Des airs de Gascogne (suite et fin): Chiroulet… et quelques autres

Notre ballade en Gascogne se poursuit, nous arrivions à Larroque-sur-l’Osse près de Condom, au cœur du terroir de Ténarèze, c’est là qu’est situé le domaine Chiroulet,

Chiroulet, le domaine

Le vignoble de 60 ha est établi sur les plus hauts coteaux argilo-calcaires et d’argiles brunes de la Gascogne, à 180m d’altitude; il s’épanouit face aux Pyrénées et profite d’une exposition plein sud. J’espérais entendre siffler le chiroula (le vent qui siffle, en gascon) sur la Colline d’Heux, ce vent qui descend des Pyrénées et qui balaye le domaine lui donnant son nom de «Chiroulet», mais je n’ai trouvé qu’un ciel voilé et menaçant.

J’étais curieuse de déguster les vins de ce domaine que je ne connaissais pas, même si lors de mon bref passage à Bordeaux, j’avais entendu parler de Philippe Fezas où il était déjà reconnu et recherché pour son expertise en matière de barriques… Ce qui évidemment m’avait amenée à quelques a priori faciles: je craignais de trouver des vins trop boisés, même si j’avais lu, de la plume même des 5 du Vin, des commentaires élogieux sur ses blancs!  J’ai pu me rendre compte combien j’étais dans l’erreur, mais revenons au domaine.

Nous sommes accueillis très chaleureusement je dois dire par Philippe Fezas, et très rapidement nous nous installons pour la dégustation. Florent et David connaissaient bien le domaine, mais pas moi, ils ont été sympa et ont laissé Philippe m’expliquer son histoire, c’est important, car ça permet de mieux comprendre les vins.

Chiroulet, l’histoire

L’homme est sympathique et convaincant, et si j’ai hâte de gouter les vins, je suis contente de l’écouter: «A Chiroulet, l’histoire dure depuis 150 ans, les vignes ont survécu au phylloxéra, et, c’est en 1893 que la première mention d’une distillation d’armagnac mentionne le nom de Chiroulet… Bien plus tard, en 1969, mes parents, Michel et Arlette Fezas, restructurent l’exploitation et l’agrandissent en portant la surface à 20 hectares, en 1975. Avec la grande crise de 1976, mon père comprend qu’une reconversion est indispensable : il lui faut s’orienter vers les vins de table, avec ce qu’il a sous la main: les colombards et ugnis blancs déjà plantés. Il se bat pour vendre le vin du domaine en vrac au négoce et il devient l’un des pionniers du Floc de Gascogne ; ce fût l’occasion de planter des cépages rouges pour élaborer du Floc rouge et rosé, un sacré tournant dont j’ai pu bénéficier des années plus tard. En 1977 il met en place la vente directe de bouteilles, ainsi que la commercialisation du Floc de Gascogne. Mes parents sont toujours là et mon père veille au grain, (ndla: il est d’ailleurs venu voir ce qui se passait, tandis que sa mère nous avait préparé un déjeuner froid mais délicieux!). Je suis arrivé au domaine en 1993 mes diplômes d’ingénieur agricole et œnologue en poche, mais surtout avec un objectif très ambitieux: faire des grands vins de terroir. J’ai quand même conservé mon poste de conseiller technique chez Seguin Moreau, car je suis passionné d’élevage sous bois, j’ai participé aux recherches de l’école d’œnologie bordelaise en jouant la courroie de transmission entre l’entreprise et l’université sur les problèmes de brettanomyces, de TCA (goût de bouchon), et d’oxydation prématurées des vins blancs. Et être en contact avec des grands domaines, c’est très enrichissant et motivant. J’ai toujours été convaincu que sur notre terroir je pourrai faire naître des grands vins rouges, et c’est pour y arriver que j’ai réorienté le vignoble, des 5ha du début, j’ai amené la surface en rouge à 20ha. Je crois beaucoup au terroir et aux cépages, avec mon ami géologue Pierre Chevalier nous avons étudié cette complexité de terroirs, ce qui a guidé la plantation des cépages, le choix des porte-greffes, la conduite de la vigne. Vingt ans plus tard, je pense avoir réussi mon pari puisque la production viticole totale du Domaine Chiroulet compte 40% de vins rouges en IGP Côtes de Gascogne.»

