Le Tempranillo en France pourquoi pas?

Certains d’entre vous se sont posés la question: pourquoi ce cépage tempranillo qui fait les grands vins espagnols est-il si peu présent en France? Ils ont éveillé ma curiosité et j’ai cherché qui pouvait bien cultiver du tempranillo chez nous.

Mes recherches n’ont pas été très fructueuses, on a l’impression qu’il n’existe pas, qu’il n’a pas passé la frontière. C’est sans doute que le goût ne convenait pas et peut-être le climat aussi puisque je n’en ai trouvé que dans le Sud, en Languedoc/Roussillon, plus précisément au domaine de la Combe Blanche dans le Minervois, aux Vignobles Fabre dans les Corbières et au Clos des Fées dans le Roussillon. Je m’attarderai davantage sur le Tempranillo du Roussillon, car j’ai rencontré Hervé Bizeul, et son projet mérite d’être développé.

1.   Domaine de La Combe Blanche

Repris de son site : http://www.lacombeblanche.com/domaine.html « Achetés en 1981 par Guy Vanlancker, les 17 hectares de la propriété comportaient 6,5 hectares de vignes et 10,5 hectares de garrigue. Après avoir arraché et replanté une partie du domaine, la Combe blanche devint un domaine d’avant-garde grâce à l’implantation entre 1983 et 1986 de pinot noir, de tempranillo, de viognier et de roussanne. Aujourd’hui la superficie de production est de 12 ha dont 6 ha de Minervois AOC, 2 ha de Minervois La Livinière AOC et 4 ha en Vin de Pays des Côtes du Brian, le tout en conversion en agriculture biologique depuis 2018. »  Il est aujourd’hui accompagné par son fils Ambroise, qui a repris la tête du domaine début 2020.  La cave, située en plein cœur du village.

index

J’ai pu m’entretenir brièvement avec Guy Vanlancker,  et lui poser quelques questions sur le tempranillo. J’étais curieuse de savoir pourquoi il avait choisi de planter ce cépage dans le Minervois. En toute sincérité, il m’a répondu que c’était un accident de parcours. Le domaine qu’il venait d’acheter était constitué de nombreuses petites parcelles réparties dans les hauts coteaux du hameau de Calamiac sur la commune de La Livinière, dont certaines n’étaient pas en Minervois, et sur des terrains d’altitude, orientés plein Nord.

Sur les conseils d’un technicien, en 1983, il y a planté du Tempranillo, en pensant que le ce cépage, qui mûrit plus tôt, s’adapterait bien sur des sols froids. Il en a planté 60 ares qui sont sortis plus tard sur le marché en IGP. Malheureusement, c’est un cépage qui ne s’est pas bien adapté; avec le temps, sur ses terres rouges caillouteuses, il s’est dégradé et on a été obligé de l’arracher : 2017 a été sa dernière récolte. Guy reconnait que fort probablement, il n’a pas eu les meilleurs clones. Mais ils ne s’avoue pas vaincu puisque lui et son fils en ont replanté 25 ares; ils trouvent ce cépage très intéressant, et plus élégant globalement que le Carignan. Pour qu’il donne de bons résultats, étant donné qu’il a des difficultés à murir, il faut des touts petits rendements: « si il est bien conduit, dans des sols pauvres et bien vinifié peut donner un vin d’une grande richesse« . Guy pense qu’il pourrait donner de bons résultats en assemblage.

L’autre problème rencontré par Guy et que je comprends très bien est celui de la commercialisation : le tempranillo, surtout les cuvées plus hauts de gamme comme «Les dessous de l’enfer 2017» sont difficiles à vendre en France, car un tempranillo élevé en barriques et à plus de 30 euros, n’attire pas les cavistes ni les sommeliers: s’ils veulent un tempranillo ils vont l’acheter en Espagne, résultat, il n’y a pas de rotation. Je connais ce raisonnement pour l’avoir tenu moi-même. Avec le temps je me rends compte que c’est une erreur et avouons-le un manque de curiosité dû une fois de plus à des a priori : un cépage hors de sa zone de culture, ça ne peut pas être bon, on veut un pinot de bourgogne, un cabernet sauvignon de Bordeaux et un Tempranillo d’Espagne…

Bref, aujourd’hui j’ai pu constater que cette attitude fait passer à côté d’une autre expression du cépage qui peut s’avérer tout aussi intéressante. S’ils n’en ont replanté que 25 ares, c’est qu’une fois de plus il faut faire des choix, soit ils jouent le jeu de l’appellation la Livinière, soit il sortent en Vin de Table… A noter qu’ils ont également planté du Pinot Noir.

