Arrêtez de dire amphora pour dolium !

Je suis souvent un peu agacé par des imprécisions, voire des erreurs dans l’usage de certains mots. On va dire que je suis râleur (comme Michel, mais un peu moins !) et que ce que va suivre n’est qu’un détail sans grande importance, mais j’estime que les mots pour décrire un objet, par exemple, ont un sens lié à la forme et à la fonction de cet objet. Si nous commençons à modifier ce lien entre mot et objet en utilisant, par exemple, le mot pierre pour désigner un bout de bois, cela deviendra de plus en plus difficile de s’entendre et de communiquer.

Un autre problème associé, et qui l’amplifie assez rapidement, est que beaucoup de gens opèrent, avec certains termes pas très courants, ce qui s’apparente à une action de « copier/coller » dans un programme de traitement de texte. C’est à dire qu’ils entendent une ou plusieures personnes utiliser un mot peu familier pour désigner un objet aussi peu familier, puis se mettent à faire de même, et cela finit par faire boule de neige et, pour finir, on sombre dans la gadou.

Ce phénomène s’observe d’une manière évidente avec la prolifération récente de l’usage des grandes jarres en terre cuite pour vinifier des vins. La plupart du temps, ces vaisseaux sont qualifiés par le descriptif « amphore« , une francisation du mot latin amphora. Or il est presqu’impossible, en tout cas totalement impraticable, de vinifier dans une amphora. Regardez l’objet ci-dessous qui répond bien, lui,  à ce descriptif…

En suivant, je reproduis un extrait de l’article de Wikipédia sur la vinification du temps des Romains :

« Le moût obtenu est ensuite versé dans de grandes jarres de terre cuite, généralement enterrées, les dolia, pour y subir la phase de fermentation transformant le jus de raisin en vin. A la fin de la fermentation, lors de la cérémonie religieuse des Vinalia priora (avril de l’année suivant les vendanges), le vin nouveau va être soutiré et stocké dans des récipients propres à assurer sa diffusion (amphores ou culleus). »

Comme le schéma ci-dessus le démontre, les formes et les tailles des amphorae variaient pas mal, mais on voit bien qu’aucune ne pouvait raisonnablement servir de vaisseau de vinification.

Les Romains utilisaient donc des dolia pour vinifier. Maintenant voyons à quoi ressemblent ces dolia (pluriel du neutre dolium, en latin) :

Et voici à quoi ressemble sa version actuelle, utilisée en vinification de nos jours :

On voit bien la ressemblance, non?

Et on en voit de plus en plus, y compris dans des régions dont l’image semble moins ouverte à des expériences nouvelles (mais l’image déforme bien souvent la réalité), comme le Bordelais, et y compris dans le crus réputés comme Durfort Vivens ou, sur le photo ci-dessous que j’ai prise, à Larrivet Haut-Brion.

Ce type de vaisseau vinaire en terre cuite n’a jamais été abandonné dans certains pays viticoles, comme le Portugal ou la Géorgie, par exemple. Lors de mes visites dans ce dernier pays, j’ai vu des installations, plus ou moins artisanales et plus ou moins anciennes de ce que les Géorgiens nomment qvevris et qui sont enterrés avant usage, puis fermés hermétiquement après la fermentation, ce qui fut aussi la pratique des anciens romains. Ci-dessous une flacon d’un bon vin blanc géorgien (de couleur ambrée, mais ils sont parfois blancs aussi), issu d’une vinification en qvervri et donc tannique car les raisins foulés, avec leur peaux, ainsi qu’une partie des rafles, sont mis dans la jarre pour fermenter. Je dis bon, car les résultats sont inégaux avec cette technique primitive.

Quant à l’amphora/amphore, il s’agissait exclusivement d’un vaisseau de stockage et de transport, d’ailleurs utilisé pour transporter d’autres liquides comme l’eau ou l’huile. Son volume comme sa forme le rendait totalement inadapté en tant qu’outil de vinification : le volume avoisinait les 30 litres, donc on ne peut imaginer que des micro-vinifications ; son col étroit, comme on le voit dans l’image, rendrait très compliquée l’introduction d’une masse de raisins, égrappés ou pas ; son fond pointu ne serait pas idéal non plus; il servait à ficher l’amphore dans de la terre ou du sable lors des transports. Ses deux anses lui donnent une partie de son nom (amphi…comme dans amphithéâtre, car le préfixe amphis en grec ancien signifiant « des deux côtés »: vous voyez quelque chose des deux côtés de ces vaisseaux de vinification ?) et qui rendaient possible l’insertion de bâtons qui permettait à des hommes de le porter pour les versions les plus lourdes, ou bien de l’empoigner pour le hisser sur ses épaules, comme dans l’image ci-dessous :

Si le gars qui figure dans cette mosaïque trouvée à Royan a la carrure d’un pilier de rugby, ce n’est pas par hasard, car une amphore pesait entre 20 et 30 kilos à vide, autant que son contenu. Il avait donc entre 50 et 60 kilos sur son épaule !

