Femmes du vin : un «ghetto» au château de Rolle?

Notre confrère Pierre Thomas (thomasvino), qui prépare pour cet automne un livre intitulé «111 vins suisses à ne pas manquer», évoque pour nous le thème des vins de femmes, exemples suisses à l’appui (mais pas seulement).

Le samedi 6 novembre prochain, de 10 h à 19 h, au Château de Rolle, se tiendra le «salon suisse des vigneronnes» DiVINes ! Deux douzaines de productrices présenteront et feront déguster leurs vins. En novembre 2019, une manifestation semblable s’était tenue au Casino à Morges, avec succès, avec déjà une vingtaine de vigneronnes.

Si la manifestation morgienne avait été lancée par un homme, Pierre-Alain Rattaz, celle de Rolle a été initiée par Coraline de Wurstemberger, «propriétaire d’un domaine viticole tenu par des femmes depuis trois siècles». Elle fut aussi, en 1999, une des trois co-fondatrices des Artisanes de la vigne et du vin, qui, longtemps, ont tenu un stand au salon Arvinis. 

Coraline de Wurstemberger (Photo (c) H. Lalau)

 

Devenu Nous Artisanes du vin, le mouvement est, du reste, l’hôte d’honneur de DiVINes et plusieurs de ses adhérentes. Elles étaient 22 en 2018, selon leur site Internet datant de la Fête des vignerons de Vevey 2019, où elles tenaient un stand très couru… 

Au total, à Rolle, quelque 27 vigneronnes proposeront leurs vins, dont dix Vaudoises (il n’y en avait que 6 à Morges), six Genevoises, cinq Valaisannes, quatre Tessinoises et une seule Suisse alémanique… Pour leur part, les artisanes soulignent que «les femmes ont longtemps été une rareté dans le monde viticole suisse et cette singularité a motivé les artisanes à faire preuve de solidarité et à privilégier l’émulation plutôt que la concurrence». Quant au communiqué de presse annonçant la manifestation, il invite le public «aussi bien masculin que féminin» à aller déguster ces vins à Rolle, début novembre.

 

Dixit Yourcenar

Cette annonce tombe pile au moment où j’ai terminé la lecture de «Vigneronne», écrit par la journaliste spécialisée en vin du MondeLaure Gasparotto (Grasset, 210 pages). En page 135, elle évoque les associations ne regroupant que des «femmes du vin»: «En tant que femme vigneronne et journaliste, on m’a souvent demandé d’adhérer à l’un ou l’autre de ces groupes. Jamais je n’ai accepté. Non que je ne sois pas solidaire des femmes, au contraire, mais je ne comprends pas comment en se rassemblant dans un ghetto, on peut transmettre un message positif. A ce sujet, les propos de Marguerite Yourcenar m’apparaissent d’une intelligence brillante : «Je n’aime pas les étiquettes et «femme» en un sens est une étiquette. Je n’aime pas tout ce qui sépare et réduit les êtres à certaines attitudes. Je voudrais qu’une femme ait la liberté d’être aussi femme ou aussi peu femme qu’elle le veut.» 

Et elle poursuit : «L’un des plus beaux exemples de femmes vigneronnes reste pour moi Marie-Thérèse Chappaz, à Fully, en Suisse. Elle a toujours sur être plus près de ses vignes que des nécessités du paraître. Pourtant, c’est son visage dessiné qui apparaît sur ses étiquettes ultra-féminines et avant-gardistes en la matière. (nb : celles-ci datent de 30 ans et sont signées Roger Pfund, le fameux graphiste genevois qui avait signé certains billets de banques au temps du franc français). Mais elle en a fait un atout positif, non un combat. Ses vignes en terrasses étroites sont parmi les plus belles que j’aie jamais vues, alors qu’elles sont sans doute les plus difficiles à cultiver». 

Bémol : la journaliste française a passé sous silence feue la Genevoise Françoise Berguer et Coraline de Wurstemberger, déjà citée, co-fondatrices avec Marie-Thérèse Chappaz des Artisanes. Il est vrai que cette dernière, membre de la Mémoire des vins suisses, a été de tous les combats : celui des premières femmes en viticulture, pionnière du bio et de la biodynamie, et même jusqu’il y a peu présidente des vignerons-encaveurs valaisans ( ce qui comprend donc les vigneronnes-encaveuses), association qui a favorisé les vins du cahier des charges «marque Valais», permettant à chaque vigneron/ne de s’essayer au bio.

Laure Gasparotto

L’Histoire pour elles !

Et puis, le salon rollois, même si ses organisatrices ne l’évoquent pas, a l’Histoire pour lui. Il se déroule quelques jours après la session du Parlement des femmes, qui en réunira 246 dans les travées du Palais fédéral, à Berne, renouvelant une session semblable en 1991. Et, surtout, 50 ans après l’octroi du droit de vote aux femmes, au niveau fédéral. Aujourd’hui, les femmes élues sont 84 (soit 42%) au Conseil national suisse et (seulement) 12 (26%) au Conseil des Etats. 

Dans la viticulture suisse, elles sont sûrement moins que cela, vraiment responsables de leur vignoble. Et plusieurs parmi les exposantes de Rolle forment un binôme, qui avec un père, qui avec un partenaire, voire un fils…

Quelques lignes après ce que d’aucuns et d’aucunes considéreront comme une diatribe, Laure Gasparotto souligne que «l’ego masculin est souvent si fort qu’il a besoin de s’approprier les idées ou les actions, limitant une réflexion commune qui pourrait transformer le chemin. Mais ça n’est pas propre au monde du vin.» 

L’honneur — fût-il « genré »… — est sauf !

Pierre Thomas

3 réflexions sur “Femmes du vin : un «ghetto» au château de Rolle?

  1. Ayant travaillé sous la direction de femmes aussi bien que d’hommes dans ma carrière, je peux témoigner que l’égo féminin existe bel et bien et ne s’exprime pas forcément mieux que le masculin, qu’il peut aussi « s’approprier les actions et limiter la réflexion commune », pour reprendre la formule de ma consoeur Mme Gasparotto.
    Des exemples d’un intérêt plus général peuvent être pris dans les affaires et la politique. A partir du moment où les femmes sont arrivées aux responsabilités, ce qui n’était que justice et doit être encouragé, elles ont été exposées aux mêmes tentations du pouvoir et toutes n’ont pas résisté. Et leur compétence peut être discutée tout aussi bien que celle des hommes. On doit juger les faits, pas le sexe du celle ou celui qui décide.

    Oui à l’égalité salariale, au respect mutuel, non aux agressions, à la domination mais non également à la ségrégation.

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  2. David Cobbold

    Quant à cette affaire de procès absurde, cela prouve, une fois de plus, qu’on ne peut plus rire de tout. Quelle tristesse ! Coluche et Desproges doivent ce retourner dans leur tombes. Que Me Morain défende cette femme impliquée, paraît-il dans les vins dits « nature » et dont je n’ai jamais entendu parler non plus ne relève que d’une forme de corporatisme. Lamentable.

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