Dégusté et approuvé: J. Moreau et Fils, Chablis en gloire

«Gloire de Chablis» est le nom que les Chablisiens donnent aux reliques de Saint Martin, offertes au monastère de Saint-Loup. Et c’est aussi le nom que la maison J. Moreau & Fils a donné à une partie de sa gamme, récemment rhabillée; celle destinée aux circuits traditionnels, qui englobe les quatre niveaux d’appellation du terroir de Chablis. Il s’agit donc des porte-drapeaux de la marque. Les plus observateurs noteront que sur les étiquettes, les mots J. Moreau & Fils sont encadrés dans la silhouette du reliquaire.

La «gloire» de ses vins, c’est non seulement d’être des vins de qualité, bien représentatifs des leurs origines, mais aussi de transcender ces origines pour se prêter à de nombreux accords, que ce soit avec une cuisine locale ou cosmopolite.

Les gastronomes apprécieront.

A propos de J. Moreau & Fils

Vieille institution du négoce chablisien (ses racines remontent à 1814), la Maison J. Moreau & Fils est entrée voici quelques années dans le giron du groupe Boisset. Qui, loin de la dépouiller se son ancien prestige, lui a donné un nouveau souffle, lui octroyant de nouveaux moyens financiers, tout en lui laissant une totale autonomie. C’est d’ailleurs une constante chez Boisset, qui ne centralise que le strict nécessaire, et met en place, dans chacune de ses composantes, de véritables décideurs.

Dans ce groupe, big is beautiful, parce que big n’est jamais too big, juste practical. Les caves sont vastes, l’outil moderne, chaque entité possède ses propres chaînes d’embouteillage, presse localement les raisins si les vignes sont trop éloignées, toutes choses que les too small envient sans trop vouloir le dire, parce que ça ferait moins « sympa ». Personnellement, je laisserai le sympa aux néo-passéistes de la presse urbaine, et tant pis pour le story-telling, je préfère boire de bons vins. Pas vous?

Quoi qu’il en soit, l’œnologue de J. Moreau & Fils, Lucie Depuydt, vinifie les raisins de quelque 250 hectares, principalement des achats en négoce, via des contrats de longue durée. Le paradoxe, ici, c’est de travailler des volumes, mais à la parcelle. Avec une base si large, Lucie a donc le luxe d’être très pointilleuse sur ce qui rentre dans ses différentes cuvées, sur la qualité des raisins qu’elle surveille, avec les viticulteurs, tout au long du cycle de croissance.

Les quatre étages de la fusée Chablis

Petit rappel sur les terroirs de Chablis

Des raisins issus des différents terroirs de Chablis, «qui ne se limitent pas au seuls calcaires kimmeridgiens, qu’on associe souvent un peu trop exclusivement à Chablis», comme le souligne Lucie. Et elle sait de quoi elle parle. Ici, pas d’esbroufe, pas de grands mots, de slogans éculés, mais un grand sens du détail et une approche scientifique. 

Quand on parle de vin de terroir, à Chablis, il faut d’abord tenir compte de ce que les racines de la plante rencontrent sur leur chemin : la roche-mère (du calcaire kimméridgien, mais aussi oxfordien ou portlandien) ou les colluvions du sol de surface, plus ou moins épais ; dans certains terroirs, ces racines sont exclusivement en contact avec le sol, dans d’autres, avec le sol et la roche mère, dans d’autres encore, avec les deux.

Mais on n’a là qu’un seul élément du terroir ; il faut aussi tenir compte du climat général (plutôt rigoureux, dans cet extrême nord de la Bourgogne), et des micro-climats, des expositions, de la pluviométrie, de l’adaptation de chaque parcelle au chardonnay, cépage omniprésent à Chablis, bien qu’en limite de son aire (au moins pour des vins devant être récoltés à maturité complète) et sensible aux maladies apportées par l’humidité.

Lucie Depuydt (Photo (c) H. Lalau)

Autant de facteurs dont Lucie joue avec maestria, comme une organiste de ses claviers, pédaliers et registres. Après des études de biologie, puis un stage dans une cave espagnole, elle est venue en Bourgogne pour décrocher son diplôme d’œnologue. Un passage à la chambre d’agriculture de l’Yonne la fera s’intéresser plus particulièrement aux terroirs du Chablisien, auxquels elle consacre un mémoire intitulé «Réalisation d’une typologie des sols du Chablisien et recommandations culturales associées».

