Rasteau en sec, 10 ans déjà !

Si les VDN de Rasteau ont reçu l’AOC dès 1944, il aura fallu attendre 2010 pour que ses rouges secs obtiennent cette même distinction. Entretemps, ils étaient passés successivement par les cases Côtes-du-Rhône et Côtes-du-Rhône-Villages.

Ce n’est pas une mince fierté, pour la soixantaine de metteurs en marché de l’appellation, que de se retrouver ainsi au même niveau, sur la pyramide administrative des vins de France, que Châteauneuf-du-Pape, Côte-Rôtie ou Gigondas.

Mais retraçons un peu de leur histoire, avant de nous intéresser aux éléments qui composent ce terroir et tendent à justifier sa mise en avant.

Vu sur le village avec quelques vignes en avant-plan

Rasteau, l’histoire

Le développement de Vins Doux Naturels à Rasteau découle de conditions particulièrement favorables pour la maturation des cépages rouges, et notamment, depuis le 19ème siècle, du Grenache. A savoir: ses sols et ses coteaux orientés au Sud.

Et comme ce sont les des éléments assez immuables si l’on raisonne, non pas en temps géologiques, mais en temps humains, il n’est pas étonnant de retrouver à Rasteau des vestiges gallo-romains qui montrent que dès 70 après JC, le peuple local, les Voconces, élaboraient déjà du vin à Rasteau, et notamment du vin doux. Comme ailleurs dans le Sud de la Gaule, la Pax Romana y favorise l’établissement de grands domaines agricoles où la vigne tient une place importance, car c’est une culture pérenne et de bon rapport.

Plus tard, si le vignoble de Rasteau ne semble guère profiter de la présence du Pape en Avignon, il bénéficie de la protection des Evêques de Vaison, seigneurs de Rasteau, qui semblent particulièrement apprécier ce cru – et ils donnent bon nombre de leurs vignes en fermage, comme en témoignent les archives. L’influence de l’Eglise dans le vignoble de Rasteau se marque d’ailleurs par la présence d’une chapelle, datant du 17ème siècle: Notre-Dame-des-Vignerons.

En 1580, sur la carte de Ghebellino, Rasteau figure entre « Cayrana » et « Rois », à la limite du Comtat et de la Principauté d’Orange

Si, longtemps, la vigne doit partager le territoire de Rasteau avec d’autres cultures, notamment les céréales, l’olivier et le ver à soie, dès la fin de l’ancien régime, elle se retrouve en position dominante, car sur des terres arides, la vigne est souvent une des cultures les plus résistantes. Le phylloxéra la frappe, cependant, à la fin du 19ème siècle; mais l’activité redémarre avec la première guerre mondiale. Autre date marquante: en 1925, la première coopérative est fondée à Rasteau (elles sont trois aujourd’hui, pour 60 caves particulières). Une façon pour les viticulteurs de se libérer de la tutelle des négociants, qui, à l’époque, assemblent le plus souvent les vins de larges zones, ne permettant pas à une aire spécifique d’émerger en termes de notoriété.

Il faut croire que l’objectif a été atteint, puisqu’en 1955, lors du 21ème congrès du Syndicat général des Côtes-du-Rhône, le Baron Le Roy, fondateur du système des AOC françaises, faisait l’éloge du Rasteau, au travers de ses VDN: «Il nous manquait un fleuron aux Côtes-du-Rhône, Rasteau nous l’a donné avec son vin doux naturel».

Paradoxalement, après le phylloxéra, c’est une autre catastrophe naturelle, le gel de 1956, qui favorise l’essor de la vigne en ce qu’elle décime les oliviers, seule grande concurrence au vignoble. Celui-ci s’agrandit jusqu’à dépasser les 1.300 hectares.

En 2010, l’accession à l’AOC répare une anomalie qui durait depuis près de 50 ans; Rasteau, déjà reconnue en AOC communale pour la qualité de ses VDN depuis 1944, ne l’était toujours pas pour ses vins secs. Cette deuxième reconnaissance s’accompagne d’une série de contraintes, cependant : si, pour les VDN, l’appellation Rasteau s’étend sur trois communes (Rasteau, bien sûr, mais aussi Cairanne et Sablet), pour les rouges secs, elle est réduite à la seule commune de Rasteau.

Dans le décret d’appellation donnant naissance au Rasteau rouge sec, le rendement à l’hectare est également limité à 38 hectolitres (rendement butoir: 42).

