Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin


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Best World Wine and fuck tradition!

L’affaire date un peu, mais j’ai quand même envie d’y revenir, car elle reste malheureusement d’actualité, aussi bien du côté politique que du côté viticole.

De quoi s’agit-il?  En 2011, au concours des vins de Vinitaly, un jury d’experts décernait le titre de Meilleur Vin du Monde à un chardonnay israélien des Caves du Golan, le Yarden Chardonnay 2009.
Déjà, à l’époque, mon collègue et ami Marc André Gagnon (Vinquébec) se demandait « si la farce des concours a assez duré ».

Hélas, non: maintenant déclinée par couleur, la mention « Meilleur Vin du Monde » a fait tache d’huile, de Jeune Afrique au blog Equipements de Cuisine en passant par le site de Gérard Bertrand. Bien sûr, ces sites ne parlent pas de la même chose, mais ils emploient quand même à peu de chose près le même titre.

Lisez plutôt: ICI, ICI et ICI

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Les territoires occupés du Golan (c’est pas moi qui le dit, c’est l’ONU)

 

De facto

Une remarque préliminaire sur l’origine du Yarden Chardonnay: l’ONU ne reconnaissant pas la possession du Golan par Israël, on se demande si, de jure, les vins peuvent être vendus comme vins israéliens, ou même présentés comme tels à des concours sans que cela constitue pour les organisateurs une reconnaissance de fait des droits d’Israël sur cette région.

Notons que le très sérieux Vinmonopolet suédois s’est posé le problème; suite à des plaintes de ses clients, il avait choisi de présenter ces vins, non plus sous la mention «Made in Israël» mais sous celle de «Made in Israeli-occupied Syrian territories». C’était plus conforme à la réalité diplomatique, mais un peu moins vendeur. De nouvelles plaintes, émanant également de clients (mais sans doute pas les mêmes), ainsi que d’un député suédois, ont poussé le monopole à changer à nouveau la signalétique. Les vins du Golan sont maintenant présentés dans la catégorie «Other countries».

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« Wine of Israël »… made in the Golan Heights

Ce qui, en définitive, ne reflète pas si mal la personnalité kaléidoscopique d’un vin de cépage français produit sur un sol au statut disputé et élevé en barriques de chêne français et américain!

Par ailleurs, si le vin est aussi bon que les dégustateurs de Vinitaly le disent, il faut en profiter. Rien ne dit que les investisseurs israéliens resteraient sur place si le Golan redevenait syrien de facto. Même si la guerre actuelle en Syrie rend cette issue assez hypothétique.

Fuck tradition!

Mais la distinction du Chardonnay de Yarden par les experts de Vinitaly pose d’autres questions, plus directement liées au vin.

1° Si un morceau de basalte copieusement irrigué dont l’histoire viticole remonte à 1983 produit déjà un chardonnay supérieur aux climats bourguignons jalousement entretenus depuis le Moyen âge, cela ouvre des perspectives. «Fuck tradition!», comme on dit à Davis: soit l’œnologie moderne est capable de pallier la jeunesse des terroirs et des vignes, soit les bons moines s’étaient totalement mis le doigt dans l’oeil.

2° Que ce soit pour des raisons qualitatives ou pour des raisons économiques, c’est au Sud qu’il faut planter du Chardonnay, à l’évidence! Oubliée, la menace du réchauffement climatique. Oubliée, la problématique du partage de l’eau. Et comme le marché n’a pas le temps d’attendre que la France se réchauffe, mieux vaut viser l’Andalousie, l’Algérie, Israël, le Maroc ou la Turquie. Enfin, pour autant qu’il y ait encore un marché demain pour le chardonnay.

Classer l’inclassable

Reste évidemment la possibilité que le concours ait été biaisé. On ne connaît pas l’origine ni le nom des autres vins qui ont concouru. S’agissait-il d’ailleurs de chardonnays, ou bien a-t-on tout mis dans le même panier ? Le Yarden a-t-il battu un tannat moldave ou un chasselas de Bade? Un malbec sicilien ou un muscat slovaque ? Les vins d’Anne Leflaive ont-ils participé?
Nous ne le saurons jamais et c’est bien dommage, car cela introduit comme un petit doute dans notre esprit. Et si tout cela n’était qu’une vaste fumisterie?

Plus globalement, à quoi rime cette idée de toujours vouloir classer l’inclassable? Passe encore qu’on donne des médailles à des vins qui, à un moment T, nous séduisent plus que d’autres. Mais de là à en faire les meilleurs du monde… L’idée même est ridicule.
J’ai déjà mes doutes sur l’utilité et la crédibilité d’un classement à Saint Emilion ou en Médoc, alors vous pensez, un classement des vins du monde…

Bon, ni Marc-André ni moi ne parviendrons sans doute à mettre un terme à ces fadaises, il y a trop d’argent en jeu. Trop d’ego, aussi.

