Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin


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Le bois, qu’est que ça me chauffe !

Provocation ? Sempiternel marronnier ? Serpent de mer éculé ? Sujet vieux comme le monde ? Ou simple envie de me lâcher, de buzzer tant le thème provoque de débats enflammés sur les réseaux sociaux ? On pourra penser ce que l’on veut sur la démolition en règle de cette mode boisée qui perdure depuis les années 80, c’est-à-dire depuis que je me suis senti attiré par la découverte du vin, toujours est-il que je m’étonne encore moi-même du rôle de l’éternel offusqué que je joue sans mal tant il m’arrive d’être révolté par ce sujet passe-plat ou passepartout qui relie le vin au bois. La cause de mon ire se nomme « Wine & Barrel », in French dans le texte comme toujours chez nous lorsque l’on veut faire un tant soit peu international, un rien amerloque, comme s’il s’agissait de copier Hollywood pour se faire entendre. Ce truc, sous-titré Alliances du Monde (à moins que ce ne soit le nom de la société qui l’organise, sise dans le Mâconnais) dont on m’annonce par communiqué interposé la prochaine troisième édition (en Octobre, on a donc le temps, mais avant il faut bien agiter le clan des pigeons…), se tiendra à l’Abbaye de Noirlac « au cœur des plus belles futaies de chêne d’Europe, en lisière de la Forêt de Tronçais ». Et ce machin, vous l’aurez deviné, n’est rien d’autre qu’un énième concours mettant en scène mon cher pinard !

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Entendons-nous bien : je ne suis pas contre l’usage de barriques, demi-muids et autres foudres de diverses contenances. Il se trouve que j’ai voyagé dans le monde du vin et que j’ai pu constater, de mes yeux vu, ainsi que de mon nez et de mon palais, que l’usage du bois plus ou moins modéré, surtout quand il est de noble origine, bien séché et bien utilisé par des orfèvres en tonnellerie, peut apporter un supplément d’âme au vin. Bien entretenue, bien nettoyée, bien utilisée parfois même sur une dizaine d’années, bien pensée, ajouterais-je, une pièce classique bourguignonne, ou bien une double barrique bordelaise ou encore une pipe portugaise peut offrir à certains vins le contenant idéal. Soit, là n’est pas la question et je ne cherche pas à vous imposer la ritournelle qui a bercé mon parcours journalistique dans le vin sur l’utilité du mariage d’essences forestières au jus de raisin fermenté ou pas. En abordant le thème, ce ne serait que cliché et déjà-vu.

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Et si je tentais malgré tout une nouvelle fois d’aborder un tel débat, il serait faussé à l’avance dans la mesure où je suis capable de tomber moi-même dans le panneau d’un cru élevé en fûts de chêne neufs 24 mois et plus, comme je suis capable de dégueuler en ingurgitant un vin élevé de pareille manière dans une cuve en plastique alimentaire. Bien entendu, il en va de même pour un vin non boisé, un vin sulfité ou pas, un vin bio, un vin rosé, un pet’nat, je ne sais quelle catégorie encore. Un jus de chaussette reste un jus de chaussette. Ce qui compte en priorité, c’est le vin avec tout ce qu’il peut avoir d’agréableet de sublime à me raconter. Le bon vin en somme.

©Tonnellerie Radoux

©Tonnellerie Radoux

Alors, pourquoi vais-je maudire un tel concours, un de plus ? C’est que quelques petites choses pouvant paraître par ailleurs insignifiantes me choquent dans la démarche de ces messieurs-dames d’Alliances du Monde, concours auquel je ne saurai participer même en étant payé. Je vais tenter de vous expliquer pourquoi.

-D’abord, l’outrecuidance de la démarche, cette sorte de désinvolture à présenter une idée selon laquelle on voudrait laisser croire qu’il n’y a d’excellence qu’au travers d’une forêt de chênes bien dressés, fussent-ils centenaires ou pas. Cela me rappelle la remarque innocente d’un arriviste notoire – et catalan-mondain de surcroît – qui déclarait un jour à la télé que, si à 50 ans on n’avait pas sa Rolex, alors on avait en quelque sorte raté sa vie ou quelque chose du même acabit. Certes, le mec a reconnu plus tard sa connerie, mais c’était tellement péremptoire comme remarque que ç’en est resté longtemps inscrit dans la mémoire collective de la crétinerie estampillée vingt et unième siècle. Eh bien là, c’est un peu pareil : « Tu n’es pas grand cru mon gars si tu n’as pas ta barrique » !

Qu'est-ce qu'on s'ennuie avec le bois...Photo©MichelSmith

Qu’est-ce qu’on s’ennuie parfois avec le bois…Photo©MichelSmith

-Suite logique, que l’on soit journaliste, critique, vigneron, sommelier, caviste ou amateur, il est inévitable de penser que, puisque de tous les façons des vins vont se présenter pour concourir, je pense surtout aux nombreuses coopératives avides de médailles, cela ne va pas manquer d’inculquer dans l’esprit des gens mal pensants (ma pomme, par exemple) que l’on officialise l’idée qu’un vin, pour être jugé bon, doit être boisé, élevé sous bois pour faire plus hypocrite. En effet, je vois mal une médaille d’or remise à un vin qui aurait parfaitement intégré ou digéré son bois au point que l’on ne ressente pas la moindre effluve de vanille, d’eucalyptus, de clou de girofle, de goudron ou de noix de coco à son contact. Est-ce l’intensité de la présence du bois, son goût de sciure fraîche ou son toastage que l’on va juger en priorité dans le vin ? Ou, au contraire, sa discrétion plus ou moins totale ? Est-ce son élégance ou la fermeté de ses tannins boisés ? Rien que de lire les notes des membres du jury, cela va valoir son pesant de chips en sachets.

