A propos des « mauvaises bouteilles » et des « mauvais coucheurs »

Aujourd’hui, je rebondis sur un papier de David, paru il y a deux semaines, et notamment sur son commentaire à propos d’une bouteille de Gauby.

Je n’ai pas d’avis éclairé sur cette cuvée que je ne connais pas. Mais il m’est arrivé un jour une mésaventure semblable avec un Crémant d’Alsace de Muré – là, c’était un problème d’oxydation prématurée.

J’avais acheté la bouteille chez Monoprix, pour la boire avec ma maman, et nous ne l’avions pas terminée. Nous avions pourtant soif…

Pas possible!

J’avais écrit ma déception, à l’époque; et je me rappelle encore certains des messages que j’avais reçus, notamment de confrères: « Pas possible », « Pas chez Muré »; ou bien: « On ne peut pas juger sur une seule bouteille »; ou encore: « Dans ce cas, on demande une deuxième bouteille »; et pour clôturer le tout: « Tu as perdu le goût, ou quoi? »

C’est drôle, on ne m’avait jamais fait ce genre de remarques à propos de mes coups de coeur. Même à propos des vins de Muré, que j’apprécie, habituellement. Là, mon goût n’était pas mis en cause.

De plus, en l’occurrence, il ne s’agissait pas d’une affaire de goût, de préférences; mais d’un défaut.

Imaginez qu’un ami vous demande un conseil pour acheter une voiture d’occasion. Qu’on préfère le diesel à l’essence, un break ou une berline ou bien la ligne d’une Mercedes à celle d’une Peugeot, c’est une chose; mais s’il y a une fuite au radiateur, ou une grosse bosse dans la carrosserie, vous n’allez quand même pas lui recommander de l’acheter…

Bref, tout cela m’avait pas mal énervé. Pourquoi aurais-je menti? Et pourquoi n’aurais-je rien dit? Et en admettant même que je sois tombé sur une mauvaise bouteille, n’était-ce pas là une bonne occasion d’écrire qu’il y a vraiment un problème d’hétérogénéité entre les bouteilles d’un même vin?
J’ai pu encore le constater, ce problème, il y a deux ans, chez Nicolas Joly (un vigneron en biodynamie, mais peu importe, je m’en voudrais de généraliser à toute une catégorie, il y a de bons et des mauvais vins dans toutes les catégories).

Alors, non, toutes les bouteilles ne se valent pas.

Et au prix où certaines se vendent, c’est vrai qu’on pourrait exiger le zéro défaut. Ce qui passe non seulement par une bonne maîtrise de la vinification, mais aussi – et nous l’avons écrit maintes fois, ici même, par le choix d’un bon bouchon; et de bons circuits de commercialisation. Des circuits où le vin est bien stocké et où on ne fait pas des « coups » en rachetant des lots qui sont passés par de multiples mains, quand ils n’ont pas fait le tour du monde en conteneur.

Parce que le consommateur, celui qui a payé la bouteille, parfois très cher, n’a pas le moyen de retracer tout ça. Et si défaut il y a, c’est d’abord au producteur qu’il l’impute.

Mal embouché?

Je ne suis pas convaincu qu’il faille publier des listes entières de vins à défaut, mais je trouve que de temps à autres, il peut être utile de ramener les choses à leur juste valeur. Dans les dégustations auxquelles je participe, il y a presque toujours une petite partie d’excellents vins (entre 15 et 25%, je dirai); un ventre mou de vins sans vice ni vertu (entre 60 et 70%) et une petite partie quasi-incompressible de vins à défaut. Qui portent malgré tout la marque d’une origine, même s’ils la représentent très mal (car quelle notion d’origine peut on attribuer à un vin bouchonné, oxydé au bout de 6 mois, ou bretté?).

Et puisque des AOP (qui passent à tort pour un sceau de garantie) protègent aussi ces vins à défaut, ce qui dupe le consommateur, je trouve parfaitement légitime que de temps à autre, nous autres journalistes rappelions à celle et à celui qui paient le vin que tout n’est pas si simple. Ce n’est pas être un « mauvais coucheur », ni un mal embouché, que de dire qu’il y a un défaut dans le vin, de l’expliquer et de mettre en garde les consommatrices et les consommateurs.

Ou trop complaisant?

Il est vraiment difficile, dans ce métier, de faire l’unanimité (sans doute ne devons-nous pas la rechercher, d’ailleurs). D’aucuns nous reprochent d’être complaisants – au motif, par exemple, que nous ne payons pas nous-mêmes les billets de train ou d’avion que nos médias se refusent à nous payer (je parle de la situation pré-Covid, bien sûr, vu que je n’ai plus vu une vigne depuis octobre 2020). Ou encore, parce que nous acceptons des échantillons, ce qui induirait, selon certains, une forme de favoritisme par rapport aux producteurs dont nous ne recevons rien. Comme si nous avions le temps de déguster chaque vin qui se produit dans le monde!

A ce compte là, choisir de parler d’une région plutôt que d’une autre, d’un pays plutôt que d’un autre, de vins bios ou biodynamiques plutôt que d’autres types de vins, c’est déjà faire preuve d’une forme de discrimination.

A l’inverse, d’autres lecteurs nous reprochent d’être trop durs. De ne pas faire preuve d’assez d’empathie quand nous dégustons une mauvaise bouteille. Parfois même, on nous reproche de ne pas « comprendre » le vin.

Je me rappelle d’une dégustation en Sicile, chez Cos, où la personne qui nous recevait, et à laquelle j’avais osé dire que l’une de ses cuvées me semblait prématurément oxydée, m’avait rétorqué que c’était un vin pour lequel il fallait une minimum de formation.

Pourtant, je crois être plutôt ouvert, comme garçon; et j’essaie de ne jamais laisser mon goût personnel l’emporter sur ce qui est la qualité objective d’un vin (ou ce que je peux en percevoir, car l’objectivité, bien sûr, c’est comme l’inaccessible étoile). Mais là, j’étais arrivé aux limites de l’exercice.

Hervé Lalau

2 réflexions sur “A propos des « mauvaises bouteilles » et des « mauvais coucheurs »

  1. David Cobbold

    Totalement d’accord avec tout ce que tu dis là Hervé. Une coîncidence que tu mentionnes aussi bien les vins de Joly (Loire) et de Cos (Sicile) car j’ai aussi eu des expériences très « variables » avec des vins de ces deux producteurs. A noter aussi qu’il s’agit, comme avec le Muntada de Gauby, de vins chers et je pense qu’il est inévitable et logique que le degré de déception vécu avec un vin cher à défaut et qui ne donne pas le plaisir attendu est proportionnel à son prix.

    Aimé par 2 personnes

  2. CHRISTIAN PECHOUTRE

    Bonjour à tous,
    Effectivement, en dégustation renommée ne veut pas dire automatiquement perfection !
    Nous avons régulièrement des déceptions.
    Merci pour cet article
    Salutations

    Aimé par 2 personnes

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