Le vrai pouvoir, pourtant, c’est vous qui l’avez, amis oenophiles, vous qui achetez ou n’achetez pas. Méfiez-vous donc des mentions trop alléchantes. Et si vous décidez d’acheter ce Yarden Chardonnay (qui est peut-être un excellent vin) achetez le pour ce qu’il est, et non pour une couronne mondiale qui ne signifie rien.

Et je signe

Hervé Lalau, Best World Wine Writer of South JoliboisHervé


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Muscat, que ma joie demeure!

Ah, le muscat! D’aucuns vous disent que c’est facile, voir vulgaire – pensez, un cépage que tout le monde peut reconnaître! Et puis, c’est sucré, ça fait penser aux apéros chez Grand Mère…

Quand on veut noyer son chien, on dit qu’il a la rage…

Bon, avant de noyer le chien, merci d’attendre un peu ce qui suit.

Primo, un cépage aromatique est un cépage aromatique, ce n’est pas un élément à retenir contre lui. Je connais bien pire: les vins aromatisés, qui ne sont pas du vin.

Secundo, il y a de très beaux muscats en VDN, et pas seulement en Roussillon – essayez aussi Saint Jean de Minervois, Lunel, ou Beaumes de Venise. Ou Setúbal. Ou la Corse. A force de faire la fine bouche pour le sucre ceci, et l’arôme cela, ces vins vont finir par disparaître, et ça sera bien dommage.

Tertio, tous les muscats ne sont pas doux, il y en a aussi de secs, et des bons.

J’ai déjà eu l’occasion ici de vanter les mérites du Muscat de Kélibia – toujours sec. Mais plus près de nous, il y a aussi les muscats secs du Languedoc ou du Roussillon, ou encore, les muscats secs d’Alsace.

C’est de cette région que nous vient le vin choisi aujourd’hui, un Muscat d’Alsace de la maison Koehly, à Kintzheim. Un 2012, s’il vous plaît.

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Alors bien sûr qu’il est muscaté, bien sûr qu’il a ce goût de raisin si caractéristique (et tellement rare dans les autres cépages, à l’exception, sans doute, du Torrontès argentin).

Mais il est bien plus que ça; ce qui me frappe d’emblée, c’est son côté floral (tilleul), voire épicé (romarin). Et puis sa salinité. Ajoutez une bonne acidité, mais pas d’amertume exagérée (le défaut de beaucoup de muscats secs du Sud), et vous obtenez un produit friand, gourmand, délicieux, certes (comme si ça pouvait être un défaut!); mais aussi, pas mal de complexité – celle-ci, peut-être en partie due au fait qu’il s’agit d’un vin de 3 ans. On boit souvent les blancs trop jeunes, avant qu’ils aient eu le temps de fondre leur acidité, que tout se mette en place…

Bref, il n’y a pas de mal à se faire du bien, et ce concentré de soleil alsacien a réchauffé ma journée d’hiver. A 7,5 euros la quille, c’est bien moins cher qu’une semaine à Ténérife. Et c’est tout simplement délicieux.

Certes, le vin est un produit culturel – mais sans la joie de le boire, à trop l’intellectualiser, j’aurais peur d’écrire trop sec. C’est sans doute l’âge, mais j’ai plus de plaisir aujourd’hui à décrire un vin de soif qu’à démarrer une polémique; quitte à perdre en « likes ».

Bon, pour ceux qui préfèrent l’oxydo-masturbation, le sûr ou l’aigre, les vins chers et qui font mal, rien à redire: les coups et les douleurs, ça ne se discute pas!

Plus d’info: Koehly

 

Hervé Lalau


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Bordeaux oui, mais « primeurs » non.

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Je ne déguste plus les centaines d’échantillons (trop précocement) préparés pour les Primeurs par des producteurs de Bordeaux depuis l’édition consacrée au millésime 2005. Cela fera donc bientôt 10 ans. La première de mes raisons est que je ne crois plus à l’intérêt de ce système de « prévente payée » pour le consommateur. La deuxième est que je ne crois plus en un lien fiable entre les échantillons présentées et les vins qui seront mis en bouteille 12 à 18 mois plus tard, après plusieurs tests et après avoir vu une propriétaire faire changer un échantillon de son vin quant elle voyait les visages des dégustateurs ayant tâté de la première version!  Enfin, j’ai constaté qu’un nombre croissant de châteaux refusait de soumettre leurs échantillons à la dégustation à l’aveugle, induisant pour nous les journalistes une tournée infernale, consommatrice de carburant et de temps, sans parler d’une mise en condition inévitable quand on doit aller dans le chai en question pour goûter l’échantillon et entendre les discours des responsables en même temps.

Je sais que je ne suis pas seul dans le domaine des doutes quant à la fiabilité de ce procédé. Mon collègue Bernard Burtschy, qui retourne chaque année déguster les vins après leur mise en bouteille, a dit sa grande déception devant les écarts entre les échantillons qu’il avait notés pour le millésimes 2012 et 2013, et les versions en bouteille de bon nombre des mêmes vins.

