Les 5 du Vin

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Quand le gel fait le vin

En cette période de gelées inopinées et destructrices en plein printemps, il faut peut-être rappeler qu’il est des vignobles où le gel fait le vin. Mais certes pas au débourrement, mais aux alentours de décembre, quand le froid s’installe en Alsace. On y fait encore des vins de glace, de façon traditionnelle, c’est-à-dire récolté après quelques jours de froid intense. On peut en faire plus techniquement, en gelant les raisins récoltés, c’est moins risqué, est-ce aussi bon ? Chez les Haag, on se les gèle pour tout vendanger avant l’aube.

07.00 du matin le 19 décembre

 

Sylvaner Vin de Glace 2008 Domaine Jean-Marie Haag

 

Entre l’or et l’ambre, le vin coule comme un miel liquide, embaumant dans l’instant les narines à l’affût. Les notes fruitées et confites fusent sans discontinuer. Poire fondante et pêche savoureuse, se poivrent légèrement avant de s’enluminer de fleurs d’amandier et d’oranger. Quelques tranches de coing viennent ensuite, couchées sur un lit de pâte d’amande. Mais place à la bouche qui s’impatiente. Son velouté délicat caresse les papilles alanguies, presque en pamoison devant tant d’onctuosité au goût frais de sorbet de pomme et de gelée de mirabelle. Les chairs pulpeuses et suaves des mangues et abricots se précipitent avant les épices. Poivre et cumin s’entendent pour dynamiser ce joyau gourmand tendu d’un minéral qui en spirale dessine ses arabesques jusqu’au V lingual.

 La vendange

Elle se fait dès l’aube, à 7 heures du matin par des températures négatives (-10°C), ce vin est issu de raisins gelés. Ces baies sont immédiatement offertes au pressoir ce qui permet de les maintenir gelées. L’eau prisonnière sous forme de paillettes de glace reste dans le pressoir, seule la quintessence du raisin s’écoule comme un filet d’or.

 

Côté technique 

Le vin titre 12,1° pour 120g/L de sucre et une acidité de 5 g (H2SO4). Les Sylvaner poussent dans des calcaires gréseux. Cela leur donne à la fois de l’élégance et de la fraîcheur.

Le prix départ cave de cette rareté est de 90€.

Le domaine se situe à Soultzmatt à 20 Km au sud de Colmar. Il s’étend sur 6 ha répartis en 31 parcelles au pied du Zinnkoepflé. Ce sont aujourd’hui Jean-Marie Haag et son épouse Myriam qui la dirigent.

  c’est plus riant l’été, le Zinnkoepflé

www.domaine-haag.fr

Ciao

 

Marco


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Mais d’ou viennent ces arômes de pétrole dans le Riesling ?

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Ce sujet fait débat, mais mon but n’est pas de créer de la polémique. Il est, au contraire, d’écouter les avis et les expertises des intéressés et d’essayer d’obtenir une explication pour la famille d’arômes qu’on peut qualifier de « type hydrocarbure » et qui se trouve dans certains rieslings, mais pas dans tous. Que ce genre d’arôme soit désirable ou pas est une simple question de goût et je défendrai le droit de quiconque d’aimer cela : après tout, c’est la diversité des vins qui est le fondement de l’intérêt de cette boisson. Même si, à titre personnel je déteste ces arômes – car je n’ai pas envie de penser au remplissage d’un réservoir d’essence ou d’une lampe de pétrole lorsque je mets mon nez au-dessus d’un verre de Riesling, qui est par ailleurs un de mes cépages préférés.

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Pas de pétrole sur cette roue des arômes. Le véhicule doit marcher à l’electricité

 

J’ai entendu toute sortes d’explications pour la présence de ces arômes, dont l’intensité peut évidemment varier pas mal, comme pour d’autres arômes qui clivent les avis : ceux provoqués par les brettanomyces par exemple J’ai interrogé pas mal de vignerons alsaciens sur ce sujet et voici un petite liste des explications qui m’ont été donné par les uns et les autres pour la production d’une molécule nommée 1,1,6-trimethyl-1,2-dihydronaphthalene (TDN pour faire court) et qui serait à l’origine de ce type d’arôme. En voici la liste, avec quelques commentaires de ma part en italiques :

Le terroir (terme bateau, donc pas une explication)

Des sols schisteux (déjà plus précis)

Des sols calcaires (explication fourni par Trimbach, mais n’est ce pas en contradiction avec la précédente ?)

