Agribashing TV

L’agribashing, non ce n’est pas qu’une invention de péquenots réacs. C’est aussi une réalité télévisée, comme l’illustre bien le reportage diffusé cette semaine sur France 5, sous le titre « Bretagne, une terre sacrifiée ».

On ne dira pas que tout y est faux, qu’il n’y a pas de problèmes dans l’agriculture bretonne, car il y en a (comme ailleurs). Mais tout de même, les méthodes utilisées, qui consistent à tronquer les interviews au montage, à orienter le reportage jusqu’à faire dire aux images ce que l’on veut qu’elles disent, et à occulter toute piste de réflexion hors d’un cadre préétabli, sont exaspérantes.

A ce titre, le témoignage de Dominique Gautier, une des exploitantes agricoles qui a accueilli l’équipe de tournage, sur sa ferme de Kermerrien, est particulièrement édifiant.

J’avais déjà entendu une histoire comparable de la bouche d’un viticulteur il y a quelques années, également avec une équipe de France Télévisions. Lui avait passé des heures à leur expliquer que oui, les pesticides étaient un problème, mais qu’il avait trouvé des solutions, et qu’il allait les leur montrer. A l’antenne, on l’avait entendu 15 secondes, juste le temps de dire dire « Oui, les pesticides sont un problème ».

Pas de quoi avoir envie de passer à la télé. Pas de quoi avoir envie non plus de regarder encore ce genre de programmes, s’il faut se demander à chaque fois s’ils présentent la réalité, toute la réalité, ou s’ils se bornent à plaquer des images sur une opinion, attribuant préalablement un « rôle » à chaque intervenant. 

Je note que l’association française pour l’information scientifique (AFIS) n’est pas loin de se poser les même questions que moi. Elle s’est même fendue d’une sorte de mode d’emploi: « Comment se construit une enquête en télévision ».

Incidemment, puisque l’émission de France 5 parlait beaucoup des nitrates, il aurait été utile – non, honnête – de mentionner que la proportion de ces composés dans l’eau bretonne a diminué de 20% en 20 ans. Et devrait continuer de baisser.

Cette évolution est d’ailleurs la même que celle observée en Flandre belge, autre grande zone d’élevage porcin, et les quantités de nitrates relevées sont tout à fait similaires. Il n’y avait donc pas de raison, en définitive, de montrer du doigt la Bretagne plutôt que d’autres régions comparables. Sauf que c’était plus facile d’interviewer des Bretons. De loger l’équipe de tournage. Et une émission qui aurait traité d’une région étrangère aurait sans doute perdu en sensationnel. Tant pis pour les Bretons!

Hervé Lalau

 

8 réflexions sur “Agribashing TV

    1. Parce que Mme Gautier, elle, ne vit pas en Bretagne, peut-être?
      Et les journalistes de France 5, eux, ils étaient tous Bretons?
      De toute façon, pour moi, le problème n’est pas là: le reportage n’a pas bien retranscrit ce que cette éleveuse a dit, et comme journaliste, cela me déplaît souverainement. C’est cela que je dénonce. Et si vous me lisez jusqu’au bout, vous verrez que cela ne concerne pas que la Bretagne: il y a bien d’autres exemples de ces manipulations des reportages – mon autre exemple émanait d’une région viticole, la Bourgogne, en l’occurrence.
      Quelle que soit la thématique, l’intervieweur doit respecter l’interviewé, ne pas lui faire dire ce qu’il ne veut pas dire, ou tronquer ce qu’il dit.
      Rien n’obligeait France 5 à aller rendre visite à cette éleveuse en particulier.

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      1. Salaün

        Je vous comprends mais lorsque l’on connaît l’origine syndicale de cette dame,il faut relativiser ses dires.Consultez l’article du Monde concernant cette affaire (ne pas oublier que si les taux de nitrates et autres pesticides dans l’eau ont baissé, ils sont encore nettement au dessus des normes et avec les pb posés par la méthanisation et poulaillers géants, cela ne devrait pas s’améliorer.

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      2. Merci de votre intérêt. Le fait que Madame Gautier soit engagée syndicalement n’exonérait pas les intervieweurs du devoir de répercuter honnêtement ses propos. Par ailleurs, l’intérêt d’une émission comme celle-ci serait justement de recueillir des avis dans les « deux types d’agricultures », comme les présente Le Monde, qui parle de « fracture » (et a manifestement choisi son camp).
        Quant à l’évolution du problème des nitrates, difficile à dire, il semble que même en réduisant les apports, comme c’est le cas ces dernières années, la masse accumulée fait que la décrue est lente. Je souhaite bien sûr le meilleur à la Bretagne (comme aux autres régions confrontées à ce problème).

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  1. Cédric Legaigneur

    Le parti pris et la simplification ont pris les commandes du service public télévisuel. Le journal télévisé en est la démonstration quotidienne. C’est attristant. Et le pire, c’est le pouvoir qu’elle peut avoir car elle atteste de la « vérité » qu’on souhaite entendre.
    Reste la radio publique (France Info et France Inter) qui ne semblent pas avoir été contaminés par cette vague qui flirte avec la désinformation.
    Merci pour votre article, il reste les blogs pour défendre la qualité de l’information.