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Les Primeurs, cette année, ce devrait être du sport…

 

Maintenant, j’apprends que pour la future séance qui portera sur le millésime 2015 et qui aura lieu début avril, l’Union des Grands Crus a pris la décision de regrouper les dégustations des vins de ses membres en un seul endroit et sur deux journées, et de ne plus proposer les vins en dégustation à l’aveugle. Je ne trouve rien à redire quant à la première partie de cette décision, mais la deuxième partie, qui va retirer toute semblance d’objectivité à cet exercice déjà difficile, est une énorme erreur à mes yeux. Regrouper les vins dans un seul lieu, c’est du bon sens, à condition que le lieu soit assez grand, ce qui est probablement le cas pour le nouveau stade de Bordeaux qui a été choisi. La consommation inutile de carburant devra donc baisser. Mais priver ceux qui le veulent de la possibilité de déguster à l’aveugle est choquant !

Je crois que Michel Bettane a déjà dit qu’il n’irait pas dans ces conditions et Jancis Robinson dit ceci sur son site ;

« But the change I most resent is that the UGC will no longer sanction blind tasting. I’m sure there has been lobbying from the shrinking but much-appreciated majority who do not insist on our visiting them to taste at the château. They presumably think that we penalise wines tasted blind. But this proposed change robs us of a major aspect of these primeurs tastings. I have discussed it with Michel Bettane, who said he would no longer participate in the UGC tastings if blind tasting (which he requested originally, I believe) were no longer permitted. Presumably all this will drive more and more media tasters into the hands of the large négociants who organise primeurs tastings in parallel with the UGC ones. Is this really what the UGC wants, I wonder? Perhaps it is no coincidence that these changes, unlikely to be welcomed with open arms, are being proposed for a vintage about which there has been as much hype as the 2015? »

Je crois qu’elle a raison. Elle a également organisé un sondage parmi ses nombreux lecteurs pour savoir s’ils pensent qu’une dégustation à l’aveugle était plus crédible qu’une dégustation à découverte. 78% ont voté pour la dégustation à l’aveugle.

Avec un peu de chance, d’autres critiques vont aussi déserter cette farce des Bordeaux Primeurs et le soufflé va enfin tomber. On peut toujours rêver !

Je refuse, en revanche, de verser dans le « Bordeaux bashing » adopté par certains. Il y a beaucoup d’excellents vins à Bordeaux (d’accord, pas en 2013 !). Et il y a beaucoup d’excellents et honnêtes producteurs, dont certains font des vins qui représentent les meilleurs rapports qualité/prix en France. Mais ce cirque des Primeurs doit cesser ou bien changer radicalement si les producteurs concernés veulent garder un semblant de crédibilité.

David Cobbold

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État des lieux d’un vignoble en péril: Banyuls-Collioure

L’envie de m’arrêter ne serait-ce qu’un temps sur le terroir le plus spectaculaire de ma région d’adoption, cette même envie ajoutée à un séjour récent dans ce bout de France le plus méridional de l’Hexagone, ainsi qu’un papier tout aussi récent de notre Marco ici même, toutes ces circonstances confondues ont achevé de me convaincre.

Me convaincre de quoi au juste ? Qu’à moins d’une prise de conscience de nos édiles, d’une décision politique de prendre le problème à bras le corps, ce qui n’est pas avouons-le dans l’ADN de nos politiques, et d’un investissement colossal côté vignerons, suivi de mesures de protections radicales, le si beau vignoble de Banyuls (qui englobe celui de Collioure, Port-Vendres et Cerbère) n’en a plus pour très longtemps.

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Au delà de la beauté qu’offrent les paysages d’une montagne schisteuse dévalant dans la mer, hormis ces petits ports romantiques où il m’arrive de tremper mes gambettes poilues, de lire le journal ou de boire mon café, laissant de côté ces criques mouchoirs de poche s’ouvrant sur la Méditerranée, qu’est-ce qui m’autorise à être subitement aussi péremptoire (et pessimiste)? Après tout, la population locale et ses élus semblent se satisfaire de vivre dans des paysages de toute beauté et ils me paraissent jouir en pleine apathie de leur environnement immédiat, semblant se désintéresser d’un péril qu’ils ne voient pas venir, à moins qu’ils ne veulent le voir venir. Tout semble si bien aller : en hiver les retraités affluent de toute l’Europe, tandis que les projets immobiliers se multiplient et que les enseignes à grandes ou moyennes surfaces pullulent jusqu’aux fronts de mer. C’est beau la Catalogne française…

