Deux domaines en Alsace: des contrastes et des questions

J’ai dégusté la semaine dernière des vins issus de deux domaines en Alsace, six bouteilles venant de chaque producteur. Cet article n’a pas comme but principal de comparer directement les uns aux autres, et même si cela va arriver, fatalement, de temps à autre. Il ne s’agit pas d’un « match ». Il s’agit, en dehors de mes commentaires de dégustation, plutôt d’une interrogation sur ce qui fait la réussite d’un domaine viticole et comment la construire quand on est un nouveau producteur. Car, si un de ces domaines est bien établi depuis des générations (première installation en 1650 !), l’autre a seulement deux années d’existence. Je vous rassure de suite: les deux font de bons ou très bons vins, même si j’ai des critiques à émettre sur un ou deux des vins dégustés (il faut lire le reste !).

Présentation des acteurs de la pièce

1. Domaine Muré, à Rouffach, propriétaire du Clos St. Landelin. Ce domaine, que je suis depuis des années et dont j’aime en général beaucoup les vins, est actuellement géré par Véronique et Thomas Muré, les enfants de René et la 12ème génération. Le vignoble comprend 28 hectares autour de Rouffach, dans la partie sud de l’Alsace. Comme presque toujours dans cette région, les parcelles sont réparties entre plusieurs lieux-dits, dont certains ont le statut de Grand Cru. C’est le cas du Vorbourg avec, en son sein, leur monopole du Clos Saint Landelin, et de Zinnkoepflé. Ces vignes sont certifiées bio et biodynamie, ce que je rechigne à dire pour ne pas influencer la suite, mais c’est un fait. Ce sont en plus des gens d’une correction et d’une gentillesse exemplaire, et cela n’est pas rien !

2. Domaine Moritz-Prado près de Reichshoffen. Avec des débuts en 2018 et seulement 5 hactares de vignes, dont 3 en propriété, et aucun ancêtre vigneron, Ghislain Moritz et son épouse Angela Prado sont dans une situation très contrastée avec celle du Domaine Muré. J’avais rencontré ce jeune couple il y a quelques années lorsque Ghislain et Angela s’occupaient de la vinification et de la commercialisation d’un domaine en Roumanie. Le parcours professionnel de Ghislain l’a conduit en Bourgogne, puis au Portugal, avant de passer 8 ans en Roumanie, au Domaine Avencis.

La particularité de leur installation en Alsace est d’être un des vignobles le plus hauts de la région. Il est situé dans la vallée d’Albé entre 400 et 500 mètres d’altitude et ne comporte aucune parcelle en Grand Cru, mais des lieux dits bien entendu. On imagine bien la quantité de courage et de détermination nécessaire à accomplir une telle installation sans grands moyen. Je dois aussi dire que ce sont des personnes de grande qualité. Quel rapport me direz-vous ? Quelque chose d’essentiel pour moi: le vin est avant tout, et surtout, un produit humain, fait pour des humains. A la limite, les techniques et approches me sont égales, du moment ou elles sont raisonnables.

Ma dégustation :

Pour ne pas tomber trop dans un panneau comparatif (que j’accepte volontiers si je déguste les vins à l’aveugle, mais ce ne fut pas le cas), j’ai regroupé les commentaires par domaine.

1.Domaine Muré

Syrah 2018 (Vin de France). Le signe d’un producteur qui réfléchit est l’anticipation : dans ce cas, celui de planter des variétés en prévision du changement climatique. Ici, les vignes (7 ans). J’ai trouvé ce vin assez rustique et sans grand charme. Je ne suis pas convaincu qu’une vinification avec 50% de grappes entières soit la bonne voie ici et pour ce cépage, même si j’approuve entièrement des essais de ce genre avec des variété venues d’ailleurs. (prix inconnu)

Sylvaner Steinstuck 2018. Pourquoi le sylvaner est-il si mal perçu ? Cela relève sans doute du mot d’un grand jardinier anglais: « quelle est la définition d’une mauvaise herbe? Une plante qui est au mauvais endroit« . En tout cas, ce vin est intéressant avec ses arômes d’herbes aromatiques comme la verveine et l’estragon et son alcool très raisonnable (12,5%). L’ensemble est discret mais fin. Son

Profil janséniste, avec, certes, une bonne dose de droiture mais aussi une texture un peu rêche qui accroche le palais. (prix 15,80 euros, ce qui me semble assez cher)

Riesling Grand Cru Zinnkoepflé 2017. Je n’ai jamais caché mon intérêt et affection pour ce cépage, très susceptible à des variations climatiques, de culture et de vinification. Ici, j’ai trouvé des arômes de fruits exotiques comme le pomélo et le pamplemousse. La texture est au début un peu rêche mais elle s’assouplit à l’aération pour donner un riesling assez puissant, parfaitement sec et capable d’une longue garde par sa structure (prix inconnu, mais probablement au-dessus de 20 euros).

