Simple complicité.

Disons-le tout de go, c’est la lecture du dernier opus de notre Marie-Louise jeudi dernier – notamment le passage qui concerne la cuvée « Toine » de François Douville – qui m’y a fait penser : il me semble que je ne parle pas assez des vins simples, ceux que je bois, ceux que l’on boit au jour le jour, ceux qui procurent joie et bonheur sans qu’il soit besoin d’une grande analyse technique encore moins intellectuelle.

Bien au-delà des vins d’esthètes, des crus « starifiés » et des bouteilles de compètes, médailles à la clef, on retombe toujours sur la nécessité d’avoir à portée de main un vin « simple », un vin peu savant mais complice qui vous remonte le moral tout en remettant les pendules à l’heure.

Zemmour peut pérorer à l’infini, Ménard peut jacter dans son coin par tweets interposés, Le Pen paniquer à la vue des sondages et Mélenchon déblatérer sur les télés, je me contrefiche du climat actuel puisque la comédie du pouvoir se jouera dans à peine six mois et que d’ici là, je vais avoir le temps de rafraîchir mon gosier de ces vins simples et joyeux (mais surtout pas simplets);  des vins bien plus importants pour mon état moral et ma santé en général, des vins qui, en ces premiers jours de feuilles mortes, me sortent de cette crise et de l’odieuse course au pouvoir qu’elle engendre avec son lot de candidats de pacotille par trop pressés de s’exhiber dans les médias serviles qui se coursent sur fond d’audience et de sondages.

Litre en attente dans mon frigo ©MichelSmith

En attendant une hypothétique révolte populaire, ce qui compte le plus dans cet instant « T » que nous vivons c’est de veiller encore plus que d’habitude à toujours avoir à portée de main l’immédiateté du plaisir, cette quotidienne ration d’âme souriante, cette tasse de thé minimum onze degrés cinq, ce vin simple servi frais à l’heure du déjeuner dans un verre tulipe idoine, mon bon jaja, mon vin du jour pas compliqué pour deux sous, un jus à siroter sans prise de tête le plus loin possible des chaînes d’infos qui pourraient brouiller mon esprit. Alors, chaque chose en son temps : marre du clivage politico médiatique, ras le bol des dégustations prises de tête, il me faut du concret, du simple, mais pas n’importe quoi, quelque chose de sérieux et de bon et, depuis que je goûte ma retraite et que ma Carte de Presse n’est plus qu’honoraire, la chose est entendue : je cherche avant tout à réduire les tracas de la vie tout en augmentant ma dose de plaisir. Pas si mal comme programme pour le dernier quart de vie qu’il m’est donné de jouir.

Je sais, j’allais le dire, le simple peut-être parfois compliqué en même temps que pas très bon. Faute de goût affiné ou de saine curiosité, il peut aussi être l’ennemi du bien, du bon en l’occurence. Face à un choix pléthorique, confronté à des tarifs parfois surdimensionnés et à une confusion dans les étiquettes, je suis le premier des consommateurs à me laisser avoir par des achats décevants qui sont loin de me satisfaire, loin d’étancher ma soif. Fort heureusement, ce n’est pas à vous que je vais l’apprendre, ce qui est compliqué dans la vie peut aussi déboucher (c’est le cas de le dire!) sur des découvertes passionnantes tout en gardant à l’esprit la notion de plaisir immédiat avec un flacon honnête et pas trop cher. Et comme disait l’autre, là où il y a plaisir, il n’y a pas de mal à se faire du bien…

Bon, je sens que je m’égare et que je risque de perdre votre attention. Je l’ai déjà affirmé ici, au moins une fois par le passé, et j’y reviens aujourd’hui, le simple vin peut et doit-être synonyme de bon. Rien à voir je vous rassure avec ces cuvées branchées dites « de bonne buvabilité” dont je me méfie au plus haut point, encore moins avec cette mode pour un vin « glouglou” si chère aux réseaux sociaux que je fréquente, des vins qui, depuis les années 2000, succèdent au « litron”, au « gros rouge”, au vin « quotidien”, au vin de “labeur”, au vin « de table« …

C’est vrai que je ne suis pas sorti de l’ENA, mais lorsque je dis “simple”, c’est plutôt le terme “joyeux” qui éclaire mon esprit sombre et quelque peu délabré. L’un ne va pas sans l’autre. Simple et joyeux donc, comme cet air alerte de Duke’s Place, tube aussi swing que rock emporté par le Duke himself au piano, chef d’orchestre d’un collector de 1961 “sur disques Roulette”, comme Frank Ténot aurait pu le dire à l’époque sur les ondes d’Europe Numéro Un. Puisque j’y suis, pour info, Barney Bigard (clarinette), Louis Armstrong (chant et trompette), Trummy Young (trombone), Mort Herbert (contrebasse), Danny Barcelona (batterie), formidable illustration de ce qu’une musique aussi simple, juste, alerte, dansante et joviale peut inspirer de sensations à un amateur de vin. Et pendant ce temps, la vendange en cuve glisse dans le pressoir.