Et ce que Philippe ne dit pas, mais que j’ai constaté, la qualité des vins lui a permis peu à peu de vendre à un plus juste prix. C’est une belle victoire.

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Chiroulet, les blancs

Sachant que les grands vins en France sont issus des terroirs calcaires, Philippe exploite à fond son terroir : il a choisi le « Peyrusquet », affleurement calcaire appelé  » rentzines » pour faire parler ses blancs qu’il veut à la fois typés et complexes mais aussi frais et avec du caractère. Et, pour nous le prouver la dégustation démarre avec la :

Terres Blanches  2014, IGP Côtes de Gascogne

Philippe recherche pour ses blancs l’expression minérale et florale. Cette cuvée est une sélection de terroirs calcaires et d’argiles blanches. Après une vinification traditionnelle, le vin est élevé 8 mois sur lies fines avec des bâtonnages. Je me suis laissée surprendre par la finesse aromatique du nez, cette cuvée issue de gros manseng, de sauvignon et d’ugni blanc a dévoilé une  un bouquet  intense d’une grande délicatesse et élégance.  Aucune trace dévolution, dès l’attaque, le palais se montre à la fois ample et fragrant, conservant une bonne vivacité et longueur en bouche. Un vin magnifique et sa tenue dans le temps a été une réelle surprise pour nous trois.

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Terres Blanches 2017 & 2019, IGP Côtes de Gascogne

Le terroir calcaire, le nouveau chai et le savoir faire permettent à cet assemblage de Gros Manseng (55%), de Sauvignon (35%) et d’Ugni Blanc (10%)de vieilles vignes de développer à la fois le côté aromatique et la fraicheur du vin. Le 2017, encore un très joli vin, même s’il n’a pas l’ampleur et la séduction du 2014 ! Quant au 2019, c’est intéressant de le gouter après un 2014, ça permet de confirmer que ce blanc a réellement un potentiel de garde grâce à son volume, à son gras (2019 est un millésime très solaire), à sa finale vive et franche. Bien sur, pour ceux qui aiment un fruité intense, le floral,  du croquant en bouche, et le côté acidulé, il vaut mieux le boire jeune. Cependant, le 2014 offre la même pureté aromatique moins marquée par les fruits frais, mais gagne en richesse, en élégance et en persistance. Chacun des deux trouvera facilement sa place. Ah, j’allais oublier de vous dire le 2014 n’est plus à la vente, alors n’hésitez pas à garder quelques 2019 pour vous faire plaisir plus tard et le servir à l’aveugle à vos amis.

La Côte d’Heux 2012, 2014 et 2018, IGP Côtes de Gascogne 

La Côte d’Heux rend hommage au patrimoine du 13ème siècle de la célèbre Eglise d’Heux. Il s’agit d’une cuvée Gros Manseng (100%) «planté sur un terroir de côte où une veine d’argile brune, à mi-pente, révèle de manière exceptionnelle le cépage Gros Manseng à pleine maturité», et pour mettre en valeur ce cépage et ce terroir, le vin est élevé en foudres de chêne sur lies fines avec des bâtonnages réguliers, ce qui lui apporte de la complexité et du gras.

Le 2012 nous a tous bluffés. David a dit : «très bon», moi «magnifique» et Florent a acquiescé. Parfois, on n’a pas vraiment besoin de parler beaucoup, on profite du vin et du moment et c’est bien suffisant. Un blanc racé, riche et expressif… Le 2014 était lui aussi très bon, d’une belle richesse et complexité, d’un très bon équilibre, finale harmonieuse et intense. Quant au 2018, il était d’une finesse remarquable, il nous racontait le terroir à travers ses notes fruitées et minérales, sa bouche tout aussi expressive et puissante. Le tout assorti d’une belle vivacité. Vous avez dit IGP Côtes de Gascogne ??? Mettez-le donc à l’aveugle et jugez ce vin vendu moins de 10 € et vous serez convaincus !