Riesling Grand Cru Vorbourg, Clos Saint Landelain 2017. Après un nez de cire d’abeille, ce vin semble assez rond et chaleureux en bouche, mais est dépourvu de toute impression de sucrosité et titre un 13,5% somme tout raisonnable. C’est la qualité du travail et des rendements faibles (36 hl/ha) qui doivent fournir cet arrondi autour de son cœur à l’acidité si marquante du riesling. Intense et long (prix 28 euros)

Clos Saint Landelain Pinot Noir 2017. Pouvant sans doute bénéficier à l’avenir d’un statut de grand cru car situé sur le Vorbourg, ce vin à une robe d’un rubis clair et un nez très fragrant, élégant et axé sur les fruits rouges de type fraise. Sa texture suave et aérienne est relevée en finale par une légère pointe d’amertume. Un vin élégant et long qui a soigneusement évité le piège d’une trop forte extraction. (prix 47,50 euros, ce qui nous situe dans un registre bourguignon)

Clos Saint Landelain Pinot Gris, Sélection de Grains Nobles 2016. Couleur paille. Nez splendide, aussi gourmand que complexe, avec ses évocations de caramel, de tarte tatin et de fruits exotiques mais qui n’a pourtant rien de lourd. Cette sensation d’équilibre autour d’une colonne de fraîcheur prévaut aussi en bouche. C’est incroyablement salivant malgré ses 277 grammes de sucre résiduel ! La magie du botrytis surement, mais aussi d’un travail très adroit. Un grand vin qu’il est facile de boire seul ou avec une large gamme de mets. (prix non indiqué sur leur site mais probablement autour de 70 euros : rien à dire!) 

2. Domaine Moritz Prado

Pinot Gris, Terroir de Roche 2018. Plutôt un ovni dans l’univers surtout rond et lourd de la plupart des pinot gris que je déguste en Alsace. C’est un vin frais et délicat, doté d’une vivacité qui doit sûrement quelque chose à l’altitude de son méso-climat. Si la gamme des descripteur aromatiques reste limité, c’est un bon vin désaltérant. (Prix 10 euros)

Pinot Gris, Terrasses du Steinacker 2018 . Couleur or pâle. Nez plaisant et bien frais de poire et pêche blanche avec une touche d’estragon. On continue en bouche dans cette veine de fraîcheur et d’élégance que je trouve si rarement avec ce cépage en Alsace. Avec plus de complexité que le vin précédent, c’est très réussi. (prix 18 euros)

Riesling, Coteaux de Schiffenberg 2018. Parfumé, fin et délicat autour des ses arômes/saveurs de poire et de pomme avec aussi un accent floral. Je n’y ai trouvé aucune trace de ses saveurs et texture terpéniques (pétrole) que je déteste dans le riesling. Long aussi, c’est un vin complet et de haut niveau. (prix 18 euros)

Pinot Noir, Terroir de Roche 2018. Couleur aussi intense que le nez, qui rappelle la confiture de mûre avec des accents poivrée. La bouche est vibrante, mi-ferme, mi-fruité croquant. C’est assez long mais avec une amertume marquée en finale. Plus sinueux que tendre. Puissant aussi en alcool avec ses 14,5%. (prix 11 euros)

Pinot Noir, Clos de Sonnenbach 2018. Aussi dense en couleur que le précédent : je dirai inhabituellement pour le cépage. Le fruité est aussi intense que complexe, avec des notes de fumée, de vanille et de pain grillé qui indique un élevage en barrique. Il a aussi le caractère austère et « rocheux » qui demandera un peu de temps je pense. Belle fraîcheur pour relever la finale. (prix 25 euros).

PS. Un lecteur attentif n’aura compté que 5 vins commentés alors que j’en ai annoncé 6 dans mon introduction. J’ai aussi dégusté un sixième qui épouse, malheureusement, la triste mode des vins dits « nature » mais qui contient tous les défauts si courants (mais pas inévitables) dans le genre : couleur trouble, présence de gaz, odeurs et saveurs déplaisants et pas nets. Et ils parlent d’amphores alors qu’il s’agit de jarres ! Ghislain m’a dit que lors d’une tournée récente dans des caves et bars de l’est parisien, c’est ce vin qui s’est le mieux vendu. Cela me confirme dans ma conviction que ce genre de vin convient uniquement à des bobos parisiens qui ne connaissent pas grand’chose à la nature, ni au vin!

Quelques observations et conclusions

On ne peut pas comparer ces deux domaines aux histoires et aux profils si différents, mais les deux sont clairement engagés à produire les meilleurs vins possibles, chacun avec leurs moyens et sur leur sites viticoles. Les prix des vins de Moritz Prado sont bien inférieurs à ceux de Muré car, bien entendu, ils n’ont pas la même renommée. Je m’interroge un peu sur le degré d’extraction des pinot noirs du jeune couple car j’aurai préféré une texture plus déliée dans ces deux vins. En revanche, j’ai trouvé leurs blancs « normaux » (comprenez: non-nature) très convaincants.

Les manières pour se faire connaître dans un monde de vins déjà bien encombré ne sont pas évidentes et les jeunes domaines doivent tout explorer, même la voie des vins dits « nature ». Une récente dégustation des vins de Jean-Louis Denois m’a démontré que des vins ayant cette approche peuvent être nets, sans défauts et délicieux. Il faut en prendre exemple, car quand les défauts dominent, on ne sait plus quel est l’origine du vin. En tout cas voilà un domaine prometteur et dont les progrès je vais suivre avec intérêt. L’année prochaine ils auront un nouveau chai très éco-responsable.

Quant à Muré, ce domaine continue à être une de mes références en Alsace et je suivrai aussi avec intérêt l’évolution de leur syrah.

David Cobbold

 

 

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