Carignan 2021, Récupération des raisins de Puch macérés dans leur jus. ©FrançoisDouville

A ce stade, je vais tenter de vous narrer mon dernier achat chez mon caviste du “Nez dans le verre”, à Pézenas. Cet achat par curiosité démontre au passage que le conseil avisé d’un bon caviste peut parfois vous combler de joie ! Lors d’une visite cet été, plutôt que d’acheter la Buvette d’Embres et Catelmaure à 4,90 € ou le charpenté et bio Malbec du Domaine des Soulié (Bonjour Rémy !) à 5,90 € , ou encore le délicieux Rouge de l’Azerole du Château Mirausse (salut Raymond !) à 7 €, tous des vins de bons soldats, des vins de qualité, buvables au jour le jour, je me suis offert le Vin de France certifié bio vendu en flacon d’un litre, le bien nommé “Pur Jus” de Benoît Braujou, vigneron de Saint-Jean-de-Fos, le village des potiers bien au nord de Béziers et de Montpellier. Au départ, retraite oblige, je ne comptais pas dépasser mon chiffre aussi fétiche que fatidique de 10 € pour une bouteille. Celui-ci m’a coûté 13,90 €, montant que j’ai jugé un peu élevé quand bien même il s’agit d’un litre de pur mourvèdre (mon cépage chéri avec le carignan, le cinsault et le grenache noir, bien sûr) dont vous trouverez la fiche technique ici établie par le caviste et ami, Bruno Stirnemann sur le site du magasin.

Tout simple, tout frais, tout bon ! ©MichelSmith

Maintenant que je l’ai payé, il me faut le goûter ! Tout de suite, j’ai un nez superbe qui s’offre à moi. Presque insolent, il évoque le raisin pressé frais avec cette pointe d’accent sudiste si proche de la garrigue dans une atmosphère paisible mouillée par la rosée d’un matin d’automne après la pluie où l’on se dit qu’il y aura, peut-être, quelques cèpes à dénicher dans les bois. Manquerait plus que les petits oiseaux !

Un nez aussi franc que le caractère de son auteur qui, après avoir voyagé et côtoyé des vignerons que j’admire, à l’instar d’Yves Cuilleron, est revenu sur les terres de son enfance en s’inspirant de son père dans la manière de concevoir le travail de la vigne. Depuis, le gars a redonné ses lettres de noblesses à des parcelles où poussent de frustres individus connus sous les noms d’aramon, d’œillades ou de carignan, vous savez, ceux dont on réclamait l’arrachage dans les années 60 à 90 et dont on conseille maintenant la réintroduction. C’est fou, n’est-ce pas, lorsque l’on a la prétention de connaître un peu un territoire, d’avoir immédiatement, rien qu’au simple contact olfactif d’un vin, cette image nette d’un paysage, d’un environnement qui s’imprime dans l’esprit. Ici, c’est nettement le cas : je me retrouve en pays fraternel sur les terrasses d’Aniane, entre oliviers, les amandiers et autres bouquets de thym, avec vue grandiose sur les contreforts des Cévennes, du Larzac plus précisément. Je n’ai qu’une hâte, celle d’avoir ce décor en bouche!

©MichelSmith

La surprise est totale : le vin s’étale en douceur tel un grand tapis de laine précieuse que l’on déroulerait au sein d’une pièce. Il est doux, tendre, délicat, accueillant et chaleureux comme une caresse, quelque chose d’inspirant, à la limite érotique, une présence charnelle, une allure légère et souple – l’étiquette affiche 12° – sur fond réjouissant de fruits rouges et noirs qui hésite entre la fraise et la framboise mais qui persiste joliment en s’installant avec netteté, sans effusion aucune, ne laissant percevoir en guise de finale tout au fond du palais que le grésillement poivré et légèrement amer de la peau et des pépins, inimitables et succulents tannins du mourvèdre, de ceux que l’on devine dès les premiers frimas de la fermentation.

Voilà donc un vin simple, prenant, gentiment astringent, mais d’une façon tellement mesurée qu’il ne peut qu’inspirer les amateurs de vins « simples » surtout si, comme moi, on s’impose de le boire frais. Pour vous le prouver, je l’ai photographié rangé dans la porte du frigo alors qu’il attendait patiemment que je sorte de ma période fino. Vous comprendrez enfin, je n’en doute pas, mon émoi devant un tel vin complice qui sait si bien délier les fils de la pensée et qui n’attend plus que mes épais travers de porc cuits à basse température, confits et bien cuivrés, hachis d’ail et gingembre en compagnie des artichauts violets du Roussillon pour s’exprimer à table. 