Des sols trop riches (peut-être contradictoire avec les deux précédentes ?)

La chaleur et/ou le soleil, donc des vins issus des pays ou régions plus chauds et/ou des années chaudes (je constate qu’effectivement ces arômes sont plus souvent présents dans des rieslings d’Alsace ou d’Australie que dans ceux de Mosel ou du Rheinhessen allemand, par exemple)

Une effeuillage excessif des vignes, donnant trop d’exposition au soleil (ce qui rejoint un peu l’explication précédente)

Des raisins bien mûrs, issus de rendements faibles et/ou de vendanges tardives

Un excès d’acidité (en contraction avec les trois précédentes explications, il me semble)

Le résultat de stress hydrique sur la vigne

Une trituration excessive de la récolte, comme lors d’une vendange mécanique

Un pressurage trop fort

Le résultat d’un vieillissement prolongé en bouteille (dans ce cas, s’agit-il plutôt d’une forme de réduction soufrée ?)

 

Il me semble évident que toutes ces explications ne peuvent pas être valables. L’enquête reste donc ouverte. Le célèbre producteur de la Vallée du Rhône (et aussi d’Australie et d’Alsace), Michel Chapoutier, a récemment jeté son pavé dans la mare de Riesling en déclarant que l’arôme de pétrole constitue un défaut dans un vin de ce cépage. Des producteurs très réputés comme Trimbach ou Hugel, dont les vins sont assez marqués par les arômes d’hydrocarbures, ont dû apprécier !

La semaine dernière, j’ai dégusté, côte à côte, deux Rieslings d’Alsace dont les caractères étaient radicalement différents, du moins quant à leur caractère aromatique.

 

1). Riesling Réserve 2014, Maurice Griss

Fin, délicatement floral et fruité (pomme verte, citron, poire), texture suave, très belle acidité parfaitement intégrée dans le corps du vin. Vin très désaltérant et d’une bonne longueur pour un vin si délicat en apparence, et prix très doux (7,50 euros). J’ai tellement aimé ce vin que j’ai appelé sa productrice, Josiane Griss, pour lui en parler et je vais aussi en commander car c’est une bonne affaire et cela correspond à ce que je recherche dans les vins de ce cépage. Le domaine se trouve à Ammerschwir et totalise 8,5 hectares. La fiche technique de ce vin donne ceci : 5,5 gr/litre de sucre, 12,5 % d’alcool totale et 5,7 d’acidité.

2). Riesling Grand Cru Frankstein 2012, Charles Frey

Les arômes de la famille pétrole sautent au nez d’une manière presque agressive au début. Un jour plus tard, ce phénomène s’est estompé, ce qui me laisse penser qu’un phénomène de réduction est en jeu ici, du moins partiellement. Le vin est décrit sur son contre-étiquette comme étant « minéral-complexe-persistant ». Je crois que c’est une erreur de tenter de décrire le goût d’un vin sur une contre-étiquette. Je l’ai trouvé plutôt « pétrolé-puissant-pas très long » et sa texture ferme et un peu herbacée. Sur le site officiel des vins d’Alsace, le sol du Grand Cru Frankstein, avec ses 56 hectares sur la commune de Dambach-la-Ville est décrit comme granitique. Tant pis pour le lien « indéfectible » entre des sols schisteux (ou calcaires) et les arômes de pétrole dans le Riesling !

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Il y a quelques mois, me trouvant dans le bar de mon hôtel à Adelaïde, en Australie du Sud, j’ai demandé un verre d’un Riesling de la Clare Valley qui était à la carte. Mes expériences récentes avec les Rieslings d’Australie, essentiellement d’Eden Valley, me laissaient à penser que je risquais de trouver une bonne dose de TDN dans mon verre. Il n’en a rien été ! Le vin m’a semble fin, suffisamment fruité et sans excès aucun, avec une très belle acidité, très fine. Du coup, j’ai bu un deuxième verre de cet excellent Riesling 2015 de Knappstein.

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Plus récemment, à Vienne, en Autriche, j’ai pris un verre de Riesling de la région de Wachau, d’un producteur nomme Johan Donabaum (Riesling Bergterrassen Federspiel 2015). Idem: nulle trace de pétrole et cette belle acidité longiligne qui porte les arômes subtiles sur la palais pendant longtemps, comme un écho.

