Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin


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Sauternes et Perrier: Desproges, déjà…

Au risque d’ajouter de d’huile au moulin de l’ire de l’amer Michel – si, si je t’assure, sur ce coup-là, tu étais amer, Michel, je verse au dossier de l’affaire SP (pour Sauternes Perrier) ce texte prémonitoire, avant-coureur, annonciateur et pour tout dire, prophétique, de notre maître Pierre Desproges. Tiré des Chroniques de la Haine Ordinaire, il s’intitule – je vous le donne en mille: « En amour, on est toujours deux. Un qui s’emmerde et l’autre qui est malheureux ». Joli programme!

Celui qui lira jusqu’au bout ce salutaire avertissement sans frais y trouvera peut-être, in fine, le rapport avec l’eau de Perrier. Sinon, il aura passé un bon moment de lecture, à ne penser, ni à ses hémorrhoïdes, ni à sa feuille d’impôts, ni aux études de la cadette, et c’est toujours ça de pris, comme disait Socrate (jusqu’à preuve du contraire).

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Pierre Desproges (1939-1988). Photo Roland Godefroy

Mais je cède la place à M. Desproges, Pierre:

« J’étais littéralement fou de cette femme. Pour elle, pour l’étincelance amusée de ses yeux mouillés d’intelligence aiguë, pour sa voix cassée lourde et basse et de luxure assouvie, pour son cul furibond, pour sa culture, pour sa tendresse et pour ses mains, je me sentais jouvenceau fulgurant, prêt à soulever d’impossibles rochers pour y tailler des cathédrales où j’entrerais botté sur un irrésistible alezan fou, lui aussi.
(…)
Je l’emmenai déjeuner dans l’antre bordelais d’un truculent saucier qui ne sert que six tables, au fond d’une impasse endormie du XVème où j’ai mes habitudes. Je nous revois, dégustant de moelleux bolets noirs en célébrant l’automne, romantiques et graves, d’une gravité d’amants crépusculaires. Elle me regardait, pâle et sereine comme cette enfant scandinave que j’avais entrevue penchée sur la tombe de Stravinski, par un matin froid de Venise. J’étais au bord de dire des choses à l’eau de rose, quand le sommelier est arrivé.

J’avais commandé un Figeac 71, mon saint-émilion préféré. Introuvable. Sublime. Rouge et doré comme peu de couchers de soleil. Profond comme un la mineur de contrebasse. Eclatant en orgasme au soleil. Plus long en bouche qu’un final de Verdi. Un vin si grand que Dieu existe à sa seule vue.
Elle a mis de l’eau dedans. Je ne l’ai plus jamais aimée.

Affaire de goût, goût des affaires

Et maintenant, pour redevenir sérieux un moment (pour autant que Desproges n’ait pas été sérieux), il va de soi que chacun est libre de boire son vin comme il l’entend. Heureusement qu’il n’y a pas un gendarme, un responsable de l’INAO ou même un critique de vin dans toutes les salles à manger. Si nous autres, journalistes en vin, nous permettons une sourire narquois, voire une pointe d’indignation face au Sauternes-Perrier, c’est que nous sommes un peu déformés. Déformés par des années de dégustation; déformés par des années de lavage de cerveau, de terroirisme aveugle – à force d’entendre qu’il y a plusieurs sortes de graves (ce qui est vrai); que l’argilo-calcaire est un type de sol (ce qui ne veut rien dire), que Sauternes n’est pas Barsac, que Fargues n’est pas Yquem, qu’Yquem n’est pas Climens… nous avons fini par le croire. Et nous voila plus royalistes que le roi, plus recuits dans notre défense du cru que les producteurs eux-mêmes. Et quand certains d’entre eux se mettent à vouloir faire djeun, nous avons l’air de ringards. Même pas grave (c’est le cas de le dire!).

Il en faut pour tous les goûts, je ne vais pas prétendre pas que ces chroniques s’adressent à tout le monde, quand elles s’adressent d’abord à ceux qui aiment le vin d’amour. Aux autres, j’ai envie de dire, faites comme vous le sentez, bien sûr qu’on a le droit de tout essayer. Et revenez quand vous aurez tout essayé.

Qui peut encore parler de bon goût dans ce monde où les starlettes de la téléréalité gagnent plus une une soirée qu’un prof en un mois.  Si certains Sauternes ont le goût des affaires, grand bien leur fasse – des milliardaires russes mélangent bien Château Latour et vodka au cours de leurs soirées à la neige! Tout cela me semble péché véniel à l’heure où des encagoulés abattent des touristes dans un musée.

Hervé


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Ras le bouchon !

J’interromps, temporairement, ma série de trois articles sur le Sauvignon Blanc de Styrie pour pousser un vrai coup de gueule. Je reprendrai cette série la semaine prochaine.

J’en ai vraiment ras-le-bol du bouchon en liège et, au passage, de tous ceux que le défendent, par ignorance ou par intérêt. C’est un des pires systèmes de fermeture des bouteilles de vin. Et mon énervement va croissant quand il s’agit des vins dits « de garde », forcément chers et aussi devenus rares (et donc encore plus chers) avec le temps. Ces vins-là, mais ils ne sont pas les seuls, sont régulièrement abîmés ou diminués par la faute d’un petit morceau de bois.

Selon ses défenseurs (sont-ils juste ignorants ou souffrent-ils d’agueusie?), le liège aiderait à bien conserver le vin dans la bouteille, et même, éventuellement, à le bonifier par un séjour plus ou moins long. On entend d’ailleurs toutes sortes de sornettes autour du besoin qu’aurait un vin de « respirer » à travers le liège. C’est simplement faux, du moins si le vin a été correctement préparé pour une phase d’oxydo-réduction dans un milieu hermétique. On peut lire Peynaud et Ribéreau Gayon à ce sujet, et leurs découvertes ne datent pas d’hier. Et même si c’était vrai, comment le liège pourrait-il garantir de laisser passer précisément la même quantité d’oxygène d’un flacon à un autre, et sur une durée d’une longueur inconnue?

