Créer des vins en faisant du neuf avec de l’ancien: l’exemple de Terre Fauve

La semaine dernière, je vous ai parlé de mes réserves à propos de certains travers, carcans et règles peu logiques du système actuel des appellations d’origine, et qui freinent trop souvent la créativité viti-vinicole en France, sans parler des confusions engendrées chez les consommateurs de partout. Et je vous ai promis un contre-exemple qui illustre mon propos.

Terre Fauve est un domaine de création très récente (2019/2020), mais sur une base ancienne. Les deux jeunes associés, oenologues très qualifiés tous les deux, sont en train de faire quelque chose d’original et, à mon sens, de réussi, sans nier l’héritage du site qu’ils ont choisi, mais en sortant très largement du carcan des AOP.

Le domaine est situé dans l’aire de l’appellation Fronton, juste au nord de Toulouse; mais seules quelques cuvées de leur production portent cette appellation. Si vous allez voir leur site web, qui est clair sur leur démarche et aussi créatif que leurs vins, ne soyez pas repoussés par de fréquentes mentions « nature » apposées sur les vins. Je me méfie énormément de ce terme appliqué au vin et je déteste bon nombre des vins qui l’utilisent à cause des déviations qu’ils subissent trop souvent. Ce n’est pas du tout le cas des vins de Terre Fauve, qui reçoivent des dosages suffisants mais jamais excessifs de sulfites quand c’est nécessaire, et qui sont élaborés avec soin au départ par des gens compétents.

Pourquoi ce nom et qui sont les créateurs ?

Morgane Jouan et Nicolas Baudet en sont les créateurs et leurs parcours peuvent se lire sur leur site web : https://www.chateauterrefauve.com

Quand les les nouveaux propriétaires l’ont acheté, en 2020, après avoir travaillé en 2019 avec l’ancien propriétaire, le domaine s’appelait Bel-Air (un nom que l’on retrouve dans bon nombre de vignobles de France). Mais ils ne voulaient pas d’un nom banal ; ils ont donc pris celui de la terre qui fait les briques de la région.

Le domaine, ses cépages et les vinifications

Le domaine comporte aujourd’hui 14 hectares, dont 1 de cépages blancs, et la production concerne presque autant de cuvées ! Le cépage local, la négrette, est majoritaire parmi les rouges, aidé par la syrah, le cabernet franc, le cabernet sauvignon, le gamay et le gamay fréau (teinturier). Pour les vins blancs il y a le sémillon et le grenache blanc, ce dernier étant plus que rare dans la région. Certaines parcelles sont très anciennes, datant des années 1920 et de 1944. A l’avenir, ces lots feront partie d’une gamme spécifique, tenant ainsi compte de la matière première et son potentiel.

Le chai était déjà équipé de grandes cuves en béton qui datent du 19ème siècle, mais leur contenances sont plutôt adaptées à une production autrefois plus importante. Elle sont toujours utilisés, mais Nicolas et Morgane ont installé dolia, barriques (225 et 400 litres) et cuves en fibre de verres pour démarrer. Des cuves en inox viendront aussi. Le chai, semi-enterré, est bien frais même en été.

Les vins rosés sont travaillés en saignée, dont un, bien coloré, que j’ai beaucoup aimé (enfin un vrai rosé !). Les rares vins blancs (épuisés à la vente) utilisent soit la cuve, soit la barrique et il y a aussi deux blancs de noirs, un sec tranquille et un pétillant avec 12 grammes de sucre. Déjà, on voit bien que Terre Fauve n’est pas dans un schéma classique et on n’a même pas commencé avec les rouges qui constituent la majorité de la production !

Ma dégustation

La première remarque est pour le beauté graphique des étiquettes qui restent sur une ligne fidèle au terme « Fauve », avec, essentiellement, des lions et des tigres. Mais aussi par la créativité due à une série de graphistes de plusieurs origines: japonaise, indienne et française.