Vu ? Alors on va arrêter d’appeller un chien un chat ou un dolium une amphore. Ce sont des choses différentes et je me moque que certains producteurs ou utilisateurs  de dolia ne connaissent pas l’histoire de la vinification en Rome Antique: il y a des livres et des sites pour les informer ! Après, on peut faire plus simple et, en français, appeler ces contenants des jarres. Mais plus jamais des « amphores » pour des machins qui n’en sont pas, s’il vous plait.

David Cobbold

18 réflexions sur “Arrêtez de dire amphora pour dolium !

  1. Cette distinction entre amphode et dolia est parfaitement juste en latin d’il y a 2000 ans.
    Mais en francais moderne et particulierement dans le monde viticole, amphore designe aujourd’hui tout recipient en terre cuite susceptible de contenir de vin.
    J’aime souvent l’esprit de reaction de David face au modernisme, Mais de la a revenir aux Romains…

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    1. adelinebrousse

      N’empêche que David a raison. Appeler un dolium une amphore créeen effet un risque de confusion et je crois qu’un néophyte qui entend dire que l’on vinifie dans une amphore s’imagine dans la plupart des cas que l’on vinifie dans ce qu’il connaît comme une amphore: un contenant étroit à fond pointu…

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    2. Très juste. Ce n’est pas pour rien qu’en Grèce on appelle ces contenants Pithari et non Amphoreas. Je vous conseille les magnifiques vins du domaine Afianes sur l’île d’Icarie. Quelques cuvées élevées en dolias enterrées face au soleil.

      En Turquie on les appelle Küp. Et là je vous conseille les vins de Udo Hirsch au domaine Gelveri en Cappadoce. Les küps ottomans dans lesquels il élève le vin (souvent des cépages autochtones blancs en macération pelliculaire) datent de la période ottomane.

      Pour finir, en Arménie, on appelle ces contenants Karas. Je vous conseille le domaine Zorah qui a un magnifique rouge nommé Karasi élevé en dolias souvent centenaires, récupérés dans les jardins de villages.

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  2. nadinefranjus

    Remarque très juste de Denis Boireau mais l’article de David est indiscutable. Le terme d’amphore a été adopté par nos contemporains pour désigner les dolias romaines. C’est surement une histoire de sonorité ou autre mode de langage qui justifie qu’on met à jour nos dictionnaires tous les ans.

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  3. David Cobbold

    Il ne s’agit pas de revenir à l’ère des Romains Denis, mais de nommer les objest avec précision. On n’appelle pas une pelle une bêche en jardinage. Pourquoi alors accepter un mot inexacte pour un outil de vinification ? Est-ce que vous appeller une cuve un bidon ?

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      1. georgestruc

        La jarre est une sorte d’intermédiaire entre une amphore et un dolium (taille moyenne, très inférieure à celle du dolium, manipulable, mais absence de anses ; encore que des anses sous forme de petites oreillettes soient présentes sur nombre de jarres ; large ouverture, très pratique pour stocker des olives en saumure, en Provence, autrefois).

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  4. georgestruc

    Zut, la journée commence de façon bizarre car me voici d’accord avec David ! Les récipients de vinification des romains étaient des dolia, ou nommés autrement par d’autres peuples antiques, mais avec la même forme et une contenance semblable. J’en ai observé en Espagne il y a quelques décennies pour stocker de l’huile ; ces récipients étaient enterrés.
    Savoir si l’on doit aujourd’hui se démarquer du vocabulaire romain pour désigner les récipients de terre cuite destinés à la vinification est attaché à la facilité de compréhension des « gens » auxquels on communique des informations : le mot amphore est connu de tous ; si vous écrivez dolium et surtout son pluriel dolia, les mêmes gens seront un peu perdus…En réalité, le mot amphore utilisé par les vignerons cherche à désigner un récipient de terre cuite ou autre matériau, distincts du bois et de l’acier. Lu sur le site du fabricant Nomblot : « La cuve en forme d’amphore à vin Dolia est un modèle unique, dessiné selon les lignes originelles des contenants de vinification antiques. » présentation dans laquelle le mot dolia a pris le sens d’une marque de récipient ! Et que faire des œufs en béton, volontiers qualifiés eux aussi d’amphores ? Vaste sujet, dans lesquels s’affrontent la rigueur davidienne du vocabulaire (à laquelle j’adhère) et la communication commune des vignerons, faite avec des mots dont l’usage est largement passé dans la compréhension qu’en ont les amateurs de vins (à laquelle j’adhère sur un plan simplement pédagogique).