-Enfin, j’ai des doutes plus que sérieux sur l’organisation pratique d’un tel concours. Outre le fait qu’il va falloir payer une inscription de 180 € TTC par cuvée présentée, sans compter les frais d’expéditions (6 bouteilles) et les suppléments pour obtenir la « synthèse des commentaires de dégustation », le seul document exigé, hormis un bulletin d’analyse, sera une « attestation d’authenticité sur l’honneur de l’élevage traditionnel en fûts de chêne ». Cette simple idée d’élevage « traditionnel » en fûts me laisse perplexe. Qu’entends-t-on donc par là ? Du chêne américain ou du Limousin ? De la barrique de 225 litres ou double-barrique ? Un élevage de 6, 12 ou 24 mois ? Du chêne neuf ou d’occasion ? Et pourquoi pas du noisetier ou du châtaignier ? On peut avoir une idée (vague) de ce qu’il faudra faire pour gagner quelque chose en consultant ici le « Top 10 » des vainqueurs de l’an dernier. Vous n’avez pas d’idée ? Moi, si.

Vieux, c'est mieux ? Photo©MichelSmith

Vieux, c’est mieux ? Photo©MichelSmith

Il y a bien d’autres questions à poser sur ce genre d’événement. La principale serait de se demander ce que vient faire dans une telle galère la pourtant très sérieuse Revue des Œnologues où j’ai signé jadis plus d’un article ? À moins qu’elle ne soit partie prenante dans le fric qu’une telle manifestation est en droit de rapporter. Tout cela sur le dos de vignerons qui, une fois de plus, vont dépenser le peu d’argent qu’ils gagnent appâtés par le gain de quelques médailles en papier collant qui feront vendre les cuvées à d’autres gugusses dupés par l’or. Boisez, boisez, boisez donc, il en restera toujours quelque chose…

Michel Smith


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Decanter ou le Roussillon vu d’ailleurs

Dans sa dernière édition, le magazine Decanter a consacré un assez long dossier aux rouges du Roussillon, sous la houlette de Rosemary George (MW).

Emaillé d’erreurs factuelles dans sa présentation (cartes fantaisistes, amalgames, imprécisions), celui-ci a fait l’objet de vives critiques dans la blogosphère francophone – les plus virulentes venant de notre ami Berthomeau (« Et merde pour la Reine d’Angleterre… ») et de notre confrère blogueur Vincent Pousson.

Entre parenthèses: s’il fallait trouver une justification à l’existence des blogs, la voici!

Un espace d’indépendance, de liberté de la critique, face à la communication institutionnalisée, ou mercantile – ou tout simplement pour pouvoir remettre les points sur les i, c’est toujours bon à prendre. Sans doute cela existait-il avant sous d’autres formes; mais la différence, aujourd’hui, c’est l’audience et la réactivité, grâce à la technologie.

Banyuls3Viticulture héroïque en Roussillon (Photo H. Lalau (c) 2004) 

Il y a des jours ou je me demande si des blogs tels que ces deux-là (et même le nôtre, pourquoi pas?) ne devraient pas recevoir une partie de l’aide à la presse! Rien qu’un petit peu des 90 millions versés au Monde entre 2009 et 2013, par exemple. Voila qui leur éviterait de se poser la question de leur modèle économique…

Mais au-delà de la polémique sur l’emballage de son dossier, venons-en aux notes que Decanter a attribuées aux rouges du Roussillon.

Les résultats ne sont guère fameux. Sur 82 vins dégustés, seuls 6% atteignent le niveau « Hautement recommandé ». Il n’y a aucun vrai coup de coeur. Et un « Top 5″ qui étonne: sans leur faire offense, Terrassous et Trilles ne viennent pas d’emblée à l’esprit quand on pense aux tout meilleurs vins du Roussillon. Même si, sur une dégustation, et pour un vin, tout est possible, bien sûr.

Ce qu’on comprend encore moins bien – et Vincent Pousson le souligne avec raison, c’est le mauvais classement de producteurs habitués aux premières places: Gardiès, Le Clos des Fées, Vaquer, Gauby, La Rectorie (77ème sur 82!).

Voila qui me donne une envie furieuse de redéguster tout ça.

L’ami Pousson, lui, va encore plus loin. Il met en cause le système de notation dans son ensemble, le concept de dégustation cotée. Il parle d’« exercice de style parfaitement ridicule, dépassé, ringard ». De « nomenclatures d’un autre âge ». Avec tout mon respect, je ne le suis pas jusque là.

Ne tombe-t-il pas lui même dans une sorte de « bashing »? Le « benchmark-bashing »?

Cela fait longtemps que je m’interroge sur la notation des vins. Comme tout le monde, j’ai mes doutes sur la méthode, sur la valeur des points, sur leur exemplarité.

J’ai parmi mes proches amis des gens qui préfèrent ne pas noter. Ils sélectionnent, mais n’établissent aucune gradation. Pour certains, c’est par conviction, par égalitarisme; pour d’autres, c’est par fainéantise – trop compliqué. Trop compliqué de choisir. Trop compliqué de se justifier.