A noter, par contre, que si l’irrigation est interdite pour les VDN, elle peut être autorisée par dérogation pour les rouges.

10 ans après, le nombre de nouvelles exploitations ayant rejoint l’appellation (15) est la meilleure preuve de son succès et de sa légitimité. D’autant que la valorisation du Rasteau s’est améliorée (les cours ont progressé de 110% en 10 ans, ce qui, même en tenant compte de l’inflation, est une assez belle performance).

Rasteau, l’encépagement

L’A.O.C Rasteau (rouge sec) répond à des règles d’encépagement qui se calculent pour chaque exploitation. Le Grenache Noir doit représenter 50% ou plus de l’encépagement, le Mourvèdre et la Syrah 30% ou plus, les cépages accessoires (Carignan, Cinsault, etc…) devant être inférieurs ou égaux à 15%. Quant aux cépages blancs, ils doivent être inférieurs ou égaux à 5%.

Les vins devant résulter de l’assemblage d’au moins de deux cépages.

Selon le cahier des charges, «Les conditions bioclimatiques de la zone géographique de l’appellation d’origine contrôlée « Rasteau » sont particulièrement favorables aux cépages grenache N, grenache gris G, grenache blanc B qui atteignent naturellement la complète maturité physiologique nécessaire à l’élaboration des vins doux naturels, plus particulièrement dans les situations où prédominent les sols sableux et caillouteux. Ces mêmes conditions sont également favorables aux cépages syrah N et mourvèdre N (cépage à maturité tardive), plus particulièrement dans les situations où prédominent les marnes sableuses ou sablo-argileuses à bon régime hydrique».

Rasteau, les chiffres

Aujourd’hui, l’appellation couvre 951 ha (chiffres 2019), pour une production nette totale de 31 979,37 hl (millésime 2019), dont 96% de vins rouges secs et 4% de VDN. La commercialisation se fait à 57% en France et pour 43% à l’exportation, les débouchés principaux étant le Canada, la Suisse, la Belgique, les Etats-Unis, l’Allemagne, le Royaume-Uni et les Pays-Bas.

Rasteau, le territoire

A l’œil, il semble double, entre les collines du nord, qui se creusent de combes pour former des éperons, et les anciennes terrasses du sud, aux pentes plus étirées.

Un paysage somptueux que l’on peut admirer à son rythme au fil du sentier viticole et panoramique mis en place par l’appellation (1 heure à 1 heure 30 de marche, en fonction de la variante choisie). Les panneaux d’information permettant en outre de mieux comprendre ce paysage tout en apprenant quelques bases sur la culture de la vigne, les cépages et, la vinification.

Des bases que le visiteur pourra approfondir dans les caves.

Pour le géologue, par contre, c’est plus compliqué, car sur moins de 1.000 hectares, on ne trouve pas moins de 5 grands types de sols, comme le met en évidence la nouvelle cartographie pédologique de l’appellation, réalisée par notre ami géologue Georges Truc: des cailloutis, des colluvions caillouteuses sur marnes du pliocène, des marnes bleues, des marnes rouges et des marnes jaunes.

Et le climat? Méditerranéen, pour sûr! Des étés chauds et secs, entrecoupés d’épisodes orageux parfois violents. Des hivers doux et plutôt secs. Les deux saisons pluvieuses sont le printemps et l’automne, ce dernier présentant des pluies abondantes et brutales. La pluviométrie annuelle se situe entre 700 et 800mm. Quant à l’effet mistral, il est moins important à Rasteau que dans d’autres zones de la basse vallée du Rhône, car ses collines en abritent un peu le territoire.

A noter, aussi, la présence à Rasteau d’un fort degré de biodiversité, apporté notamment par le bois communal et par la flore que préservent les vignerons au milieu de leurs parcelles (genêts, chênes, oliviers, garrigue, fleurs des champs…). Un atout pour la viticulture, car cette biodiversité permet de lutter naturellement contre des insectes nuisibles à la vigne.

15 opérateurs sur les 63 que compte l’appellation sont certifiés bio.

Compte tenu du fort ensoleillement (dont témoigne la présence à Rasteau d’espèces végétales thermophiles), encore accentué par la présence de galets qui emmagasinent la chaleur et la restituent, le Grenache, principal cépage de l’appellation, n’a aucun mal à mûrir, voire à sur-mûrir. D’où l’existence des VDN. Pour produire des vins rouges secs, il convient donc de ne pas laisser le raisin dépasser la bonne maturité.