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Cette photo, que j’ai trouvé sur le blog Rue 89 associé à un entretien saignant avec Luc Charlier, montre bien que la différence esthétique entre une bouteille fermée par du liège et une autre par une capsule à vis est minimale. Or elle sert trop souvent d’argument quasi-exclusif pour continuer à mettre ces inefficaces morceaux de bois dans nos chers flacons ! (Photo Vincent Pousson)

 

Certes, il arrive qu’un bouchon en liège fasse correctement son travail et qu’on trouve une bouteille magnifique après 10 ans ou plus de séjour en cave. Et je ne parle pas ici d’une absence du très polluant TCA, qui touche peut-être 2 à 4% des vins bouchés en liège massive de nos jours (ce qui est déjà inacceptable, soit dit en passant!). Je parle du niveau d’oxydation totalement variable d’un flacon à un autre. Oui, de temps en temps, et d’une manière totalement aléatoire, les bouchons de liège font bien leur travail. Quel pourcentage? Avec quel degré de fidélité par rapport au vin contenu? On s’en fout!

Pourquoi devrait-on encore accepter de tels aléas, de nos jours? Bon sang, cette technique de fermeture, au résultat forcément aléatoire, date du 17ème siècle! Et on a fait mieux depuis. Est-ce qu’on vinifie de la même manière de nos jours qu’il y a 300 ans?  Heureusement que non! Est-il raisonnable de persévérer avec le liège alors qu’il existe depuis un petit moment au moins deux autres techniques autrement plus performantes sur tous les plans, à condition de bien les comprendre et d’adapter la préparation du vin en conséquence? Je pense que cela relève de la paresse intellectuelle, doublée d’un singulier manque de courage, que de continuer à fermer ses bouteilles avec un petit morceau d’écorce d’arbre.

Où résident mes griefs et sur quelle base statistique reposent-t-ils? J’ouvre et je teste, souvent juste par voie olfactive, environ 500 bouteilles de vin par mois, soit pour des cours, soit pour des soirées que j’anime, soit pour mes besoins de tests pour des articles ou autres activités. L’énorme majorité des ces flacons est jeune. Mes statistiques personnelles sur le taux de vins « bouchonnés » ont donc une certaine valeur, je pense. Je constate que la proportion de vins affecté par du TCA du au bouchon liège est en diminution depuis quelques années, mais reste à un niveau inacceptable pour de produits aussi chers. L’incidence est, de plus, totalement imprévisible.

La semaine dernière, sur un carton de 6 bouteilles d’une cuvée haut de gamme d’un producteur de Montagne St. Emilion, deux bouteilles sur 6 étaient bouchonnées: une, d’une manière flagrante et affreuse; l’autre, plus légèrement. Cette dernière forme d’atteinte est à mon avis la plus dangereuse car beaucoup ne se rendent pas compte qu’il y a un problème et mettent l’absence d’odeurs nettes et la platitude des saveurs sur le compte d’un vin médiocre au départ. Or, dans ce cas précis, il n’en était rien. Cela retombe donc sur le producteur in fine. Combien de flacons rejetés ou mal perçus dans des concours ou dans des dégustations de presse le sont en réalité à cause d’une légère dose de TCA ? Nous ne le saurons jamais mais je parie que le chiffre est très significatif.

about-vinolokAutre système de fermeture méritoire, utilisé de plus en plus en Allemagne et en Autriche, le Vinolok tcheque, tout en verre avec un joint en néoprène (si je ne m’abuse)

Ce qui m’amène vers le pire défaut du liège comme système de fermeture: l’oxydation et l’expression aromatique très variable d’un flacon à un autre dans un même lot, sans qu’il y ait trace de TCA. Et ce défaut va croissant avec l’âge du vin.

Ce samedi, lors d’un déjeuner chez l’ami Olivier Borneuf et avant de regarder ce match de rugby formidable que s’est joué entre l’Angleterre et la France (very good game indeed!), il nous a servi un Riesling Clos St Hune 2002 de Trimbach. En principe, un grand vin, puissant, long, fin et tout et tout. Mais quelle déception! Plat, amer, sans relief, court en bouche, juste l’acidité qui marque le riesling pour le sauver, et pas pour longtemps, de l’évier. Selon Olivier, ce n’est pas le premier flacon de ce carton acheté à être ainsi si fortement diminué, ce qui constitue une forme de vol légalisé de la part du revendeur et du producteur. D’autres flacons étaient pourtant impeccables et le vin magnifique, selon Olivier. Mais pourquoi de tels écarts, de surcroît sur un vin vendu très cher (dans les 120 euros, je crois)? Je trouve cela plus qu’inacceptable; c’est proprement scandaleux! Et ce n’est pas un cas isolé car tous les amateurs de vins ayant gardé des vins en cave ont rencontré ce type de problème. Sur une caisse de 12 bouteilles, après 20 ans de garde, 2 à 4 flacons seront parfaits, 4 à 6 seront acceptables à quelconques, en tout cas avec des degrés d’expression et de plénitude réduits, et entre 2 et 6 franchement décevants ou totalement imbuvables. Et on trouve cela normal?

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En plus de ses avantages sur le plan de la qualité d’un vin, le bouchon en verre ou la capsule à vis sont d’un usage bien plus facile et agréable que ce machin en liège, produit qui se désagrège avec le temps rendant son extraction très délicate, comme je l’ai vu ce weekend en servant un flacon qui avait un peu plus de 30 ans.

 

Alors quelle est la solution ? Elle me semble très claire. Dans l’idéal, il faudrait interdire l’usage du liège non-traité et massif comme système d’obturation des bouteilles de vin! Ce système de fermeture est une plaie et une vaste escroquerie. Il fait du mal aux consommateurs et aux producteurs. Quel autre produit alimentaire serait accepté avec un tel taux de déchet ? Une interdiction pure et simple aurait l’avantage de nous éviter d’entendre toutes ces pathétiques objections (lame excuses) de la part des producteurs timorés à des solutions plus efficaces et rationnelles, du genre « mais le consommateur n’en veut pas ». Que le producteur assume ce risque et impose des systèmes qui marchent en expliquant les raisons aux consommateurs. Il impose bien le goût de son vin. Pourquoi pas la fermeture du flacon ? Les Suisses, les Australiens, les Néo-Zélandais, les Sud-Africains, les Chiliens, les Autrichiens, et les Allemands, pour ne mentionner qu’une partie des pays qui ont adopté, majoritairement, des capsules à vis et/ou les bouchons en verre, ont réussi à prendre ce tournant sans que cela n’affecte leurs ventes. Pourquoi pas les Français ? Il y a des courageux, comme l’ami Luc Charlier et, pendant un temps, Michel Laroche. Mais ils ne sont pas assez nombreux. La France veut-elle passer pour le pays producteur le plus bête et le plus rétrograde de la terre (ex-aequo avec l’Italie) ?