Ce ne sont là que des anecdotes et qui ne me donnent toujours pas une explication du phénomène, ni de son absence. Mais ils constituent des preuves qu’il est possible de produire de Rieslings dénués de toute trace de TDN dans des climats assez variables.

Est-ce que quelqu’un peut me donner une explication rationnelle ?

David Cobbold


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Un riesling ? Mais comment le savoir avec celui-là ?

Je poursuis la petite série épisodique que nous consacrons, les uns et les autres, au riesling, ce grand cépage que nous admirons tant.

Pour avancer sur ce chemin, l’autre jour, j’ouvre la porte de la cave d’appartement qui trône dans ma cuisine et j’attrape une bouteille ayant la forme appropriée. Je crois l’avoir reçu du Comité Interprofessionnel des Vins d’Alsace, mais je n’en suis plus très sur. En tout cas l’objet se présente bien, avec une étiquette très élégante, beau papier et graphisme soigné. Puis je regarde le nom du producteur: Marcel Deiss. Très bonne réputation, vins de grande qualité, certes un peu chers et parfois imprévisibles au niveau des sucres résiduels non-mentionnés (ce producteur n’inclut pas d’échelle de sucre sur son contre-étiquette, comme d’autre bons producteurs le font), ce qui rend l’usage de ses vins un peu compliqués en cas d’improvisation. Puis je cherche le nom du cépage, mais en vain: il n’en porte pas (voir la photo). J’y vais quand même, car j’ai dégusté des grands rieslings de ce producteur et je suis de nature optimiste.

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Le vin était très bon. je l’ai dégusté, parfois seul, parfois accompagné, en trois séances différentes. Il avait l’intensité d’un grand riesling mais avec un arrondi plus tendre que d’habitude. Cela n’était pas uniquement dû, je crois, à un sucre résiduel qui devait tourner autour de 10 grammes. Je pensais en le dégustant que ce vin contenait aussi du pinot blanc et peut-être du sylvaner mais je n’en sais rien du tout car le producteur ne daigne mentionner aucun cépage sur un contre-étiquette qui, outre ce « détail », est plutôt loquace. Jugez pour vous-même, car je vous le reproduit en entier, après la photo :

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Domaine Marcel Deiss, Alsace, Langenburg 2012

« Vin aromatique, élégant et curieusement salé

Comme un mur vertigineux face au sud, structuré par des murets répartis sur toute l’altitude du coteau, murets qui peinent à retenir un granit gris, fatigué par l’érosion et presque moulu: ce terroir exprime la lutte de la roche et du climat, le travail opiniâtre de ceux qui remontent la terre, l’enracinement profond d’une vigne complexe, ou comment dans une bouteille cohabitent la salinité des granits, l’onctuosité solaire et l’accomplissement d’un travail de paysan toujours recommencé. »

Bon, c’est assez poétique, parfois factuel, parfois fantaisiste, tendance « la vérité est dans la terre » mais cela ne me dit rien sur l’encépagement de ce vignoble. Je vais donc sur le site web de Deiss et j’y trouve ceci :

« Terroir de Saint Hippolyte, en forte pente, aménagé de terrasses historiques, face au Sud et constitué de granite très dégradé, pauvre et maigre ; vigne complexe, réunissant les cépages les plus précoces et le Riesling dans une symphonie salée. »

Que déduire de tout cela, outre ma (très petite) satisfaction d’avoir identifié la présence du riesling ?

1). Que ce producteur aime le sel et en trouve partout, paraît-il. Personnellement le vin en question me paraissait tendre et très légèrement sucré, avec une bonne acidité qui ne se cachait qu’à moitié, mais pas du tout salé.

2). Qu’il n’est pas très cohérent dans sa communication car il mentionne un seul cépage, le riesling, dans un court texte sur son site web, mais aucun cépage dans un texte bien plus long sur le flacon lui-même.

3). Qu’il n’aime pas beaucoup parler de cépages, pourtant bien mis en avant dans la quasi-totalité des vins d’Alsace qui est son lieu de résidence et de travail. Il préfère broder de la poésie autour de la topographie et de la nature des sols. Pourquoi pas, mais est-ce suffisant ?

