Un catalogue de trois (livres) suisses

Ce sont les vins les plus méconnus du monde, parce qu’il faut les mériter. Mais les vins suisses attirent enfin des auteurs en français… Voilà trois livres, très différents, pour les aborder. Compte tenu des sujets, ces ouvrages sont, à mon sens, à conseiller aux non-Suisses qui en tireront, du particulier au général, un profit intellectuel universel.

Ne plus sécher sur la vigne

Une somme d’abord. Celle, accumulée sur 30 ans, des chercheurs du Centre fédéral de compétences de Changins, à mi-chemin de Genève et de Lausanne, dans la région vaudoise de La Côte.

C’est le climat qui sert de «fil rouge» à plus de 550 pages d’études regroupées sous «Anatomie et physiologie, alimentation et carences, accidents physiologiques et climatiques».

La vigne, on le sait, pour le meilleur et pour le pire, est «un des meilleurs marqueurs du réchauffement climatique», comme le relève le chercheur retraité François Murisier. Mais la vigne possède aussi une formidable résilience qui fait qu’aujourd’hui près de 3’000 hectares sont plantés dans le Nord de l’Europe (Grande-Bretagne, Danemark, Suède…). 

Jusqu’ici, ce réchauffement a été plutôt positif dans les régions tempérées (permettant de renoncer à la chaptalisation, l’ajout au moût de sucre de betterave…), qui ont pu élargir leur palette de cépages. Même si les «grands terroirs», tels la Champagne, la Bourgogne et Bordeaux craignent une altération de la «typicité» connue de leurs vins, reposant sur l’adéquation sol-cépage-climat. La sècheresse, en évidence en cette année 2022, même si la vigne lui résiste remarquablement, remet en question la gestion du sol, les porte-greffes, l’irrigation, et peut conduire à de nouvelles méthodes de vinification. 

Si vous voulez tout savoir du «déficit» ou du «stress hydrique», de la «transpiration des raisins», mais aussi du «pilotage» de la vigne par microsenseurs téléguidés par smartphone, ce livre est pour vous. Car comme le dit le chercheur Thibaut Verdenal, de la nouvelle génération, «la composition du moût dépend du métabolisme de la vigne»

Ce quatrième tome clôt une collection inaugurée en 2014 par un ouvrage sur «les maladies fongiques»— et qui a repris toute son actualité lors du calamiteux millésime 2021 ! 

565 pages, éditions Amtra, récompensée par l’Organisation internationale de la vigne et du vin (OIV). 85 euros (250 euros pour la collection) – http://www.revuevitiarbohorti.ch/ouvrages/

Une si petite Suisse dans le vaste monde

Deuxième ouvrage, où, cette fois, l’auteur n’est pas du sérail : Jean-Paul Schwindt est un gestionnaire touche-à-tout qui s’est penché sur «Vins et vignerons suisses à l’épreuve de la mondialisation : défis et perspectives». Le titre, qui emballe près de 400 pages de réflexions, n’est pas très sexy, on vous l’accorde. Mais avant de poser son microscope sur la liliputienne Suisse, l’auteur fait œuvre de sociologue et examine le monde du vin sous toutes ses coutures. 

Ce bouquin est moins littéraire que docte, avec une citation exacte de toutes les sources — ce qui permet, au besoin, d’aller rechercher les textes à leur origine. Le lecteur non-suisse y trouvera beaucoup d’analyses sur ce qu’est le produit vin, son évolution sociétale ou économique. Finalement, la Suisse ne paraît qu’un prétexte à une longue réflexion sur le monde du vin. 

Pourquoi les Suisses sont-ils si peu exportateurs (1% de leur production) ? Parce que leur vin blanc indigène a longtemps été sous la cloche du protectionnisme douanier, empêchant des échanges francs avec les autres pays, même si les Suisses ont toujours été en déficit de vin rouge (deux tiers de la consommation !). Pourquoi les Suisses ne boivent-ils qu’une bouteille sur trois de vin de leur pays ? Parce que la «fierté nationale» et la réputation des vins locaux ne font pas mouche dans un pays où «près de 40% des Suisses sont issus de la migration et près de 70% d’entre eux ne résident pas dans une région viticole.» 

