Alsace, côté Grands Crus

Ils sont 51, ce qui, si l’on ajoute leurs noms à consonance germanique, ne les rend pas forcément très faciles à mémoriser. Eux, ce sont les Grands Crus d’Alsace.

Voici quelques jours, nous avons dégusté une trentaine de vins portant cette mention, répartis entre une dizaine de crus. Une majorité d’entre eux émanant de caves coopératives. Cette dégustation ne constitue donc pas un échantillon représentatif, mais nous donne l’envie d’y regarder de plus près.

Si d’autres producteurs et d’autres Grands Crus sont intéressés, qu’ils n’hésitent pas à nous faire parvenir leurs vins. Nous compléterons l’enquête…

Au pied du Schoenenbourg, à Riquewihr (Photo (c) H. Lalau 2019)

Pour rappel, aujourd’hui, dans la majeure partie des Grands Crus, seuls quatre cépage dits « nobles » peuvent entrer en considération (et sont le plus souvent utilisés en monocépages); à savoir, le Riesling, le Pinot Gris, le Gewurztraminer et le Muscat. Une exception: le Grand Cru Zotzenberg, qui utilise le Sylvaner. A noter aussi que deux Grands Crus admettent officiellement l’assemblage de cépages: le Kaefferkopff (voir plus loin) et l’Altenberg-de-Bergheim.

Ont participé aux dégustations (réalisées à l’aveugle et en deux sessions): Johan De Groef, Jean-Michel Jaeger (le régional de l’étape!), Daniel Marcil, Marc Vanhellemont, Nathalie Verbogen et votre serviteur.

Grand Cru Eichberg

Nous sommes au pied des Trois Châteaux, sur la commune d’Eguisheim, ce village tout en rond dont la cave coopérative a pris le nom de Wolfberger. Eichberg, la colline au chêne, c’est un grand cru d’une cinquantaine d’hectares, au climat ensoleillé et très sec car sous la protection des Vosges. Les sols assez lourds de marnes et de calcaires, et l’exposition au sud-est, renforcent ce côté solaire. L’Eichberg fait partie de la «première fournée» des Grands Crus (si l’on excepte le Schlossberg, consacré dès 1975): il a été reconnu comme tel dès 1983.

Wolfberger Eichberg Riesling 2017

Du Grand Cru Eichberg, on dit généralement qu’il donne des vins fruités et riches. Pas d’exception pour ce joli flacon, mais ajoutons une très belle structure, de la tension, des notes d’agrumes, une pincée de poivre et une acidité très droite qui se combine bien avec l’opulence et la pointe de sucrosité perçue en avant-bouche.

Prix indicatif: 13,20€

Grand Cru Pfersigberg

C’est au 16ème siècle que ce lieu-dit (la Colline aux Pêchers, en français), est mentionné pour la première fois. Promu Grand Cru en 1992, il englobe un peu plus de 74 hectares, les sols marno-calcaires recouvrant un sous-sol de galets calcaires, dont le fameux Muschelkalk. Le Pfersigberg, qui s’étend sur deux communes (Eguisheim et Wettolsheim), et deux coteaux séparés par un ruisseau, est le terroir d’élection du Gewurztraminer (mais on y trouve également du Pinot Gris, du Riesling et du Muscat). Les vignes, exposées principalement à l’est et au sud-est, s’étagent entre 220 et 340m d’altitude. Les vins du Pfersigberg sont caractérisés par leur corps, leur fruité, leur arôme et leur longévité.

Domaine de la Ville de Colmar Pfersigberg Gewurztraminer 2017 Colmar

Le mot «aérien» n’est pas celui qui vient le plus facilement à l’esprit quand on parle de Gewurztraminer, et pourtant, ici, il s’applique bien. Certes, l’aromatique puissante (eau de rose, amandes, pêche) est fidèle à la réputation du cépage, mais la bouche reste fluide, et assez vive, joliment décorée qu’elle est par des notes d’anis, de réglisse, et une finale qui évoque le gingembre (Gewürz veut dire épice, en allemand, après tout). Rien de collant ni de pâteux dans cet excellent vin dont le petit nom est «ressert moi un verre».

Grand Cru Steinert

Orienté vers l’est, le Steinert est le plus abrupt des vignobles de la commune de Pfaffenheim (il déborde aussi sur cette de Westhalten). Son sol, sec et filtrant, est très largement calcaire. Il doit d’ailleurs son nom (le pierreux) à ses éboulis caillouteux. Déjà cité au 12ème siècle dans les archives de l’évêque de Bâle, qui y possédait des vignes. Ce site de quelque 38 hectares a été reconnu en Grand Cru en 1992. Il est encadré par le Vorbourg (au Sud) et le Goldert (au Nord).