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  2. C’est exactement ce que certains reportages de la tv française a présenté sur l’Espagne et particulièrement sur l’Andalousie où je vis. On ne montre que le négatif. Par exemple avec les avocats qui ont besoin d’eau, beaucoup d’eau alors mieux vaut consommer français parce qu’ils sont meilleurs. Quel est le rapport ? Aucun, mais ils évitent de dire que les avocats auront besoin d’autant d’eau en France. Tu me connais je suis impartial et quand c’est bon c’est bon. Le problème ne vient pas tant de la production car on a d’excellents produits comme en France mais cela vient du coût de la production en France. Tout se paie a un prix démesuré. Comme il faut un bouc émissaire on tape sur l’Espagne. Idem avec le corona tant qu’il y avait plus de morts en Espagne qu’en France (avec l’oubli des hepads) la tv pointait l’Espagne et l’Italie mais dès que la France a vu exploser son nombre de morts alors plus de comparaison. Alors je te rejoins sur ce que l’on montre qui est souvent déformé par les médias afin de créer une intox ou une info agressive et dirigée.
    Bravo pour ton texte.
    Au plaisir de te revoir.

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  3. Tout à faire d’accord avec vous. Un reportage s’apparente souvent plus à du lobbying qu’à du journalisme. Mais ce n’est (malheureusement) ni nouveau ni lié à l’agriculture. La tv est un spectacle écrit et/ou partisan. Le journal d’antenne 2, pour vous dire l’ancienneté de ce fait, avait fait un reportage à la fac de Nanterre. Nous étions interrogés à la rentrée sur la surpopulation des amphis. Comme elle n’était pas flagrante, ils avaient filmé un groupe d’étudiants volontairement assis collés serrés dans l’escalier de l’amphi … alors qu’il restait des places assises un peu partout et interrogé une étudiante anonyme…. connue sur place pour son engagement syndical. Où sont la nuance, la recherche de vérité ? Absentes de notre société qui aime le sensationnel, le croustillant, la peur. Un remède ? L’éthique journalistique ? Ce qui est choquant finalement c’est l’absence d’accord de Mme Gautier sur le montage final puisqu’elle se sent manipulée dont le témoignage ne devrait pas pouvoir être tronqué sans son accord et l’absence de droit de réponse. La seule solution : apprendre le recul, l’esprit critique et la pluralité des sources à toutes les générations.

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  4. georgestruc

    Le commun des citoyens n’est pas préparé à ce genre d’exercice (les interviews par une équipe qui possède un objectif préétabli…), qui exige, en réalité, un dialogue préalable destiné à bien connaître les intentions du reportage. Et, ce faisant, à ne pas verser dans le piège des phrases spontanées, accrochées artificiellement les unes aux autres, donc favorables à une dissection. Je reste très méfiant face à ces reportages. L’objectivité, en la matière, constitue rarement le moteur de l’opération…
    Un peu d’humour: pour la petite histoire, dans les années 1965-1967, j’avais découvert dans le Miocène supérieur (- 6,5 millions d’années) des collines situées en Valréas et Vinsobres, un très riche gisement de mammifères ayant vécu à cette époque (il y avait là des Hipparions, cousins disparus des chevaux, des Hyènes, des gazelles, des petits girafidés, un rhinocéros, des tortues d’eau douce…) ; imaginez une très vaste Camargue de cette époque dans laquelle s’ébattaient ces animaux.
    Bien entendu, cela vient aux oreilles de la presse et voilà qu’arrive un journaliste accompagné d’une photographe du quotidien régional, le Dauphiné Libéré. Lequel prend immédiatement les choses en main (à peine nous étions-nous salués…) et décrète : « donc nous voici en présence d’une importante nécropole » ; réponse de ma part la plus pédagogique possible : « non, cher monsieur, Homo sapiens n’était pas encore présent sur la planète ; ces ossements, vieux de plus 6 millions d’années, appartiennent à des animaux disparus, qui ont été accumulés en ce point après leur mort, sans doute sur la berge d’une rivière ou d’un lac, charriés par le courant » ; peine perdue : « oui, mais il sont bien là dans une sépulture, entassés les uns sur les autres ; il a bien fallu que quelqu’un s’en occupe, ce n’est pas le fait du hasard… » ; retour au départ de l’explication ; rien n’y fait.
    L’article paraît : c’était à se tordre de rire : un vieil ancêtre de l’homme, sans doute chasseur, s’était débarrassé des dépouilles des animaux qu’il avait tués et qu’il avait soigneusement ensevelis dans un lieu sacré, pour les protéger des autres animaux !! Cela a fait, on dirait aujourd’hui, le « buzz » et sur le chantier de fouille, on a vu débarquer un tas de gens alors qu’on souhaitait au contraire travailler dans la plus grande discrétion ; même des gendarmes motocyclistes sont venus et l’un des deux s’est cassé la gueule en arrivant sur les lieux à cause des cailloux qui jonchaient le chemin… Il m’en a voulu, car tous les membres de l’équipe des fouilleurs se sont esclaffés…

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