Il manque un volet historique que personne jusqu’ici n’a voulu explorer : si la Suisse s’est accommodée de ce curieux régime en circuit fermé, c’est que certains y avaient des intérêts commerciaux. 

Quant aux solutions pour sortir la viticulture suisse du marasme, alors que «les vignerons suisses ont surexploité l’unique supériorité concurrentielle qui leur était accessible : la proximité géographique» ? «Prendre le leadership d’un segment (vins pétillants, vins bio, vins rosés, etc.) au niveau national et «oser» l’export.» Faisant fi de la réalité terrienne de l’appartenance du sol, Jean-Paul Schwindt suggère aussi «d’attirer des néovignerons, des investisseurs, des mécènes». Merci à lui, au passage, de m’avoir cité plusieurs fois… 

385 pages, paru aux Editions Livreo-Alphil, 24,90 euros (e-livre, 16 euros), http://www.alphil.com

Pied à pied à l’assaut des coteaux

On vient de le voir : aucune chance de découvrir les (meilleurs) vins suisses dans les supermarchés français, belges ou à la SAQ, pour vous, lecteurs francophones… Il faut donc aller à leur rencontre. C’est le but premier de «Randos vin en Suisse». Sur une idée de l’éditeur Helvetiq, qui avait exploité avec bonheur le filon des «Randos bière» — sachant, comme le relève Jean-Paul Schwindt, que la Suisse connaît une explosion de brasseries artisanales… —, voici donc non pas le vin en zigzaguant, mais en se promenant. 

Une première idée, que le même éditeur m’avait soumise, eût été de proposer des itinéraires cyclistes… La journaliste Ellen Wallace, qui a pourtant traversé la Chine à vélo en 1985, a préféré user ses semelles. Elle propose donc en 50 itinéraires «la façon la plus active de découvrir les vins suisses»

Américaine du Wisconsin établie désormais sur les hauts de Sierre, Ellen Wallace est bien connue de tous les vignerons : elle a été accueillie, il y a peu, dans le cercle de la Mémoire des vins suisses. Avec beaucoup de persévérance, la jeune septuagénaire va à la rencontre des vignerons du pays. Et le bouquin est habilement confectionné, selon un canevas préétabli par l’éditeur. Il a été écrit en anglais, puis traduit en français —  ce qui vaut le mot «piste» utilisé tant pour les sentiers que pour les chemins… De fait, la journaliste a suivi le réseau des chemins pédestres, balisés en jaune, et préféré à des boucles autour d’un village viticole, des promenades à réaliser en sens unique, en utilisant les transports publics, dont le réseau est un des plus denses du monde (avec le Japon), notamment desservi par les «cars postaux». Et cela permet aussi de choisir parfois le même itinéraire à la montée ou à la descente… 

Dans ce genre d’ouvrage, le noble breuvage pourrait n’être qu’un v(a)in prétexte. En l’occurrence, il est au cœur de la démarche : ce sont de bons, voire les meilleurs, vignerons qui ont été choisis au préalable. 34 sur 50 figurent dans mon propre livre «111 vins suisses à ne pas manquer» (emons 🙂 et 24 sont membres de la Mémoire des vins suisses. Fiches techniques graphiques, simples à comprendre, mais aussi anecdotes et commentaire sur un vin à déguster par destination, en plus de la description détaillée du parcours, couvrent plus de 300 pages au format oblong. Pour se persuader que la Suisse vitivinicole, ça marche quand même…

327 pages, en anglais, français et allemand, 29 euros, www.helvetiq.com.

Bonnes lectures!

Pierre Thomas

2 réflexions sur “Un catalogue de trois (livres) suisses

  1. Merci Pierre, pour ce signalement de trois nouveaux ouvrages ; pour ce qui me concerne, la plus magnifique contribution en faveur des vins de Suisse reste « Roche et vins » qui propose un panorama unique sur les terroirs de toutes les régions viticoles de ce beau pays. Hâte de lire celui consacré aux randonnées dans les coteaux !

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