Rasteau, les styles

Tout semble donc concourir à Rasteau pour produire des rouges secs à la fois généreux, «solaires» et de caractère; des vins de bonne garde aussi. Naguère, on les consommait plutôt après 10 au 15 ans. Aujourd’hui, cependant, on trouve aussi des Rasteau à boire jeunes, sur un plaisir plus immédiat, le travail en cave tendant vers plus de fraîcheur, de fruit et d’élégance.

Si l’on tient compte des orientations des parcelles (assez variées, du fait du relief assez chahuté), et de la patte des vignerons, on peut trouver à Rasteau une assez grande diversité de vins.

Last but not least, précisons que Rasteau est signataire de la Charte Paysages et environnement des Côtes-du-Rhône, «socle commun de valorisation et de protection pour assurer la pérennité de l’appellation ainsi que l’image et la notoriété de ses vins», autour de la démarche paysagère environnementale. Une raison de plus pour venir découvrir, cet été, par exemple, ce petit coin très nature de l’ancien Comtat venaissin, qui «vaut le détour», comme on disait naguère dans les guides…

Et maintenant, pour illustrer tout ça, je vous propose une petite sélection de  jolis Rasteau dégustés en compagnie de mes trois complices Johan De Groef, Daniel Marcil et Marc Vanhellemont, avec, pour chacun, un petit commentaire sur leur vin préféré.

Lavau 2015

Un joli nez légèrement fumé, avec un poil de gaz, quelques notes de prune, de raisins très mûrs; des tannins fermes mais juteux, du cuir, un côté sanguin, voila un vin qui appelle la viande, même grillée.
Pas mal du tout, pour un vin de négoce qui, s’il n’évoque pas un terroir en particulier, est un joli résumé de l’appellation. Solaire mais juteux.
Prix indicatif: 16 euros.

Ortas Les Hauts du Village 2015

Un poil plus souple, mais également légèrement fumé, ce vin s’ouvre superbement à l’aération, nous offre presque dédaigneusement ses beaux fruits très mûrs (comment ne pas penser au VDN?), et puis enchaîne en bouche sur des notes d’orange sanguine, de réglisse et de romarin qui rafraîchissent l’ensemble, la finale est gourmande, sur un fruit un peu plus pointu (griotte) et un soupçon de café vert. Tout ça est d’une grande distinction. La noblesse d’un très grand vin. Le genre de bouteille qui ferait regretter à plus d’un oenophile d’avoir céder à l’attrait des crus chers (je ne pense pas spécialement au Rhône), qui ne vous en donnent pas forcément plus, et parfois, beaucoup moins.
Mon vin préféré (parmi pas mal de coups de coeur, je dois l’avouer), pour sa puissance contenue. Sa Majesté le Grenache n’a pas besoin de vous jeter ses fruits et ses degrés à la figure, c’est le Roi, il peut même se permettre de la jouer modeste.
Les Hauts du Village, ce sont des sols  assez calcaires « habillés de galets roulés », qui restituent la nuit la chaleur du jour.
Prix de vente (à titre indicatif): 14 euros.

Domaine Grand Nicolet Les Esqueyrons 2016

Ce premier vin d’un millésime un peu plus frais, 2016, n’a cependant rien de maigrichon. Il nous a séduit par ses notes de sous bois, de pinède, de jus de viande. Son toucher soyeux, son onctuosité, son volume et ses notes finales de figues et de cacao ont fait l’unanimité.
Pour notre ami Johan, qui l’a particulièrement apprécié, « C’est un vin dangereux, tellement il se boit facilement. Quelle gourmandise, une bombe! »

Domaine de Beaurenard 2016

Superbe nez de fruit rouge, l’élégance des marnes bleues?  La bouche nous offre aussi le fraîcheur d’un citron confit. Quelle élégance, quelle jolie texture, pas lisse, mais soyeuse; la finale nous offre du cacao, du poivre, des herbes de la garrigue et un peu de pierre sous après la pluie.
Pour l’ami Daniel, dont c’est le grand coup de coeur, « C’est tout ce que j’aime, la finesse, le style – le savoir-faire de Beaurenard, qu’on apprécie aussi dans ses Châteauneufs ». 16,5 euros.