4). Qu’il aime des références historiques et (un peu, beaucoup ?) Barrèsiennes.

Mais l’essentiel est peut-être ailleurs. D’abord  le vin est très bon. Il allie vivacité et tendresse dans un style élégant, fin et savoureux. C’est un vin qui a du style et du caractère. Je me moque un peu des descriptions de son lieu d’origine sur une contre-étiquette qui ferait mieux de donner des informations plus utiles au l’acheteur potentiel ; cépages, sucre résiduel etc. A la place, ce producteur verse dans le genre de snobisme obtus qui déclare, en substance (et ce n’est que ma version) que « la vérité est dans le terroir et si vous n’êtes pas capable de comprendre tout la complexité de cette affaire, vous n’avez qu’à passer votre chemin; nous n’allons certainement pas vous faciliter la tâche car nous sommes au-dessus de cela ».

Faut pas s’étonner alors que les vins tranquilles français perdent des parts de marché chaque année à l’export. Il ne savent pas bien se vendre, même quand ils sont bons ! Mais je ne nie nullement la qualité de ce vin ni de son emballage à la hauteur. Et, puisque j’aime le riesling et que je pense que d’autres partagent mon goût, pourquoi diable ne pas dire qu’il y en a ?

David Cobbold

PS. Au moment ou vous lirez ces lignes, je serai au salon Prowein ou j’espère déguster quelques autres beaux rieslings qui n’auront pas honte de déclarer leur identité.


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Riesling d’Alsace, fichez-lui la paix ! (3eme et dernier volet)

Seize heures de l’après-midi. Toujours à fond dans ma quête des Grands Crus d’Alsace marqués par le majestueux cépage riesling (voir ICI et encore ICI), il est temps pour moi d’ouvrir le Furstentum 2001 du Domaine Paul Blanck à Kientzheim. Le nez n’est pas très causant, mais on devine comme de fins effluves de tarte Tatin ou de compote de fruits cuits. Pressé par la curiosité, j’avale une gorgée de ce vin joliment ambré et j’ai quelque chose en bouche qui relève d’une caresse de velours, comme une rondeur sucrée et acidulée qui pénètre en douceur mon corps et qui me fait immédiatement penser à une vendange tardive. Ce serait bien le cas pour ce qui est de la vendange, mais puisque la mention VT ne figure pas sur l’étiquette, il faut fouiner ailleurs. Peut-être est-ce à cause du « faible » degré d’alcool contenu dans ce vin, un très sage 12°5. Bon, on ne va pas déranger les cousins Blanck, Frédéric et Philippe, pour si peu, car si la puissance n’offre rien d’extraordinaire, la langueur pas du tout monotone qu’exprime le jus de ce spécimen me fait dire qu’il cache un peu son jeu. Ma foi, un riesling joueur, cela existe peut-être…

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Le lendemain, les premières gorgées du même vin m’interpellent encore : le nez reste moins disert, alors qu’en bouche on a deux forces qui semblent bien s’accorder entre elles : d’un côté le moelleux et la rondeur, de l’autre le sec et la fraîcheur. Autant de qualités qui se complètent avec un surcroît de classe. Cela devient presque banal de le dire, mais ce bougre de cépage, surtout au bout de plusieurs années, a cette faculté de tenir la tête haute grâce à son acidité, fort avenante dans ce cas précis, une force qui le place toujours au dessus de la mêlée et qui fait se développer en vous l’idée d’une clarté, d’une réelle luminosité qui conduit à une impression de paix intérieure. Ici, pas de doute, on tient un monument d’élégance : de la structure à la finale, tout est clair, tout est beau, y compris la légèreté qui se distingue dans ce vin. C’est à ce moment-là que la truffe, la blanche, pointe le bout de son nez, et de fort belle manière qui plus est.

