Fronton et la négrette : en attente d’excellence

Ce titre me rappelle inévitablement celui de la pièce de Samuel Beckett, « Waiting for Godot ». Dans la pièce, si je me souviens bien, Godot n’est jamais arrivé, mais je souhaite, bien entendu, que l’avenir réserve un tout autre sort à l’appellation Fronton et son cépage préféré, la négrette.

Il y a une semaine, étant à une heure de route de Fronton pour une semaine, je m’y suis rendu, armé de mes certificats de vaccination et de test négatif, pour participer à un jury qui allait déguster et juger 9 vins rouges de cette appellation, formant ce qu’ils appellent le Collectif Négrette. Voici ce que dit leur manifeste :

« Le Collectif Négrette regroupe une dizaine de vignerons et vigneronnes de l’appellation Fronton qui ont choisi de s’engager collectivement dans une démarche ambitieuse de recherche et de progrès pour produire une série de vins rouges haut de gamme. Après de nombreux groupes de travail, le Collectif Négrette a choisi de traduire son engagement par un cahier de charges spécifique encore plus « resserré » que celui de l’appellation Fronton. L’idée de ces cuvées haut de gamme identitaires est de montrer tout le potentiel de la négrette, ce cépage autochtone unique au monde. »

Je reviendrai plus tard sur les qualificatifs « autochtone » et « unique au monde »qui m’interpellent, mais voici, en résumé, ce qui est dit du cahier de charges dans le document que nous avons reçu:

1. Il s’agit de proposer au consommateur des cuvées soignées, profondes, aromatiques et complexes, véritables reflets du savoir-faire et de l’identité Fronton. 

2. La négrette est ultra-majoritaire (au moins 70% des assemblages)

3. Les rendements sont bas, ne dépassant pas 35 hl/ha

4. Les cuvées sont issues de sélections parcellaires

5. Les vignerons revendiquent tous un engagement environnemental (bio, conversion bio, HVE).

6. L’élevage est long (au moins 14 mois) et soigné.

Cela semble assez cohérent et de bon sens, vu la situation de cette appellation, même si le premier point relève un peu de la méthode Coué. Maintenant place à la dégustation pour voir comment cette bonne initiative se traduit dans la réalité aujourd’hui, en restant conscient que ce groupe est au début de cette démarche qu’il faut encourager, tout en gardant notre sens critique.

Voici la liste des vins présentés, tous du millésime 2019, dans l’ordre de la dégustation, avec mes commentaires et notations. Les vins étaient évidemment servis à l’aveugle et on nous révelait leurs identités après la dégustation. On nous demandait de les noter sur 20 afin que les organisateurs puissent déterminer des notes moyennes pour l’ensemble du jury et obtenir, avec les trois meilleures notes moyennes, trois vins qui allaient constituer les ambassadeurs de ce collectif. Nous étions une quinzaine, dont deux collègues journalistes, Antoine Gerbelle et Fabrice Tessier, tous les autres étant sommeliers ou cavistes, essentiellement de Toulouse, parfois de Paris. Les vins dont l’élavage n’était pas encore terminé sont signalés par un *. J’ai rajouté aux noms des vins les mentions sur les cépages qui furent connues après la dégustation, avec l’identité des vins numérotés.

1). Château Laurou, Absolue Negrette 2019 (100% negrette)

Nez d’intensité moyenne, frais, de fruits rouges et de mûres avec une touche de réglisse. Le fruit reste présent en bouche autour de tannins moyennement puissants. La finale est ferme mais allègre dans ce bon vin jeune, encore un peu carré. (14/20)

2). Château Joliet, La Dame Noire 2019 (100% negrette)

Vin plus chaleureux avec ses arômes de fruit arrondis par un élevage bien maîtrisé qui lui donne des notes d’épices douces et une texture assez suave. Le fruité reste bien présent en bouche et les tannins sont enrobés, mais l’alcool en perceptible en finale. (14,5/20)

3). Château Bouissel, le Lièvre et la Lune 2019 * (negrette, syrah, malbec, sans précision des %)

Une légère réduction au nez. Vin discret par ses arômes et austère en bouche avec une acidité qui prends le dessus. Peu de plaisir ici ! (12/20)

4). Domaine Plaisance, Tot ço que cal 2019 * (100% negrette)

Nez ferrugineux avec un peu de fruit autour, agréable et d’intensité moyenne. Les tannins restent un peu accrocheurs en bouche, mais l’élévage n’est pas teriné. Ce vin bien structuré termine sur une sensation austère et manque un peu de chair, mais il mérite d’être redégusté une fois en bouteille (14/20 + ?)

