : la part des vins suisses consommés a légèrement augmenté (+ 0,4%).

Le retour du vin blanc

Un cliché prétendait que la Suisse est d’abord un producteur de vin blanc. C’était vrai jusqu’en 2002, peu après qu’elle eût ouvert ses frontières et levé ses barrières douanières pénalisant d’abord les vins blancs… Ceci étant, elle a tenté de récupérer des parts de marché en rouge. Pourtant, à la faveur de l’année 2017, la plus faible en production, historiquement, et de 2019, elle est redevenue un pays à légère dominante de production de vins blancs… et principalement de chasselas.

Et cela paraît coller à la tendance du marché, puisque l’an passé, la consommation de vin blanc en Suisse (qu’il soit suisse ou étranger)a augmenté de 8,2%. La part des vins blancs stagne, depuis les années 1990, autour de 90 millions de litres. Grâce à l’ouverture des frontières, les vins blancs importés sont passés de moins de 20 millions à plus de 40 millions de litres. Dans le même temps, la consommation des vins blancs suisses a chuté, de 80 millions à 50 millions de litres. Et le moment où les blancs étrangers et suisses feront jeu égal n’est pas loin…

Pour les rouges, la consommation se situe à 166 millions en 2019. Elle a légèrement augmenté (+ 2,9%), davantage dans les vins étrangers (+ 3,4%) que suisses (+1,6%). Les vins rouges suisses représentent moins de 50 millions de litres (46,3).

Rappel: malgré la progression réjouissante de l’an passé, en 30 ans, la consommation du vin en Suisse, toutes couleurs et origines confondues, a chuté de 305 millions à 255 millions (soit une baisse de 50 millions de litres).

Un marché très pro-européen

Le marché suisse reste toutefois très intéressant pour les producteurs européens : selon l’OIV, il pointe au 18ème rang des pays consommateurs, à l’égal de la Belgique. Et les Suisses sont traditionnels dans leurs goûts : ils boivent toujours moins de vins dits «d’outre-mer» (Afrique du Sud, Australie), mais davantage de vins européens. Le premier fournisseur de la Suisse est l’Italie, avec 76 millions de litres (+ 5,5%). La France suit loin derrière, avec 38,5 millions de litres (+0,1%)… mais à égalité avec l’Italie en valeur. L’Espagne pointe au 3ème rang, avec 28,3 millions de litres (+10,8%, belle progression).

Ce trio des plus gros producteurs européens est suivi par le Portugal, quatrième. Il ne reste guère qu’un petit 20% pour les autres pays de la planète vin… Parmi ceux-ci, deux pays ont fortement progressé, notamment en blanc, à savoir l’Allemagne et l’Autriche. A noter aussi la part «crescendo» (+ 3,3%) des vins mousseux, 20 millions de litres, avec l’Italie en tête des fournisseurs : +84% en dix ans (contre seulement 4% pour la France, ses Champagnes et ses Crémants) : c’est l’effet Prosecco ! Selon l’OIV, la Suisse se place même au 9ème rang des importateurs de mousseux dans le monde, avec une valeur de 180 millions d’euros.

Beaucoup de chiffres, certes, mais cela le vaut bien, pour un des meilleurs pays consommateur «per capita». Il suffit de diviser les litres, 255 millions, par le nombre d’habitants, 8,5 millions, pour arriver pile-poil à 30 litres, bébés, vieux et abstinents compris. Sans tenir compte des touristes…

Ainsi, la Suisse se classe parmi les pays à la consommation la plus «solide» : 40 bouteilles de vin par an et par habitant, ça n’est pas rien ! L’OIV, qui donne la quantité bue par les plus de 15 ans, la place au 4ème rang de la planète, avec 36,5 litres, derrière le Portugal (56,4 litres), la France (49,5) et l’Italie (43). Tous les autres sont sous les 30 litres (Belgique, 27,9, Canada, 14,9).

Tout cela, c’était avant le fichu virus Covid-19, qui taille des croupières à toute l’économie: certes, les vignerons peuvent recevoir (mais interdiction de déguster) et envoyer des bouteilles par la poste; mais les cafés, restaurants et hôtels sont fermés, sans doute jusqu’au 8 juin. Quant aux touristes étrangers (21,6 millions de nuitées en 2019 — et combien de litres de vin ?), ils ne reviendront pas de sitôt, redoute Suisse Tourisme…

Pierre Thomas

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.