Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin


21 Commentaires

Les Jihadistes du vin enregistrés : le complot démasqué !

Le contexte :

« Le mouvement jihadiste des vins sans soufre, verts, issus de raisins pas mûrs, faibles en alcool, oxydés et puant la fosse à purin sont des trucs pour masochistes promus par la police anti-plaisir…. » Robert Parker sur Twitter

 

Le lieu :

Une maison protégée appartenant à Al Qaïda, quelque part au Wazaristan, Pakistan

 2053650photo France TV

 

L’enregistrement pirate :

Cheikh Omar : Khalid, je vous avais pourtant demandé de ne pas me déranger avant l’heure de la prière.

Khalid : Avec toutes mes excuses Cheikh, mais je devais porter d’urgence cette information à votre connaissance. Ce Blobber Parker nous a découvert ! Regardez un peu ce qu’il vient d’écrire. (Khalid tend son i-pad au Cheikh Omar)

Cheikh Omar : En effet. Mais nous n’aurons pas besoin de le réduire au silence : il sert parfaitement notre cause.

Khalid : Désolé mais je ne pige pas, Cheikh.

Cheikh Omar : C’est pourtant clair ! Blobber Parker a compris que nous utilisons le vin dans la cause du jihad. C’est un homme futé et son nez flaire la ruse aussi bien que le pinard. Mais son problème est que plus personne ne croit en lui. Il a été le plus puissant des critiques du vin mais maintenant son peuple se moque de lui. Plus il parle de jihad, plus on le ridiculise et on finit par croire le contraire de ce qu’il dit ! Donc il est devenu un atout pour nous.

Khalid : Alors c’est un prophète qui prêche dans le désert ?

Cheikh Omar : Khalid, je dois vous mettre en garde contre l’usage abusif du mot « prophète ». Quelques frères pourraient prendre cela très très mal. Je vous rappelle qu’il s’agit d’un Infidèle !

Khalid : Vous avez raison Cheikh et je vous prie de m’excuser. Je vais reformuler ma remarque : il s’agit d’un empereur aussi bienveillant que sage, qui a été rejeté par son peuple dégénéré et en perdition. Mais il y a un point qui m’échappe toujours Cheikh : en quoi le vin fait-il partie du jihad ?

Sheikh Omar : Khalid, nous avons étudié ces gens-là avec beaucoup d’attention.

Khalid : Quels gens ?

Cheikh Omar : Les Américains, Khalid, mais aussi les Français et tous les autres Occidentaux ! Ce sont des peuples décadents et hédonistes qui se perdent dans les plaisirs de la chair. Par conséquent, ils préfèrent naturellement des vins décadents et hédonistes. Il nous a semblé que si on pouvait les convaincre de renoncer aux vins de plaisir et à les détourner de ce qui  les rend vraiment heureux, nous arriverions à les affaiblir et à faire baisser leur résistance.

Khalid : C’est génial Cheikh, mais comment faire ?

Cheikh Omar : Cela passe par la Bourgogne. Nous avons convaincu les Infidèles que le vrai vin de plaisir est un Bourgogne, ou éventuellement un vin de Loire pour ceux qui n’ont pas d’argent.

Khalid : Et ce n’est pas vrai ?

Sheikh Omar : Mais vous n’avez jamais dégusté cette daube ?  Moi si ! C’était exactement comme ce Blobber Parker a dit : maigre, acide et dur. Seule une personne qui déteste le plaisir, les enfants et les mignons petits chiots peut aimer ça ! Les arômes étaient pires que l’haleine de mille chameaux ! Il paraît que tous les vins de Bourgogne ont cette odeur épouvantable qui ferait fuir une armée.

Khalid : Mais alors comment faire pour convaincre les gens que de tels vins sont bons ?

Cheikh Omar : Nous avons recruté une armée de jeunes éphèbes que l’on appelle des sommeliers. Nous avons flatté leur vanité, puis nous leur avons dit que Parker n’aimait pas les vins de Bourgogne et leur suiveurs, qu’il ne pouvait plus rien goûter en dessous de 15° d’alcool et que son palais était flingué. Mais qu’eux pouvaient devenir célèbres en soutenant les vins de Bourgogne et de Loire. Une fois les sommeliers dans notre poche, les imbéciles de journalistes ont suivi et tout ce beau monde a entraîné les consommateurs qui sont tous des moutons. Nous avons accéléré le processus en infiltrant les blogs et sites de discussion avec des pseudonymes et en vantant les vins de Bourgogne et de Loire. Les infidèles ont gobé tout cela très facilement !

Khalid : C’est un coup de maître Cheikh !

Cheikh Omar : On ne pouvait rêver mieux. Ces Amerloques et ces Froggies pathétiques se sont laissés convaincre que la voie de la rédemption passait par la Bourgogne. En réalité, c’est la voie vers le prochain califat. Et cette fois-ci, Inch’Allah, nous serons aux portes de Beaune, puis de Paris, et non pas de Vienne !

Mes remerciements et félicitations à  Mike Steinberger pour la version originale de ce texte, que j’ai librement traduit, raccourci et parfois légèrement  modifié. Après tout, traduire c’est trahir !

 

David Cobbold


16 Commentaires

Snobs, les accords vins & mets?