Parlons plutôt des premiers: je crois qu’ils ont tort. Il est pour moi tout aussi « inégalitaire » de ne pas sélectionner un vin (et même de ne pas le nommer) dans une dégustation, que de mal le noter. C’est seulement plus hypocrite, et moins informatif.

Je trouverais donc injuste que l’on supprime toute possibilité de gradation – qu’elle émane de revues, de blogs ou autres, peu importe. A mon sens, un ranking comme celui de Decanter (qu’on apprécie ou pas le résultat) a toujours son utilité. Il permet au consommateur de se faire une idée des qualités relatives des vins, indépendamment des mentions, des appellations, des crus, des classements officiels. C’est une sorte de thermomètre de l’appellation. Un thermomètre qu’on doit sans cesse ré-étalonner, bien sûr. Il ne faut pas le prendre pour argent comptant, mais verser la pièce au dossier, comme on dit dans les affaires judiciaires.

Dans bien des cas, ce genre d’articles révèle quelques surprises: on y découvre qu’un grand nom n’est plus à la hauteur de sa réputation, par exemple; ou à l’inverse, qu’une étoile montante mérite qu’on s’y intéresse un peu plus. Que la mention « Grand Cru », ou « Classé » est souvent usurpée, ou ne justifie pas le différentiel de prix. Qu’une appellation, dans son ensemble, a progressé… ou pas.

Imaginons le même dossier de Decanter sans aucune notation: on n’aurait plus qu’un listing.

Rosemary’s baby

Ne jetons pas bébé avec l’eau du Banyuls! On est en droit de contester les résultats de cette dégustation, voire la méthodologie employée (trois dégustateurs, même bardés de titres, c’est peu pour un dossier censé faire référence). On peut même s’interroger sur certains préjugés des auteurs de ce dossier particulier: écrire qu’on ne choisit pas le Roussillon pour l’élégance, c’est peut-être un peu fort, Rosemary. Moi, en tout cas, je connais des rouges élégants dans le Roussillon. Robustes, mais élégants. Deux noms qui me viennent à l’esprit: La Cuvée des Peintres, de l’Abbé Rous, et L’Eglise de Coume Majou, de l’Abbé Charlier.

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La vigne du Casot de Coume Majou (non dégusté par Decanter)

Mais aller jusqu’à dire, comme Vincent, qu’il s’agit d’un exercice ridicule, non.

D’ailleurs, je le pratique régulièrement, cet exercice; soit en groupe, pour In Vino Veritas; soit seul, lors des voyages que je fais – je note tous les vins que je déguste. La note ne vaut que pour moi, que pour un moment donné, et je sais que je peux me planter. Mais pour moi, le pire serait de ne pas choisir, ne pas m’engager. Déjà que certains de mes collègues me trouvent trop coulant!

J’en reviens au consommateur. Entre les blogs, les magazines, les livres et les guides, il n’a jamais été aussi bien informé sur le vin. Peut-être même trop bien, en ce sens qu’aujourd’hui, l' »offre » de commentaires de vins est extrêmement large. On peut facilement s’y perdre. Conclure que tout se vaut. Mais non, tout ne se vaut pas.

Voila pourquoi je continuerai à noter, et à m’intéresser aux notes données par d’autres. Avec une réserve mentale, bien sûr: je sais qu’il s’agit de choix subjectifs. Et je sais aussi qu’il faut lire les commentaires qui appuient la note.

D’ailleurs, ceux de Decanter ne sont pas inintéressants. Et reconnaissons-lui tout de même d’avoir eu le courage de publier la liste de tous les vins dégustés. En creux, cela permet de connaître les vins qui n’ont pas participé. Tous les magazines, les guides, les blogs ne sont pas toujours aussi aussi précis sur cette question.

« Manque de fruit », note la revue britannique à propos d’une majorité de vins. Cela ne m’étonne qu’à moitié. Quelles cuvées ont été présentées? Sans doute pas les cuvées de base. A quel niveau de leur élevage étaient les vins? Et certains producteurs n’en font-ils pas trop, en voulant à toute force produire des vins qui en imposent? J’ai eu la même impression, récemment, à propos d’une bonne partie des vins de Saint Christol que je vous commentais ICI

Sous réserve d’inventaire, car je n’ai pas dégusté récemment tous ces vins, je me demande si ce dossier, malgré toutes ses imperfections, ne touche pas du doigt un réel problème – et qui n’a rien de particulièrement roussillonnais.

Alors, Messieurs les Anglais, merci quand même…

Hervé Lalau


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Le vin peut-il se complaire à jamais dans l’ignorance ?

Il n’y a qu’à lire l’article de notre Hervé national d’hier pour s’en rendre compte : de nos jours, ce n’est plus aussi évident de parler du vin. Du moins, c’est ce que je ressens aussi. Moi-même je suis confronté presque chaque jour à cette expérience qui fait que je doute de plus en plus de la manière dont j’écris sur le sujet. Ça ne passe plus. En dehors de quelques amoureux et professionnels, mis à part les érudits qui viennent sur notre site pour débattre entre gens de bonne famille et de bonne compagnie, entre connaisseurs, est-ce que nous avons nous un réel public, une audience ? Perso, je suis convaincu que non. Combien, parmi ceux qui nous lisent, ont-ils encore la volonté profonde d’apprendre, de découvrir, de nous accompagner dans nos dégustations, de partager notre enthousiasme comme nos déconvenues ? Entendons-nous bien, je ne suis pas en train de démissionner ni de pleurer sur notre sort. Le plaisir reste. Pourtant, à voir les rubriques vins réduites en peau de chagrin quand elles ne reproduisent pas carrément les dossiers de presse, à lire les revues spécialisées condamnées à la plus stricte confidentialité, quand ce n’est pas à la mendicité, il semble pour ma part que l’univers du vin se complait de plus en plus dans une forme de médiocrité ambiante et que l’on s’enfonce petit à petit dans l’ignorance.

