Du sang neuf pour la Mémoire (des Vins Suisses)

Notre confrère Pierre Thomas nous parle de l’avenir de la mémoire… Mémoire des vins suisses s’entend!

C’est un outil unique au monde pour un vignoble unique au monde: imaginez une entité morcelée de seulement 14.500 ha (tout juste l’Alsace ou le Beaujolais), mais dont les producteurs parlent trois langues, sans forcément se comprendre. Depuis vingt ans, «l’outil» — ou plutôt la «boîte à outils», la Mémoire des vins suisses (www.memoire.wine), s’efforce de faire cohabiter à la fois des prescripteurs, des journalistes, des sommeliers et des producteurs, une soixantaine, autour de vins soigneusement choisis de toutes les régions.

Sur fond des Alpes dominant la région viticole des Grisons, Alain Kunz, journaliste bilingue du Blick (à g.), et Pierre Thomas, qui ont régulièrement mentionné des vins de la Mémoire ; manque Peter Keller, de la NZZ. Les trois écrivent sur des supports papier mais tiennent chacun leur «blog». 

Extérieur vs intérieur !

Ceci étant posé, je me dis que j’aurais préféré laisser un des éminents rédacteurs de ce site en parler, et surtout, «vu de l’extérieur». Et que «vu de l’intérieur», je pourrais commettre d’impardonnables impairs… Fort de mon titre, officiellement attribué, de « journaliste (suisse) ayant le plus évoqué la Mémoire durant ces deux dernières années », je me lance quand même, en regrettant, bien sûr, que les finances de l’association n’aient pas permis d’inviter des journalistes étrangers à Bad Ragaz, ce mois d’avril, pour l’assemblée générale annuelle, assortie de dégustations, renvoyées deux fois pour cause de pandémie. Je vais donc m’efforcer de chausser des lunettes d’approche «neutre». 

59 vins sous la loupe

Qu’est-ce que cette Mémoire — toujours en français dans le texte? Un réseau, unique au monde, je le répète, de faiseurs de crus et d’opinion, autour des mêmes vins. L’idée maîtresse, c’est de démontrer que les vins suisses, comme tous les «vins nobles» — dixit un des cofondateurs de ce club et sa principale cheville ouvrière, Andreas Keller — tiennent dans le temps, voire s’améliorent. Le baromètre de cette évolution figure sur le site de la Mémoire, qui vient d’être entièrement «relooké». 

Si, désormais, chaque producteur adhérent du réseau, peut s’en prévaloir et le mentionner dans sa communication, il doit fournir 60 bouteilles par an d’un seul vin, choisi par les journalistes. Cas pratiques de cette année : les deux vins, partant les deux domaines, qui font leur entrée dans la Mémoire, portant le nombre à 59 adhérents, ont donné lieu à des discussions. Le Saint-Gallois Schmidheiny aurait pu faire son entrée avec un cépage n’y figurant pas encore, le zweigelt… autrichien, cultivé dans le Rheintal, qui fait frontière avec le voisin de la Suisse à l’est. C’est finalement un pinot noir qui lui a été préféré : il s’ajoute à plusieurs pinots noirs — le cépage le plus planté en Suisse ! — de diverses provenances, gardé sous revue dans le «trésor» de la Mémoire, stocké dans les environs de Zurich, là où le réseau a été fondé il y a 20 ans.

On aurait aussi pu sélectionner un pinot noir de Hansruedi Adank, à Fläsch, dans les Grisons. Mais le choix s’est porté sur le premier vin effervescent de la Mémoire, des mêmes producteurs, signé du fils, Patrick Adank. Formé en Allemagne, à Bordeaux, en Bourgogne et en Champagne (rien que ça !), ce trentenaire a travaillé chez Bérêche et fils. Il n’est qu’au début de la lente élaboration d’un vin effervescent digne de l’art du champagne, dans une grotte naguère utilisée par l’armée suisse dans les montagnes des Grisons. Une formidable histoire, un authentique «storytelling» ! A ses premières bulles, le «produit» est déjà fort bon et la Mémoire le suivra dans le temps — tout en souhaitant que l’autre bout de la Suisse, Genève, propose aussi un mousseux…