Des recommandations qu’elle peut s’appliquer depuis 2007 chez J. Moreau, pour qui elle supervise l’ensemble du processus de production, des travaux dans les vignes de ses viticulteurs sous contrat, à la vinification (avec une attention toute particulière au pressurage, très doux), aux assemblages et à l’élevage. Et pour conserver au mieux l’esprit terroir, Lucie a même développé un levain chablisien « maison » à partir de parcelles de ses vignes, qu’elle utilise pour les fermentations de ses cuvées depuis 2012. 

Cet esprit scientifique cherche la quadrature du cercle chablisien : produire des Chablis à la fois aptes à vieillir mais plaisants dans leurs jeunes années. Et au vu de la dégustation, y parvient très souvent. Quand l’oenologue parle vrai, les vins aussi.

Bref, ce fut une belle rencontre – celle d’une passionnée du terroir, d’une vinificatrice hors pair et d’une femme à la fois enthousiaste et réfléchie, qui, aux modes et aux chapelles du vin, privilégie le contenu dans la bouteille. Et ça, vous le savez, si vous me lisez régulièrement, ça me va très bien.

Dégusté pour vous

Rentrons maintenant dans le vif du Chablis; la semaine dernière, j’ai eu l’occasion de déguster quelques-unes des cuvées de cette gamme (plus quelques jokers), en compagnie de la vinificatrice. Voici mes impressions.

J. Moreau Petit-Chablis Bio 2019

Au citron et aux kumquats du nez répondent en bouche des fruits secs (amande), quelques épices, une belle acidité, du fond, avec en finale, une belle bouffée d’air marin et un grain de sel – pas étonnant qu’on le voie bien sur des fruits de mer. Un petit pas si petit que ça, vinifié avec précision, parce qu’il n’y a aucune raison de négliger une entrée de gamme. Et coté accords, c’est sans doute le plus polyvalent de tous : il plaît à l’apéro, mais il fonctionne aussi très bien sur des entrées de poisson asiatiques, sans oublier la viande blanche (j’ai testé).

Prix de vente: 11,50 euros (L’Imaginarium)

J. Moreau Chablis 2020

On change d’appellation et de registre. Ici, c’est d’abord floral au nez (aubépine, chèvrefeuille, tilleul, violette, faites votre choix !). Mais les agrumes ne sont pas très loin, qui déboulent en bouche, notamment de la mandarine, sweet and sour.

Malgré la belle acidité, c’est confortable, avec des notes de notes de petrichor; et là encore, une impression saline qu’on suppose héritée de temps anciens où Chablis était sous la mer, à moins qu’il ne s’agisse du fruit de ma propre imagination. En tout cas, cette cuvée-là pourrait faire honneur, non seulement au genre de coquillages déposés dans ses calcaires, mais aussi à des poissons en sauce; et puis, pour faire jaser du côté de Sancerre, un crottin de Chavignol. Voire un Roncal des Asturies.

Prix de vente: 14,90 euros (L’Imaginarium)

Les Premiers Crus

J. Moreau & Fils Chablis Premier Cru Vaucoupin 2019

Vaucoupin, dit-on à Chablis, c’est une mer de calcaires et d’argiles blancs – mais le sous-sol de marnes kimméridgienne n’est pas loin en dessous. Ce vaste premier cru se divise en trois ; un plateau, des coteaux et une vallée. Terroir chaud car bien exposé, il produit généralement des vins généreux. Mais ici, pas une once de sur-maturité, mais beaucoup de profondeur.

La pierre-à-fusil est le fil rouge de ce vin qui propose cependant pas mal d’autres sensations – épices, coing, fruits de la passion, un attelage étonnant de gras et de sec, et bien sûr, de la salinité. Pour lui faire honneur, j’ai pensé à du thon ou à du saumon grillé.