Photo©MichelSmith

Photo©MichelSmith

Partout les mêmes flacons, les mêmes facilités, les mêmes complaisances… Oui, je sais, vous allez penser que c’est très dur d’énoncer de telles choses. Le problème, c’est que je le pense vraiment : à moins d’être bling-bling, à moins de faire dans le consensuel, le vin intéresse de moins en moins le grand public.

Soif de découverte, soif d’apprendre, soif de goûter, soif de comparer, soir de comprendre ? Tu parles, soif de rien ! Ces mots ont-ils encore du sens dès lors que tout est accessible par la voie rapide comme l’est l’éclair d’Internet. Tout afflue à grande vitesse au point que l’on veut goûter la nouveauté sans tarder pour l’oublier aussitôt sans prendre la peine de savoir ce qu’il peut y avoir derrière. On ne nous laisse même plus le temps de questionner, de discuter, d’analyser, d’enquêter, de remettre en cause. Il faut tout obtenir et tout de suite. Le vin vient du Chili, il est rouge, il est bio, c’est un Merlot, il est cher ou pas, point final, avec ça, on aura tout dit ! Vrai, quoi, qui connaît encore sa géographie vineuse ? Qui sait comment la Bourgogne est foutue ? Qui connaît l’histoire de Bordeaux ? On se fiche de la région, de l’âge des vignes comme du procédé de vinification. Oubliés climats, terroirs, cultures, au diable le personnage qui est derrière la bouteille, à moins qu’il ne s’agisse d’un « people ». Le vin est cher ou abordable, la tablée semble ravie, la soirée s’annonce bien et c’est tout ce qui compte ! Non mais, vous n’allez pas en plus nous faire chier avec le passé de la propriété, la température, le juste mariage avec le plat et tout le tintouin ! Vade retro ! Dépité, j’ai constaté il y a peu que moi aussi je me sentais impuissant face à cette marée humaine si prompte à broyer du vin dans l’ignorance la plus totale, l’inculture crasse, la beuverie ordinaire.

Photo©MichelSmith

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Envoyé spécial pour moi-même, comme d’habitude, j’étais l’autre jour dans la capitale du vin. Non pas dans les vignes de Vouvray ou de Beaune, ni même aux abords du Quai des Chartrons, mais dans les rues grouillantes de Londres, métropole polluante et bruyante composée de buildings à ne plus savoir qu’en faire et de millions de fourmis consuméristes qui ne pensent qu’à une chose : travailler pour gagner plein d’argent à dépenser au plus vite dans les boutiques qui foisonnent. Que de futiles prétentions ! Lâcher des billets à la moindre occasion comme, par exemple, se bourrer joyeusement la gueule entre collègues histoire de célébrer une victoire commerciale, un match de foot ou de rugby, le départ d’une collègue ou l’enterrement de vie de garçon d’un copain. Tout est bon pour se lâcher avec des vins dépourvus de personnalité, prendre un selfy de ces bacchanales modernes pour mieux repartir le lendemain et participer au rayonnement mondial de la perfide Albion. Plus que jamais l’Angleterre est mûre pour la gloire, elle a du succès et la manne qui va avec doit être remise en circulation au plus vite : d’où le pot-pourri incroyablement plus riche qu’ailleurs proposé à chaque coin de rue dans une métropole qui ne dort plus tant elle s’enivre de consommer veillée par des tours toujours plus audacieuses.

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Parmi ces futilités, la bouffe débridée et le pinard décomplexé occupent une place de choix. Dans les pubs, bien sûr, où le vin est confronté presque à égalité avec la bière, mais aussi dans les gares, les aérogares, les grandes surfaces et les petits commerces ouverts le dimanche, l’offre vins est pléthorique. Les hôtels, les restaurants, les bars débordent de formules soigneusement griffonnées sur des ardoises où, à partir de 10 personnes, par exemple, vous bénéficiez d’un plat (enfin, ce qui ressemble à un plat) et d’une bouteille de vin (on ne vous dit pas laquelle) pour une somme forfaitaire très avantageuse. Et pour une étrange raison que je ne m’explique pas, depuis un couple d’années c’est le Picpoul de Pinet qui a la cote parmi les blancs dans les pubs. Pourquoi lui et pas le Mâcon ou le Muscadet ? Pourquoi est-il devenu impossible de trouver un dry Sherry dans les mêmes pubs ? Partout, il y a une liste de vins consultable, pas forcément très longue, mais assez complète, avec toutes les couleurs, presque tous les genres, tous les pays, des noms sérieux et illustres côtoient des vins inconnus réservés à toutes les bourses. Le tout étant proposé dans la plus extrême des politesses et avec le sourire en plus, sans oublier le petit accent slave, ibère, rital ou frenchy qui va si bien avec. Oui, Londres reste la capitale mondiale du vin.