La marque australienne Jacob’s Creek vient de diffuser sur le marché anglais un disque de carton censé permettre de marier vins et mets – pardon, cépages et snacks.

Parce que vous comprenez, aujourd’hui, l’Anglais grignote plus qu’il ne mange; mais ce n’est pas une raison pour lui de se priver de boire. Surtout si c’est pour apparier Merlot et chocolat, Pinot Grigio et nachos, Riesling et saucisses, chips aux vinaigres et Shiraz rosé (hmmm)…

Jacob'ss Creek

Seasalt and balsamic vinegar crips & shiraz rosé

Anything But…

Plus globalement, Jacob’s Creek entend « éliminer le snobisme dans le domaine du vin » (sic). 

Chardonnay ou pas, je sens que les pois au wasabi me montent au nez. C’est mon ABC à moi – Anything But Connerie.

Chacun mène sa communication comme il veut, et ce n’est pas à un fabricant de pastis que je vais reprocher de donner dans le popu (populaire, populiste, à vous de choisir). Je ne leur reproche même pas d’être Français et de produire du vin partout sauf en France – c’est vous dire si je suis tolérant.

Mais parler de snobisme à propos de cet art si difficile du mariage des saveurs, c’est insulter, non seulement ceux qui s’efforcent de produire de bons vins, mais aussi ceux qui s’efforcent de faire de la bonne cuisine. Sans parler de ceux qui font de leur mieux pour les réunir sur une table. En quoi est-ce être snob que d’avoir envie de boire et de manger bon? Et simultanément?

J’en ai soupé – c’est le cas de le dire – du nivellement par le bas. A l’école, à la télé, dans le journal, et maintenant à table! Faut-il qu’on prenne le consommateur pour un demeuré, pour le gaver ainsi de messages prédigérés, simplifiés, ad usum stupidi? Ne peut-on plus le prendre pour un adulte, en appeler à son jugement, ou même tenter d’élever ce jugement en l’informant vraiment? Ad augusta per schola. 

Ah oui, j’oubliais, le latin ne sera bientôt plus au programme. On mettra peut-être le texto à sa place?

Sans moi, les gars.

Quitte à passer pour élitiste, quitte à perdre des lecteurs au sein des nouvelles générations, ou même de ceux qui veulent faire djeun, j’emmerde les wine-snackers, le newtalk, la vulgarité, le populairement correct, l’acculturation, sans oublier le marketing des alcooliers. Nous ne sommes pas Les 5 du Pinard, nom de nom!

Hervé Lalau


26 Commentaires

Les intégristes m’emmerdent!

Extrait d’une lettre d’Olivier De Moor à Michel Bettane, publiée récemment sur le blog de Jacques Berthomeau.

« J’ai été flatté de pouvoir figurer dans le guide Bettane et Dessauve suite à votre venue l’an passé. Après 20 ans de travail à notre propre compte. J’ai apprécié le temps consacré comme la précision que vous mettiez à écouter la façon que nous avons choisi pour faire nos vins.

 Cette année, je viens de lire que votre travail change et que faute de temps, ce que je comprends, vous réalisez votre dégustation, et votre sélection, après échantillonnage et collecte des bouteilles du 2013 au BIVB de Chablis.

 Je ne donnerai pas de bouteille au BIVB de Chablis, comme l’an passé je n’ai pas donné de bouteilles au BIVB pour le nouveau dégustateur du Wine Advocate en charge de la région, M. Neil Martin pour une dégustation similaire.

On peut considérer en effet que le vin parle par lui-même, et qu’il reflète le travail qui lui a donné naissance. Cette idée je l’espère. Mais elle reste à relativiser. Le vin au-delà de toute l’envie que nous lui transmettons demeure dans notre cas un produit vivant. Dépendant de sa propre humeur.

Plus important encore, je peux intégrer  ces variations, et son évolution normale que j’accepte en faisant déguster au domaine, en salon, mais je n’accepte plus de voir comparés nos vins à d’autres qui n’aient pas été fait dans la même éthique, et la même honnêteté. Vous pouvez considérer cette revendication comme incongrue; malheureusement elle ne l’est pas compte tenu des questions surtout environnementales.

 Je me permets de considérer que le vin doit autant être jugé sur son résultat que sur celui qui a conduit à le faire.

Je sais que M. Bettane aime beaucoup les Chablis. J’aime autant ma région que je maudis certaines pratiques. Je ne peux pas en conséquence, mettre nos vins au milieu d’une « compétition » à l’aveugle, sans règle du jeu. Je pense que cela avilie l’ensemble et finalement par mon choix je veux donner une chance à des pratiques plus vertueuses. »

nimby (1)

NIMBY

Il y a beaucoup de choses à dire en réponse à une telle prise de position, qui me semble avoir un petit côté « Not in My Back Yard« , alias NIMBY (voir ci-dessus quelques variantes de cet acronyme anglais, un syndrome de plus en plus courant).

La forme de la lettre de M. De Moor est polie et respectueuse. Mais le fond est incohérent et totalement inacceptable. Je reviendrais sur les incohérences de son argumentaire; mais ce qui est inacceptable, aussi bien pour un consommateur que pour un intermédiaire tel qu’un journaliste du vin, c’est le refus d’un producteur de voir ses vins comparés avec ceux d’autres vignerons, dans des conditions neutres et identiques pour tous.

nimby

Et si on inversait les rôles?  Quelle serait la réaction de mes lecteurs si je refusais de déguster les vins de tel ou tel producteur parce que je ne suis pas d’accord avec ses méthodes de culture, par exemple?