Deux blancs pour commencer

Les Semi-Lions 2020, Vin de France

Aucune récompense pour la personne qui trouvera le cépage ! Elevé 8 mois en barriques dont un tiers de bois neuf. Récolté tôt pour garder ce qui s’avère être une belle vivacité. Mais le vin est aussi savoureux que gras autour de cet axe vif et reste fruité et salivant. Bonne longueur aussi pour un vin simplement délicieux. Seulement le prix public qui m’a été annoncé m’a semble trop élévé (25 euros).

Vin sans nom (pour le moment) en cours d’élevage (récolte 2020)

100% grenache blanc, vignes de 1920. Un vin magnifique, aussi complexe que long, restant bien salivant malgré la structure apportée pas sa concentration naturelle et l’élévage. J’ai adoré ce vin qui vaudra quand même son prix assez éléveé, probablement au-dessus de 40 euros.

Un rosé atypique (heureusement pour moi, qui n’ai que peu d’intérêt pour la catégorie)

Château Terre Fauve du Lion 2020, AOP Fronton

Syrah et négrette. Vinifié avec un élevage sur lie en cuve. Robe bien intense, rouge clair. Un peu de gaz est perceptible mais c’est un vin ayant du corps, intense et long. L’antithèse de ces rosés pâlots et falots dites « de piscine » (mais je ne me baignerais pas dedans !). Un vin qui régalerait avec des grillades de toutes sortes (10 euros).

Et quelques rouges

Bel Air rouge 2019, AOP Fronton

Un des premiers vins vinifiés par les deux propriétaires. 70% négrette, plus syrah et cabernets. Très gourmand mais un peu brouillon dans ses arômes. Mais il a du fond, de la longueur et de l’agrément, surtout à un prix inférieur à 10 euros.

Ensuite j’ai dégusté plusieurs vins en cours d’élevage, soit de la cuve, de jarres ou de barriques. Je n’aime pas me prononcer sur des vins non finis, mais j’espère bien redéguster certains de ces vins une fois en bouteille. J’étais particulièrement impressionné par une cuvée du millésime 2020 qui va probablement s’intituler Les Sanglots des Vieux Lions de l’Automne ! Elle est issue de vignes qui datent de 1944 et d’un assemblage de négrette, syrah et cabernet sauvignon.

J’ai aussi dégusté un cidre de leur production que j’ai trouvé rond et plaisant mais un peu mou et sans grand intérêt. Ils vont aussi installer prochainement une brasserie dans un chai attenant, en association avec un troisième oenologue.

En guise de conclusion

Oui, créer du neuf avec un vieux domaine est possible et je l’ai vu à Terre Fauve. Mais il faut avoir l’esprit à cela et ne pas craindre de sortir, quand il le faut, de l’appellation et de ses règles souvent trop contraignantes. La « typicité » est un mot pour les paresseux ! La réussite commerciale très rapide de ce jeune domaine est là pour démontrer que la créativité, alliée à la compétence et au dynamisme, peut payer.

Je leur souhaite (et ils vont le faire, je pense) de poursuivre dans cette voie. Ils ont des idées et travaillent bien. Qu’ils laissent tomber le mot « nature », cependant : cela ne veut rien dire et pas grand chose de bien en général, même si cela est à la mode chez certains bobos !

David Cobbold

3 réflexions sur “Créer des vins en faisant du neuf avec de l’ancien: l’exemple de Terre Fauve

  1. georgestruc

    Belle découverte, David, et merci de nous la faire partager. A défaut d’avoir dégusté leurs vins, je me suis rendu sur le site du domaine. Communication soignée, en effet, colorée à souhait. On en prend plein les yeux ! Ces deux jeunes vignerons sont charmants, très sympathiques et paraissent fort doués pour exercer leur métier.