Et que je n’entende pas la triste litanie des défenseurs de produits « naturels » venir à les rescousse de ce morceau d’écorce de chêne extrait des forêts à grand renfort de tronçonneuses, tracteurs et autres 4×4, produits traitant de tous genres et usines de transformation. L’alu et le verres ne sont pas des produit « naturels », certes. Le bouchon de liège ne l’est pas entièrement non plus. Tout cela ce recycle plus ou moins bien aussi. Je ne crois pas que cela soit l’obstacle majeur. Le verre d’une bouteille est-il « naturel » ? Il faut arrêter de prendre des vessies pour des lanternes et de gober la propagande des lobbies du liège.

Toutes les dégustations qui ont permis de comparer les mêmes vins bouchés avec des systèmes de fermeture différents ont apporté le preuve que le liège n’est pas le meilleur système sur le plan de la qualité, sauf pour de trop rares flacons et cela d’une manière totalement aléatoire. Pourquoi alors continuer à l’utiliser ?

David Cobbold

 

Pour le Vinoloc, bouchonnage en verre, voir aussi ceci :

https://www.youtube.com/watch?v=TUg8dO6RMYM


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Et le commercial, dans tout ça?

Les articles de presse ou les commentaires de vin sur les blogs font-ils vendre du vin?

Comme le dit très bien l’ami Luc Charlier, « ça dépend du vin ». Ca dépend aussi du media. De l’adéquation entre les deux.

Je serais surpris qu’un commentaire de vin dans L’Humanité puisse faire vendre beaucoup de Mouton-Rothschild. Mais qui sait?

Moi, en tout cas, j’ai très rarement l’aspect commercial à l’esprit quand je commente un vin.
C’est paradoxal, puisque sans vente, plus de vin. Mais j’essaie de faire abstraction de tout ce qui n’est pas le contenu de la bouteille.

Tout au plus me permettrai-je, une fois le vin dégusté, de m’enquérir de son prix et le cas échéant, d’insister sur son bon rapport qualité-prix. Je m’efforce en tout cas de ne jamais faire varier mon commentaire en fonction de la notoriété du vin, de sa disponibilité, ou même du volume produit.

Ce qui vous vaut le plaisir (?) de lire mes notes sur des trucs parfois difficiles à trouver, genre fino chypriote, rosé et muscat tunisiens, rouge crétois ou traminer slovène. Mais aussi, à l’occasion, des bulles de Loire ou d’Alsace produites en très grosses séries et vendues pour de très modiques sommes. Aucune coquetterie là-dedans. Juste le plaisir d’avoir découvert quelque chose et de le faire partager.
A l’inverse, je suis plutôt moins intéressé par les produits possédant déjà un grand statut. Parce que j’ai l’impression que je n’ai rien à apprendre à quiconque, que le service après-vente est déjà fait, et bien fait.

Aucun mépris de ma part. Ces vins-là peuvent être très bons.

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« Iconic »

Il y a quelques années, pour In Vino Veritas, j’avais lancé la rubrique Icones, ce qui m’a permis de passer en revue quelques « incontournables » – et même, de les déguster (car bien souvent, même chez les pros, on en parle plus qu’on en boit).

Le premier, je crois, c’était Haut-Brion. Si ma mémoire est bonne, il y a eu aussi Château Margaux, Beaucastel, Quinta de Noval. Et puis Klein Constantia. Grange, Tignanello, Egon Müller (grâce à Luc, d’ailleurs). Mon copain Gérard Devos a commenté Le Clos Sainte Hune, aussi. Marc (oui, notre Marc), Vega Sicilia.

J’ai bu de belles choses. C’était sympa. Surtout pour le côté historique: comment devient-on une icone? Pourquoi celui-là et pas un autre? Est-ce que c’est toujours du vin? Combien ça coûte? Est-ce que ça se garde? J’avais encore quelques idées (notamment pour la Bourgogne et puis l’Italie); mais ça ronronnait un peu; alors on a mis la rubrique en sommeil.

Et puis, je n’ai qu’une vie, mes journées sont déjà longues, je dois faire des choix.

« A quoi sert une chronique si elle est convenue,

Me disaient des Chiliens, les mains pleines d’invendus » (merci à Roda Gil).

Ma « mission », c’est moins Haut-Brion que le plaisir de la découverte partagée.

Alors je crois que je vais continuer à déguster à l’aveugle et à faire semblant que le prix et le statut n’ont pas d’importance. A ne pas déguster beaucoup d’icônes parce qu’on les voit rarement dans les dégustations organisées par leurs appellations; et qu’à 52 ans, non seulement je n’ai toujours pas de Rolex, mais je ne reçois toujours pas de Romanée Conti à déguster pour mes étrennes.

Quitte à gâcher mon beau talent, je crois que je vais me garder les vins trop abordables, méconnus, limite insignifiants.

Et vous savez quoi: le pire, c’est que ça me plaît!

Hervé Lalau


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Sauternes, c’est flou !

On le verra plus loin, l’affaire, si affaire il y a, n’est en rien condamnable. À entendre certains, on devrait même applaudir des deux mains ! Et puis, en pleine période des primeurs on en a vu d’autres en Bordelais.

Pourtant, deux jours après l’arrivée du faire-part (voir photo) sur mon écran de travail, je n’arrive toujours pas à me faire à cette idée. Songez donc, on m’invite, parmi d’autres journalistes et prescripteurs, à cautionner une renversante et novatrice trouvaille marketing destinée à marier le vin d’une prestigieuse appellation bordelaise – le Sauternes, en l’occurrence, avec un S majuscule, n’en déplaise aux typographistes – à une grande marque mondiale du groupe Nestlé, l’eau de Perrier ! Tout cela dans un restaurant branchouillard au sommet d’un immeuble décrépi de mon cher onzième arrondissement de Paris. Quelle merveilleuse idée, n’est-ce pas? Voila un événement qui ne manquera pas d’attirer dans quelques jours tous les médias sans oublier les auteurs désœuvrés des blogs vineux dont je fais partie ! Et tout le monde, à n’en pas douter, criera au génie créatif des Bordelais !