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Si je m’en tenais à cette logique à deux balles qui consiste, lors d’une dégustation, à présenter les vins sucrés en tout dernier, le prochain vin n’aurait peut-être pas autant capté mon attention. C’est pourquoi j’ai décidé de passer outre et d’ouvrir daredare ce Sélection de Grains Nobles qui me nargue et se marre dans sa bouteille en marmonnant quelque chose du style : « Alors, il se dégonfle ou pas le vieux ? Va-t-il enfin m’ouvrir ? » Voilà qui est fait, impossible de résister. Je reste dans le registre Grand Cru et je suis au sommet de l’un de mes préférés, le Zinnkoepfle, un très ensoleillé mont de calcaire et de grès que j’ai arpenté à deux ou trois reprises en quête d’un autre cépage, le gewurztraminer. Là, je suis chez Seppi Landmannn, un des illustres bardes de ce cru où il vinifie aussi le fruit de vieilles vignes de sylvaner, un cépage qui semble revenir peu à peu dans le coeur des vignerons. Bizarrement, Seppi est un des vignerons alsaciens que j’ai le moins fréquenté alors que j’ai souvent goûté et apprécié ses vins. Depuis 2011, le domaine est associé au Domaine Rieflé.

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En ce moment même, je renifle un verre de 1997, un « Zinn » tout flamboyant d’or, une grande année déjà citée dans cette mini série (voir ici). Soupçon de miel de châtaignier, pointe de raisin de Corinthe, vent de fraîcheur légèrement mentholée, le vin se boit sans se faire prier. Pour cause, il ne pèse que 11° ! Un peu lourdaud pourtant en attaque, il s’excite très vite en bouche comme pour mieux manifester et affirmer sa présence. On a la peau du raisin, les pépins grillés aussi, des notes de mandarine et de kumquats, du tilleul en fleur avec, pour coiffer le tout, cette incomparable fraîcheur qui couronne le vin. Point très important à mes yeux, la bouche capte très longtemps les saveurs pour mieux les restituer, sans pour autant empâter le palais de « sucrailleries » autant inopportunes qu’indésirables. J’en ferais bien mon vin sur une tarte aux mirabelles, tout en en gardant un large verre à siroter dans un profond fauteuil. Dans ce cas, bon roman, bonne musique et Cohiba à point s’imposent.

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Revu quelques jours plus tard, l’écorce d’agrume (pamplemousse) se fait plus prononcée. Mais il y a autre chose qui me titille une fois de plus : pourquoi faut-il que ce cépage, lorsqu’il est bien interprété, me ramène toujours à la truffe blanche d’Alba… En sera-t-il de même avec le prochain vin ? Dans cet illogisme si particulier qui me caractérise (« Mais qu’est-ce qu’il est brouillon ! », se plaignaient mes professeurs), j’ouvre sans attendre une Vendange Tardive de la vénérable maison Hugel et Fils, flacon estampillé 1989, l’année de naissance de mon dernier fils, Victor, et année commémorative marquant la 350 ème vendange de la maison de Riquewihr. Hasard ou pas, c’est aussi l’année où le grand sommelier alsacien Serge Dubs a reçu le titre de Meilleur Sommelier du Monde. Aujourd’hui, c’est lui qui commente sur le site Hugel la plupart des vins commercialisés par cette maison de négoce également propriétaire d’une trentaine d’hectares. Le temps passe et son infatigable animateur, Jean Hugel, n’est plus là pour m’apporter le bon mot qui pourrait définir ce millésime 1989… Mais son neveu Étienne tient la barre de commentateur officiel avec fierté et hardiesse !

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Chez les Hugel, on ne juge pas nécessaire de revendiquer l’appellation Grand Cru. Il reste cependant que les raisins très mûrs qui composent cette cuvée proviennent, en principe, du Schoenenbourg, l’un des grands crus de Riquewihr reconnu depuis des lustres pour sa production de riesling. Incidemment, je suis choqué par l’état de conservation du bouchon  déjà confit au point de s’émietter au moindre contact. Je m’étonne que des producteurs de grands vins n’apportent pas plus de soins à ce travail de finition qui consiste à clore la bouteille avec un liège adapté à une éventuelle longue garde. Quelques centimes de plus afin de finaliser en beauté son travail ? D’emblée, je suis transporté par la robe soutenue et chatoyante qui évoque l’ambre et le vieil or. Une invitation au voyage. Une fois de plus, le premier nez n’est pas spécialement éloquent : il tend vers de timides notes de cire, de pain d’épices, de sous-bois. On sent venir un je ne sais quoi (mousse, champignon) indiquant des signes de vieillesse sans que ceux-ci dénaturent pour autant le style opulent du vin.