5). Château de Belaygues, Le Canard Elegant 2019 (60% negrette, 40% syrah)

Un très beau nez, aussi intense que complexe, plein d’un fruité mur et assez suave. Plein en bouche, gourmand et harmonieux avec une belle instensité de saveurs et un caractère vibrant. Bonne longeur aussi pour ce très bon vin. (16 +/20)

NB. En regardant la fiche après, j’ai constaté que ce vin, mon préféré de la série et qui fut aussi adoubé par la note collective, contient 40% de syrah, ce qui n’est pas dans la cahier de charges qui stipule au moins 70% de negrette !  On s’en fout un peu, vu que c’est bon.

6). Domaine Le Roc, Le Haut du Bois 2019 (100% negrette)

Le nez manque de précision et me semble un peu trouble. En bouche le vin est charnu avec une acidité bien présente. Vin ayant du caractère qui finit un peu sec. C’est un peu simple pour une cuvée haut de gamme. (14/20)

7). Domaine Labastidum, Giove 2019 (negrette + cabernet sauvignon, sans précision des %)

Nez fumé et épicé avec un fond fruité assez expressif. La texture hésite entre un côté accrocheur et un aspect plus suave. Bien structuré mais finale austère (13+/20)

8). Vinovalie, Domaine Gabi 2019 * (100% negrette)

Nez de moyenne intensité avec des notes fumées et de viande sur un fond de fruits noirs. Une très belle sensation de fraîcheur en bouche par une matière bien équilibrée et vivante. Texture suave pour ce bon vin. (15+/20)

9). Château Boujac, Sargha 2019 (100% negrette)

Robe pâle et qui semble plus évoluée que les autres. Nez intéressant par son accent poivré (signe d’absence de pleine maturité ?) puis de fruits sauvages. Bien gourmand et assez chaleureux en bouche. C’est bien agréable mais on dirait un vin avec un ou deux ans de plus. (14,5/20)

Les vins qui ont ete sélectionnés par l’ensemble du jury  : 5, 7 et 2

Ma trilogie gagnante, un peu différente même si je suis bien d’accord pour le premier et le troisième ; 5, 8 et, ex-aequo, 9/2/4. Je n’ai pas aimé le 7 en revanche.

Et voici les producteurs de notre vin préféré

Une conclusion et des remarques

C’est une très bonne initiative qui est à encourager car toute forme d’émulation et d’ambition aide une région ou appellation à progresser. Je pense qu’il aurait été préférable de tenir cette dégustation une fois tous les vins mis en bouteilles var trois des neuf vins ne l’étaient pas encore et cela aura pu les desservir.

Je suis heureux que mon dexième meilleur vin provient d’une cave coopérative. En ce qui me concerne, je n’ai aucune idée préconçue dans ce domaine, mais voici encore une preuve qu’il faut faire abstraction de tout cela.

Je m’intérroge sur la nécessité d’imposer un minimum de 70% du cépage negrette dans cette selection. D’ailleurs ce critère de selection  n’était pas appliqué à la lettre car le meilleur vin, aussi bien pour le jory dans son ensemble que pour moi en tant qu’individu, n’en contenait que 60%.

Dire que la négrette est autochtone à Fronton me semble être une vue de l’esprit pluôt qu’un fait avéré. On en trouve un peu ailleurs, comme en Vendée par exemple, et il est très difficile de d’affirmer l’origine géographique précise d’une variété. Cela dit, c’est un fait que ce cépage est emblématique à Fronton où il domine les assemblages.

David Cobbold

3 réflexions sur “Fronton et la négrette : en attente d’excellence

  1. C’est bon le Fronton, jeune et dynamique. J’en avais parlé il y a quelque temps après avoir reçu quelques échantillons. J’aurais préféré comme toi aller sur place. Nous les avons dégusté à quelques-uns dont Hervé et avons été bluffés par le style vraiment sympa des vins, qui allaient de l’assemblage à 100% Négrette. Cépage qui est peut-être né dans les environs de Toulouse mais qu’on retrouve jusqu’aux États Unis en passant par les Fiefs Vendéens. On n’a pas dégusté les mêmes vins, même pas les mêmes domaines, à part Le Roc, mais une autre cuvée. Ce qui montre que cette petite appellation est digne d’intérêt.
    Marco

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  2. A propos du pourcentage de négrette dans l’assemblage, c’est toujours le même débat: parle-t-on du pourcentage dans l’encépagement, à la vigne, à l’exploitation, ou dans chaque cuvée?

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    1. David Cobbold

      Je crois que dans ces cas cela concerne l’assemblage de la cuvée en question. Il faut lire le cahier de charges que j’ai reproduit dans mon article. Cela me semble claire.

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