InvitationSOPERRIER

Pour un tas de raisons trop longues ici à expliquer, je ne pourrai être de la fête. De cela, d’ailleurs, on s’en fout. Vous pensez bien que ce n’est pas mon absence qui justifie un article dans ce blog. Non, ce qui me force à traiter du sujet, comme Nicolas de Rouyn auparavant, c’est que je n’arrive toujours pas à m’imaginer comment Sauternes, une AOP, ex AOC, décrétée en 1936 (avec Barsac, appellation souvent oubliée), a pu se fourvoyer de telle manière. Je le dis brutalement et sans prendre de gants: cette façon de procéder en créant le buzz, le flou fashionista, pour inciter un effet « nouveauté branchée », a quelque chose de franchement honteux qui ne sied en aucune manière à l’image que je me fais d’une appellation soit disant noble et protégée. On agirait de la sorte avec mon Fitou ou mon Corbières, que j’en serais tout aussi outré.

Photo©MichelSmith

Photo©MichelSmith

«L’appellation d’origine contrôlée Sauternes est réservée aux vins tranquilles blancs», peut-on lire en tête du décret rédigé il y a presque 70 ans. Par quelle idée étrange a-t-on pu penser qu’il serait utile voire nécessaire de faire pétiller de tels vins en leur ajoutant du Perrier aux vilains yeux de crapauds ? Pourquoi pas du Schweppes, pendant qu’on y est ? Par pur barbarisme ? Pour séduire les bobos qui s’emmerdent dans nos grandes cités? Par simple appât du gain? Serions nous tous devenus des pigeons au point de nous aligner sur cette nouvelle tendance?

Entendons-nous bien, chacun est libre de boire ce qu’il veut, de mettre un fond de crème de mûre dans un Beaujolais, d’ajouter de la limonade à un Chablis, de créer et de commercialiser aussi ce que bon lui semble. D’ailleurs, de tous temps, les barmen ne s’en sont pas privés eux qui n’ont jamais manqué d’idées en la matière. Il ne faut pas oublier que le Lillet, célèbre apéritif créé en 1872 à Podensac, dans les Graves, non loin de Sauternes, était pour l’essentiel composé de vins doux de la région, aromatisés au quinquina. Il ne faut pas non plus négliger un autre aspect du problème: depuis longtemps les ventes des vins d’appellations Sauternes et Barsac ne sont guère folichonnes. Ce marasme économique pousse certains à vouloir élargir leur clientèle comme on peut le constater ici.

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Et c’est, semble-t-il, en se basant sur ce constat qu’avec d’autres mystérieux viticulteurs, Florence Cathiard, l’entreprenante co-propriétaire du Château Bastor Lamontagne, membre de l’Union des Grands Crus de Bordeaux (avec sa famille, elle possède d’autres châteaux dont le fameux Smith Haut Lafitte, Grand Cru Classé de Pessac-Léognan) a décidé de lancer avec l’eau de Perrier son So Sauternes.

C’est sûr, elle me reprochera de critiquer sans même goûter, elle qui destine cette boisson hype aux «trentenaires et quadra jeunes, ouverts à la nouveauté, buveurs de cocktails et d’apéritifs conviviaux, auprès des sommeliers, barmen, bartenders, lady bartenders et mixologistes qui n’en peuvent plus de se voir refuser le précieux élixir en début ou en fin de repas», comme elle l’a récemment écrit sur le blog Bon Vivant.

Dessin de Rémy

Dessin exclusif de Rémy Bousquet !

Alors, qu’est-ce qui me choque au point d’embrayer sur le buzz enclenché par Madame Cathiard que j’ai connue jadis plus inspirée? Quatre choses au moins :

-Quand on a l’idée de s’associer à une marque internationale d’eau gazeuse pour vendre plus de vins, et en particulier ceux issus des jeunes vignes, comme le stipule encore Florence Cathiard (qui, dans sa jeunesse a baigné dans la communication), cela signifie que l’on ne s’est pas trop torturé les méninges. Si les vins de jeunes vignes ne sont capables que de produire des Sauternes destinés aux mélanges, alors pourquoi s’enquiquiner à leur donner une appellation contrôlée?

-So Sauternes ne date pas d’aujourd’hui puisque Michel Garat, le directeur de Bastor-Lamontagne, y avait déjà songé au moins au début des années 2000, si j’en juge par ce très promotionnel et complaisant papier glané sur la toile… Lors d’un reportage pour Saveurs, je l’avais même goûté; sans grand enthousiasme, tout en comprenant l’idée que ce vin pouvait séduire la jeune génération. Sauf que dans ces années-là, si je me souviens bien, on ne parlait pas encore de promouvoir la «mixologie». Le vin était présenté comme une troisième ou quatrième étiquette: la cuvée «So» de Bastor-Lamontagne. Point.

-Associer le nom d’une appellation à une marque commerciale me paraît dangereux et peu compatible avec le code éthique d’une appellation protégée. On me rétorquera que le Kir Royal associe bien le vin de Champagne à la crème de cassis, ou que la Fine marie le Cognac à l’eau du robinet. Soit, c’est un fait que je ne peux nier. Sauf qu’aucune marque déposée ne propose « Kir Champagne » ou « Fine à l’eau de Cognac ». Sinon, sans être avocat, il me semble qu’elle serait attaquable et même condamnable.

-Et la simple pensée qu’un jour la Maison du Sauternes soit obligée de consacrer un espace à la petite bouteille verte pour pouvoir vendre ne serait-ce que le plus bas de gamme des vins de l’appellation, me hérisse le poil.

Michel Smith


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Le bois, qu’est que ça me chauffe !

Provocation ? Sempiternel marronnier ? Serpent de mer éculé ? Sujet vieux comme le monde ? Ou simple envie de me lâcher, de buzzer tant le thème provoque de débats enflammés sur les réseaux sociaux ? On pourra penser ce que l’on veut sur la démolition en règle de cette mode boisée qui perdure depuis les années 80, c’est-à-dire depuis que je me suis senti attiré par la découverte du vin, toujours est-il que je m’étonne encore moi-même du rôle de l’éternel offusqué que je joue sans mal tant il m’arrive d’être révolté par ce sujet passe-plat ou passepartout qui relie le vin au bois. La cause de mon ire se nomme « Wine & Barrel », in French dans le texte comme toujours chez nous lorsque l’on veut faire un tant soit peu international, un rien amerloque, comme s’il s’agissait de copier Hollywood pour se faire entendre. Ce truc, sous-titré Alliances du Monde (à moins que ce ne soit le nom de la société qui l’organise, sise dans le Mâconnais) dont on m’annonce par communiqué interposé la prochaine troisième édition (en Octobre, on a donc le temps, mais avant il faut bien agiter le clan des pigeons…), se tiendra à l’Abbaye de Noirlac « au cœur des plus belles futaies de chêne d’Europe, en lisière de la Forêt de Tronçais ». Et ce machin, vous l’aurez deviné, n’est rien d’autre qu’un énième concours mettant en scène mon cher pinard !

