Vigneronne et vigneronnage

Le second mot du titre – curieux, je l’admets – m’a été soufflé par je ne sais plus quel hasard de lectures. Depuis peu, j’en ai légèrement changé le sens initial pour mieux l’intégrer à mon propre langage. Il aurait pu sortir de l’univers languedocien d’un Jean-Claude Carrière, photos jaunies et odeurs du grenier, mais en réalité il se rattache à un ouvrage d’Émile Littré, un de ses vieux dictionnaires savants datant de la fin du siècle d’avant le tout dernier. Associé au mot vigneron (vigneronne), le vigneronnage désignait le fermage ou le métayage d’une vigne, situation qui perdure encore dans toutes les régions viticoles dignes de ce nom, bien qu’elle soit probablement moins courante de nos jours. Cet aspect viticole, même s’il reste intéressant, ne sera pas développé ici. Vigneronnage, donc. Il peut vous paraître moche, pourtant j’aime ce terme vieillot parce qu’en le détournant de son sens habituel, il me fait tout naturellement penser à une forme de compagnonnage, au travail vigneron dans son ensemble, dans sa recherche profonde d’idéal-vin, tout un univers qui déciderait d’une vocation pure pour le sort d’une vigne rattachée à la délivrance d’un courant d’émotions conduisant au vin. Le cheminement du vin, mais aussi celui d’une vie. Une fois le vin mis à l’abri, le vigneronnage se poursuit selon moi jusqu’à la mise en bouteilles. Mais le vigneron ne s’arrêtera pas pour autant de vigneronner tant qu’un autre millésime se pointera à l’horizon.

Poussant plus loin la réflexion, vigneronnage me fait penser encore plus à quelques rares vigneronnes jusqu’au-boutistes que j’ai pu connaître, de ces femmes qui vont au charbon le nez au vent mais les pieds sur terre, celles qui, telle une mère, savent écouter leur instinct, celles qui acceptent les conseils mais qui s’engagent tout en sachant prendre des risques, non sans fougue et tempérament, pour n’en faire résolument qu’à leur tête, celles encore qui arpentent la vigne fières et courageuses au fil d’une vie terrienne pleine de mystères, au gré de la sécheresse, du vent, du givre, de la pluie, sortes de fées un peu sorcières qui ménagent leur monture, réfléchissent et analysent pour elles seules avec méthode et philosophie, partant d’une parcelle de vignes dont chaque pied serait l’enfant-chéri que l’on conduira à la vie d’adulte sans lui accrocher d’étiquettes trop hâtives, sans trop le choyer, juste l’amour nécessaire jusqu’à ce qu’il devienne l’homme, l’homme-vin. Enfin.

Le raisonnement est peut-être naïf, ou passéiste. Mais le vigneronnage vu comme une somme vigneronne, celle d’un labeur physique allié à une pensée visionnaire portée sur une vigne et son vin, somme qui s’additionne d’année en année au gré de l’expérience vécue des cycles des saisons, cette observation continuelle de la plante dans son environnement intime, ce cheminement long et semé d’hésitations, ce caractère changeant au fil des ans, ce style de vin qui veut se libérer et que nous aimons tant découvrir, certes, mais qui nous questionne sans cesse à notre tour au point de nous obséder, je l’associe le plus souvent à l’ouvrage d’une femme forte mais aussi sensible. Pourquoi une vigneronne plutôt qu’un vigneron ? Au risque de choquer en plus de celui de me tromper, je dirais que cette vision toute féminine que je peux avoir du travail qui mène au vin s’applique évidemment aux deux sexes sachant qu’il est entendu qu’un homme peut parfaitement avoir une sensibilité féminine dans son travail vigneron. Donc, point de sexisme dans mon exposé si ce n’est la conviction qu’explorer le vigneronnage au féminin, du moins pour l’homme que je crois être, me semble plus enrichissant, plus mystérieux aussi.

Nous les amoureux transis du vin, nous avons tendance à négliger quelque peu la personne qui est derrière, celle (homme ou femme après tout) qui “vigneronne” au même titre qu’elle façonne une vie entièrement, à l’image j’espère de la femme que je vais finir par retrouver si vous me suivez jusqu’au bout de cette difficile approche qui n’aura de fin que dans deux semaines ! Nous les buveurs de vins et autres transmetteurs de sensations, nous les “spécialistes” auto proclamés – je me mets bien entendu dedans, même si je réfute cette étiquette de « spécialiste » – décrivons trop souvent les bouteilles que nous dégustons comme si nous décortiquions par quartiers une belle et grosse orange de Sicile au travers de laquelle nous verrions défiler les multiples images d’étals des marchés de Palerme ou de Syracuse. Force est de constater que nous nous intéressons souvent plus au “terroir”, à “l’encépagement”, aux “vinifications” et aux “élevages”, sans parler des « chapelles », mais que nous négligeons un peu trop à mon sens l’homme, la femme en l’occurence, le personnage qui se cache derrière le verre, l’auteur ou l’auteure (surtout pas “l’autrice”) du vin.