Personnellement, je suis totalement contre toute ségrégation entre les vins, contre tous les clans. Ainsi,  je ne fréquente pas les salons exclusivement dédiés au vin biologique, par exemple. Mais tous les vins méritent d’être dégustés et  je ne refuserai jamais de déguster un vin parce que son producteur adopte les principes de Rudolf Steiner, même si j’ai très peu d’estime pour ce personnage aux relents racistes et anti-alcool.

Il faut dire que ce genre de refus de se soumettre à la comparaison par une dégustation à l’aveugle n’est pas un cas unique. Les premiers crus classés de Bordeaux le pratiquent depuis longtemps. Cela fait des années que je ne participe plus au grand cirque annuel des « Primeurs » à Bordeaux, mais déjà en 2006, qui fut ma dernière année de participation, quelques autres châteaux nous obligeaient à circuler inutilement sur les routes si on voulait déguster leurs échantillons et donc, par là, se soustraire à toute comparaison directe avec les vins de leurs pairs, tout en nous conditionnant par un environnement choisi et leur discours de circonstance. Je refusais cela à cette époque et donc ne parlais pas de ces vins-là. Faire le contraire serait, selon moi, une manière de cautionner cette pratique et de rendre à terme notre travail impossible. J’y reviendrai aussi.

En Bourgogne il en va de même pour des raisons différentes : la demande pour la production de certains domaines dépassant de très loin l’offre, il est devenu inutile pour ces heureux producteurs de fournir des échantillons à la presse ou aux éditeurs de guides. Il y a des exceptions, et ces gens-là sont à féliciter pour leur humilité et leur diligence. Ils jouent le jeu d’une manière exemplaire. Dans d’autres régions ont trouve aussi, ici ou là, des producteurs qui jouent les vierges effarés comme ce Chablisien : des « pas de ça chez nous » qui deviennent même des « pas de ça autour de chez nous ».

La posture qui nous concerne ici semble relever d’un cas de figure particulier. De Moor refuse de voir ses vins comparés à d’autres qui ne seraient pas (tous, une partie…? il ne le précise pas) produits selon la même approche agricole que la sienne (on imagine qu’il s’agit d’une variante de la mouvance bio). Je me souviens avoir déjà chroniqué sur le cas d’un producteur (aussi « bio », faut-il le rappeler) qui ne voulait pas que ses vins soient vendus à côté de vins non-bio dans des magasins ! Sectaire, vous avez dit sectaire?

Holier than thou

Qu’un producteur se soucie de l’environnement et d’une éthique qu’il conçoit comme étant indispensable aussi bien à sa propre vie qu’à l’identité de ses produits est évidemment respectable. Je dirai même que c’est vital. Mais qu’il se permette d’apporter un jugement globalisant et sans nuances sur l’ensemble de ses collègues d’appellation me semble très discutable. Cela relève de l’arrogance et d’une attitude que nous qualifions, dans mon pays d’origine, de « holier than thou » (plus catholique que le Pape, en bon français). Car nous sommes, à ne pas douter, dans le domaine de la croyance et d’un refus des différences. Je n’ai pas de sympathie pour des gens qui polluent massivement et qui se moquent d’une certaine éthique de production de produits agricoles, mais jeter l’anathème sur toute approche un tant soit peu différente de la sienne me semble joindre l’ignorance à l’intolérance. Et qui dit que tous les producteurs de Chablis qui acceptent d’envoyer des échantillons au BIVB pour des dégustations sont des vilains pollueurs qui vident des tonnes de désherbants sur leurs terres ?

 bagnoleAllons-y pour des visites de chaque domaine viticole en bagnole afin de nous rendre compte de leur « intégrité » et de commenter, et toute indépendance, de la qualité de leurs vins ! Cela va faire gagner le bilan carbone je pense.

Mais la lettre de M. De Moor pose un autre problème majeur . Si tous les producteurs de vin se comportaient de la sorte, le travail des journalistes/critiques/dégustateurs deviendrait totalement impossible ou, du moins, beaucoup plus coûteux et nettement moins honnête envers leur lecteurs. Car on ne peut pas douter qu’un vin doit se juger, avant tout, par ses qualités organoleptiques, et que la dégustation à l’aveugle est la meilleure manière de soustraire toute influence externe à ce travail d’analyse. Refuser une comparaison avec les produits de ses pairs signifie refuser le jeu de la concurrence, quel que soit le prétexte évoqué. C’est un refus de combat qui équivaut à une sorte de désertion. Je suis d’accord, bien évidemment, que la dégustation comparative n’est pas une science, qu’il s’agit bien d’une opinion à un moment donné par une ou plusieurs personnes et qu’il y a des aléas qui peuvent faire que tel ou tel vin soit moins bien jugé (ou l’inverse !) qu’il ne le mériterait lors d’une séance. Mais est-ce que cela veut dire qu’on ne peut faire aucune confiance à des gens qui dégustent des milliers de vin chaque année depuis longtemps, et qui en rendent compte avec honnêteté et un certain savoir-faire ? Et quelle est l’alternative ? Une série de portraits de vignerons, avec description de leur approche, incluant un compte-rendu de dégustation dans un cadre choisi par eux? Et le temps passé à visiter 20, 50, 100 ou parfois bien davantage de producteurs d’une appellation, on y pense ? C’est bien entendu hors de question pour nous, sur un simple plan économique. Et c’est aussi une curieuse contradiction de la part de quelqu’un censé se soucier d’écologie que d’encourager par son attitude égoïste un inutile gaspillage d’énergies fossiles et ainsi accroître la pollution !