Photo©MichelSmith

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En dehors de telles généralités trop grossièrement brossées, quel choix propose-t-on réellement au Londonien lambda pour ne pas dire moyen ? Hormis les quelques valeurs sûres que nous connaissons tous, je ne sais pas moi, un Michon en Vendée par ci ou un Bizeul en Roussillon par là, l’offre est tellement vaste que l’on pourrait la qualifier sans mal de « riche et globale ». Avec des vins où la nationalité apparaît plus importante que le reste, ce qui semble normal tant les rues de Londres sont occupées par les étrangers du monde entier. Londres joue à fond le cosmopolitisme. Avec des vins estampillés « Bordeaux » ou « Burgundy » surtout, côté Hexagone. Ou encore des vins décrétés « regional France » et dûment bouchés vis à des prix décents entre 8 et 12 £ (je vous laisse le soin de convertir) que l’on trouve en boutiques genre Oddbins ou Nicolas. Gigantesque fourre-tout où le Beaujolais est mêlé au Muscadet pour être mixé à la sauce Bergerac en passant par le Malbec, le Grenache ou le Pinot. Songez que le rayon Géorgie d’une boutique palatiale comme Hedonism, sise au cœur du très chic Mayfair, à un jet de bouchon de Champagne du Claridge’s et de la cave à cigares de Dunhill, est aussi vaste que celui de la Touraine, du Roussillon ou du Languedoc, régions qui de toute façon ne sont pas répertoriées comme telles car risquant de compromettre la donne. Dans ce nouveau « temple » du vin fondé cela va sans dire par un milliardaire Russe, « the crème de la crème », comme ils disent (le magasin, pas le Russe), l’espace Australie et Tasmanie s’offrant à mes yeux écarquillés propose des vins aussi chers que certains Rhône ou Bourgogne. Tout ce qui brille, tout ce qui évoque le fric et l’opulence – Champagne, Toscane, Piémont, Latour, Yquem, Montrachet… – , tout ce qui est d’un format démesuré, tout symbole de luxe et de débauche sonnante et trébuchante, est mis en avant sans aucun état d’âme. On est là pour faire du fric, oui ou merde ?

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Ici, la connaissance du vin importe peu. Hormis quelques exceptions, on vient dans cette boutique – je n’appelle pas ça « caviste » – non pas pour découvrir, mais pour briller en société, pour s’extasier, pour épater, frimer, en mettre plein la vue et repartir avec une caisse de Cheval Blanc 1947 ou un petit vin de Hongrie de derrière les fagots. Confiant, l’acheteur s’en remet à une armada des vendeurs plus compétents que jamais, tous jeunes et propres sur eux. Bien éduqués, ouverts, plus aimables et serviables les uns que les autres, d’un chic nonchalant, rompus à toute négociation commerciale, ils viennent de tous les pays. Très larges d’esprits, ils s’adaptent aux situations les plus extravagantes et sont capables de livrer à votre hôtel la bouteille la plus rare, la plus grosse, la plus introuvable. Si vous venez en tribu, ils s’occuperont de garer la Rolls et conduiront vos enfants dans une salle qui leur est réservée afin que vous puissiez faire vos emplettes en paix. Ils peuvent même vous faire goûter des vins (50 bouteilles en machines Enomatic) de Grange, de Sassicaia ou de Haut-Brion. Alors pourquoi vous inquiéter ? Laissez-vous faire. Les livraisons ? Pas de problèmes puisque la maison dispose de quelques « eco-friendly vans »…

Photo©MichelSmith

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Normal que le vieux journaliste spécialisé en choses du vin se fasse tout petit à côté d’une telle démesure. Pourquoi s’évertuer à vouloir fouiller dans les campagnes savoyardes ou catalanes à la recherche de trésors cachés quand ils sont connus avant presque de naître par les trois-quarts de la planète qui, même si elle n’a pas les moyens de se les procurer, rêve de les posséder un jour ? À quoi cela sert-il de déguster 50 vins de Carmenère ou 100 Bordeaux Sup’ et de les commenter quand c’est de la Syrah que tout le monde réclame ? Le vin s’est globalisé. Sournoisement, il s’est uniformisé à la manière d’un parfum de marque pour mieux rassurer une clientèle qui ne souhaite prendre aucun risque et s’en remettre, question culture, qu’aux commentaires de quelques experts patentés qui eux mêmes ont savamment rationalisé leurs discours afin de plaire au plus grand nombre à la fois. Le vin d’aujourd’hui ressemble à cette clientèle : il est inculte. On n’achète plus un Minervois ou un Madiran par souci d’entretenir je ne sais quelle flamme sentimentale, on paie un rouge ou un blanc par tranches de portefeuille : moins de 5 €, 10 €, moins de 20 €, 1.000 €, etc. Le vin n’est plus qu’un vulgaire prix. Standardisé, il est le reflet de notre société qui consomme sans chercher à savoir, un monde qui se nourrit de clichés et de trophées. Le pire dans tout cela, c’est que même bouchonné le public trouvera au vin quelques qualités.

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Pour s’en remettre, il faudra attendre une ou deux générations. Attendre qu’une société s’écroule pour mieux se reconstruire sur de nouvelles bases. Le temps de reformer des générations d’amateurs rompus à l’érudition, à la curiosité. Le temps de redonner soif à un monde aveuglé par le paraître. Le temps de privilégier la connaissance face à l’ignorance. Quand je vous disais que j’étais un éternel optimiste…

Michel Smith


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#Carignan Story # 256 : Tu t’es vu sans Cabu ?