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Soleil d’Automne 2019 IGP Côtes de Gascogne

Ce blanc moelleux résulte d’un assemblage de 70% de Gros Manseng et de 30% Petit Manseng vendangés en légère sur-maturité (passerillage) sous les derniers rayons de soleil d’Automne, début novembre. Des parfums de fruits blancs frais, de légères touches miellées, une bouche tendre avec quelques saveurs d’agrumes qui amènent juste ce qu’il faut  de fraicheur font le succès de ce moelleux. A moins de 10 €, c’est une affaire !

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Chiroulet, les rouges

Grâce au travail préalable de son père, Philippe a fait partie des vignerons précurseurs à se lancer dans la production de vins rouges dans une région jusque là largement dominée par les blancs. Le vignoble de rouge se répartit entre du Merlot (principal), du Cabernet Sauvignon, du Cabernet Franc ou encore du Tannat. Nous n’avons pas gouté toutes les cuvées de rouges…

La Grande Réserve 2016 & 2017 IGP Côtes de Gascogne

La Grande Réserve est issue d’une sélection des vieilles vignes du domaine, sur argiles fines et plein sud. Philippe signale que c’est un terroir à une altitude de 180m, comparable à la Côte de Saint Emilion. Le Merlot est majoritaire dans l’assemblage (60%) associé au Tannat (40%). Macérations longues de 25 jours avec descente en barriques après fermentation malolactique en novembre. Première phase d’élevage de 12 mois en fûts de chêne Seguin Moreau dont 35% de bois neuf. Il ne pourrait pas en être autrement puisqu’il veut élaborer de grands vins et que ses convictions professionnelles le relient étroitement au monde des barriques. Et, effectivement, pour le style de vins qu’il recherche il a besoin de barriques, ayant accès aux meilleures, ses vins en profitent, le boisé y est toujours bien dominé et élégant.

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Les robes annoncent des vins concentrés, les nez offrent des arômes de fruits noirs murs, cassis, de mûre, de réglisse, de poivre et d’épices, on a l’impression que c’est le fruité du tannat qui s’impose. La bouche est puissante là encore on perçoit la présence du tannat qui amène un fruité épicé et la fraicheur du tannin minéral, tandis que le merlot apporte la rondeur. Le boisé élégant est bien intégré et laisse des notes délicatement grillées et épicées ainsi que des notes de moka. Mariage réussi de deux cépages assorti d’un élevage qualitatif.

Terroir Gascon 2018 IGP Côtes de Gascogne

C’est un assemblage dans lequel le Merlot domine avec 50%, il se fait accompagner par le Cabernet Franc (30%) et le Tannat (20%). Le nez exprime une présence de fruits rouges frais, tandis que la bouche s’affirme charnue, le tannat est là, le merlot vient arrondir les tanins et le cabernet franc apporte la fraicheur. Encore un mariage réussi qui garde au vin l’esprit sud-ouest.

Chiroulet, l’Armagnac

Vieil Armagnac Réserve 15 ans

Nous n’avons pas pu gouter toute la gamme, ni les Flocs, il nous aurait fallu le reste de la journée, mais impossible de partir sans gouter un Armagnac. Belle complexité aromatique autour de notes fleuries et d’oranges confites et richesse en bouche mais bon équilibre. Je ne sais pas si je suis obsédée, mais j’ai cru y déceler quelques notes de rancio? Bon rapport qualité/prix : 49€

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En résumé

Je crois qu’il n’est pas exagéré de dire que Philippe Fezas a tiré sa région vers le haut, et ça s’applique aussi bien à la qualité de ses vins qu’à la revalorisation des prix qu’il est en train, peu à peu, de remettre à leur juste niveau. En plus de la fraicheur et du fruité caractéristiques des vins de la zone, il a rajouté de l’élégance, de l’intensité, du corps, une capacité d’évolution qui manquaient. Son terroir, il y a toujours cru, il a su comment l’interpréter, aujourd’hui sa gamme est complète, des blancs secs et moelleux, des rosés,  des rouges jeunes de soif et des grandes réserve de garde, des Flocs et des Armagnacs et tous ses vins sont bien du Gers, issus de cépages locaux, mais la classe a remplacer la rusticité. Très belle réussite pour ce domaine, qui n’en a pas finit !