Pfaff Steinert Pinot Gris 2017

Joli nez mêlant fleurs et fruits (vétiver, poire, réglisse). En bouche, c’est puissant, mais l’alcool et la touche de sucrosité apparente sont bien contrebalancé par l’acidité – peut-être la marque du calcaire ?

Grand Cru Steingrubler

Le Steingrubler se situe sur la commune de Wettolsheim, à la sortie sud de Colmar. Ses quelque 23 hectares de vignes sur sols caillouteux (marnes calcaires et grès) s’étagent entre 230 et 350 m d’altitude, avec une exposition au sud ou au sud-est. Le cépage le plus important y est le Gewurztraminer (plus de la moitié de la surface plantée), devant le Riesling et le Pinot Gris, qui se partagent le reste à parties à peu près égales. Son nom rappelle que le site abritait des carrières (Steingrube) exploitées dès le 13ème siècle.

Domaine Viticole de la Ville de Colmar Signature Steingrubler Gewurztraminer 2016

La richesse de ce vin se fait sentir dès le premier nez, sur un mode exotique (maracuja, mandarine, mangue, melon). La bouche, elle nous offre des épices douces, du tilleul et en finale, une rafraîchissante note de menthe et de réglisse.  Encore pas mal de potentiel de garde.

Grand Cru Zinnkoepflé

Situé entre les communes de Westhalten et de Soulzmatt, le Zinnkoepflé est un des plus vastes Grands Crus d’Alsace, avec 71 ha d’un seul tenant. C’est aussi un des plus variés en termes de géologie, car il est traversé par pas moins de 6 failles selon un axe sud-ouest/nord-est. De plus, il s’étage sur plus de 200 m, entre 230 et 240m d’altitude. Le sommet du coteau est composé de calcaire à entroques, ou Sinnele (ceux-ci auraient donné leur nom au cru). Juste en dessous, on trouve des marnes, mêlées, près des failles, à du calcaire similaire à celui du sommet. Plus bas, apparaissent des grès coquilliers, puis des marnes jaunes ; enfin, dans la partie la plus basse, en retrouve des grès, mais à grain fin, cette fois. Un vrai mille-feuilles! Ce type de sols est plus favorable au Gewurztraminer (dominant sur le cru) et au Pinot Gris qu’au Riesling, qui préfère généralement le granit et le schiste. Il y a cependant des exceptions, comme on va le voir.

Pfaff Zinnkoepflé Riesling 2017

Un vin qu’on sent puissant dès le premier nez – celui-ci nous offrant mirabelle, miel et agrumes ; la bouche ajoute le laurier, un subtil équilibre entre acidité et sucrosité, et en toute fin, une pointe d’amer qui titille les papilles. Tout cela est superbement balancé.

Pfaff Zinnkoepflé Pinot Gris 2017

Encore un vin toute en puissance (apparemment la marque du cru, indépendamment du cépage) ; le nez est très engageant, avec ses notes d’anis et de bergamote; la bouche, elle, évoque la pierre à fusil. Le gras naturel du cépage est bien équilibré par l’acidité, cela reste très gouleyant.

Grand Cru Kaefferkopf

Le Kaefferkopf est le dernier lieu-dit à avoir été reconnu comme Grand Cru d’Alsace, en 2007. Non par manque de notoriété (on en parle dès le 14ème siècle), mais parce qu’il constituait une exception à la règle : on y pratiquait traditionnellement l’assemblage de plusieurs cépages, héritage de la complantation. Ce qui, pour certains théoriciens de la viticulture, était une raison suffisante pour l’ostraciser.  Le premier cépage en importance sur cette «tête de scarabée» aux sols de silice et de granite est le Gewurztraminer

Jean-Baptiste Adam Kaefferkopf Collection privée 2017

L’assemblage Gewurztraminer-Riesling est très réussi – le fruité rond et le tranchant acide s’arc-boutent pour créer une sorte de suspense dans le verre, avec, en cadeau, une petite note rafraîchissante évoquant l’eucalpytus et la menthe. Vinifié en foudre.

Prix indicatif : 17 euros

Grand Cru Florimont

Encadré entre ses homologues du Wineck-Schlossberg et du Sommerberg, à cheval sur les deux jolies commune viticoles d’Ammerschwihr et de Katzenthal, le Florimont est le seul Grand Cru à consonance latine (il le devrait à la frésente d’anémones sauvages). Il s’agit du versant est d’une colline calcaire du Bajocien, le Dorfburg. Les vignes s(étagent entre 250 et 280 mètres, en arc de cercle, sur une surface de 21 hectares. Les sols alternent marnes calcaires et grès des Vosges). Le cépage le plus cultivé sur ce Grand Cru est le Gewurztraminer, mais comme on va le voir, le Riesling, qui aime les coteaux ensoleillés, peut également y donner de beaux résultats.