Avec son fils, Guy a élaboré 2 vins de Tempranillo, qui n’existeront plus, puisqu’il a été arraché et qui ne sont plus disponibles au domaine, peut-être en reste-t-il chez certains cavistes. Je n’ai pas pu gouter Les Dessous de l’Enfer (IGP Côtes de Brian), mais les Vanlancker m’ont gentiment fait parvenir une bouteille de:

IGP Pays d’Hérault Calamiac Terroir 2017

Tempranillo 85% et grenache 15%.

J’ai trouvé un nez expressif qui donne du caractère au vin:  des notes de fruits noirs se mêlent à de légères notes fumées et de cacao;  une bouche savoureuse, fraiche qui ne manque pas d’ampleur ni de persistance aromatique finit de donner au vin un caractère  original, de quoi le défendre largement auprès des consommateurs, d’autant qu’il était vendu entre 9 et 10 euros prix public.

minervois-calamiac-terroir-rouge-2017-domaine-combe-blanche-2231-format-200x600

2.    Vignobles Fabre

Je connaissais bien sûr l’existence des Vignobles Fabre, mais j’avoue n’avoir jamais gouté leurs vins. Pourtant cette famille de vignerons ne date pas d’hier puis qu’elle existe depuis 1605 et se compose de Louis, Claire, Clémence, Jeanne et Paule. Elle totalise cinq propriétés familiales : le Domaine Grande Courtade (IGP Pays d’Oc et Coteaux d’Ensérune, Béziers), le Château de Luc (AOC Corbières et IGP Pays d’Oc, à Luc sur Orbieu), le Château Fabre-Gasparets (AOC Corbières et Corbières-Boutenac) le Château Coulon (AOC Corbières et IGP Pays d’Oc, à Cruscades) et, Château La Tour de Rieux (AOC Minervois). Au total, le vignoble des cinq propriétés s’étend sur 348 hectares. Louis Fabre, a repris le domaine en 1982 avec sa sœur Marie, œnologue et ingénieur agronome, il opte pour la certification de ses vignes en bio dès 1992, et le développement  à l’international (qui compte pour 60% des ventes).

Ils sont aujourd’hui rejoints par une nouvelle génération, Clémence, Jeanne (filles de Louis) et Paule, leur cousine. J’avais lu que Louis travaillait, sur le domaine de la Grande Courtade, à l’adaptation cépage-terroir, pour supporter l’évolution climatique. Après le tempranillo et l’albarinho, les pieds de malbec, plantés ils y a trois ans, commencent à produire. Je l’ai donc appelé et, j’ai eu le plaisir de pouvoir m’entretenir avec lui, et de connaitre son avis sur le Tempranillo… C’est son grand-père qui l’a introduit, il en a planté 6/7 ha, sur les 60 ha qu’il avait. A ce moment là il ne s’agissait que de marchés de vrac, donc tout allait bien. Puis ils sont passés du vrac à la bouteille; c’est alors que la décision de mettre le tempranillo à part a été prise. Il s’agissait de vieilles vignes qui donnaient un vin intéressant fruité, qui était utilisé pour aviner pendant un mois les barriques neuves ! «Le jeune vin passait quelques semaines à peine dans nos barriques neuves pour les préparer au vieillissement de nos vins de garde. C’est la technique d’élevage traditionnellement utilisée en Espagne dite Roble». Ça a donné  l’IGP  Coteaux d’Ensérune Grande Courtade  Tempranillo, mais ce tempranillo de la Grande Courtade n’existe plus, il se peut qu’il en reste quelques bouteilles chez les cavistes, le dernier millésime étant 2018.