    Quelques remarques toutefois : il n’existe, au lieu-dit Bel-Air, aucun château médiéval ou plus récent susceptible de justifier que cette propriété prenne le nom de château (à moins que la piscine, visible en photo aérienne, ne corresponde à la restauration de thermes anciens); tout juste, dit le site, les traces d’une bâtisse médiévale. Alors pourquoi revendiquer un « château » ? Démarche ambitieuse ? Volonté de se hisser sur la pointe des pieds afin de proclamer que l’on est dans une sorte de strate élitiste ? Le mot domaine sied à merveille et possède une connotation plus rurale, plus terrienne, plus humble. Ceci étant dit, je ne fais qu’indiquer mes préférences et cela n’engage que moi.

    Origines de la Négrette, cépage emblématique de Fronton : le site a cédé à la légende (cépage apporté par les chevaliers de l’ordre de Malte au XIIème siècle) alors que les analyses d’ADN indiquent son origine locale (rives du Tarn). C’est moins poétique…

    Revendication de la romanité du lieu : ah ! ces Romains, appelés fréquemment à la rescousse pour matérialiser le fait que le lieu a été occupé par la viticulture il y a 2000 ans ! Alors que, dans l’immense majorité des cas, aucune trace tangible d’établissement viticole n’existe sur les lieux. Mais, bon, passons, ils étaient là, paraît-il… Du coup, par un habile transfert de l’adjectif « fauve » (château Terre Fauve) au nom « fauve », voici que la couleur de la terre du site fournit le prétexte pour aller vers les bêtes fauves, le lion en tout premier lieu, que la com. du site désigne comme emblématique du monde romain… Et la boucle est bouclée. Certes, mais quel lieu commun ! La représentation de cette bête existe déjà au paléolithique sur les parois ornées de peintures ou de gravures. Et les étiquettes, œuvres de plusieurs auteurs, sont toutes déclinées sur ce mode. Après tout, pourquoi pas ? Cela a fait travailler de jeunes talents et c’est très bien ainsi. David, vous qui aimez par dessus-tout le contenu des bouteilles, la chose ne vous a-t-elle pas paru superfétatoire ? Personnellement, j’aime les étiquettes sobres, claires et sans chichi. Encore une fois, ceci n’engage que moi. Innover reste vertueux, mais à condition de faire en sorte qu’un lien fort et lisible existe entre l’étiquette, le vin, la vigne, le lieu. Sans quoi, cet acte est plus chargé d’une connotation visuelle « com. » attractive qu’axé sur le produit.

    Lu les descriptions des vins, rien à redire, c’est clair. Juste un petit problème avec ASHI « premières pattes », rouge léger 100 % Négrette : vol. d’alcool 10 °… La Négrette serait donc réputée mûre avec 10° d’alcool ? Il est vrai que ce sont de jeunes vignes de 20 ans, peut-être volontairement productives ; et plus loin, « vin frais sans tannins » ; bon, même « léger » un vin rouge de Négrette contient tout de même des tannins…

    Enfin, pas un mot de la terre, des sols, des sous-sols. Je veux bien que cela soit négligeable, en particulier pour des personnes comme David, mais que diable, au moins une ou deux phrases, une ou deux photos ; la seule disponible montre une empreinte de patte de blaireau (détermination sous toute réserve) dans un matériau gris paraissant assez argileux. Ou alors, j’ai mal exploré leur site et j’offre par avance des excuses pour ce défaut de lecture.

    Sévère ? que non pas, malgré les apparences. Je leur souhaite sincèrement une très belle réussite.

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  2. David Cobbold

    Et je vous assure Georges que les vins sont bons, car c’est tout de même l’essentiel.

    Par ailleurs, je suis d’accord avec vous sur l’absurdité de cette légende sur l’origine de la négrette, mais je ne vous suit pas sur une préférence pour des étiquettes sobres, J’aime surtout la diversité dans les effets visuels, et cela inclut la sobriété dans certains cas (l’étiquette toute blache du producteur Stina en Croatie par exemple). Chez Terre Fauve j’apprécie aussi que leurs contre-étiquettes soient surtout factuelles et libres de bla-bla.

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  3. Ping : La créativité dans le vin en France (2ème exemple): Campargue – Les 5 du Vin

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