Des dégustations de contrôle

Chaque année, une équipe de dégustateurs-experts commente les vins du «trésor», par tournus — le dernier millésime mis à disposition, et quatre autres, espacés de trois ans. Début avril, avec Martin Kilchmann et Rudolf Trefzer, journaliste lui aussi, membre du comité de la Mémoire, j’ai dégusté 220 vins, des millésimes 2017, 2014, 2008, 2005 et 2002, dont les commentaires en français vont figurer incessamment sur le site : publiés alternativement en allemand et en français, ils sont datés et signés. Généralement, la commission, qui s’est toujours fort bien entendue, bénéficie des connaissances de l’expert en analyse sensorielle Hans Bättig. Tout comme une branche annexe de la Mémoire, le Swiss Wine Vintage Award (www.swva.ch) qui, lui, met en lumière les qualités des vins de dix ans, issus de la Mémoire et d’autres domaines. En juillet prochain, ce seront donc les 2012 qui seront notés sur 20 points, puis présentés à Zurich à fin août. Et Martin Kilchmann, co-fondateur de l’association, journaliste spécialisé réputé, va céder sa place à Uli Sautter, un journaliste allemand (de la revue Falstaff) qui connaît bien les vins suisses.

Au fil du temps, le «trésor» accumulé de la Mémoire représente plusieurs milliers de bouteilles. Comment les faire connaître ou les mettre à profit ? Par des dégustations, notamment verticales, réservées aux journalistes, y compris étrangers; par des repas —les dîners de la Mémoire permettent de mesurer la qualité des vins au fil du temps ; par des ventes ciblées, voire une mise aux enchères, de certains vins… Entre les membres, les idées circulent, mais peinent à faire l’unanimité. 

Un appel à la relève

Car, après vingt ans d’une croissance lente, soit une génération, les opinions des pionniers et des jeunes qui reprennent les caves peuvent diverger. Au comité, la seule francophone, la Valaisanne Madeleine Mercier, œnologue du domaine familial à Sierre, représenté par le cornalin — ce rare cépage rouge alpin, doit canaliser ces courants, parfois contradictoires. Comme le sont les idées de la vie publique en Suisse, Confédération de cantons qui tient du miracle politique, depuis le Congrès de Vienne (1815) et… par les temps agités qui courent.

 

A la porte de la cave Adank, à Fläsch, la plaque attestant de son appartenance à la Mémoire des vins suisses a déjà été posée (en aluminium, en bas).

Arrivé à ce stade, le lecteur doit se dire : mais c’est fou, ce truc ! 

Et un tel projet, véritable «boîte à outils» des vins suisses, devrait être soutenu par les pouvoirs publics pour l’ensemble de ses activités, quasi indissociables les unes des autres, dans une proportion de un franc versé par les acteurs économiques concernés et un franc d’argent public, comme c’est la règle dans les projets de mise en valeur des produits du terroir suisse. Mais non, ça mégote, ça chipote, ça papote et ça clapote… et voilà pourquoi les journalistes étrangers n’ont pas été invités à Bad Ragaz, et qu’un acteur-journaliste et «insider» tenu en principe au «droit de réserve» finit par devoir rompre sa plume… 

Après vingt ans, il faut que la nouvelle génération s’empare réellement du pouvoir pour assurer la pérennité de la Mémoire. Et prenne à témoin les observateurs du monde vitivinicole sans frontière de ce miroir des vins suisses. Au moment où les Suisses (et les touristes) boivent 99% des vins locaux, qui ne représentent pourtant que 35% de la consommation totale des vins, à la veille de la mise en marché d’un millésime (2021) si faible en quantité qu’il ne représente que deux tiers d’une année de consommation normale…

                                                                                               Pierre Thomas

 

 

 

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