Claude, du Cabardès : de Carayol à Cabrol

Décidément, le dieu du vin – pour autant qu’il existe ? – nous reprend un à un nos chers vignerons. Et s’acharne tout particulièrement sur le Languedoc où les figures de mes débuts, pour ne pas dire mes héros, s’en vont en paix, du moins je l’espère. Sans bruit, comme  beaucoup d’autres, sans artifice autre qu’un modeste hommage dans la presse locale en guise de faire-part, comme me le signale aujourd’hui Hervé que je remercie. Eh oui, ils partent comme nous tous. Décidément, il me semble que je vais ouvrir un cabinet de nécrologie vigneronne !

©MichelSmith

Laurent Vaillé, l’autre jour, Claude Carayol maintenant. A qui le tour ?

Claude, comme Laurent, avait la gueule de l’emploi… en moins torturé que Laurent, peut-être, mais qui sait ? Marrant (enfin façon de parler), mais je n’ai aucun portrait de lui à afficher : ce n’était pas son genre à se laisser immortaliser. Un beau physique pourtant, de cinéma ou de théâtre greffé sur une âme vigneronne pleine de sensibilité et de visions terriennes. Un penchant-vin venu sur le tard. Un séduisant visage poétique coiffé d’une chevelure un peu folle. Pourtant, pas de cinoche en lui, pas l’ombre d’une gloriole dans la voix, si discrète et si pleine d’accent : il fut celui qui, à mon avis, sur cette appellation Cabardès «le cul entre deux chaises» (entre influence Atlantique et magie méditerranéenne), profondément loyal, misait sur la simplicité à l’état pur avec des vins d’une fière précision et d’une expression rares. Forme de retrait, d’économie de parole, de sourire énigmatique perdu dans je ne sais quelle chimère ou pensée du genre «Je fais du vin, oui, vous aimez ?». Rien d’autre. Et à un prix accessible qui plus est !

Claude me donnait l’impression, comme beaucoup d’autres vignerons que j’admire, d’être une sorte de moine à la parole économe, à la recherche d’une vérité cachée du vin, une vérité enfouie, sa vérité à lui mais aussi, et surtout, la vérité de sa terre. Il me faisait aimer la syrah et le cabernet, c’est dire… Pour les initiés, je rappellerai que Claude avait aussi un blanc presque confidentiel partagé entre sauvignon et viognier.

©MichelSmith

La mort, c’est chiant comme la vie. Alors on va essayer d’être bref, d’en finir. Avec ce petit passage d’un article que je lui avais consacré il y a plus de 15 ans : «Pour l’heure, une chose est sûre : aux yeux des amateurs, quand on pense Cabardès c’est vers le Domaine de Cabrol que l’on va. Figure de lion, yeux perçants, crinière argentée, Claude Carayol a vécu l’histoire de son cru sur le domaine familial, non loin d’Aragon, l’un des plus beaux sites de la région. En 1987, à 43 ans, passant des vins de cuve pour le négoce à la vente directe, il s’est lancé dans une carrière vigneronne en pariant sur les cabernets et la syrah laissant sur le bord de la route le merlot dont il n’apprécie guère le côté végétal. Pudique et réservé, visiblement amateur de calme et de discrétion, il n’est pourtant pas du genre à s’adonner à la langue de bois

Je ne sais si son fils a choisi la voie du père comme il semblait en être le cas le jour d’été d’une de mes visites déjà lointaine. Si tel est, je lui souhaite tout le bonheur qu’offre la vigne.

Et je note aussi ce qu’en disait Hervé, à l’issue d’une de nos dégustations communes en son domaine, en 2014. Pris sur le vif de l’enthousiasme, cela résume tout : « En sortant de la cave, je me suis fait une drôle de réflexion: ici, le vigneron parle à peine, il s’exprime d’abord à travers ses vins. Il fait plus qu’il ne raconte, c’est reposant. Et s’il y a un jour des grands crus en Languedoc, celui-ci devrait en être. »

Gloire au Languedoc et longue vie au Cabardès !

Michel Smith

5 réflexions sur “Claude, du Cabardès : de Carayol à Cabrol

  1. Merci Michel pour cet hommage qui me touche particulièrement. J’ai travaillé brièvement, il y a 20 ans tout rond, au Syndicat du Cabardès sous la perspicace férule d’Adrian Mould, et ai alors rencontré Claude Carayol dont la radicale absence de fioritures et de forfanterie m’a durablement impressionnée. Une pensée émue – je dégusterai mon prochain Vent d’Est à sa mémoire. Florence

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