M. De Moor nous dit tout de même qu’il consent à nous faire déguster ses produits lors de certains salons. Il est gentil, mais lesquels, où et quand? Et est-ce que nous pouvons y travailler sans avoir à jouer des coudes et à piétiner pendant des heures pour arriver à son stand bondé ? De toute façon, nous apporterons avec nous nos expériences passées de sa production, qu’elles soient positives ou négatives, ce qui constitue une sorte de filtre, de crible en contradiction avec la recherche d’objectivité qui doit nous animer.

Je ne crois pas que cela soit réaliste, et je suis convaincu qu’une telle approche nous empêcherait de révéler au public bon nombre de nouveaux talents.

A ce propos, j’ai le souvenir d’avoir découvert (et apprécié) les vins de M. De Moor lors d’une dégustation à l’aveugle au BIVB à Chablis, portant sur le millésime 1996 !

David Cobbold


5 Commentaires

Sauternes et Perrier: Desproges, déjà…

Au risque d’ajouter de d’huile au moulin de l’ire de l’amer Michel – si, si je t’assure, sur ce coup-là, tu étais amer, Michel, je verse au dossier de l’affaire SP (pour Sauternes Perrier) ce texte prémonitoire, avant-coureur, annonciateur et pour tout dire, prophétique, de notre maître Pierre Desproges. Tiré des Chroniques de la Haine Ordinaire, il s’intitule – je vous le donne en mille: « En amour, on est toujours deux. Un qui s’emmerde et l’autre qui est malheureux ». Joli programme!

Celui qui lira jusqu’au bout ce salutaire avertissement sans frais y trouvera peut-être, in fine, le rapport avec l’eau de Perrier. Sinon, il aura passé un bon moment de lecture, à ne penser, ni à ses hémorrhoïdes, ni à sa feuille d’impôts, ni aux études de la cadette, et c’est toujours ça de pris, comme disait Socrate (jusqu’à preuve du contraire).

800px-Pierre_Desproges17

Pierre Desproges (1939-1988). Photo Roland Godefroy

Mais je cède la place à M. Desproges, Pierre:

« J’étais littéralement fou de cette femme. Pour elle, pour l’étincelance amusée de ses yeux mouillés d’intelligence aiguë, pour sa voix cassée lourde et basse et de luxure assouvie, pour son cul furibond, pour sa culture, pour sa tendresse et pour ses mains, je me sentais jouvenceau fulgurant, prêt à soulever d’impossibles rochers pour y tailler des cathédrales où j’entrerais botté sur un irrésistible alezan fou, lui aussi.
(…)
Je l’emmenai déjeuner dans l’antre bordelais d’un truculent saucier qui ne sert que six tables, au fond d’une impasse endormie du XVème où j’ai mes habitudes. Je nous revois, dégustant de moelleux bolets noirs en célébrant l’automne, romantiques et graves, d’une gravité d’amants crépusculaires. Elle me regardait, pâle et sereine comme cette enfant scandinave que j’avais entrevue penchée sur la tombe de Stravinski, par un matin froid de Venise. J’étais au bord de dire des choses à l’eau de rose, quand le sommelier est arrivé.

J’avais commandé un Figeac 71, mon saint-émilion préféré. Introuvable. Sublime. Rouge et doré comme peu de couchers de soleil. Profond comme un la mineur de contrebasse. Eclatant en orgasme au soleil. Plus long en bouche qu’un final de Verdi. Un vin si grand que Dieu existe à sa seule vue.
Elle a mis de l’eau dedans. Je ne l’ai plus jamais aimée.

Affaire de goût, goût des affaires

Et maintenant, pour redevenir sérieux un moment (pour autant que Desproges n’ait pas été sérieux), il va de soi que chacun est libre de boire son vin comme il l’entend. Heureusement qu’il n’y a pas un gendarme, un responsable de l’INAO ou même un critique de vin dans toutes les salles à manger. Si nous autres, journalistes en vin, nous permettons une sourire narquois, voire une pointe d’indignation face au Sauternes-Perrier, c’est que nous sommes un peu déformés. Déformés par des années de dégustation; déformés par des années de lavage de cerveau, de terroirisme aveugle – à force d’entendre qu’il y a plusieurs sortes de graves (ce qui est vrai); que l’argilo-calcaire est un type de sol (ce qui ne veut rien dire), que Sauternes n’est pas Barsac, que Fargues n’est pas Yquem, qu’Yquem n’est pas Climens… nous avons fini par le croire. Et nous voila plus royalistes que le roi, plus recuits dans notre défense du cru que les producteurs eux-mêmes. Et quand certains d’entre eux se mettent à vouloir faire djeun, nous avons l’air de ringards. Même pas grave (c’est le cas de le dire!).