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Arrivé dans le Roussillon, en 1988, c’était vers ce vignoble spectaculaire que je m’étais tout naturellement tourné. En compagnie d’une troupe d’investisseurs très modestes (sommeliers, cavistes, vignerons, journalistes spécialisés) nous étions allés à Banyuls-sur-Mer, non pas avec en tête l’idée de faire du fric, mais déjà l’envie sincère de sauver de l’oubli quelques parcelles de précieuses terrasses de vignes de Grenache, des vignes que nous voyions sombrer dans l’oubli et que les gens du coin, hormis une poignée de vignerons, préféraient laisser à l’abandon. Il faut dire que nous mêmes, après trois millésimes d’un Terra Vinya élevé en pièces, avions fini par jeter l’éponge dix ans plus tard par manque d’ambition et parce que la vie nous appelait ailleurs. À l’époque, vers la fin des années 1980, la raison principale de ce délabrement du vignoble était aussi évidente qu’historique : la vente des vins doux naturels périclitait n’ayant, comme unique pilier, qu’un public survivant composé de quelques vieillards en mal de réconfort sucré. En gros, la nouvelle génération ne suivait pas et ne collait plus à l’image vieillissante et ringarde d’un produit d’une autre époque. Ainsi vont les modes, ainsi vont les vins.

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Pour des raisons culturelles, après des décennies d’un relatif confort, les vignerons – pour beaucoup petits propriétaires doubles actifs liés aux coopératives – avaient du mal à se recycler en producteurs de vins secs ou tranquilles, c’est-à-dire non mutés (non renforcés devrait-on dire) à l’alcool. Ajoutez à cela la difficulté de lancer sur le même territoire que Banyuls une appellation-bis comme Collioure qui, à l’époque, ne concernait que des rouges, les fautes de gestion des uns et des autres, les plans de communication en dents de scie pour plaire tantôt au négoce, tantôt à la coopération, les deux acteurs majeurs d’alors, ainsi que le sempiternel combat des conservateurs s’affrontant à un vent de modernisme pas assez convaincant à leurs yeux, du moins dans ses arguments financiers immédiats, et c’est ainsi que l’on obtenait une sorte de lie visqueuse entraînant un refus de bouger, une passivité se heurtant, en plus, à différentes ambitions politicardes locales. On avait l’impression que l’intelligence d’un seul homme, Michel Jomain, pouvait faire bouger les choses. Seul hic, le gars n’était pas du pays et en plus, il était fort marqué politiquement (ndlr: à gauche, en l’occurrence). L’homme a disparu en 2011.

Est-ce le manque d’enthousiasme, est-ce un problème de gestion ou de perspectives commerciales? Toujours est-il que depuis, le Groupement Interproducteurs Collioure Banyuls qui, un temps, représentait 80% des viticulteurs du cru, un mastodonte que les touristes connaissent sous le nom de Cellier des Templiers (aujourd’hui Terre des Templiers), a fini par mettre le genou à terre avant d’être placé sous sauvegarde par la Justice. Il dispose encore d’une année pour se redresser.

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Mais alors, quel est donc ce mal mystérieux qui menace ce petit territoire côtier au cœur duquel je me suis récemment isolé et promené durant deux semaines ? Le problème, c’est qu’il n’y a pas un mal, mais des maux… et non des moindres. Je vais tenter de les résumer ici, tout en précisant avant d’aller plus loin que cette splendide Côte Vermeille où se côtoient, je me répète, deux appellations, Banyuls et Collioure, est un pays à part avec ses codes, ses traditions, ses magouilles aussi, un état dans l’État.

Quelque peu isolé du reste de l’Hexagone, avec une seule route sinueuse pour le traverser et une ligne de chemin de fer menant à l’Espagne, ce petit pays a longtemps vécu de la pêche artisanale et de la viticulture… sans parler de la contrebande. Depuis 1974, une réserve maritime est sensée protéger plus de 6 km de côtes. Mais cela n’a pas empêché la construction de quelques horreurs de même que la réserve n’est pas parvenue à enrayer l’exploitation (le vol ?) d’un fameux gisement de corail rouge.

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Comme partout ailleurs, en quelques décennies, le monde autour a évolué : l’Espagne a rejoint l’Europe avec ses coûts de main d’œuvre plus compétitifs, la pêche a décliné faute de poissons et de marins, la vigne s’est arrachée faute de vignerons courageux et de buveurs, tandis qu’avec les années 2000, une route à quatre voies mettait Port-Vendres et Collioure à moins de 30 minutes de Perpignan et de l’autoroute, et que le tourisme prenait une place de plus en plus prépondérante avec son cortège d’agitations, d’appétits et de frénésies immobilières. Il faut bien avouer que, si l’on se met à la place des investisseurs, cette zone qui a attiré tous les peintres du siècle précédent reste un des derniers bastions à saisir avec vues garanties sur la Grande Bleue avec des prix bien plus accessibles que ceux de la Côte d’Azur, par exemple. Tout cela est très vite résumé, j’en conviens, et mon analyse ne doit pas être prise trop au sérieux dès lors que je ne sors pas d’une grande école et que je ne m’abrite derrière aucune commission d’experts comme nous en avons tant vu défiler ici.