Ce slogan malin, trouvé par un anonyme (qu’il se dénonce, s’il me lit !) et repris je ne sais plus où sur le Net, tombe à pic pour entamer ma sacro-sainte messe dominicale sur le Carignan. En effet, cette phrase sonne tellement juste en ces temps troublés que j’ai décidé de la mettre en lumière. Cabu est né un 13 Janvier, jour où je rédige ce texte. S’il n’avait pas été massacré l’autre matin, il aurait aujourd’hui 77 ans (le 14, jour où je noircis ce papier) et l’on a choisi ce jour pour sa mise au repos en terre de Champagne. Je ne suis pas tintophile – bien que je l’ai été – mais je repense à cette autre formule de dessinateur : « de 7 à 77 ans ». Toujours jeune ce Charlie de Cabu ou ce Cabu de Charlie ! Un vrai gamin disent de lui ses amis. Allez savoir ce que vient faire une telle entrée en matière dans une rubrique régulièrement consacrée au Carignan ? Je vous le demande ! Aucun rapport, bien sûr, ci ce n’est que depuis ce jeu de massacre de la semaine dernière, je ne sais pourquoi, mais j’ai la vague impression de ne tomber que sur des Carignans exempts de toute humanité. Une série un peu tristounette. Certes, cela m’est arrivé auparavant, mais là il me semble avoir décroché le pompon ces temps-ci. Or, pas question de les mettre sous cloche ces bouteilles guère palpitantes : ici, je me suis juré un jour de parler de « tous » les vins de Carignan rencontrés sur ma route, les bons comme les moins bons, les grands comme les moins grands. Du coup, allons-y !

Photo©MichelSmith

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Celui-ci, je l’ai déniché sur la route de Narbonne, dans un magasin à la sortie de Lézignan-Corbières où je me suis arrêté comptant bien me procurer quelques flacons carignanisés. J’en ai trouvé un à moins de 5 € (en promo !) sur lequel j’ai déjà tout dit du mal et de la déviance qu’il m’inspirait, tandis que dans le même rayon, un autre vin m’a tenté, avant tout parce qu’il venait des PO (Pyrénées-Orientales), ensuite parce qu’il portait le nom d’une société viticole assez active du côté de Perpignan, enfin parce que le prix de vente de ce « Cayrol », 7,95 €, me paraissait raisonnable pour mon maigre budget vu que nous n’avons personne pour rembourser les frais engendrés par nos articles. Je ne sais si ce vin provient du négoce, d’une cave coopérative, ou s’il est composé de raisins d’un des deux domaines Lafage, puisque c’est de cette société dont il s’agit, l’un des vignobles aux portes de Perpignan, la Catalane, l’autre sur Maury, l’Occitane. Attention, les Lafage ne sont pas connus pour vinifier n’importe quel jus de chaussette : l’une de leurs cuvées, en 2012, a été notée 93 par Parker en personne ! Leur pur grenache connaît aussi un franc succès. Pour ma part, j’avoue ne jamais avoir vibré en buvant un vin signé Lafage. Mais, comme je le dis souvent, tous les goûts sont dans la nature, n’est-ce pas ? La cuvée « Cayrol », pur Carignan IGP Côtes Catalanes 2013 (je n’ai pas goûté ce millésime) est annoncée comme une nouveauté qui met en scène des Carignans de 60 ans de différentes parcelles entre Maury et Vingrau donc, logiquement, sur Tautavel, ou sur Estagel, même si le lieu de la commune n’est pas précisé sur la fiche technique obtenue sur Internet où le même vin acheté moins de 8 € à Lézignan est proposé en ligne à 12,50 € la bouteille… avec obligation de l’acheter par carton de six ! J’y apprends que les raisins sont récoltés à la main en caissettes de 10 à 12 kilos, qu’ils sont triés à la cave, macérés « à froid » pendant une semaine, vinifiés traditionnellement à 25° et qu’une partie (10 %) de la cuvée est élevée en barriques. Pas d’autres précisions techniques. Il faut le dire, l’approche de ce « Cayrol » 2012 au nez était assez enthousiasmante : on avait la finesse annonciatrice des ces terroirs voisins de l’Aude et des Corbières (dans la région, et jusque dans les années 60, les vins du coin bénéficiaient de la mention « Corbières du Roussillon »), ce nez sauvage d’herbes grillées et parfumées évocatrices de la garrigue. En bouche, le comportement est tout autre : s’il y a bien la longueur propre aux vieilles vignes de ce coin, du moins c’est comme ça que je le vois, il n’y a pas l’élégance escomptée, encore moins l’équilibre que l’on est en droit d’attendre pour un vin qui, normalement, du moins en 2013, franchit la barre des 12 €. Autres écueils : la verdeur des tannins et l’amertume dominante. Malheureusement, après deux jours en vidange, cette dureté ne s’en va pas. Encore une déception.

Michel Smith

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Vin et dessin : un certain hommage à Charlie et Co

J’ai longtemps hésité avant de choisir ce sujet. Mais, à la fin, je ne vois pas meilleure manière de rendre hommage à ces dessinateurs (et je n’oublie pas les autres : journalistes, correcteurs, policiers et autres victimes innocentes) tués par la bêtise rendue sauvage par le trafic et l’endoctrinement. D’abord un mot de sympathie aux proches des victimes.