Trapadis Les Adrès 2016

Cela commence comme un voyage au bocage, entre ronces, mûres et framboises sauvages; la bouche, elle, présente d’abord une belle acidité, de la tension; avec les épices, le thym, surtout, on bascule vers le sud, comme on change de bassin versant, cap au Sud, cap sur Rasteau, avec à la toute fin, une note de fraise bien mûre.
Ce vin, c’est l’un des trois préférés de Marc (mais les deux autres étaient déjà pris): « Pour sa superbe fraîcheur, qui met bien en avant les petits fruits, pour l’élégance et pour le plaisir qu’il me donne ».
Domaine du Trapadis, +33 4 90 46 11 20

Élodie Balme 2017

Un Rasteau différent, plutôt percutant; le plus étonnant, ce sont ses notes iodées; mais il y a aussi du cassis et du poivre. Les tannins sont fins, la finale saline, qui fait un peu penser à un blanc,  renforce l’impression de dynamisme. Et on a peine à croire que ce vin fait 15 degrés d’alcool, tellement tout est bien fondu.
16 euros environ.

Résumé des travaux

Beaucoup d’enthousiasme de la part des dégustateurs. De la surprise aussi, à naviguer ainsi entre élégance et puissance, au gré des sols et des millésimes, au gré des vinificateurs et vinificatrices, aussi. Rasteau, une appellation homogène… dans la diversité.

Hervé Lalau

6 réflexions sur “Rasteau en sec, 10 ans déjà !

  1. georgestruc

    Lorsqu’on a eu le bonheur de visiter en détail, à maintes reprises, le vignoble de Rasteau, et de déguster les vins issus de ces belles parcelles, ce qui a été mon cas, on remarque le pourcentage très élevé de vieilles vignes de Grenache. L’élaboration du VDN y est pour quelque chose et favorise la conservation de ces vieux ceps qui auraient été depuis longtemps arrachés ailleurs, non loin de là. Les aides diverses à la « restructuration du vignoble » sont à l’origine de l’éradication de tous ces vieux plants ; que cela est dommageable, hélas !
    Ta conclusion décrit de façon simple mais exemplaire la diversité des terroirs que l’on rencontre à Rasteau : des altitudes passant de 140 à 340 m, des substrats/terroirs caillouteux, argilo-caillouteux, argileux (les fameuse « argiles bleues » de Rasteau, très particulières et à l’origine de cuvées spécifiques), des orientations dans toutes les directions de l’espace, un fond commun de puissance très bien maîtrisée sur lequel se déploient des notes élégantes susceptibles de traduire chaque situation ainsi que l’amoureuse bienveillance du vigneron. J’écris « bienveillance » à dessein, car le respect d’aussi beaux terroirs et d’une matière aussi noble implique de la part du vigneron d’adopter l’attitude du berger dans ses vignes et du compagnon dans la cave, à l’inverse de celle d’un « aiguilleur », qui modifierait le destin du vin grâce à des interventions œnologiques déterminantes.
    Rasteau, vins et vignerons, je vous aime !!

    Aimé par 1 personne

  2. Jean LEROY

    bonjour monsieur lalau,
    je lis avec plaisir votre commentaire au sujet du rasteau 2016 du domaine grand nicolet, domaine que je fréquente depuis quelques années maintenant car j’apprécie beaucoup leurs vins ainsi que leur régularité dans la qualité millésime après millésime.
    la photo jointe montre une bouteille de la cuvée « les esqueyrons », votre commentaire se rapporte-t-il à cette cuvée ou à la cuvée vieilles vignes car ce n’est pas précisé dans l’article ?
    merci par avance si vous pouvez prendre le temps de me répondre.

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  3. Julien Wayaffe

    Merci pour ce tour d’horizon. J’aime beaucoup les vins d’Elodie Balme, souvent surprenants et qui offrent toujours une large palette aromatique. N’ayant pas goûté les derniers millésimes toutefois, une mise à jour s’impose! Le Rasteau de la maison Plantevin faisait-il partie de votre panel? J’affectionne tout particulièrement ce vigneron qui propose des Sablet et Séguret costauds et généreux, le Rasteau joue davantage la carte de la finesse et se déguste déjà fort bien dans sa prime jeunesse.

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  4. Ping : Cru Rasteau, la belle verticale jubilatoire – Les 5 du Vin

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