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    1. Un camion n’est pas une berline ni une camionnette, et pourtant les trois sont des véhicules. De même, une barrique n’est pas une cuve, un demi-muid n’est pas une feuillette. Il faut toujours s’efforcer d’utiliser le mot juste, en tout.
      En Espagne, puisque tu l’évoques, Georges, il y a un mot spécifique pour les jarres enterrées: tinaja. Au Portugal, on les appelle talhas (les deux mots dérivant du latin tinalia, jarre de grande taille). J’ai eu la chance, dans les années 90, de déguster le vinho de talha de l’ancienne présidente de l’appellation Alentejo. Ce n’était pas encore à la mode, mais déjà remarquable – un rouge au toucher de bouche légèrement granuleux, mais plus frais que ceux qui étaient passés en bois, en tout cas ceux dégustés ce jour là.
      http://vinhodetalha.vinhosdoalentejo.pt/

      Malheureusement, toujours en Alentejo, chez Cortes de Cima, par exemple, pour un vin de « talha », on emploie aujourd’hui le mot « amphora » sur l’étiquette, ce qui prouve que le problème est bien international (mais il faut dire que les propriétaires sont des Scandinaves, et vendent surtout hors du Portugal). Je suppose que côté marketing, amphora est plus porteur pour eux, même si le mot est fautif.

      Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, pourtant, et ce n’est pas parce qu’une foule de gens mal informés utilisent un mot à mauvais escient (je rappelle aussi que phorein veut dire porter, ce qui indique bien qu’une amphore est un relativement petit contenant) qu’il faut l’accepter.

      A ce compte là, le Champagne est du Crémant, le vin bio est du vin HVE, le vin biodynamique est la même chose que le vin nature.

      Quant à l’origine de cette confusion: peut-être le fait qu’on a trouvé plus d’amphores complètes dans les fouilles, que de dolia, notamment sous la mer, et que les médias ont contribué à populariser le terme? Peut-être aussi parce que les livres d’école ne parlent pas beaucoup des dolia?
      Peut-être encore parce que le mot est plus employé en anglais, surtout l’anglais marketing?

      Pourtant, au Musée archéologique de Saint-Romain-en-Gal, que j’ai eu le plaisir de visiter, la distinction entre amphores et dolia est bien faite.

      Et si l’article de David a servi à éviter qu’un seul vigneron ne fasse encore cette confusion, alors il n’aura pas été inutile.
      Et même si ce n’est pas le cas, tant pis.

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      1. georgestruc

        Plus personne ne visite les musées, hélas. Dès l’enfance, à cause de la découverte de vestiges gallo-romains dans mon village de Visan, ja savais ce qu’étaient un dolium et une amphore. On avait l’habitude de trouver bp plus de gros fragments de dolium dont la matière était très caractéristique (fraction importante de cristaux de calcite servant de dégraissant) que d’amphores quelquefois utilisées à des fins funéraires (col découpé et remis en place une fois les cendres placées dans le récipient). Notre instituteur avait su capter notre attention et nous étions très fiers de lui rapporter le fruit de nos découvertes.
        Pour ce qui concerne le monde du vin, je crains qu’il ne soit trop tard. Le mot amphore est complètement passé dans la communication ; le modifier nécessiterait de la part de l’utilisateur un effort de com. qu’il ne sera pas facilement prêt à mettre en œuvre. De plus, sur le plan purement esthétique, le mot amphore évoque un récipient élégant alors qu’un dolium c’est un peu balourd, même si lesdits contenants vus en cave n’ont rien à voir avec des amphores.

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      2. adelinebrousse

        Oui Hervé, à force d’accepter l’à-peu-près parce que c’est plus facile, on glisse… vers le n’importe quoi et souvent vers de grandes difficultés de communication. N’appelons donc pas un dolium une amphore !

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