Je sais que mon sujet n’est pas bien original, mais tant pis ! Il permet aussi d’ouvrir vers d’autres dessinateurs et le sujet plus large de l’usage du dessin, humoristique ou pas, sur des étiquettes, affiches ou autres documents liés au vin.

D’abord quelques œuvres de dessinateurs tués dans les locaux de Charlie Hebdo :

1). Wolinski

wolinski

Etiquette BJN wolinski BT 75cl 2014

 

Cuvée-Wolinski

 

2). Tignous

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La-Ficelle-Tignous

3). Charb

charb

 

Mais, à cette occasion, jetons aussi un bref regard sur l’emploi du dessin sur ce support qui est l’étiquette d’une bouteille de vin. Il a été et reste marginale et très variable dans sa nature. Un des premier cas, de des plus célèbres, est celui de Mouton Rothschild. Instigué par Philippe de Rothshild, d’abord une fois en 1924, puis sur tous les millésime du grand vin depuis 1945, la pratique consiste à faire dessiner une partie de l’étiquette par un peintre (ou autre artiste) très connu. Sont passé par là Picasso, Chagall, Bacon et… Balthus. L’oeuvre de ce dernier n’a pas plu aux prudes américains et fut censurée pour ce pays. Il est vrai que 1993 n’était pas le millésime du siècle !

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1973 non plus ! Pauvre Pablo qui aurait été rémunéré, un peu tard il est vrai, par x caisses de ce vin (c’est le tarif) :

Mouton Picasso

Les auteurs de bandes dessinés ont été davantage sollicité que les artistes dont les oeuvres sont dans les musées ou collections des très riches de ce monde (encore que je vois que les planches originales de certains dessinateurs se vendent comme s’ils se destinaient à ce type d’usage). Enki Bilal en est un exemple :

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Ou ce dessinateur de BD que je ne connais pas, mais je ne suis pas une référence en la matière :

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Après tout cela, certaines personnes vont penser que seule le corps de la femme est utilisé dans ce genre d’illustration. C’est faux, et voici la preuve :
choully

Bon on s’écarte un peu du sujet car ceci n’est évidemment pas un dessin. Il faut reconnaître que des pays autres que la France ont été souvent bien plus créatifs dans leurs étiquettes, et n’ont pas eu peur non plus du « blasphème » (quel concept débile !). Randall Grahm, de Bonny Doon et al n’a jamais été en reste en matière de créativité, pas plus que le dessinateur satirique anglais Scarfe, auteur de cette étiquette splendide :

Cardinal Zin

J’espère que davantage de producteurs de vin oseront le dessin pour libérer un peu leur étiquettes d’une certaine tristesse dominante, du moins en France. Il est encore permis, et même conseillé, de rire et boire en même temps. Et, pour que personne ne poursuive dans le généralisations absurdes sur tel ou tel peuple ou groupe, comme « tous les Anglais sont des cons », ou « tous les musulmans sont des intégristes » ou bien « tous les Américains sont des puritains coincés », admirons cet effort (pour un vin de messe ?) :

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Buvons et rions avec eux et contre la connerie

David Cobbold 

 


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#Carignan Story # 254 : Quand on reste sur sa soif…

Il y a des jours comme ça où, en goûtant un Carignan un peu particulier, difficile, dur, je me pose maintes questions. Tout y passe : est-ce le terroir qu’il faut blâmer, la faute au vigneron, au millésime, à la date de vendange, à la machine, au manque de tri, aux macérations trop longues ou trop courtes, au boisage excessif ou à la mauvaise origine du bois ? Questions de vignerons, logiques, évidentes, implacables, questions pleines de doutes qu’il m’est aussi arrivé d’avoir au pied de la cuve. On a beau connaître le refrain – tout se passe à la vigne, sans bons raisins, rien de possible – il n’empêche que quand l’incertitude survient elle vous tenaille au point de rendre la vie infernale. Les journalistes que nous sommes, les sommeliers, les cavistes, les commentateurs de blogs, les pros du vin, tout ce petit monde pinardier soupçonne-t-il à quel point « faire » du vin peut être difficile ?

Photo©MichelSmith

Photo©MichelSmith

Je pense à tout cela en goûtant ce Carignan pur jus, du Domaine Terres Falmet où exerce le vigneron Yves Falmet dans le secteur de Saint-Chinian. Son Vin de France titrant 13° affiche le millésime 2012 et il est vendu 6,40 € chez un excellent caviste de Pézenas, à l’enseigne du Nez dans le Verre. Il suffit de parcourir le site pour comprendre que le gars est un amoureux de la nature, qu’il vendange « à l’ancienne », donc à la main, que ses vieilles vignes (80 ans) reposent sur des cailloutis calcaires, qu’il est un adepte du foulage et de l’égrappage, des macérations longues « à chaud » (25°), des remontages quotidiens et des élevages en cuve. Jusque là, rien ne l’empêche de faire du bon vin. Il en fait peut-être d’ailleurs, lui qui a d’autres cuvées à son actif, dont un pur Cinsault. Après décuvage, le vin reste 20 mois dans sa cuve puis il est mis en bouteilles sans filtrage ni collage. Donc, apparemment, on se dit que tout est normal… RAS. Passez votre chemin, monsieur le journaliste curieux de tout, vous faîtes fausse route.