Il en faut pour tous les goûts, je ne vais pas prétendre pas que ces chroniques s’adressent à tout le monde, quand elles s’adressent d’abord à ceux qui aiment le vin d’amour. Aux autres, j’ai envie de dire, faites comme vous le sentez, bien sûr qu’on a le droit de tout essayer. Et revenez quand vous aurez tout essayé.

Qui peut encore parler de bon goût dans ce monde où les starlettes de la téléréalité gagnent plus une une soirée qu’un prof en un mois.  Si certains Sauternes ont le goût des affaires, grand bien leur fasse – des milliardaires russes mélangent bien Château Latour et vodka au cours de leurs soirées à la neige! Tout cela me semble péché véniel à l’heure où des encagoulés abattent des touristes dans un musée.

Hervé


62 Commentaires

Ras le bouchon !

J’interromps, temporairement, ma série de trois articles sur le Sauvignon Blanc de Styrie pour pousser un vrai coup de gueule. Je reprendrai cette série la semaine prochaine.

J’en ai vraiment ras-le-bol du bouchon en liège et, au passage, de tous ceux que le défendent, par ignorance ou par intérêt. C’est un des pires systèmes de fermeture des bouteilles de vin. Et mon énervement va croissant quand il s’agit des vins dits « de garde », forcément chers et aussi devenus rares (et donc encore plus chers) avec le temps. Ces vins-là, mais ils ne sont pas les seuls, sont régulièrement abîmés ou diminués par la faute d’un petit morceau de bois.

Selon ses défenseurs (sont-ils juste ignorants ou souffrent-ils d’agueusie?), le liège aiderait à bien conserver le vin dans la bouteille, et même, éventuellement, à le bonifier par un séjour plus ou moins long. On entend d’ailleurs toutes sortes de sornettes autour du besoin qu’aurait un vin de « respirer » à travers le liège. C’est simplement faux, du moins si le vin a été correctement préparé pour une phase d’oxydo-réduction dans un milieu hermétique. On peut lire Peynaud et Ribéreau Gayon à ce sujet, et leurs découvertes ne datent pas d’hier. Et même si c’était vrai, comment le liège pourrait-il garantir de laisser passer précisément la même quantité d’oxygène d’un flacon à un autre, et sur une durée d’une longueur inconnue?

capsule_a_vis_jaune_0

Cette photo, que j’ai trouvé sur le blog Rue 89 associé à un entretien saignant avec Luc Charlier, montre bien que la différence esthétique entre une bouteille fermée par du liège et une autre par une capsule à vis est minimale. Or elle sert trop souvent d’argument quasi-exclusif pour continuer à mettre ces inefficaces morceaux de bois dans nos chers flacons ! (Photo Vincent Pousson)

 

Certes, il arrive qu’un bouchon en liège fasse correctement son travail et qu’on trouve une bouteille magnifique après 10 ans ou plus de séjour en cave. Et je ne parle pas ici d’une absence du très polluant TCA, qui touche peut-être 2 à 4% des vins bouchés en liège massive de nos jours (ce qui est déjà inacceptable, soit dit en passant!). Je parle du niveau d’oxydation totalement variable d’un flacon à un autre. Oui, de temps en temps, et d’une manière totalement aléatoire, les bouchons de liège font bien leur travail. Quel pourcentage? Avec quel degré de fidélité par rapport au vin contenu? On s’en fout!

Pourquoi devrait-on encore accepter de tels aléas, de nos jours? Bon sang, cette technique de fermeture, au résultat forcément aléatoire, date du 17ème siècle! Et on a fait mieux depuis. Est-ce qu’on vinifie de la même manière de nos jours qu’il y a 300 ans?  Heureusement que non! Est-il raisonnable de persévérer avec le liège alors qu’il existe depuis un petit moment au moins deux autres techniques autrement plus performantes sur tous les plans, à condition de bien les comprendre et d’adapter la préparation du vin en conséquence? Je pense que cela relève de la paresse intellectuelle, doublée d’un singulier manque de courage, que de continuer à fermer ses bouteilles avec un petit morceau d’écorce d’arbre.

Où résident mes griefs et sur quelle base statistique reposent-t-ils? J’ouvre et je teste, souvent juste par voie olfactive, environ 500 bouteilles de vin par mois, soit pour des cours, soit pour des soirées que j’anime, soit pour mes besoins de tests pour des articles ou autres activités. L’énorme majorité des ces flacons est jeune. Mes statistiques personnelles sur le taux de vins « bouchonnés » ont donc une certaine valeur, je pense. Je constate que la proportion de vins affecté par du TCA du au bouchon liège est en diminution depuis quelques années, mais reste à un niveau inacceptable pour de produits aussi chers. L’incidence est, de plus, totalement imprévisible.