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Au premier contact, la bouche se montre tel un ouragan qui tenterait de balayer le palais. Mais cette puissance se calme assez vite pour laisser place à un sentiment d’apaisement et de plénitude. On renoue avec la sagesse du cépage ; son sens du pacifisme prend le dessus. Notes concentrées d’orange amère, de kumquat, d’écorce de citron, on a presque l’impression que des tannins de peaux semblent vouloir marquer la bouche et l’on finit plus sur du sec que sur le sucré, ce qui pour moi ressemble à la véritable expression que l’on est en droit d’attendre d’une vendange tardive. Une chose est sûre : la finale ne prête à aucune confusion, puisqu’elle est nette et fraîche comme ce fut souvent le cas dans cette série que je me suis infligée. Ah, j’oubliais la truffe, mon obsession gustative. Ici, je la devine plus au nez qu’en bouche, mais en attendant encore une décennie, je vous fiche mon billet que ce sera l’inverse ! D’ailleurs, au passage, je verrais bien ce dernier vin sur une poularde en demi-deuil…

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Qui que vous soyez, riche ou pauvre, grand amateur ou simple débutant, comme moi, je l’espère – et j’en suis sûr -, vous aurez été vous aussi, ou vous le serez un jour, surpris par cette étonnante atmosphère de paix que procure ce sacré cépage si largement implanté en Alsace qu’il en est devenu un peu le symbole (sans oublier l’opulent gewurztraminer, bien sûr). Pendant trois semaines, il m’a détourné des autres cépages tant son pouvoir d’attraction a été fort. Alors, s’il vous arrive d’en avoir en cave, ou si votre intention un jour est d’en avoir, choisissez-le de préférence Grand Cru et gardez-le à l’abri des regards le plus longtemps possible. Par pitié, laissez-le reposer en paix. Mais n’attendez pas qu’il trépasse, car vous pourriez bien disparaître avant lui !

Michel Smith

(Photos©MichelSmith)


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Riesling d’Alsace, la paix (2 ème fournée)

Je suis maintenant sur un autre riesling, un 2005, un autre genre bien que lui aussi de Vendanges Tardives. Je suis dans l’interprétation bien dosée, précise et sage des dames Faller. Le vin a été vinifié par Laurence, aujourd’hui partie rejoindre le paradis des vignerons, à partir d’une vigne d’une autre terre, d’une autre vigne, celle du Schlossberg, celle d’un autre Grand Cru. La blondeur n’est plus vraiment vénitienne car elle est moins soutenue. Outre de très légers reflets gris-vert, on a un vin plus lumineux, plus ensoleillé, plus jaune, plus blond quoi. Ici, on est sur la douceur fruitée, notes d’angélique et de poire confites, de fleur de tilleul par la même occasion. La douceur est présente tout du long, un peu trop penseront certains chichiteux. Pour ma part, je la trouve certes aguichante, mais belle et pas du tout ennuyeuse. Encore une fois on doit cette beauté singulière à la grâce et la fraîcheur acidulée qui l’habille. Revue quatre jours plus tard, alors que le flacon était à moitié vidé, cette grâce particulière semblait revivre avec un surcroît d’intensité.

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Ce 2005 me revient en bouche avec limpidité. Il s’étale en gras et fraîcheur, avec une saveur d’une insondable diversité (tilleul, mangue, ananas, miel, truffe, clémentine, cédrat confit, écorce de citron…), une richesse démultipliée, plus prononcée et bien plus persistante qu’au début de l’ouverture. La finale est d’une telle infinie longueur qu’elle me fait renoncer au comptage des caudalies vers lequel il m’arrive de glisser. Et c’est sans parler de l’étendue de fraîcheur qui tapisse le palais un bon moment après avoir avalé le vin. Cela me fait penser à un vaste horizon de montagnes qui pourraient bien ressembler à la Route des Crêtes vosgiennes. Une fois de plus, j’ai débouché un monument, un modèle du genre riesling.

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Plus vieux ? Voyons un 2004, par exemple. Prenons un des plus grands noms : le Clos Saint Urbain (vous saurez tout ici, en allant jusqu’au bout) en plein cœur du très volcanique Rangen, celui de Thann qui fut tant admiré par Michel de Montaigne. En ce temps-là, pas au temps de Montaigne, bien sûr, mais au temps béni où je me rendais souvent Alsace, l’immense Léonard Humbrecht était encore aux côtés de son fils Olivier comme il l’est probablement toujours, mais de manière plus discrète. Peu importe d’ailleurs, car la discrétion est ici affaire de famille : on a beau être grand par la taille, par la qualité du travail et les soins que l’on apporte à la vigne, ce sont des valeurs dont on ne se vante pas. Comme d’autres l’ont écrit avant moi, c’est en buvant son vin que l’on voit le vigneron.