Pour voir, j’ai tout de même attendu presque un mois avant de goûter le Carignan de Terres Falmet 2012, en laissant la bouteille debout, en servant le vin à une température « normale », soit 18°. Et là, je me suis aperçu que plus grand chose n’était dans la « normalité ». Objection votre Honneur, je devrais dire plus simplement que le vin n’était pas à mon goût. Dès la prise en bouche, j’ai été saisi par la dureté, la brutalité et l’âpreté du jus, ainsi que par son manque de netteté. Si l’on excepte le nez au départ séduisant qui évoque la garrigue des alentours, la bouche embraye sur la rusticité avec un fruité timide en finale entaché par la dureté des tannins. J’ai bien tenté d’attendre un jour, puis deux, puis trois, pour voir, mais rien n’y a fait. Il faut se rendre à l’évidence : parfois,  je reste sur ma soif. Dommage. Ce sont les inconvénients du métier.

Michel Smith


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« Pour amateurs pointus »

Nouvelle année, nouvelle philosophie du vin? Pas pour moi.

Dans la dernière livraison de nos excellents confrères de Le Rouge et Le Blanc, Philippe Barret consacre un portrait à Pierre Benetière, un vigneron de la Côte Rôtie. C’est son intro qui m’a surpris: « Sans être véritablement sauvage, on ne peut pas dire pour autant que Pierre Benetière soit un vigneron qui recherche la notoriété. Il ne participe à aucun salon, ne présente jamais ses vins aux journalistes et sa production n’a de véritable reconnaissance qu’auprès des amateurs « pointus » pour qui elle constitue une sorte de trésor caché du Rhône Nord (…). »

Sauvons la critique viticole!

D’abord, bravo à mon confrère d’avoir déniché ce vigneron qui ne parle pas aux journalistes. Peut-être l’homme du Rouge & Le Blanc s’était-il présenté à lui comme agent d’assurances?

On ne dira jamais assez à quel point le journalisme d’investigation est en train de sauver la critique viticole. Voyez Isabelle Saporta. Moyennant quelques judicieuses coupes au montage, la pasionaria du micro vous transforme une sympathique conversation en vrai coup de coup de pied dans les burnes. Tout l’art étant de trouver les questions qui étayeront les a prioris qu’on avait déjà avant l’interview. A défaut du prix Sulitzer, ma « consoeur » peut prétendre au prix Bulldozer. La délicatesse de son analyse m’y fait irrésistiblement penser.

Isabelle, quand je pense à vous, j’aime que rien ne se perde. Juste une petite partie du fumier que vous avez remué avec gourmandise cette année suffirait à fertiliser 100 hectares de Merlot du Pays d’Oc chez Val d’Orbieu. Tiens, vous n’en parlez pas trop, de Val d’Orbieu. Ni du Crédit Agricole. Ni du Pinot Noir de Limoux. Votre Vino Business a des indignations sélectives, pour ne pas dire une obsession du Bordelais friqué. Une vieille frustration, peut-être?

Plus sérieusement, cette présentation dans le Rouge & le Blanc me rappelle la réaction d’un vigneron de Cahors, cet été. A ce brave biodynamiste, je faisais part de mon étonnement de ne pas voir plus de ses ses confrères steineriens lors de la manifestation organisée par l’appellation à laquelle j’avais été convié. Il voila qu’il me dit de but en blanc: « Vous comprenez, ils ne veulent pas se prostituer ».

J’avais déjà eu des difficultés à avaler cette pilule-là – après tout, nous autres journaleux ne sommes rien, sinon des passeurs;  alors, nous parler, ce n’est trahir aucun idéal. Nous sommes même capables, dans certains cas, de comprendre le message. Mais lire, sous la plume d’un confrère, que certains vignerons ne peuvent être reconnus que par certains amateurs pointus, cela me choque.

Je pensais bêtement que le vin était un produit de partage.

« On voit mieux d’en haut »

Je déplore déjà que certains vins soient trop chers pour que le commun des buveurs ne puisse les apprécier; ou même, qu’un protectionnisme à courte vue ne prive Français, Italiens ou Espagnols de pas mal de nectars étrangers; alors, apprendre que des producteurs refusent de communiquer, que leurs vins sont sur liste rouge comme un numéro de téléphone, je trouve ça vraiment triste.

Mais au fait, comment décide-t-on de qui fait partie des élus? Qui est apte à comprendre les vins de ces producteurs d’exception? Ou le vin tout court?

Faut-il avoir un diplôme? Un certificat de baptême? Porter un tablier? Une kippa? Avoir un compte numéroté aux Bahamas? Avoir un ami dont le beau-frère a connu la bonne de M. Joly ou de M. Cornelissen? Emarger à un parti? Au Club des Amateurs d’Andouille Anonymes? Avoir un abonnement à Libé? A la RVF? Au Rouge & le Blanc?

En ce temps-là, Lalau monta sur la montagne et dit à ses (rares) disciples: « On voit mieux d’en haut. Mais ce n’est pas une raison pour succomber à l’élitisme ou au sectarisme. En vérité, je vous le dis, lisez, écoutez, discutez de tout, faites votre miel de tout; et surtout, buvez de tout, sans oeillères, éduquez-vous au goût et faites le tri par vous-même. A-prioristes et sectaires de tous pays, repentez-vous! »

Hervé Lalau

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