La semaine dernière, sur un carton de 6 bouteilles d’une cuvée haut de gamme d’un producteur de Montagne St. Emilion, deux bouteilles sur 6 étaient bouchonnées: une, d’une manière flagrante et affreuse; l’autre, plus légèrement. Cette dernière forme d’atteinte est à mon avis la plus dangereuse car beaucoup ne se rendent pas compte qu’il y a un problème et mettent l’absence d’odeurs nettes et la platitude des saveurs sur le compte d’un vin médiocre au départ. Or, dans ce cas précis, il n’en était rien. Cela retombe donc sur le producteur in fine. Combien de flacons rejetés ou mal perçus dans des concours ou dans des dégustations de presse le sont en réalité à cause d’une légère dose de TCA ? Nous ne le saurons jamais mais je parie que le chiffre est très significatif.

about-vinolokAutre système de fermeture méritoire, utilisé de plus en plus en Allemagne et en Autriche, le Vinolok tcheque, tout en verre avec un joint en néoprène (si je ne m’abuse)

Ce qui m’amène vers le pire défaut du liège comme système de fermeture: l’oxydation et l’expression aromatique très variable d’un flacon à un autre dans un même lot, sans qu’il y ait trace de TCA. Et ce défaut va croissant avec l’âge du vin.

Ce samedi, lors d’un déjeuner chez l’ami Olivier Borneuf et avant de regarder ce match de rugby formidable que s’est joué entre l’Angleterre et la France (very good game indeed!), il nous a servi un Riesling Clos St Hune 2002 de Trimbach. En principe, un grand vin, puissant, long, fin et tout et tout. Mais quelle déception! Plat, amer, sans relief, court en bouche, juste l’acidité qui marque le riesling pour le sauver, et pas pour longtemps, de l’évier. Selon Olivier, ce n’est pas le premier flacon de ce carton acheté à être ainsi si fortement diminué, ce qui constitue une forme de vol légalisé de la part du revendeur et du producteur. D’autres flacons étaient pourtant impeccables et le vin magnifique, selon Olivier. Mais pourquoi de tels écarts, de surcroît sur un vin vendu très cher (dans les 120 euros, je crois)? Je trouve cela plus qu’inacceptable; c’est proprement scandaleux! Et ce n’est pas un cas isolé car tous les amateurs de vins ayant gardé des vins en cave ont rencontré ce type de problème. Sur une caisse de 12 bouteilles, après 20 ans de garde, 2 à 4 flacons seront parfaits, 4 à 6 seront acceptables à quelconques, en tout cas avec des degrés d’expression et de plénitude réduits, et entre 2 et 6 franchement décevants ou totalement imbuvables. Et on trouve cela normal?

bouchon-verre-vino-lok

En plus de ses avantages sur le plan de la qualité d’un vin, le bouchon en verre ou la capsule à vis sont d’un usage bien plus facile et agréable que ce machin en liège, produit qui se désagrège avec le temps rendant son extraction très délicate, comme je l’ai vu ce weekend en servant un flacon qui avait un peu plus de 30 ans.

 

Alors quelle est la solution ? Elle me semble très claire. Dans l’idéal, il faudrait interdire l’usage du liège non-traité et massif comme système d’obturation des bouteilles de vin! Ce système de fermeture est une plaie et une vaste escroquerie. Il fait du mal aux consommateurs et aux producteurs. Quel autre produit alimentaire serait accepté avec un tel taux de déchet ? Une interdiction pure et simple aurait l’avantage de nous éviter d’entendre toutes ces pathétiques objections (lame excuses) de la part des producteurs timorés à des solutions plus efficaces et rationnelles, du genre « mais le consommateur n’en veut pas ». Que le producteur assume ce risque et impose des systèmes qui marchent en expliquant les raisons aux consommateurs. Il impose bien le goût de son vin. Pourquoi pas la fermeture du flacon ? Les Suisses, les Australiens, les Néo-Zélandais, les Sud-Africains, les Chiliens, les Autrichiens, et les Allemands, pour ne mentionner qu’une partie des pays qui ont adopté, majoritairement, des capsules à vis et/ou les bouchons en verre, ont réussi à prendre ce tournant sans que cela n’affecte leurs ventes. Pourquoi pas les Français ? Il y a des courageux, comme l’ami Luc Charlier et, pendant un temps, Michel Laroche. Mais ils ne sont pas assez nombreux. La France veut-elle passer pour le pays producteur le plus bête et le plus rétrograde de la terre (ex-aequo avec l’Italie) ?

Et que je n’entende pas la triste litanie des défenseurs de produits « naturels » venir à les rescousse de ce morceau d’écorce de chêne extrait des forêts à grand renfort de tronçonneuses, tracteurs et autres 4×4, produits traitant de tous genres et usines de transformation. L’alu et le verres ne sont pas des produit « naturels », certes. Le bouchon de liège ne l’est pas entièrement non plus. Tout cela ce recycle plus ou moins bien aussi. Je ne crois pas que cela soit l’obstacle majeur. Le verre d’une bouteille est-il « naturel » ? Il faut arrêter de prendre des vessies pour des lanternes et de gober la propagande des lobbies du liège.

Toutes les dégustations qui ont permis de comparer les mêmes vins bouchés avec des systèmes de fermeture différents ont apporté le preuve que le liège n’est pas le meilleur système sur le plan de la qualité, sauf pour de trop rares flacons et cela d’une manière totalement aléatoire. Pourquoi alors continuer à l’utiliser ?

David Cobbold

 

Pour le Vinoloc, bouchonnage en verre, voir aussi ceci :

https://www.youtube.com/watch?v=TUg8dO6RMYM


6 Commentaires

Et le commercial, dans tout ça?

Les articles de presse ou les commentaires de vin sur les blogs font-ils vendre du vin?