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Entendons-nous bien : je ne suis pas contre l’usage de barriques, demi-muids et autres foudres de diverses contenances. Il se trouve que j’ai voyagé dans le monde du vin et que j’ai pu constater, de mes yeux vu, ainsi que de mon nez et de mon palais, que l’usage du bois plus ou moins modéré, surtout quand il est de noble origine, bien séché et bien utilisé par des orfèvres en tonnellerie, peut apporter un supplément d’âme au vin. Bien entretenue, bien nettoyée, bien utilisée parfois même sur une dizaine d’années, bien pensée, ajouterais-je, une pièce classique bourguignonne, ou bien une double barrique bordelaise ou encore une pipe portugaise peut offrir à certains vins le contenant idéal. Soit, là n’est pas la question et je ne cherche pas à vous imposer la ritournelle qui a bercé mon parcours journalistique dans le vin sur l’utilité du mariage d’essences forestières au jus de raisin fermenté ou pas. En abordant le thème, ce ne serait que cliché et déjà-vu.

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Et si je tentais malgré tout une nouvelle fois d’aborder un tel débat, il serait faussé à l’avance dans la mesure où je suis capable de tomber moi-même dans le panneau d’un cru élevé en fûts de chêne neufs 24 mois et plus, comme je suis capable de dégueuler en ingurgitant un vin élevé de pareille manière dans une cuve en plastique alimentaire. Bien entendu, il en va de même pour un vin non boisé, un vin sulfité ou pas, un vin bio, un vin rosé, un pet’nat, je ne sais quelle catégorie encore. Un jus de chaussette reste un jus de chaussette. Ce qui compte en priorité, c’est le vin avec tout ce qu’il peut avoir d’agréableet de sublime à me raconter. Le bon vin en somme.

©Tonnellerie Radoux

©Tonnellerie Radoux

Alors, pourquoi vais-je maudire un tel concours, un de plus ? C’est que quelques petites choses pouvant paraître par ailleurs insignifiantes me choquent dans la démarche de ces messieurs-dames d’Alliances du Monde, concours auquel je ne saurai participer même en étant payé. Je vais tenter de vous expliquer pourquoi.

-D’abord, l’outrecuidance de la démarche, cette sorte de désinvolture à présenter une idée selon laquelle on voudrait laisser croire qu’il n’y a d’excellence qu’au travers d’une forêt de chênes bien dressés, fussent-ils centenaires ou pas. Cela me rappelle la remarque innocente d’un arriviste notoire – et catalan-mondain de surcroît – qui déclarait un jour à la télé que, si à 50 ans on n’avait pas sa Rolex, alors on avait en quelque sorte raté sa vie ou quelque chose du même acabit. Certes, le mec a reconnu plus tard sa connerie, mais c’était tellement péremptoire comme remarque que ç’en est resté longtemps inscrit dans la mémoire collective de la crétinerie estampillée vingt et unième siècle. Eh bien là, c’est un peu pareil : « Tu n’es pas grand cru mon gars si tu n’as pas ta barrique » !

Qu'est-ce qu'on s'ennuie avec le bois...Photo©MichelSmith

Qu’est-ce qu’on s’ennuie parfois avec le bois…Photo©MichelSmith

-Suite logique, que l’on soit journaliste, critique, vigneron, sommelier, caviste ou amateur, il est inévitable de penser que, puisque de tous les façons des vins vont se présenter pour concourir, je pense surtout aux nombreuses coopératives avides de médailles, cela ne va pas manquer d’inculquer dans l’esprit des gens mal pensants (ma pomme, par exemple) que l’on officialise l’idée qu’un vin, pour être jugé bon, doit être boisé, élevé sous bois pour faire plus hypocrite. En effet, je vois mal une médaille d’or remise à un vin qui aurait parfaitement intégré ou digéré son bois au point que l’on ne ressente pas la moindre effluve de vanille, d’eucalyptus, de clou de girofle, de goudron ou de noix de coco à son contact. Est-ce l’intensité de la présence du bois, son goût de sciure fraîche ou son toastage que l’on va juger en priorité dans le vin ? Ou, au contraire, sa discrétion plus ou moins totale ? Est-ce son élégance ou la fermeté de ses tannins boisés ? Rien que de lire les notes des membres du jury, cela va valoir son pesant de chips en sachets.

-Enfin, j’ai des doutes plus que sérieux sur l’organisation pratique d’un tel concours. Outre le fait qu’il va falloir payer une inscription de 180 € TTC par cuvée présentée, sans compter les frais d’expéditions (6 bouteilles) et les suppléments pour obtenir la « synthèse des commentaires de dégustation », le seul document exigé, hormis un bulletin d’analyse, sera une « attestation d’authenticité sur l’honneur de l’élevage traditionnel en fûts de chêne ». Cette simple idée d’élevage « traditionnel » en fûts me laisse perplexe. Qu’entends-t-on donc par là ? Du chêne américain ou du Limousin ? De la barrique de 225 litres ou double-barrique ? Un élevage de 6, 12 ou 24 mois ? Du chêne neuf ou d’occasion ? Et pourquoi pas du noisetier ou du châtaignier ? On peut avoir une idée (vague) de ce qu’il faudra faire pour gagner quelque chose en consultant ici le « Top 10 » des vainqueurs de l’an dernier. Vous n’avez pas d’idée ? Moi, si.

Vieux, c'est mieux ? Photo©MichelSmith

Vieux, c’est mieux ? Photo©MichelSmith

Il y a bien d’autres questions à poser sur ce genre d’événement. La principale serait de se demander ce que vient faire dans une telle galère la pourtant très sérieuse Revue des Œnologues où j’ai signé jadis plus d’un article ? À moins qu’elle ne soit partie prenante dans le fric qu’une telle manifestation est en droit de rapporter. Tout cela sur le dos de vignerons qui, une fois de plus, vont dépenser le peu d’argent qu’ils gagnent appâtés par le gain de quelques médailles en papier collant qui feront vendre les cuvées à d’autres gugusses dupés par l’or. Boisez, boisez, boisez donc, il en restera toujours quelque chose…

Michel Smith


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Decanter ou le Roussillon vu d’ailleurs

Dans sa dernière édition, le magazine Decanter a consacré un assez long dossier aux rouges du Roussillon, sous la houlette de Rosemary George (MW).