Domaine de la Ville de Colmar Florimont Riesling 2017

Voici un Riesling qui pétrole, certes, mais pas que. Une fois passée cette première impression, il nous offre aussi de jolies notes d’angélique et de cédrat, au nez. En bouche, on passe à la réglisse. La texture est soyeuse, l’acidité bien fondue. La finale saline et légèrement fumée appelle la deuxième gorgée.

Grand Cru Sommerberg

Ce site réputé depuis le 17ème siècle, mais reconnu officiellement comme Grand Cru en 1983, se partage entre les communes de Katzenthal et de Niedermorschwihr. Comptant 28 ha de vignes de fortes pentes (jusque 45°), orientées plein sud, il s’étage entre 240 et 400 m d’altitude. Ses voisins les plus immédiats, en termes de Grands Crus, sont le Florimont et le Brand. Ses sols (des arènes granitiques riches en éléments minéraux) sont issus de la décomposition du sous-sol de granite. Le cépage de référence, ici, est le Riesling, qui s’y révèle souvent bien tranchant.

Domaine de la Ville de Colmar Signature Sommerberg Riesling 2017

S’il ne se livre pas d’emblée, à l’agitation, ce vin offre de délicieux arômes d’agrumes (écorce d’orange, mandarine) mais sur un mode diaphane. La bouche est plus directe, cristalline, soutenue par une acidité plaisante qui donne toute sa tension au vin; la finale saline prolonge ce plaisir pur. Un air de famille avec le Florimont, mais plus de punch, peut-être.

Grand Cru Furstentum

Ce Grand Cru princier (Fürstentum veut dire principauté en allemand) est réputé depuis le 14ème siècle. Il se situe au cœur de la vallée de Kaysersberg, sur les communes de Kientzheim et Sigolheim. Protégé des vents, exposé au sud-sud-ouest, ce coteau caillouteux de calcaire brun sur marnes est un îlot de végétation méditerranéenne à 400 m d’altitude. La pente abrupte (37%) augmente l’ensoleillement déjà élevé. Le Furstentum englobe 30,50 hectares de vignes répartis entre Riesling, Gewurztraminer et Pinot Gris.

Domaine Paul Blanck Furstentum Riesling 2017

Acidité, salinité, minéralité. Telle est la devise de ce Riesling marqué par le calcaire. C’est tranchant, sans concession, mais c’est complexe et gras, aussi. Voici, en vrac, quelques beaux descripteurs relevés chez mes compagnons de bonne fortune: «rhubarbe, groseille à maquereau, estragon, feuille de tomate, pâte d’amandes…». L’ami Johan De Groef, qui l’a redégusté chez lui le soir, est enthousiaste: «C’est formidable comme il se tient; quelle vivacité, quelle jeunesse, quelle harmonie entre le nez et la bouche. Un grand Seigneur, ce Fürst… ».

Mais le mot de la fin reviendra à «notre» Marc Vanhellemont: «On a vraiment envie d’en boire». Quel plus beau compliment pour un vin?

Elevage sur lie en foudre, de 12 mois, ce qui apporte sans aucun doute du gras au vin.

Domaine Paul Blanck Furstentum Pinot Gris 2016

Le joli nez d’abricot et pêche, fruits veloutés s’il en est, nous mettent déjà le suave à la bouche. Lui succèdent des d’anis, de coing et de rose, avec, pour finir, un soupçon de quiquina et de réglisse. C’est velouté, mais pas pâteux. Le Pinot Gris comme on l’aime.

Grand Cru Schoenenbourg

Le Grand Cru Schoenenbourg s’étend sur une cinquantaine d’hectares, dominant le joli bourg de Riquewihr. Les vignes, plantées entre 270 et 380 mètres d’altitude, poussent dans des calcaires à coquilles recouvrant une matrice de marne.

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Dopff & Irion Château de Riquewihr Schoenenbourg 2019

Bien sûr, c’est encore jeune pour un Grand Cru. Mais quel fruité ! Poire, mandarine, maracuja, c’est l’explosion! Et ça se poursuit en bouche, où les épices nous prennent par la langue pour nous emmener très loin, du côté de Madras ou de Chandernagor, on pense au chutney de mangue ; mais un peu de carvi nous fait bien vite revenir à Riquewihr. Très belle acidité.

Hervé Lalau

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