Les Terrasses, ça pinote aussi !

Parfois, en reprenant une bouteille ouverte depuis deux ou trois jours, mes papilles me surprennent et je m’égare dans ce que, à mes yeux, dans mon intimité, les vins du Languedoc ont de plus mystérieux : je leur trouve en effet une âme, une allure, quelque chose d’étrange, comme un air bourguignon, comme un goût de Pinot. Oui, comme si une Bourgogne sudiste, sans en faire des tonnes, était descendue au fil des ans, franchissant le plateau de la Margeride puis le Larzac et le Pas de l’Ecalette, pour frôler les Cévennes et s’installer aux pieds du Rocher des deux Vierges, là, au cœur de la Seranne, à l’ombre du Mont Baudille, non loin des poteries et des anciennes magnaneries ; une Bourgogne durablement protégée du vent glacial sur les terrasses plus ou moins plates traversées par le fleuve Hérault qui file en fier vers la Méditerranée dont l’influence est si proche qu’on la ressent jusque dans les paysages et dans l’accent. Ces contreforts caillouteux si propices à la vigne abritent l’appellation la plus en vue du Languedoc, les Terrasses du Larzac, dont le site Internet est en pleine reconstruction, mais qui reste cependant ouvert à la consultation des liens intéressants, à l’instar de ce dossier de presse.

À l’abri du Mont Baudille. Photo©MichelSmith

On pourra se laisser aller à maintes interprétations sur les rôles bourguignons ou pas du Carignan, du Cinsault, de la Syrah, du Mourvèdre ou du Grenache, dire au passage que je délire un peu beaucoup, s’étendre aussi durant de longues heures sur la géologie des sous-sols et de la surface des sols, s’interroger sur le climat nocturne et diurne, se focaliser sur le travail des élevages au chai et l’influence de la futaille, il n’en reste pas moins vrai qu’en goûtant sans se presser certains vins des Dardé, Goumard, Jullien, Castan, Fillon, Venture, Ellner, Natoli et tant d’autres que j’oublie (mille excuses), certains nés ici, d’autres venus du froid, il n’en demeure pas moins vrai que ces vins ont la trempe des grands crus bien plus hauts situés sur la carte de l’Hexagone.

Les jeunes vignerons à l’assaut des Terrasses. Photo©MichelSmith
Guilhem Dardé, pionnier des Terrasses. Photo©MichelSmith

Au hasard de mes récents exercices de débouchages par tire-bouchon interposé, afin surtout de marquer la fin de ce fucking dry January sur lequel nous nous sommes largement exprimés ici même, voici venir deux invités, deux vins d’un même domaine, deux flacons livrés en main propre par mon pote dénicheur, piscénois d’adoption et caviste de profession, Bruno Stirnemann du Nez dans le Verre, installé en lisière de Pézenas, enseigne déjà signalée ici à plusieurs reprises tant elle regorge de découvertes tout en laissant la place à de grands classiques du Languedoc et d’ailleurs. J’avoue volontiers que je ne connaissais pas le Domaine des Olivèdes, situé à Saint-Jean-de-Buèges, un des plus beaux villages de cette prolifique région des Terrasses du Larzac. Pour en savoir plus, rendez-vous sur le site du Nez dans le Verre (voir plus haut), ou bien directement sur la page Facebook du domaine, page sur laquelle, il faut bien le dire on n’apprend pas grand-chose, pour le moment du moins. 

Oliviers multicentenaires et barriques presque neuves. Photo©MichelSmith

Une première cuvée s’offre à mon tire-bouchon, un Vin de France 2018 (8 €), qui n’est pas très bien étiquetée à mon goût, l’occasion pour moi de préciser combien il me paraît important, en catégorie Vin de France surtout, d’expliquer en contre étiquette, non seulement l’encépagement et la particularité de la vigne composant l’essentiel du vin – ici, il s’agit bien de Carignan (à 90%, merci Bruno) – mais aussi la démarche intentionnelle du vigneron. Toutes ces choses ne sont pas interdites par la législation, alors, pourquoi s’en priver ? Et pourquoi en priver le public, qu’il soit pro ou simple buveur, comme moi ? Passée cette remarque toute personnelle, le vin m’interpelle au nez par des effluves de café moulu, d’herbes de garrigue et de fruits rouges confits. L’impression en bouche est heureuse : on devine dès l’attaque, puissante et saisissante, une sorte d’armure qui habille le vin en une composition de tannins grillés et bien serrés. Mais l’acidité légendaire du Carignan ne s’en laisse pas conter : face au cuir des tannins parfois un peu rustiques et amers, c’est surtout la structure fraîche qui impressionne, domine et marque le palais durablement sur des arômes à foison, à nouveau une garrigue folle, comme saoule, étourdie par le soleil de la journée. En outre, jusqu’en finale, le vin s’étire longuement sur un tapis d’herbes sèches, de rafles de thym et de poivron vert cueilli en pleine saison. Mais le plus étonnant me frappe en goûtant le vin le lendemain : “Bon dieu, mais c’est un Bourgogne !” En s’oxydant un peu, le fruit a pris le dessus, mais d’une façon si juste, si précise, que mon esprit navigue entre les hautes côtes de Beaune et Volnay. C’est alors que vous allez me dire que je divague ou que je suis en proie à une sorte de délirium vinique. Pensez donc ce que vous voulez, mais laissez-moi conclure que ce Carignan « pinote » à un point tel que j’en suis moi-même le premier surpris. Fort justement, l’ami Bruno conseille ce vin sur un cuissot de lapin. J’y ajoute pour ma part un choix tout personnel : un gigot d’agneau bien arrosé d’une infusion de thym frais entrera dans le jeu du vin qui requiert d’être servi autour de 14/15° afin de gommer un très léger excès d’alcool. J’ajoute qu’il a de quoi tenir encore au moins 5 ans.