Benoît Braujou se dit “irréductible” et on peut dire que ce qualificatif lui va bien dans le sens où il vinifie selon son humeur (on dirait feeling en anglais), bien en dehors des appellations. Il est l’exemple même de cette extraordinaire diversité, de ces caractères forts qui peuplent et animent les terres du Languedoc et du Roussillon. Ici, le mourvèdre 2020 (sur l’étiquette on peut lire : « Lot 20 20 ») est éraflé, vinifié en levures indigènes avec cuvaison de l’ordre de trois semaines en cuves béton, chapeau de marc immergé pour un élevage de six mois et une mise en bouteilles (6.000 exemplaires) sans filtration. Simplissime simplicité, vous dis-je!

Michel Smith

PS Quelques autres “simples” goûtés avec plaisir ces temps-ci…

Et ne manquez surtout pas le rendez-vous complice jeudi prochain avec Marie-Louise !

10 réflexions sur “Simple complicité.

  1. Il est passé une heure du matin, je pensais me coucher en jetant juste un coup d’œil, mais je me suis pris à tes lignes, à cet enchaînement de mots bien huilés, et voilà, tout est lu et comme ton vin simple, le texte m’a simplement fait plaisir à lire. Merci
    Marco

    Aimé par 1 personne

  2. Sévérac Alain

    Ah enfin des vins simple …à boire avec plaisir et
    Sans réfléchir…ben moi aussi j’en ai souvent
    envie,et vais voir mon caviste du coin
    Loire Alsace Roussillon’Rhone..Moselle…
    Merci pour cet article

    Aimé par 1 personne

  3. Nadine Franjus

    Je ne comprends pas ce qu’il y a de simple dans ce vin. Est-ce parce qu’il est immédiatement bon? Bien fait mais sans artifice? Avec le goût de Reviens-y? En lisant cette chronique on découvre un grand vin pas trop cher, agréable à boire et en plus pas trop fort en alcool. Mais ce n’est pas si simple de cumuler toutes ces qualités. Je ne crois pas au hasard dans cette réussite. Merci pour cette découverte.

    Aimé par 1 personne

    1. Michel Smith

      Nadine, un vin simple est parfois plus difficile à décrire qu’un vin sophistiqué. Oui, celui-ci fut immédiatement bon, sans artifices et avec ce goût de reviens-y que tu évoques. Voilà.

      J'aime

  4. Entièrement d’accord avec toi Michel, je parle souvent de Benoît Braujou, sur ce blog, et il se trouve que j’ai gouté ce « Pur Jus » qu’il propose en litre la semaine dernière …Je me proposais d’en parler, voilà qui est fait et tellement bien, je n’ai plus rien à ajouter. Un régal!
    MLB

    Aimé par 1 personne

  5. georgestruc

    Il nous séduit, le « retraité », avec de belles lignes bien ciselées. Merci Michel. Tout comme Nadine, je dirais que ce vin est sans aucun doute un grand vin, certes dépourvu de sophistication, mais un grand vin tout de même. Le mot « simple » m’a toujours gêné car sa connotation est très établie dans l’esprit des consommateurs : buvable, mais peu chargé de potentiel émotionnel, je bois et j’oublie…

    Aimé par 1 personne

    1. Georges, contrairement à toi, je pense qu’il nous est donné de boire des vins « simples » (mais bons) liés au simple plaisir, et que souvent la simplicité se retrouve dans la cuisine, la musique, la lecture… Mais cela ne m’empêche pas d’aller de temps à autres vers des vins plus « compliqués », plus subtiles, demandant plus de concentration et de réflexion, plus de temps aussi. Celui-ci, je l’ai bu presque d’un trait, mais je le retiens dans un coin de mon esprit. Bref, il fut bon…

      J'aime

    2. Les grands esprits se rencontrent (je parle pour toi, l’ami), j’ai failli répondre aussi que le mot simple était tout sauf simple à manier. Comme le mot facile.
      Mais après tout, personne n’a envie de vins compliqués ou difficiles. On pourrait aussi parler de vins accessibles. J’aime bien ta référence à l’émotion. Même s’il y en a de plusieurs sortes, liés à un souvenir, à un arôme simple mais puissant, ou au contraire, à un mix de sensations qui s’égrainent au fil de la dégustation.
      A part ça, marre de ces retraités géniaux qui viennent bouffer le pain des honnêtes travailleurs du tastevin 😉

      Aimé par 1 personne

    1. Michel Smith

      Pour moi, pas trop cher, Marco… Comme c’est écrit je ne suis guère prêt à débourser plus de 10 $ pour un vin pas compliqué. Une exception pour celui-là, mais il est vendu en litre et il est vraiment super. Simple mais bon !

      J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.