Emaillé d’erreurs factuelles dans sa présentation (cartes fantaisistes, amalgames, imprécisions), celui-ci a fait l’objet de vives critiques dans la blogosphère francophone – les plus virulentes venant de notre ami Berthomeau (« Et merde pour la Reine d’Angleterre… ») et de notre confrère blogueur Vincent Pousson.

Entre parenthèses: s’il fallait trouver une justification à l’existence des blogs, la voici!

Un espace d’indépendance, de liberté de la critique, face à la communication institutionnalisée, ou mercantile – ou tout simplement pour pouvoir remettre les points sur les i, c’est toujours bon à prendre. Sans doute cela existait-il avant sous d’autres formes; mais la différence, aujourd’hui, c’est l’audience et la réactivité, grâce à la technologie.

Banyuls3Viticulture héroïque en Roussillon (Photo H. Lalau (c) 2004) 

Il y a des jours ou je me demande si des blogs tels que ces deux-là (et même le nôtre, pourquoi pas?) ne devraient pas recevoir une partie de l’aide à la presse! Rien qu’un petit peu des 90 millions versés au Monde entre 2009 et 2013, par exemple. Voila qui leur éviterait de se poser la question de leur modèle économique…

Mais au-delà de la polémique sur l’emballage de son dossier, venons-en aux notes que Decanter a attribuées aux rouges du Roussillon.

Les résultats ne sont guère fameux. Sur 82 vins dégustés, seuls 6% atteignent le niveau « Hautement recommandé ». Il n’y a aucun vrai coup de coeur. Et un « Top 5″ qui étonne: sans leur faire offense, Terrassous et Trilles ne viennent pas d’emblée à l’esprit quand on pense aux tout meilleurs vins du Roussillon. Même si, sur une dégustation, et pour un vin, tout est possible, bien sûr.

Ce qu’on comprend encore moins bien – et Vincent Pousson le souligne avec raison, c’est le mauvais classement de producteurs habitués aux premières places: Gardiès, Le Clos des Fées, Vaquer, Gauby, La Rectorie (77ème sur 82!).

Voila qui me donne une envie furieuse de redéguster tout ça.

L’ami Pousson, lui, va encore plus loin. Il met en cause le système de notation dans son ensemble, le concept de dégustation cotée. Il parle d’« exercice de style parfaitement ridicule, dépassé, ringard ». De « nomenclatures d’un autre âge ». Avec tout mon respect, je ne le suis pas jusque là.

Ne tombe-t-il pas lui même dans une sorte de « bashing »? Le « benchmark-bashing »?

Cela fait longtemps que je m’interroge sur la notation des vins. Comme tout le monde, j’ai mes doutes sur la méthode, sur la valeur des points, sur leur exemplarité.

J’ai parmi mes proches amis des gens qui préfèrent ne pas noter. Ils sélectionnent, mais n’établissent aucune gradation. Pour certains, c’est par conviction, par égalitarisme; pour d’autres, c’est par fainéantise – trop compliqué. Trop compliqué de choisir. Trop compliqué de se justifier.

Parlons plutôt des premiers: je crois qu’ils ont tort. Il est pour moi tout aussi « inégalitaire » de ne pas sélectionner un vin (et même de ne pas le nommer) dans une dégustation, que de mal le noter. C’est seulement plus hypocrite, et moins informatif.

Je trouverais donc injuste que l’on supprime toute possibilité de gradation – qu’elle émane de revues, de blogs ou autres, peu importe. A mon sens, un ranking comme celui de Decanter (qu’on apprécie ou pas le résultat) a toujours son utilité. Il permet au consommateur de se faire une idée des qualités relatives des vins, indépendamment des mentions, des appellations, des crus, des classements officiels. C’est une sorte de thermomètre de l’appellation. Un thermomètre qu’on doit sans cesse ré-étalonner, bien sûr. Il ne faut pas le prendre pour argent comptant, mais verser la pièce au dossier, comme on dit dans les affaires judiciaires.

Dans bien des cas, ce genre d’articles révèle quelques surprises: on y découvre qu’un grand nom n’est plus à la hauteur de sa réputation, par exemple; ou à l’inverse, qu’une étoile montante mérite qu’on s’y intéresse un peu plus. Que la mention « Grand Cru », ou « Classé » est souvent usurpée, ou ne justifie pas le différentiel de prix. Qu’une appellation, dans son ensemble, a progressé… ou pas.

Imaginons le même dossier de Decanter sans aucune notation: on n’aurait plus qu’un listing.

Rosemary’s baby

Ne jetons pas bébé avec l’eau du Banyuls! On est en droit de contester les résultats de cette dégustation, voire la méthodologie employée (trois dégustateurs, même bardés de titres, c’est peu pour un dossier censé faire référence). On peut même s’interroger sur certains préjugés des auteurs de ce dossier particulier: écrire qu’on ne choisit pas le Roussillon pour l’élégance, c’est peut-être un peu fort, Rosemary. Moi, en tout cas, je connais des rouges élégants dans le Roussillon. Robustes, mais élégants. Deux noms qui me viennent à l’esprit: La Cuvée des Peintres, de l’Abbé Rous, et L’Eglise de Coume Majou, de l’Abbé Charlier.

image

La vigne du Casot de Coume Majou (non dégusté par Decanter)

Mais aller jusqu’à dire, comme Vincent, qu’il s’agit d’un exercice ridicule, non.

D’ailleurs, je le pratique régulièrement, cet exercice; soit en groupe, pour In Vino Veritas; soit seul, lors des voyages que je fais – je note tous les vins que je déguste. La note ne vaut que pour moi, que pour un moment donné, et je sais que je peux me planter. Mais pour moi, le pire serait de ne pas choisir, ne pas m’engager. Déjà que certains de mes collègues me trouvent trop coulant!

J’en reviens au consommateur. Entre les blogs, les magazines, les livres et les guides, il n’a jamais été aussi bien informé sur le vin. Peut-être même trop bien, en ce sens qu’aujourd’hui, l' »offre » de commentaires de vins est extrêmement large. On peut facilement s’y perdre. Conclure que tout se vaut. Mais non, tout ne se vaut pas.

Voila pourquoi je continuerai à noter, et à m’intéresser aux notes données par d’autres. Avec une réserve mentale, bien sûr: je sais qu’il s’agit de choix subjectifs. Et je sais aussi qu’il faut lire les commentaires qui appuient la note.