Quelques autres bonnes adresses

Pour conclure sur ce bref passage en Gascogne, il faut que je vous parle de Dominique Andiran, au Domaine Haut-Campagnau, que j’aurais voulu aller visiter. Il est situé à Montréal-du -Gers, non loin de Tariquet, mais les journées sont trop courtes… D’ailleurs, je vous ai déjà parlé de lui à plusieurs reprises, étant donné qu’il est présent à notre Salon de Rancios secs et de vins oxydatifs à Perpignan.  Un vignerons des Côtes de Gascogne qui travaille en BIO. En dehors du personnage qui est très sympathique, ses vins sont francs, complexes, atypiques et d’un excellent rapport qualité/prix dans toutes les couleurs. Je connais surtout ses oxydatifs, or il a 3 cuvées très étonnante issues de types d’oxydations différentes: Par le soleil, La Cuvée Montis Régalis qui est un blanc sec issu de chardonnay, cuvée exposée à la lumière, l’oxydation y est assez douce, un vin de garde long et complexe 13 € ; par voile le Ruminant des Vignes 2013, un gros manseng issu de 3 tries, élevage en fût non ouillé avec formation d’un voile, il a moins de 1g de sucre, c’est un oxydatif sec (36€). Les Pissenlits, gros manseng aussi, élevage en fût non ouillé avec formation d’un voile où il restera 9 ans (48€). Ces deux dernières cuvées offrent une très grande complexité, gras, puissance, bouquet. Dominique c’est certain maitrise l’élevage oxydatif. Ses blancs oxydatifs sont impressionnants. J’aurais aimé gouté ses autres vins qu’il sort en Vin de France et que j’imagine très atypiques.

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Photo Mathilde Hulot

Un autre domaine m’aurait intéressé car nous l’avions sélectionné à LAVINIA, mais je n’ai jamais eu l’occasion d’y aller : le Domaine de Laballe, il a été créé par Jean Dominique Laudet en 1820. Connu pour sa production de grands Armagnac, le Château s’est lancé  dans la production de vin dès les années 1970 grâce à Noël Laudet, ancien régisseur du Château Beychevelle. Aujourd’hui, Cyril Laudet, la 8eme génération, a repris le flambeau avec sa femme Julie. Le vignoble couvre 17 hectares implantés sur un terroir singulier, appelé Sables Fauves et formé de dépôts argilo-limoneux. Ces sols sont bien connus dans l’Armagnac car ce sont les sols de prédilection du Bas-Armagnac, mais le domaine de Laballe a été le 1er à faire des vins sur ce terroir. Un dizaine de cépages sont plantés sur la propriété, dont les variétés traditionnelles de l’Armagnac, Ugni blanc et Colombard. Dans leur gamme de vins secs, je ne connais que : Le Comptoir, 2017 Blanc –  mais que je n’ai pas gouté depuis longtemps (Colombard, Ugni Blanc, Gros Manseng).

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Ça me donnera l’occasion d’y revenir!

La semaine prochaine, pour la suite du voyage, nous irons à Cahors.

Hasta pronto,

                                                                                                 MarieLouise Banyols

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Philippe Fezas
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2 réflexions sur “Des airs de Gascogne (suite et fin): Chiroulet… et quelques autres

  1. Philippe Fezas, on l’a rencontré en Gascogne, avec Hervé, lors de notre voyage là-bas au pays de la cocagne; on a mangé ensemble à Montréal, un village resté dans son jus, juteux et gourmand comme les vins bus ce soir-là. Je me rappelle tout particulièrement sa cuvée Terres Blanches qui m’avait bien rafraîchi le gosier.
    Marco

    Aimé par 2 personnes

  2. Ping : Cahors (5/5): Combel La Serre – Les 5 du Vin

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