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Dans ce tableau qui peut paraître sombre, je dois préciser qu’accompagnant le déclin des coopératives qui jadis monopolisaient la production, la viticulture semble connaître un certain renouveau. Des investisseurs vignerons parfois importants s’installent, des idées jaillissent en même temps que de jeunes et dynamiques aventuriers vignerons se font connaître, certains étant même issus du milieu de la coopération. Dans la même foulée, on voit poindre à l’horizon une multitude de projets touristiques autour du vin, projets de taille humaine ne manquant pas d’intérêt.

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Après cette présentation sommaire, je vais donc énoncer ici les maux visibles ou évidents qui menacent directement le vignoble et ses alentours, sans oublier les habitants – qu’ils soient vignerons, commerçants ou retraités, venus d’ici ou d’ailleurs. Pour s’en rendre compte, il suffit de se promener sur les routes et les chemins, et de bavarder avec les rares vignerons qui travaillent encore leurs propres vignes. À l’époque de la taille, par exemple.

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Le réchauffement. Même si le réchauffement climatique n’aura sans doute pas d’ incidence majeure sur le vignoble avant 20 à 30 ans, on en perçoit déjà les prémices, notamment des orages monstres, mettant en péril un vignoble qui n’est plus tenu avec autant de soins qu’autrefois (voir plus loin). Cela s’est déjà produit, mais c’était il y a plus de 30 ans, quand les vignes étaient encore entretenues avec une volonté de protection à long terme. Or, depuis les années 60, on peut dire que, graduellement, les terres sont peu ou très mal entretenues quand elles ne sont pas carrément abandonnées fautes de reprises en mains par un successeur réellement motivé et amoureux de sa vigne. Elles sont d’autant plus vulnérables à la modification du climat.

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Les abandons. Des parcelles de vignes meurent à petit feu faute de repreneurs. Beaucoup de propriétaires en fin de vie refusent de confier leurs vignes à un jeune, espérant peut-être qu’un citadin les rachète à bon prix pour en faire une sorte de terrain de loisirs pour y installer une caravane ou y construire – le plus souvent illégalement – une cabane qui deviendra peut-être villa. Avec ces vignes abandonnées, ce sont autant de vieux grenaches qui disparaissent de notre patrimoine. On a l’impression que seules les surfaces conséquentes et mécanisables, autour d’un hectare et plus, intéressent les repreneurs. D’ailleurs, ces derniers ne sont plus enclins à l’achat de vignes de coteaux : ils préfèrent acheter sur du plat ou de l’arrondi, délaissant les pentes. Ensuite, ils préfèrent tout raser au bull, y compris les murettes, niveler le plus possible afin de permettre aux tracteurs de rentrer dans de belles rangées de syrah, cépage qui, entre parenthèse, n’a pas grand-chose à faire dans ces contrées. C’est le rendement à court et moyen terme qui est privilégié au détriment du long terme et de la transmission familiale d’un vignoble en parfait état.

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Les incendies. Ils sont une vraie plaie, surtout en été. On est allé jusqu’à croire que pour réduire les risques, il suffisait de subventionner des vignes pare-feu sur les hauteurs des coteaux. L’idée, probablement trop coûteuse, a semble-t-il été abandonnée. De toutes les façons, elle n’a suscité que peu d’intérêt du côté des vignerons, lesquels ont déjà bien des soucis avec les sangliers qui pullulent et dévastent les terres. Reste que si l’on n’y prend garde, les chênes-liège, les oliviers sauvages, les figuiers, les micocouliers, les pins et autres essences typiques risquent fort de disparaître alors qu’elles servent souvent de cadres majestueux aux parcelles de vignes. Non entretenue, cette végétation forestière si fragile, une fois décimée, peut réapparaître, certes, mais elle est aussi le plus souvent remplacée par une garrigue dévorante et étouffante qui favorise également les départs de feux dans une région où les vents sont féroces.

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Les tremblements de terre.  Ils sont assez fréquents autour des Pyrénées. Reste que, sans faire de catastrophisme, les canaux, les rigoles et les murets édifiés patiemment et entretenus au fil des générations pour maintenir les terrasses, les casots aussi (ces petits abris qui servent à ranger les outils), les précieuses citernes renfermant l’eau qui sert aux traitements, les petites routes d’accès à flanc de montagne, tout cela pourrait disparaître un jour si le sous-sol décidait de se refaire une place. Et des pans entiers de vignes donnant sur la mer pourraient sombrer.