Comme le dit très bien l’ami Luc Charlier, « ça dépend du vin ». Ca dépend aussi du media. De l’adéquation entre les deux.

Je serais surpris qu’un commentaire de vin dans L’Humanité puisse faire vendre beaucoup de Mouton-Rothschild. Mais qui sait?

Moi, en tout cas, j’ai très rarement l’aspect commercial à l’esprit quand je commente un vin.
C’est paradoxal, puisque sans vente, plus de vin. Mais j’essaie de faire abstraction de tout ce qui n’est pas le contenu de la bouteille.

Tout au plus me permettrai-je, une fois le vin dégusté, de m’enquérir de son prix et le cas échéant, d’insister sur son bon rapport qualité-prix. Je m’efforce en tout cas de ne jamais faire varier mon commentaire en fonction de la notoriété du vin, de sa disponibilité, ou même du volume produit.

Ce qui vous vaut le plaisir (?) de lire mes notes sur des trucs parfois difficiles à trouver, genre fino chypriote, rosé et muscat tunisiens, rouge crétois ou traminer slovène. Mais aussi, à l’occasion, des bulles de Loire ou d’Alsace produites en très grosses séries et vendues pour de très modiques sommes. Aucune coquetterie là-dedans. Juste le plaisir d’avoir découvert quelque chose et de le faire partager.
A l’inverse, je suis plutôt moins intéressé par les produits possédant déjà un grand statut. Parce que j’ai l’impression que je n’ai rien à apprendre à quiconque, que le service après-vente est déjà fait, et bien fait.

Aucun mépris de ma part. Ces vins-là peuvent être très bons.

icone

« Iconic »

Il y a quelques années, pour In Vino Veritas, j’avais lancé la rubrique Icones, ce qui m’a permis de passer en revue quelques « incontournables » – et même, de les déguster (car bien souvent, même chez les pros, on en parle plus qu’on en boit).

Le premier, je crois, c’était Haut-Brion. Si ma mémoire est bonne, il y a eu aussi Château Margaux, Beaucastel, Quinta de Noval. Et puis Klein Constantia. Grange, Tignanello, Egon Müller (grâce à Luc, d’ailleurs). Mon copain Gérard Devos a commenté Le Clos Sainte Hune, aussi. Marc (oui, notre Marc), Vega Sicilia.

J’ai bu de belles choses. C’était sympa. Surtout pour le côté historique: comment devient-on une icone? Pourquoi celui-là et pas un autre? Est-ce que c’est toujours du vin? Combien ça coûte? Est-ce que ça se garde? J’avais encore quelques idées (notamment pour la Bourgogne et puis l’Italie); mais ça ronronnait un peu; alors on a mis la rubrique en sommeil.

Et puis, je n’ai qu’une vie, mes journées sont déjà longues, je dois faire des choix.

« A quoi sert une chronique si elle est convenue,

Me disaient des Chiliens, les mains pleines d’invendus » (merci à Roda Gil).

Ma « mission », c’est moins Haut-Brion que le plaisir de la découverte partagée.

Alors je crois que je vais continuer à déguster à l’aveugle et à faire semblant que le prix et le statut n’ont pas d’importance. A ne pas déguster beaucoup d’icônes parce qu’on les voit rarement dans les dégustations organisées par leurs appellations; et qu’à 52 ans, non seulement je n’ai toujours pas de Rolex, mais je ne reçois toujours pas de Romanée Conti à déguster pour mes étrennes.

Quitte à gâcher mon beau talent, je crois que je vais me garder les vins trop abordables, méconnus, limite insignifiants.

Et vous savez quoi: le pire, c’est que ça me plaît!

Hervé Lalau


47 Commentaires

Sauternes, c’est flou !

On le verra plus loin, l’affaire, si affaire il y a, n’est en rien condamnable. À entendre certains, on devrait même applaudir des deux mains ! Et puis, en pleine période des primeurs on en a vu d’autres en Bordelais.

Pourtant, deux jours après l’arrivée du faire-part (voir photo) sur mon écran de travail, je n’arrive toujours pas à me faire à cette idée. Songez donc, on m’invite, parmi d’autres journalistes et prescripteurs, à cautionner une renversante et novatrice trouvaille marketing destinée à marier le vin d’une prestigieuse appellation bordelaise – le Sauternes, en l’occurrence, avec un S majuscule, n’en déplaise aux typographistes – à une grande marque mondiale du groupe Nestlé, l’eau de Perrier ! Tout cela dans un restaurant branchouillard au sommet d’un immeuble décrépi de mon cher onzième arrondissement de Paris. Quelle merveilleuse idée, n’est-ce pas? Voila un événement qui ne manquera pas d’attirer dans quelques jours tous les médias sans oublier les auteurs désœuvrés des blogs vineux dont je fais partie ! Et tout le monde, à n’en pas douter, criera au génie créatif des Bordelais !