Pourquoi m’embarquer dans de si longues considérations alors qu’il me suffirait de proclamer que j’aime les vignerons qui s’impliquent à fond dans l’oeuvre d’une vie et que j’ai la chance, comme tant d’autres de mes camarades, d’avoir plus que sympathisé avec certaines de ces personnes au point de construire des liens amicaux proches ? Dans le Midi, même si elles ne sont pas légion, les personnalités impliquées dans le “vigneronnage” ne manquent pas. J’aime leurs vins, bien sûr, mais pour autant je n’arrive pas toujours à les aduler, ce qui est heureux car il est faux de croire que l’amitié doit nous lier pieds et poings. L’amitié n’est pas heureuse lorsqu’elle est exempte de critiques, de même qu’elle n’est pas libre sans un tri dans les sentiments, du moins à mes yeux. Parfois même, il m’arrive de rester indifférent face à une bouteille de la production d’un ami vigneron non parce que je n’aime pas le vin mais simplement parce que celui-ci ne m’inspire pas. Ceci pour dire que, si je prétends à une certaine objectivité, il va de soi que je tiens à rester lucide, et par la même libre. Ce que j’aime avant tout en fréquentant le monde vigneron, c’est de pouvoir parler du travail de la terre, évoquer le matériel viticole et vinicole, j’aime me faire le confesseur de leurs désillusions comme de leurs illusions, de leurs fautes ou manquements, j’aime connaître de manière intime leurs avis sur les marchés de pays lointains ou exotiques, proches et familiers, leurs analyses sur les façons de communiquer au sein d’une appellation, je me réjouis de vagabonder en leur compagnie dans les vignes, de prendre le temps de m’assoir à table avec eux, bavarder tout en ouvrant quantité de flacons jusqu’à l’épuisement total. C’est un privilège auquel je tiens. Et cela parfois sans aucune arrière-pensée journalistique (un livre serait plus réaliste à condition d’en avoir la force, le temps, la patience), mais plus dans une idée d’enrichissement personnel, une quête faite de découvertes partagées et de sensibilités dévoilées, sans pathos, sans manières.

Aller à la rencontre d’une grande figure féminine du vigneronnage, c’est ce que je vous proposerai de faire jeudi 19 août (déjà !) en prenant l’exemple de Catherine Roque que l’on voit ci-dessus avec sa plus jeune fille, Alix. Cela en attendant l’autre rendez-vous de jeudi prochain, celui que vous avez avec Marie-Louise.

Michel Smith

5 réflexions sur “Vigneronne et vigneronnage

  1. Christophe Libaud

    Bonjour et merci pour vos articles toujours bien fournis en matières éclairantes ou scintillantes.
    Ici, le vigneronnage sent bon, il agrège les humeurs comme les saveurs et nous tient en haleine pour trouver quelques pistes à explorer dès que la baguenaude nous tient tel un cabot la truffe au vent.
    Le dictionnaire citant l’illustre Marcel Lachiver nous dit ceci :
    « Vigneronnage, subst. masc.Forme de métayage où le domaine exploité est essentiellement constitué de vignes; p. méton., exploitation soumise à ce type de métayage. [À Saint-Genis-Laval (Rhône), au XVIIIesiècle] pratiquement, aucun des jeunes gens n’a quitté un horizon qui lui est familier depuis son enfance, tout au plus a-t-il suivi ses parents qui ont pris un autre vigneronnage à quelques kilomètres de là (M. Lavicher, Vins, vignes et vignerons, Paris, Fayard, 1988, p. 239).
    Ainsi l’horizon s’éclaire d’une curiosité qui n’est jamais ressassée mais toujours relancée au goût de l’instant.

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  2. David Cobbold

    Quel plaisir de lire ta prose Michel ! Cela navigue bien en zig-zag au début, comme un voilier tirant des bods contre le vent. Tu ménages si bien ton sujet qu’on ne sait jamais quand il émergera au plus clair en sortant des brumes toujours intrigantes de tes pensées latérales (serais-tu un disciple de De Bono ?) ; mais on finit toujours par le voir prendre forme, de plus en plus clairement, avec ses contours et son fond bien posé. Admiration, Monsieur !

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  3. georgestruc

    Le meilleur papier de Michel (il doit y en avoir d’autres, mais mon recul n’est pas aussi grand que celui des autre membres du blog), qui joue sur le registre de la poésie et de l’émotion et nous prend par la main avec gentillesse pour nous conduire dans la trame de ses pensées. J’ajoute que son inclination pour le travail de la terre me touche plus particulièrement, car j’ai passé une enfance au sein d’une famille qui ne plaignait pas son labeur et avait pour seule satisfaction de produire du travail bien fait, et du bon vin…Merci Michel !

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