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Les murets. Petits ou grands, hauts ou courts, grâce aux plaques de schiste qui se détachent et se taillent relativement facilement, ils font partie ici du paysage façonné par l’homme depuis des siècles. Et sont devenus la composante essentielle, avec les peu de galls et autres agulles (canaux destinés à favoriser l’écoulement des eaux en cas d’orages), de ce vignoble architectural couvrant quelques 2000 ha de flancs de coteaux. Le gros problème avec de tels murets, c’est qu’ils sont fragiles et qu’il faut les entretenir. Sinon, pierre par pierre, au fil des ans, ils se dégradent de plus en plus entrainant avec eux la terrasse qu’ils sont censés soutenir, autrement dit des paquets de vignes. Comme rien n’est simple, seuls les ancêtres qui passaient des journées entières à la vigne, avaient acquis l’art de construire les murettes et de façonner ces étonnants caniveaux de géants qui permettaient l’évacuation des eaux tout en préservant la précieuse terre, en évitant qu’elle ne soit pas emportée. Dans les années 80, j’ai rencontré des vieux maçons de vigne qui étaient prêts à partager leurs petits secrets. Sauf qu’il y avait peu de volontaires pour les écouter. Avec eux disparaissent les techniques emmagasinées de génération en génération et c’est bien triste de voir le vignoble se défigurer faute d’entretien adéquat.

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Le tourisme. S’il n’est pas canalisé en urgence, le tourisme, aussi nécessaire qu’inévitable, va faire mal, très mal. Il risque de causer d’importants dégâts dans les vignes de Banyuls, de Cerbère, de Collioure et de Port-Vendres, sans oublier l’arrière-pays d’Argelès-sur-Mer. Sur les chemins semi-côtiers que j’ai fréquentés presque tous les jours, j’ai rencontré des promeneurs sages et respectueux des plantes et de l’espace, mais aussi quantité de sauvages venus s’exciter sur des terres synonymes de risques et d’aventures. En VTT, en patinette électrique (!), en moto trial, en 4 X 4, j’ai croisé des gens manquant réellement d’éducation, prenant possession du terrain privé (une vigne) comme si c’était un dû, dévalant les pentes sans se soucier du dommage qu’ils causaient au passage aux murets comme aux jeunes plants. Des saccageurs !

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– Les squatters. Pour l’instant, ils s’agglutinent en bord de mer car pour eux, seule la vue compte. Et dieu sait que la vue peut être grandiose dans le secteur ! On commence par acheter une vigne en perdition avec un casot tout simple que l’on agrandit au fur et à mesure dans le plus mauvais goût qui soit, tout en restant caché au sein de la végétation afin de ne pas trop se faire remarquer. J’ai ainsi vu en un site pourtant soit-disant hautement protégé de véritables pavillons sam’suffit avec arrivée d’eau et électricité fournis par la municipalité de Port-Vendres, sans oublier le parking gagné sur d’anciennes vignes afin que les copains puissent se garer. J’oubliais le chemin aménagé en béton jusqu’à la mer afin que le bateau puisse glisser gentiment dans l’eau. Pour l’espace vert, les vignes et la végétation ennuyeuse sont carrément anéantis au round-up ! Il semblerait que ces gens finissent enfin par payer des impôts locaux, mais combien sont-ils qui vivent encore cachés, parfois même dans de véritables taudis. Combien sont-ils encore à se barricader  de manière hideuse tout en fabriquant des plaies dans le décor ? Sur une douzaine de pseudo casots ainsi rencontrés en un seul circuit que j’estime à 5 km, seule une construction se présentait de manière honorable, en pierres du pays (schiste) et sans barrières, bien intégrée dans le paysage. Leur nombre ne cesse de croître et la terre – d’anciennes vignes – se vend de plus en plus cher.

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Voilà un aperçu sommaire de ce qui peut sournoisement menacer un vignoble, grignoter peu à peu une part non négligeable de son authenticité, de son image, de sa force. Celui dont je viens de vous parler, le terroir de Banyuls et de Collioure, s’il était connu depuis des siècles sur la carte de la Méditerranée, n’était guère satisfait de sa notoriété il y a 30 ans, notoriété qu’il trouvait insuffisante. Maintenant que les choses vont mieux, il serait temps que mes amis de la Côte Vermeille  prennent conscience de ce qui leur arrive. Car en matière de vignoble, il ne suffit pas de faire de bons vins. Il faut aussi être paysagiste, conservateur, protecteur, amoureux et farouche défenseur de son territoire. Le terroir qui fait notre vin est aussi un paysage. Ne l’oublions pas. Amen !

Michel Smith

(Photos©MichelSmith)


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Contre étiquette, l’envers du décor

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L’Envers du Décor est le nom d’un célèbre et excellent bistrot à vin, situé à Saint Emilion et propriété de François de Ligneris, pour qui j’ai beaucoup d’affection. Mais cela n’est pas du tout le sujet de ma chronique d’aujourd’hui !

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La contre-étiquette est de plus en plus utilisée sur des bouteilles de vin, et contient de plus en plus de mots et de signes. C’est un outil de communication et d’information qui peut être très utile, voire nécessaire. Pour une bonne partie, comme dans l’exemple ci-dessus, venu des USA, il est fortement chargé de mentions légales. Mais est-il toujours bien utilisé par les producteurs ?