Prix de vente: 14,90 euros (L’Imaginarium)

J. Moreau & Fils Chablis Premier Cru Fourchaume 2019

Située dans le prolongement des grands crus, la côte de Fourchaume est un des crus les plus vastes de la rive droite, avec 34 hectares. Terroir solaire, assez homogène, ses sols profonds sont composés majoritairement d’argiles bruns.

J’ai toujours eu une certaine tendresse pour ce premier cru qui en affiche, justement, de la tendresse. Oh, pas de la sucrosité, non, mais une certaine gourmandise. Peut-être est-ce lié au fait qu’en général, il se donne plus souvent plus vite que les autres. C’est le cas ici. Non qu’il manque de fond ni de la rectitude que l’on attend d’un Chablis, non, mais tout est dans la façon avec laquelle il emballe cette matière ; ici, la pierre se présente dans un cocon de soie, et s’en dégagent des notes de camomille, de tilleul et de poire, avec un côté beurré et d’amandes qui évoquerait presque les beaux chardonnays de la Côte d’Or.

Ce gourmand mérite des plats fins ; pourquoi pas une noix de Saint-Jacques, comme nous le suggère Lucie Depuydt? On a le droit d’être oenologue et gourmande, non!?

Prix de vente: 24 euros (L’Imaginarium)

Les grands crus de Chablis vus d’en haut (photo (c) H. Lalau)

Les Grands Crus

J. Moreau & Fils Chablis Grand Cru Valmur 2019

Valmur, ce sont 10 hectares et demi de vignes; dont une parcelle, celle utilisée pour cette cuvée, qui fait face au couchant. Ses vieilles vignes sont souvent les dernières du cru à être vendangée.

Le tilleul et l’acacia qui chatouillent d’emblée le nez n’effacent pas les notes de pierre chaude et d’amandes grillées, sous-jacentes, et qui se prolongent au palais. Un peu de miel vient apporter de la douceur en bouche, mais c’est l’acidité et la minéralité qui dominent ce vin et lui donnent sa trame, son amplitude et sa longueur. On sent qu’il en a encore sous le pied. Les mots du langage de la dégustation sont parfois trompeurs : pour cette cuvée, on peut à la fois parler d’un vin sec et d’un vin gras. Et il est loin de nous avoir révélés tous ses secrets : on l’attendra un peu. Attention à ne pas le servir trop frais.

Et que mangera-t-on alors avec ce seigneur qui tient si bien son rang? Un fromage à pâte molle, une viande blanche mijotée ou un poisson en sauce? Faites à votre guise. Quoique, tout seul, en vin de méditation…

J. Moreau & Fils Chablis Grand Cru Les Clos 2019

Un cru déjà cité au XIIIe siècle, le plus étendu des grands crus, avec plus de 24 hectares. 200 mètres de dénivelé exposé au Sud-Ouest, face au pont sur le Serein.

Dernier vin dégusté et encore une belle surprise. Autant le Valmur nous la jouait réservé, presque hautain du haut de sa jeunesse dorée, autant Les Clos sont ouverts, presque exubérants ! Non qu’ils manquent de fond, mais comment ne pas craquer face à ce nez en trompette qui part de la mirabelle pour arriver à l’ananas en passant par la mangue et la mandarine? La bouche est à la fois ferme et gourmande, il y a certainement une beau potentiel de garde dans ce vin encore tout jeune. 

Et vus d’en bas (Photo (c) H. Lalau…

Et là, la question se pose : aujourd’hui, j’ai tellement de plaisir avec lui que je crois bien que je préférerais le boire seul, pour lui-même; ou sur quelques amuse-gueules qui le mettent en valeur sans prendre le dessus. Plus tard, peut-être, j’essaierai un poisson noble.

A oui, au fait, j’oubliais: ceci n’est pas vraiment une sélection, car je vous ai commenté tous les vins que j’ai dégustés. Belle moyenne, vous ne trouvez pas?

Hervé Lalau

Une réflexion sur “Dégusté et approuvé: J. Moreau et Fils, Chablis en gloire

  1. georgestruc

    Délectables impressions, merci Hervé, au sujet de ces vrais vins de terroirs que la vigilante et compétente Lucie sait élaborer avec précision.

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