InvitationSOPERRIER

Pour un tas de raisons trop longues ici à expliquer, je ne pourrai être de la fête. De cela, d’ailleurs, on s’en fout. Vous pensez bien que ce n’est pas mon absence qui justifie un article dans ce blog. Non, ce qui me force à traiter du sujet, comme Nicolas de Rouyn auparavant, c’est que je n’arrive toujours pas à m’imaginer comment Sauternes, une AOP, ex AOC, décrétée en 1936 (avec Barsac, appellation souvent oubliée), a pu se fourvoyer de telle manière. Je le dis brutalement et sans prendre de gants: cette façon de procéder en créant le buzz, le flou fashionista, pour inciter un effet « nouveauté branchée », a quelque chose de franchement honteux qui ne sied en aucune manière à l’image que je me fais d’une appellation soit disant noble et protégée. On agirait de la sorte avec mon Fitou ou mon Corbières, que j’en serais tout aussi outré.

Photo©MichelSmith

Photo©MichelSmith

«L’appellation d’origine contrôlée Sauternes est réservée aux vins tranquilles blancs», peut-on lire en tête du décret rédigé il y a presque 70 ans. Par quelle idée étrange a-t-on pu penser qu’il serait utile voire nécessaire de faire pétiller de tels vins en leur ajoutant du Perrier aux vilains yeux de crapauds ? Pourquoi pas du Schweppes, pendant qu’on y est ? Par pur barbarisme ? Pour séduire les bobos qui s’emmerdent dans nos grandes cités? Par simple appât du gain? Serions nous tous devenus des pigeons au point de nous aligner sur cette nouvelle tendance?

Entendons-nous bien, chacun est libre de boire ce qu’il veut, de mettre un fond de crème de mûre dans un Beaujolais, d’ajouter de la limonade à un Chablis, de créer et de commercialiser aussi ce que bon lui semble. D’ailleurs, de tous temps, les barmen ne s’en sont pas privés eux qui n’ont jamais manqué d’idées en la matière. Il ne faut pas oublier que le Lillet, célèbre apéritif créé en 1872 à Podensac, dans les Graves, non loin de Sauternes, était pour l’essentiel composé de vins doux de la région, aromatisés au quinquina. Il ne faut pas non plus négliger un autre aspect du problème: depuis longtemps les ventes des vins d’appellations Sauternes et Barsac ne sont guère folichonnes. Ce marasme économique pousse certains à vouloir élargir leur clientèle comme on peut le constater ici.

3.so-du-chateau-bastor-lamontagne-2010-moelleux-75cl-sauternes

Et c’est, semble-t-il, en se basant sur ce constat qu’avec d’autres mystérieux viticulteurs, Florence Cathiard, l’entreprenante co-propriétaire du Château Bastor Lamontagne, membre de l’Union des Grands Crus de Bordeaux (avec sa famille, elle possède d’autres châteaux dont le fameux Smith Haut Lafitte, Grand Cru Classé de Pessac-Léognan) a décidé de lancer avec l’eau de Perrier son So Sauternes.

C’est sûr, elle me reprochera de critiquer sans même goûter, elle qui destine cette boisson hype aux «trentenaires et quadra jeunes, ouverts à la nouveauté, buveurs de cocktails et d’apéritifs conviviaux, auprès des sommeliers, barmen, bartenders, lady bartenders et mixologistes qui n’en peuvent plus de se voir refuser le précieux élixir en début ou en fin de repas», comme elle l’a récemment écrit sur le blog Bon Vivant.

Dessin de Rémy

Dessin exclusif de Rémy Bousquet !

Alors, qu’est-ce qui me choque au point d’embrayer sur le buzz enclenché par Madame Cathiard que j’ai connue jadis plus inspirée? Quatre choses au moins :

-Quand on a l’idée de s’associer à une marque internationale d’eau gazeuse pour vendre plus de vins, et en particulier ceux issus des jeunes vignes, comme le stipule encore Florence Cathiard (qui, dans sa jeunesse a baigné dans la communication), cela signifie que l’on ne s’est pas trop torturé les méninges. Si les vins de jeunes vignes ne sont capables que de produire des Sauternes destinés aux mélanges, alors pourquoi s’enquiquiner à leur donner une appellation contrôlée?

So Sauternes ne date pas d’aujourd’hui puisque Michel Garat, le directeur de Bastor-Lamontagne, y avait déjà songé au moins au début des années 2000, si j’en juge par ce très promotionnel et complaisant papier glané sur la toile… Lors d’un reportage pour Saveurs, je l’avais même goûté; sans grand enthousiasme, tout en comprenant l’idée que ce vin pouvait séduire la jeune génération. Sauf que dans ces années-là, si je me souviens bien, on ne parlait pas encore de promouvoir la «mixologie». Le vin était présenté comme une troisième ou quatrième étiquette: la cuvée «So» de Bastor-Lamontagne. Point.

-Associer le nom d’une appellation à une marque commerciale me paraît dangereux et peu compatible avec le code éthique d’une appellation protégée. On me rétorquera que le Kir Royal associe bien le vin de Champagne à la crème de cassis, ou que la Fine marie le Cognac à l’eau du robinet. Soit, c’est un fait que je ne peux nier. Sauf qu’aucune marque déposée ne propose « Kir Champagne » ou « Fine à l’eau de Cognac ». Sinon, sans être avocat, il me semble qu’elle serait attaquable et même condamnable.

-Et la simple pensée qu’un jour la Maison du Sauternes soit obligée de consacrer un espace à la petite bouteille verte pour pouvoir vendre ne serait-ce que le plus bas de gamme des vins de l’appellation, me hérisse le poil.

Michel Smith

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Rejoignez 12 905 autres abonnés