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Je veux d’abord souligner l’écart, parfois frappant et redoutable, entre la vérité telle que nous le percevons et le discours des producteurs de vin et leurs diverses antennes « communicantes ». Ce qui a déclenché mon envie d’évoquer cette distorsion entre réalité et discours a été notre dégustation d’un vin d’Ardèche, mis en parallèle avec le texte imprimé sur son contre-étiquette. Un collègue a perçu exactement la même chose dans cette instance, alors il s’agit peut-être d’autre chose qu’une simple lubie personnelle. Cela aurait très bien pu arriver avec un vin d’ailleurs : là n’est pas la question, car je n’ai rien contre les vins d’Ardèche en particulier.

Commençons par les commentaires de dégustation tels qu’ils apparaissent sur la contre-étiquette de ce vin, nommé Chatus, Monnaie d’Or 2012. Le chatus est une variété rouge, rare et plutôt tannique, ancienne car mentionnée par Olivier de Serres et qu’on trouve dans l’Ardèche, mais aussi dans le Piémont sous le nom de Neiret.  Je prends encore mes précautions en soulignant que  ceci n’est pas une critique de cette variété, mais juste du lien défectueux entre ce vin (honnête, par ailleurs) et sa contre-étiquette.

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Le commentaire imprimé sur la contre-étiquette :

« arômes de cassis, de pâte de coing, de figues sèches et de réglisse » Et c’est tout, car rien n’est dit sur les impressions tactiles ou gustatives en bouche du vin : tout semble se passer au pif ou bien en rétro-olfaction.

Mon commentaire sur le même vin (uniquement olfactif) :

« arômes de terre humide et de sous-bois, notes de fruits rouges frais et cuits avec un léger accent boisé et animal. »

Je sais bien que l’appréciation des arômes est une affaire individuelle, mais quand-même !

Mieux encore, cette même contre-étiquette conseille de servir le vin à 20° et d’ouvrir la bouteille 6 heures avant le service ! Servir n’importe quel vin rouge à une telle température me semble une aberration qui a pour résultats principaux de déséquilibrer les sensations vers l’alcool et de détruire la finesse des saveurs. Conseiller au consommateurs d’ouvrir un vin 6 heures avant le service, surtout pour un vin qui ne sera jamais (je pense) mis sur une table en grande cérémonie, ne relève pas d’un sens aigu du réalisme. Ce vin est vendu autour de 8 euros, donc je doute que beaucoup de consommateurs aillent le préparer à la dégustation 6 heures avant. Il faut être plus terre à terre dans les usages !

Quand aux conseils d’accompagnement pour ce vin, la contre-étiquette brasse large : « ce vin charpenté accompagne à merveille daube de sanglier, cuisine provençale et fromages typés ». Pas facile à trouver, le sanglier, dans nos villes ou la plupart des habitants de ce pays vivent ! La cuisine provençale est assez diversifiée, faisant un usage important de légumes et, proche de la méditerranée, elle est souvent très poissonneuse. De quels mets parle-t-on exactement ? Quant aux fromages « typés », je ne sais pas trop ce que cela voudrait dire. Supposons qu’il s’agit de fromages aux goûts forts. Dans ce cas, le consommateur curieux pourra courir chez son fromager chercher un camembert, un époisses, un roquefort ou un banon, par exemple. Avec chacun des ces fromages, l’accord avec le vin en question, qui est plutôt tannique, serait catastrophique !

Quittons ce mauvais exemple pour regarder d’autres options. Il y a plusieurs catégories parmi les contre-étiquettes. D’abord la minimaliste. Dans celle-ci on trouve bon nombre de vins dépourvus de tout contre-étiquette.  Cette option est surtout réservée aux producteurs qui s’en foutent parce qu’ils vendent leurs vins à des gens qui les achètent pour leur étiquette faciale, ou bien qui ne savent pas lire.

La catégorie qui est sûrement la plus remplie est celle du « bla-bla enflé », dite aussi « pompe-à-vélo ». Ce type de texte va chanter les louages de la « noblesse du terroir », du « grand raffinement » ou de la « finale magistrale » du vin en question (tous ces exemples sont réels).

Chateau-de-Fesles-Bonnezeaux-1998-375ml-Back-Label

Mais quelques producteurs honnêtes, et j’espère qu’ils seront de plus en plus nombreux, adoptent une approche purement factuelle et informative. Je trouve l’étiquette ci-dessus d’un vin de Loire (Château de Fesles, Bonnezeaux) exemplaire. J’en ai aussi rencontré plusieurs lors de mon récent voyage en Champagne. Ceux-ci se contentent d’indiquer sur leurs contre-étiquettes les origines parcellaires ou communales des raisins, de mentionner éventuellement l’approche culturelle dans leur vignoble, de nommer le ou les cépages et leur proportions, de préciser la durée de mise en cave ou la date du tirage et de dégorgement du vin, etc. La seule critique qu’on pourrait émettre à ce méthode « carte de visite » est qu’il s’adresse exclusivement à des professionnels ou à des amateurs avertis qui savent déduire de ces informations techniques ce qu’il convient de déduire, sans préjuger de leur avis sur le vin en question. Il s’agit de l’information pure et précise.

vin de merde


levrette

fine grapes

Boire tue

J’aime bien aussi une dernière catégorie, rare mais avec de beaux exemples que je montre ci-dessus, qui relève de l’humour ou de la dérision. Elle existe souvent dans un contexte particulier, et souvent en réaction à des législations perçues comme excessives, ou bien à des excès de la catégorie « bla-bla enflé » déjà mentionnée.

sign-mt-lion

Donc il faut se battre, non seulement contre les cougars (autre nom du mountain lion, ou puma), mais aussi contre une mauvaise communication sur les contre-étiquettes.