D’ailleurs, ceux de Decanter ne sont pas inintéressants. Et reconnaissons-lui tout de même d’avoir eu le courage de publier la liste de tous les vins dégustés. En creux, cela permet de connaître les vins qui n’ont pas participé. Tous les magazines, les guides, les blogs ne sont pas toujours aussi aussi précis sur cette question.

« Manque de fruit », note la revue britannique à propos d’une majorité de vins. Cela ne m’étonne qu’à moitié. Quelles cuvées ont été présentées? Sans doute pas les cuvées de base. A quel niveau de leur élevage étaient les vins? Et certains producteurs n’en font-ils pas trop, en voulant à toute force produire des vins qui en imposent? J’ai eu la même impression, récemment, à propos d’une bonne partie des vins de Saint Christol que je vous commentais ICI

Sous réserve d’inventaire, car je n’ai pas dégusté récemment tous ces vins, je me demande si ce dossier, malgré toutes ses imperfections, ne touche pas du doigt un réel problème – et qui n’a rien de particulièrement roussillonnais.

Alors, Messieurs les Anglais, merci quand même…

Hervé Lalau


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Le vin peut-il se complaire à jamais dans l’ignorance ?

Il n’y a qu’à lire l’article de notre Hervé national d’hier pour s’en rendre compte : de nos jours, ce n’est plus aussi évident de parler du vin. Du moins, c’est ce que je ressens aussi. Moi-même je suis confronté presque chaque jour à cette expérience qui fait que je doute de plus en plus de la manière dont j’écris sur le sujet. Ça ne passe plus. En dehors de quelques amoureux et professionnels, mis à part les érudits qui viennent sur notre site pour débattre entre gens de bonne famille et de bonne compagnie, entre connaisseurs, est-ce que nous avons nous un réel public, une audience ? Perso, je suis convaincu que non. Combien, parmi ceux qui nous lisent, ont-ils encore la volonté profonde d’apprendre, de découvrir, de nous accompagner dans nos dégustations, de partager notre enthousiasme comme nos déconvenues ? Entendons-nous bien, je ne suis pas en train de démissionner ni de pleurer sur notre sort. Le plaisir reste. Pourtant, à voir les rubriques vins réduites en peau de chagrin quand elles ne reproduisent pas carrément les dossiers de presse, à lire les revues spécialisées condamnées à la plus stricte confidentialité, quand ce n’est pas à la mendicité, il semble pour ma part que l’univers du vin se complait de plus en plus dans une forme de médiocrité ambiante et que l’on s’enfonce petit à petit dans l’ignorance.

Photo©MichelSmith

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Partout les mêmes flacons, les mêmes facilités, les mêmes complaisances… Oui, je sais, vous allez penser que c’est très dur d’énoncer de telles choses. Le problème, c’est que je le pense vraiment : à moins d’être bling-bling, à moins de faire dans le consensuel, le vin intéresse de moins en moins le grand public.

Soif de découverte, soif d’apprendre, soif de goûter, soif de comparer, soir de comprendre ? Tu parles, soif de rien ! Ces mots ont-ils encore du sens dès lors que tout est accessible par la voie rapide comme l’est l’éclair d’Internet. Tout afflue à grande vitesse au point que l’on veut goûter la nouveauté sans tarder pour l’oublier aussitôt sans prendre la peine de savoir ce qu’il peut y avoir derrière. On ne nous laisse même plus le temps de questionner, de discuter, d’analyser, d’enquêter, de remettre en cause. Il faut tout obtenir et tout de suite. Le vin vient du Chili, il est rouge, il est bio, c’est un Merlot, il est cher ou pas, point final, avec ça, on aura tout dit ! Vrai, quoi, qui connaît encore sa géographie vineuse ? Qui sait comment la Bourgogne est foutue ? Qui connaît l’histoire de Bordeaux ? On se fiche de la région, de l’âge des vignes comme du procédé de vinification. Oubliés climats, terroirs, cultures, au diable le personnage qui est derrière la bouteille, à moins qu’il ne s’agisse d’un « people ». Le vin est cher ou abordable, la tablée semble ravie, la soirée s’annonce bien et c’est tout ce qui compte ! Non mais, vous n’allez pas en plus nous faire chier avec le passé de la propriété, la température, le juste mariage avec le plat et tout le tintouin ! Vade retro ! Dépité, j’ai constaté il y a peu que moi aussi je me sentais impuissant face à cette marée humaine si prompte à broyer du vin dans l’ignorance la plus totale, l’inculture crasse, la beuverie ordinaire.

Photo©MichelSmith

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Envoyé spécial pour moi-même, comme d’habitude, j’étais l’autre jour dans la capitale du vin. Non pas dans les vignes de Vouvray ou de Beaune, ni même aux abords du Quai des Chartrons, mais dans les rues grouillantes de Londres, métropole polluante et bruyante composée de buildings à ne plus savoir qu’en faire et de millions de fourmis consuméristes qui ne pensent qu’à une chose : travailler pour gagner plein d’argent à dépenser au plus vite dans les boutiques qui foisonnent. Que de futiles prétentions ! Lâcher des billets à la moindre occasion comme, par exemple, se bourrer joyeusement la gueule entre collègues histoire de célébrer une victoire commerciale, un match de foot ou de rugby, le départ d’une collègue ou l’enterrement de vie de garçon d’un copain. Tout est bon pour se lâcher avec des vins dépourvus de personnalité, prendre un selfy de ces bacchanales modernes pour mieux repartir le lendemain et participer au rayonnement mondial de la perfide Albion. Plus que jamais l’Angleterre est mûre pour la gloire, elle a du succès et la manne qui va avec doit être remise en circulation au plus vite : d’où le pot-pourri incroyablement plus riche qu’ailleurs proposé à chaque coin de rue dans une métropole qui ne dort plus tant elle s’enivre de consommer veillée par des tours toujours plus audacieuses.