Il a lui aussi été arraché, pourtant, Louis Fabre y croit au tempranillo, aussi, il a voulu en prolonger l’expérience, la preuve c’est qu’il en a replanté 2 hectares mais cette fois-ci dans les Corbières, au Domaine Coulon, sur une terre pentue exposée au Nord. «C’est un cépage qui résiste mieux que le carignan, aromatiquement, il a un fruit intéressant et une bonne structure. En outre avec l’évolution climatique ça devient un cépage adapté au climat et donc intéressant». La première récolte est partie dans un assemblage (1/3 de tempranillo et Syrah), mais en 2020, L’Instant Rare Tempranillo verra le jour. Il sera vinifié en macération carbonique comme c’est la tradition en Espagne pour les vins jeunes et… sans sulfites.

Contrairement à Guy Vanlancker, Louis avait une vraie demande pour son Tempranillo de la Grande Courtade dans les bars à vins parisiens. Et pour une fois souligne Louis, avec ce cépage nous ne sommes plus sudistes, comme c’est le cas avec les chardonnays ou les Pinots. « Avec le Tempranillo nous sommes au nord, ce qui permet de penser qu’il s’exprimera au mieux, si on ne lui demande pas de grands rendements ». A suivre donc, il me tarde de découvrir cet Instant Rare.

IR-Tempranillo domaine coulon

3.    Le Clos des Fées – Hervé Bizeul –

Certainement l’une des plus belles réussites du Roussillon, on la doit à Hervé Bizeul ! Il a choisi de s’installer près du majestueux cirque calcaire de Vingrau parce qu’il savait que là se trouvaient les grands terroirs du Roussillon qui lui permettraient de faire les grands vins du Sud dont il rêvait. Ses vignes dispersés dans les terroirs de Vingrau, Tautavel, Opoul, Espira de l’Agly, Lesquerde, Calce balayent la stupéfiante diversité géologique du Roussillon et lui offrent la possibilité de créer une gamme de vins variée et unique, depuis les vins de fruits comme Modeste (8,50€)  jusqu’aux grands vins de lieux comme La Petite Sibérie (200€). Il y trouve également un vaste espace de liberté, rare dans le monde du vin, qui comble son besoin  d’exprimer ses multiples visions du vin. C’est là qu’il a planté du cabernet franc, du merlot, du sémillon, du pinot noir (je vous en reparlerai) et du tempranillo qui a été le but de ma visite. Je connais Hervé depuis bien longtemps ça doit remonter aux années 86/87, et pourtant il est encore capable de me surprendre.

Au départ, je pensais faire un simple entretien téléphonique, car je connais sa cuvée de Tempranillo, Images Dérisoires, comprendre le pourquoi et le comment de son désir de Tempranillo. Mais, quand je l’ai appelé, il m’a répondu : «Si tu veux que je te parle du Tempranillo, allons-y ; mais si tu veux vraiment comprendre, viens, s’il te plaît, voir les vignes et gouter le dernier millésime…». Je me suis donc exécutée, sans trop me faire prier, je l’avoue. Nous avons d’abord parlé du cépage, en dégustant, et puis nous avons roulé vers Vingrau, son cirque à la beauté éblouissante, la vigne.

IMG_5509

Hervé m’a expliqué que c’est un cépage peu présent en France, d’abord parce qu’il n’était pas autorisé dans les AOC avant la réforme de l’INAO et donc réservé aux « vins de pays », des terroirs rarement capable d’en exprimer le potentiel. Puis qu’il est complexe à cultiver (le cas se pose aussi en Espagne sur les plantations récentes), surtout les clones récents, la plupart d’entre eux n’étant pas de vrais «tinto fino» mais des variétés productives.

Depuis la réforme des AOC, on peut désormais planter beaucoup de cépages en France mais rares sont les vignerons qui cherchent à sortir des sentiers battus, surtout lorsque leurs terroirs historiques leur garantissent des rentes de situation. C’est un cépage pas vraiment à port dressé, très sensible au vent, cassant, donc il n’a pas vraiment vocation à être planté dans le Roussillon ou le vent souffle 200 jours par ans. C’est parce qu’il aimait «certains» Ribera del Duero, qu’en 2005, avec la complicité de Peter Sisseck (Pingus) il  a planté une parcelle de 7 000 m2 de véritable Tinto Fino, en sélection massalle. Densité de 7 000 pieds hectares, vignes en gobelet, sur échalas individuel. Première récolte en 2010, une grappe par sarment.

20200618_123103

 

Ça a donné Images dérisoires, j’ai gouté le 2015, mais c’est le 2017 qui est maintenant à la vente, viendra ensuite 2018, puis il n’existera plus sous cette forme.

