Champagne vs Champagne: derniers développements

L’affaire qui oppose le Comité interprofessionnel du vin de Champagne à la petite commune viticole suisse de Champagne est un feuilleton qui dure, qui dure… Pierre Thomas (thomasvino) nous en raconte les derniers épisodes.

Les Champagnoux (c’est ainsi que l’on appelle les habitats de l’irréductible village vaudois) continuent de faire de la résistance; ils n’ont nullement l’intention d’être rayés de la carte au prétexte de préserver les intérêts commerciaux d’une prestigieuse région viti-vinicole française.

Comme le prouve l’étiquette ci-dessous, qui m’a bien fait rire.

 

 

Elle est signée du caricaturiste Christophe Bertschy. Quant à la bouteille qu’elle orne, il s’agir d’un chasselas 2020, tiré à 1200 exemplaires (dûment numérotés). Une cuvée de la Cave des viticulteurs de Bonvillars, qui vinifie 80% des 4 ha du chasselas de Champagne. Le vin est vendu au prix de 16,90 francs, dont 2 francs sont reversés à une association d’orphelins. La bouteille est fermée avec une capsule à vis, car c’est un «grand vin qui fait peur aux Français» à «déguster de suite ou dans 20 ans pour se souvenir de ces résistants endurants».

Chasselas de Champagne AOC

Cet hiver, sous la férule d’Albert Banderet, ancien syndic (maire) de Champagne (Vaud), ces irréductibles ont réussi à convaincre le Conseil d’Etat vaudois d’introduire une nouvelle appellation d’origine contrôlée dans la législation. Une AOC réservée au seul chasselas de Champagne, soit 4 ha de vignes ! Au passage, c’est quelques ares de plus que l’AOC Château-Grillet (1936), à côté de Condrieu, dans les Côtes-du-Rhône septentrionales ! 

La nouvelle m’avait laissé aussi pantois que dubitatif. Et pourtant, en relisant quelques uns des papiers que j’ai écrits sur le sujet sur www.thomasvino.ch, j’évoquais cette possibilité en mars 2014 — moins inspiré que bien renseigné, sans doute…

Anticonstitutionnellement vôtre

Eh bien, cette «riche idée» n’est pas allée bien loin. La Confédération suisse ne connaît pas de cour constitutionnelle. Le canton de Vaud, si, et pas depuis longtemps… Les Champenois du CIVC ont donc immédiatement porté l’affaire devant cette instance, habilitée à procéder au «contrôle abstrait des normes cantonales et communales». Et les juges vaudois n’ont pas eu besoin d’aller chercher bien loin : non seulement la Champagne figure dans la liste des appellations bénéficiant d’une «protection réciproque» de la part de la Suisse et de l’Union Européenne, mais les négociateurs français, jamais trop prudents en la matière (et sur le conseil de Jacques Chirac lui-même, dit-on), ont fait ajouter un point 10 à l’Accord entre la Confédération suisse et la Communauté européenne sur les échanges de produits agricoles, conclu en 1999. Ce point assure la dénomination Champagne d’une «protection exclusive»

En 2012, l’instance paritaire qui s’occupe de gérer les affaires agricoles, a modifié une annexe de ce texte. L’annexe fait référence à un autre accord international, dit ADPIC, qui permet l’existence de l’homonymie d’indications géographiques. Le Conseil d’Etat vaudois s’appuie sur cette possibilité, arguant qu’«il n’y a pas de risque que le public croie qu’un vin blanc tranquille, vendu dans une bouteille vaudoise, étiquetée «Commune de Champagne» et «Vin Suisse», puisse être un vin mousseux de la région viticole de Champagne (France)». Qui plus est, Champagne (VD) utilise son appellation «en toute bonne foi» depuis longtemps, comme en attestent des mentions en 1895 et en 1939… Sans oublier que Champagne existe en tant que village depuis plus de mille ans…

Rien n’y a fait : la «protection exclusive» a été réaffirmée par la Cour constitutionnelle vaudoise. Le Conseil d’Etat avait 30 jours pour porter la cause devant le Tribunal fédéral (qui siège lui aussi à Lausanne). Vendredi, l’information d’un recours, jugé «fort probable», était «sous embargo». Suite donc au prochain épisode !

Pour la bonne bouche, on rappellera qu’un conflit franco-français similaire oppose deux AOP, pour une question d’homonymie, comme l’évoquait l’excellent magazine «Bourgogne Aujourd’hui» dans son numéro 157 (février 2021). A ma gauche, le climat Côte-Rôtie, 11 ha de chardonnay, à Saint-Véran (dans le Mâconnais), du blanc, donc, et à ma droite, l’AOC Côte-Rôtie, 280 ha de syrah et un peu de viognier, qui ne produit que du vin rouge dans les Côtes-du-Rhône septentrionales. Selon le magazine, l’INAO a «sommé les vignerons bourguignons de cesser toute revendication du nom de climat». Ils n’ont pas l’intention de se laisser faire : «L’enjeu n’est pas économique, mais symbolique», a déclaré le président de Saint-Véran.

Le pot de terre et le pot de fer

Sacrifiée à l’époque pour des droits d’atterrissage en Europe en faveur de la compagnie aérienne Swissair (qui a fait une retentissante faillite entretemps…), la petite appellation Champagne (VD) tient le même discours. 

Pot de fer contre pot de terre. Et c’est toujours les petits qui trinquent… 

Ou, comme le fredonnait en 1976 le chanteur local (de Sainte-Croix), Michel Bühler:

C’est toujours les p’tits qui s’ mouillent
Quand viennent l’automne et la pluie,
C’est toujours les p’tits qui s’ mouillent,
Les gros sont bien à l’abri!

Santé et conservation !

Pierre Thomas

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