Photo©MichelSmith

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Parmi ces futilités, la bouffe débridée et le pinard décomplexé occupent une place de choix. Dans les pubs, bien sûr, où le vin est confronté presque à égalité avec la bière, mais aussi dans les gares, les aérogares, les grandes surfaces et les petits commerces ouverts le dimanche, l’offre vins est pléthorique. Les hôtels, les restaurants, les bars débordent de formules soigneusement griffonnées sur des ardoises où, à partir de 10 personnes, par exemple, vous bénéficiez d’un plat (enfin, ce qui ressemble à un plat) et d’une bouteille de vin (on ne vous dit pas laquelle) pour une somme forfaitaire très avantageuse. Et pour une étrange raison que je ne m’explique pas, depuis un couple d’années c’est le Picpoul de Pinet qui a la cote parmi les blancs dans les pubs. Pourquoi lui et pas le Mâcon ou le Muscadet ? Pourquoi est-il devenu impossible de trouver un dry Sherry dans les mêmes pubs ? Partout, il y a une liste de vins consultable, pas forcément très longue, mais assez complète, avec toutes les couleurs, presque tous les genres, tous les pays, des noms sérieux et illustres côtoient des vins inconnus réservés à toutes les bourses. Le tout étant proposé dans la plus extrême des politesses et avec le sourire en plus, sans oublier le petit accent slave, ibère, rital ou frenchy qui va si bien avec. Oui, Londres reste la capitale mondiale du vin.

Photo©MichelSmith

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En dehors de telles généralités trop grossièrement brossées, quel choix propose-t-on réellement au Londonien lambda pour ne pas dire moyen ? Hormis les quelques valeurs sûres que nous connaissons tous, je ne sais pas moi, un Michon en Vendée par ci ou un Bizeul en Roussillon par là, l’offre est tellement vaste que l’on pourrait la qualifier sans mal de « riche et globale ». Avec des vins où la nationalité apparaît plus importante que le reste, ce qui semble normal tant les rues de Londres sont occupées par les étrangers du monde entier. Londres joue à fond le cosmopolitisme. Avec des vins estampillés « Bordeaux » ou « Burgundy » surtout, côté Hexagone. Ou encore des vins décrétés « regional France » et dûment bouchés vis à des prix décents entre 8 et 12 £ (je vous laisse le soin de convertir) que l’on trouve en boutiques genre Oddbins ou Nicolas. Gigantesque fourre-tout où le Beaujolais est mêlé au Muscadet pour être mixé à la sauce Bergerac en passant par le Malbec, le Grenache ou le Pinot. Songez que le rayon Géorgie d’une boutique palatiale comme Hedonism, sise au cœur du très chic Mayfair, à un jet de bouchon de Champagne du Claridge’s et de la cave à cigares de Dunhill, est aussi vaste que celui de la Touraine, du Roussillon ou du Languedoc, régions qui de toute façon ne sont pas répertoriées comme telles car risquant de compromettre la donne. Dans ce nouveau « temple » du vin fondé cela va sans dire par un milliardaire Russe, « the crème de la crème », comme ils disent (le magasin, pas le Russe), l’espace Australie et Tasmanie s’offrant à mes yeux écarquillés propose des vins aussi chers que certains Rhône ou Bourgogne. Tout ce qui brille, tout ce qui évoque le fric et l’opulence – Champagne, Toscane, Piémont, Latour, Yquem, Montrachet… – , tout ce qui est d’un format démesuré, tout symbole de luxe et de débauche sonnante et trébuchante, est mis en avant sans aucun état d’âme. On est là pour faire du fric, oui ou merde ?

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Ici, la connaissance du vin importe peu. Hormis quelques exceptions, on vient dans cette boutique – je n’appelle pas ça « caviste » – non pas pour découvrir, mais pour briller en société, pour s’extasier, pour épater, frimer, en mettre plein la vue et repartir avec une caisse de Cheval Blanc 1947 ou un petit vin de Hongrie de derrière les fagots. Confiant, l’acheteur s’en remet à une armada des vendeurs plus compétents que jamais, tous jeunes et propres sur eux. Bien éduqués, ouverts, plus aimables et serviables les uns que les autres, d’un chic nonchalant, rompus à toute négociation commerciale, ils viennent de tous les pays. Très larges d’esprits, ils s’adaptent aux situations les plus extravagantes et sont capables de livrer à votre hôtel la bouteille la plus rare, la plus grosse, la plus introuvable. Si vous venez en tribu, ils s’occuperont de garer la Rolls et conduiront vos enfants dans une salle qui leur est réservée afin que vous puissiez faire vos emplettes en paix. Ils peuvent même vous faire goûter des vins (50 bouteilles en machines Enomatic) de Grange, de Sassicaia ou de Haut-Brion. Alors pourquoi vous inquiéter ? Laissez-vous faire. Les livraisons ? Pas de problèmes puisque la maison dispose de quelques « eco-friendly vans »…

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Normal que le vieux journaliste spécialisé en choses du vin se fasse tout petit à côté d’une telle démesure. Pourquoi s’évertuer à vouloir fouiller dans les campagnes savoyardes ou catalanes à la recherche de trésors cachés quand ils sont connus avant presque de naître par les trois-quarts de la planète qui, même si elle n’a pas les moyens de se les procurer, rêve de les posséder un jour ? À quoi cela sert-il de déguster 50 vins de Carmenère ou 100 Bordeaux Sup’ et de les commenter quand c’est de la Syrah que tout le monde réclame ? Le vin s’est globalisé. Sournoisement, il s’est uniformisé à la manière d’un parfum de marque pour mieux rassurer une clientèle qui ne souhaite prendre aucun risque et s’en remettre, question culture, qu’aux commentaires de quelques experts patentés qui eux mêmes ont savamment rationalisé leurs discours afin de plaire au plus grand nombre à la fois. Le vin d’aujourd’hui ressemble à cette clientèle : il est inculte. On n’achète plus un Minervois ou un Madiran par souci d’entretenir je ne sais quelle flamme sentimentale, on paie un rouge ou un blanc par tranches de portefeuille : moins de 5 €, 10 €, moins de 20 €, 1.000 €, etc. Le vin n’est plus qu’un vulgaire prix. Standardisé, il est le reflet de notre société qui consomme sans chercher à savoir, un monde qui se nourrit de clichés et de trophées. Le pire dans tout cela, c’est que même bouchonné le public trouvera au vin quelques qualités.

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Pour s’en remettre, il faudra attendre une ou deux générations. Attendre qu’une société s’écroule pour mieux se reconstruire sur de nouvelles bases. Le temps de reformer des générations d’amateurs rompus à l’érudition, à la curiosité. Le temps de redonner soif à un monde aveuglé par le paraître. Le temps de privilégier la connaissance face à l’ignorance. Quand je vous disais que j’étais un éternel optimiste…

Michel Smith

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