Images dérisoires 2015 IGP Côtes Catalanes

C’est un assemblage de 80% de Tempranillo très mûr vendangé début octobre associé à de vieux carignans à une altitude relativement élevée de 450 mètres et à peine à maturité technologique, pour apporter fraîcheur et tension. Élevage en cuves, sur lies, avec remontages à l’air fréquent pour éviter la réduction. Mise en bouteille, après filtration légère et SO2 faible (25 mg pour 150 mg autorisés).

20200618_114429

Si vous ne connaissez pas ce vin, le  packaging peut vous étonner, une étiquette japonisante pour un cépage ibérique, il y a de quoi surprendre, non ? L’explication se trouve sur le dos de l’étiquette : il s’agit de la traduction un peu littérale du mot japonais manga. Des images que ce vin lui inspirent: plaisir inattendu, partage…, ce vin a  pour seule vocation de «se boire à table, sans qu’on ait trop besoin d’en parler, de  désaltérer, sublimer un plat, réunir des hommes». C’est un très joli message, mais un peu trompeur, car quand on a gouté ce vin et qu’on a la bouteille sous le nez, on n’a qu’une envie c’est d’en parler entre amis justement…On tombe sous le charme, c’est vrai qu’il désaltère, mais c’est très réducteur, c’est une réjouissance totale, un vin moderne et décomplexé ! Un rouge qui apporte un vent nouveau en Roussillon. Il enchante par son plaisir fruité, et par sa fraicheur. Un rouge juteux, dense extrêmement savoureux et d’une grande gourmandise. Il se distingue par un style précis et inédit qui s’accroche à son terroir.

Ça c’était pour le 2015, mais la surprise est venue du 2019. Les vignes ont maintenant 14 ans, le jus simple et gourmand du début est devenu autre chose. Et cet autre chose Hervé a, sur un coup de tête, à l’écoulage, décidé de tenter une autre dynamique d’élevage. Quelques semaines plus tard, lové dans un foudre Stockinger, il attend, sagement, grandit, s’élève, sans que personne ne sache pour l’instant quand il en sortira et si cela sera pour une cuve ou une bouteille, encore moins quand il sera en quittera la propriété. Mais je vous assure que j’ai été « bluffée » en le dégustant… On est passé d’un vin gourmand, mais avec du fond quand même (2015) à un vin racé, bourré d’énergie, de sève. J’avais l’impression d’avoir en bouche un grand Tempranillo de la Ribera, avec ce profil de pureté, de puissance et d’élégance. Du coup exit, Images Dérisoires, il nous faut attendre pour découvrir le devenir de ce vin. Quand j’ai vu la vigne, j’ai compris,je n’ai pas regretté le déplacement, et j’ai su que son Tempranillo puisait dans ce magnifique terroir de Vingrau une expression hors du commun.

20200618_123200

Ce n’est pas tous les jours que l’on a la chance, dans une vie de dégustateur, à assister à la naissance d’un grand vin…

Le tempranillo en France, la réponse est oui, sous certaines conditions et pas dans n’importe quelles mains. J’espère pouvoir écrire la suite de cet aricle dans quelques années!

Hasta pronto,

                                                                                            Marie-Louise Banyols

20200618_123341
Le tempranillo d’Hervé Bizeul

 

6 réflexions sur “Le Tempranillo en France pourquoi pas?

  1. IL y en a aussi en assemblage chez jean David à Séguret, un excellent vigneron en biodynamie depuis longtemps.
    J’en profite pour vous signaler la parution du compte-rendu des « Journées 2019 de l’association Renaissance du château de Pontus de Tyard, à Bissy-sur-Fley (Saône-et-Loire), « Biofdiversité et Patrimoine Viticole. Mémoire de la vigne et du vin », bourré d’articles passionnants. Voir renseignements sur http://www.pontus-de-tyard.com/wp-content/uploads/2020/06/actes-2019.pdf

    J'aime

  2. David Cobbold

    Merci Marie-Louise pour cet article intéressant. Je crois beaucoup au potentiel de ce cépage dans le sud de la France, avec le bon matériel végétal et des emplacements adaptés bien entendu. Très envie de déguster les version de Monsieur Bizeul !

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.