Photo©MichelSmith

Plus traditionnel, du moins dans son encépagement (majorité Grenache, 30 % Syrah, 10% Carignan) et dans la vision de son élevage (en pièces plutôt récentes, mais c’est là ce que j’imagine), cette cuvée « Buèges » (12 €) est bien dans l’esprit que l’on attend des Terrasses et d’un sol d’éboulis calcaire. On devine ici un vin de relative altitude (300 m) dominé par la finesse et la fraîcheur que l’on ressent avec joie dans la trame, dans la texture. La force de ce millésime 2017 réside dans la qualité des tannins, ce qui n’est pas encore si commun en Languedoc. Une certaine puissance tout en retenue en bouche, une droiture, une délicate présence tannique, des arômes de truffe, de bois fumé, de gibier à poils, de poivre gris, sans oublier un fruité proche de la cerise sauvage, bien structuré par l’acidité, armé d’une longueur indiscutable, autant de qualités qui font que ce vin peut attendre encore près de 10 ans dans une bonne cave. Toutefois, je pense qu’il sera « à point » d’ici à 5 ans. Trois jours plus tard, après une oxydation forcée, je retrouve instantanément dans ma coupe cet accent bourguignon, le même sourire sympathique et franc que celui ressenti dans le vin précédant, s’appuyant cette fois sur des tannins bien fondus, gelée d’épine vinette au nez, tout cela accentué de sous-bois et de fumée. Il est à noter que ce vin largement entamé dans sa bouteille proposait encore bien du plaisir une semaine après son ouverture, et ce, à 16° de température de service : tannins lisses et finement poivrés sur fond plus sanguin et des notes de tripaille. Je pense qu’un lièvre rôti à la broche et agrémenté d’un léger jus corsé à la truffe fera l’affaire.

PS Quant à Marie-Louise, elle sera parmi nous la semaine prochaine, comme toujours le jeudi. Surtout, ne la manquez pas !

Michel Smith

3 réflexions sur “Les Terrasses, ça pinote aussi !

  1. Rapprocher le terroir « d’altitude » des terrasses du Larzac et le cépage carignan frôle le bonheur absolu. Quelle finesse, que de goûts, c’est délicieux. Merci d’insister sur la deuxième vie du vin de carignan après une longue ouverture de 3 à 7 jours. C’est après cette oxydation qu’il prend le plus les accents du pinot fruité.
    Quant à la réflexion sur les Vins de France qui devraient mettre sur la contre étiquette toutes les indications sur l’origine, je trouve que c’est une façon de mépriser les AOC et tout le combat des vignerons pour un label sur la qualité et l’origine.

    Aimé par 1 personne

    1. « Mépriser les AOC », voilà un sujet intéressant quand on sait qu’elles sont critiquables (hormis Bandol, peut-être, Savennières ou Château-Châlon) à l’infini ce qui n’est d’ailleurs pas l’objet de mon article. Dans un même domaine, un(e) vigneron(ne) sérieux qui se penche sur ses parcelles est presque souvent tenté (simple curiosité) et séduit par la beauté d’une vigne, par son cadre ou par son originalité qui le conduisent à réfléchir et à imaginer d’autres cuvées qu’il peut expliquer, si ça lui chante, voire détailler, sur une contre-étiquette informative. C’est la beauté du geste qui le guide, un peu de poésie aussi, de rêve et c’est loin du formalisme législatif, bureaucratique, parfois vieillot, d’une aoc (aop) peu libérale. Il faut vivre avec son temps, avec son marché, évoluer vers de nouvelles formes de consommation et de professionnalisme vigneron, avoir une vision et innover. Heureusement, il y en a qui osent et pour ma part j’aime les soutenir tout en soutenant mordicus une appellation comme les Terrasses ce que je crois comprendre en me relisant. Bref, Vin de France ou pas, un vigneron peut faire plusieurs choses en partageant amour, plaisir, poésie et, pourquoi pas, un petit mot d’explication.

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