Robe jaune jonquille, la finesse du nez ne demande qu’à répondre aux sollicitations de ma main qui ne cesse de faire tournoyer le liquide. À chaque mouvement de mon poignet, le vin exhale, tantôt crémeux, tantôt floral, une pointe de rose fanée par ci, un nuage de lilas mauves et d’iris par là. Indéniable finesse au nez, bouquet intense, on sent une fois de plus venir la truffe blanche qui va pouvoir accompagner un risotto aux petits pois.

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J’ai vraiment eu du pif en mettant ce vin de côté, car je ne pense pas qu’il y en ait beaucoup encore en vente. En effet, il fallait parier à l’époque sur la structure et la puissance du riesling associé à la roche du Rangen pour se dire que cela en vaudrait la peine plus de dix ans après. Pour une fois que je m’envoie des fleurs… En bouche un aspect prégnant, une présence inouïe et persistante, une volonté incontrôlable de vouloir marquer le palais, une manière noble de s’imposer. Vingt quatre heures après, un peu plus de caractère salin, semble-t-il, plus herbacé aussi, avec la force qui s’en suit, le riesling n’est pas prêt de s’effacer. Les effluves floraux se sont presque tous volatilisés mais l’impression de finesse est encore là. Et la fraîcheur reste en bouche telle une veilleuse qui vous enjoint de fermer les paupières sans pour autant s’endormir. Un rêve éveillé. Hélas, je n’ai plus de foie gras mi-cuit au naturel à me mettre sous la dent… encore moins de risotto.

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Évidemment, après une telle pointure, il va falloir être très clément envers le vin qui suit, juste dans la foulée. Une teinte de bronze assez prononcée, un nez de fruits confits (pruneau, ananas, pomme…), un tantinet oxydé, assez concentré et mou en bouche, au premier abord, ce 2004 du Rosenberg, celui de Wettolsheim, est un beau piège de dégustation aveugle pour la bonne raison qu’il est déroutant, complètement inattendu. Ses parents, Geneviève et François (ce dernier aujourd’hui disparu) Barnès, sont des biodynamistes convaincus, comme la plupart des vignerons qui m’ont interpellé en Alsace ces trente dernières années. Le vin qui, tout compte fait peut paraître un peu brumeux au départ, se dévoile peu à peu et s’ouvre sur la fraîcheur. Étrangement, il nous fait d’abord penser à un Jerez avec quelques touches de noisette fraîche en bouche, mais comme j’ai horreur de ces comparaisons, je n’insiste pas…

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À l’aération forcée, il évolue toujours dans son sens initial, voguant sur l’oxydatif, allant de plus en plus vers la ténacité, la longueur et une finale plutôt sèche et feuillue d’un fort bel effet ma foi. Il me fait penser à un écrivain classique d’un autre siècle ruminant son histoire, penché sur une table éclairée par une chandelle. Ma compagne, elle, n’a guère apprécié ce style, ce qui fait que j’ai bu ce riesling très spécial à moi tout seul comme à chaque fois que j’ouvre une bouteille de fino d’ailleurs. À l’instar du précédant, il affiche bien ses 14° d’alcool et c’est à température cave que je l’apprécie le mieux (entre 13 et 15°) sur un fromage à pâte dure, vieux cantal ou beaufort. Je serais aussi curieux de voir ce qu’il donnerait sur un vieux parmesan, mais voilà, je n’en ai pas sous la main. Mon fromager non plus !

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Je sais que les dégustations sont toujours matière à caution, que ça ne passionne pas le gros de nos chers Lecteurs, que les mots utilisés pour décrire un vin ne plaisent pas à tout le monde, et qu’en outre la naïveté que j’aie qui consiste à aborder un vin comme s’il s’agissait d’un personnage important, ne sied guère. Mais voilà, vous n’y couperez pas ! Afin de rattraper mon retard sur le sujet du dieu Riesling, vous aurez droit Jeudi prochain à une troisième et dernière fournée. Tant pis pour vous !

Michel Smith