 

David

Photo©MichelSmith


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Apportez votre vin !

Cela se passe dans un premier temps au cœur du quartier de la Petite Italie, à Montréal, où ma Brigitte m’a pris par la main dans la neige fondante l’autre jour afin de me faire découvrir « le » lieu où l’on trouve à coup sûr un vrai caffe qui soit parfaitement à mon goût. Ce fut fait de manière magistrale dans ce temple ritale qu’est le Caffe Italia où le ristretto assez amère est fait avec expertise. Assurément pas le meilleur du monde, mais bon quand même. Brigitte prit ensuite la décision de me familiariser avec une habitude devenue au fil des ans très québécoise et qui consiste à arriver au restaurant avec son propre vin sous le bras. Le concept est en réalité inspiré semble-t-il par une initiative nord-américaine connue sous les noms de BYOW (Bring Your Own Wine) ou de BYOB (Bring Your Own Bottle) comme en atteste cette liste dressée par New York magazine. Londres aussi serait de la partie. Quelle ville à commencé la première, cela importe peu. Ce qui compte, c’est l’idée que je trouve personnellement géniale.

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L’Italia àMontréal. Photo©MichelSmith

Ici aussi, au Québec, les restaurants AVV (Apportez votre vin) ne manquent pas. La pratique existe depuis les années 80 pour le plus grand bonheur des restaurateurs qui adhèrent de leur plein gré à cette philosophie d’accueil et qui ne trouvent dans cette pratique que des avantages. Dans le sens de la convivialité d’abord, puis de la simplification dans la gestion de leur entreprise puisqu’ils n’ont plus à se soucier d’entretenir une cave. En échange, cela permet au client de consommer le vin qu’il aime sans avoir à subir le supplice d’un choix le plus souvent cornélien à cause d’une carte de vins elle-même le plus souvent décevante car trop courte ou trop mal construite quand elle n’est pas tout bonnement trop ruineuse.

La Madura entre en scène. Photo©MichelSmith

La Madura entre en scène. Photo©MichelSmith

Donc, après ma dose de caféine, je fus entraîné illico dans un magasin de la SAQ (voir mon article de jeudi dernier) où nous nous sommes procurés un flacon d’un Saint-Chinian La Madura 2012 parfaitement à point acheté pour une somme raisonnable, autour de 20 $Can. Et c’est armé de cette bouteille que nous fîmes route, toujours dans le même quartier, vers une très familiale pizzeria Napoletana nichée à l’angle de la rue Dante et de l’avenue de Gaspé avec assez de place pour garer notre auto entre deux monticules de neige fraîchement déblayée. En dehors du fait que c’est la plus vieille pizzeria de la ville, l’endroit n’a rien d’extraordinaire. Mais, comme partout ailleurs au Québec, on y est bien reçu ce qui fait que le restaurant ne désemplit pas. C’est aussi l’un des restaurants les plus appréciés des adeptes de la formule Apportez votre vin, une tendance très répandue au Canada comme je l’ai laissé entendre plus haut, mais aussi une sorte d’association dont la mission au Québec est quelque peu différente de sa sœur anglo-saxonne en ce sens qu’elle impose au restaurateur qu’il ait un « permis d’alcool » et qu’il procure à ses clients la verrerie nécessaire sans exiger en retour un « droit de bouchon » comme cela se fait couramment ailleurs et jusque dans quelques restaurants chez nous. Dans ce cas précis, je dois avouer que nous n’avons pas été soignés question verrerie, mais bon, l’expérience méritait d’être tentée et le serveur ouvrit notre bouteille sans sourciller comme il le fit à d’autres tables.

Photo©MichelSmith

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Pour en avoir le cœur net et apprécier pleinement la formule AVV, je l’ai testée avec des amis nouvellement montréalais, des amateurs de vins retrouvés dans un autre établissement de la ville. C’était dimanche dernier, pour le brunch, au restaurant O’Thym, boulevard de Maisonneuve, en plein quartier gay pas loin de de la très commerçante rue Sainte Catherine. Là, non seulement ce qui nous était servi était bon et proposé à un prix extrêmement honnête, mais de charmantes hôtesses remplissaient leur rôle avec efficacité et sourire. Comme d’autres clients autour de nous, nous avions amené des bulles histoire de fêter nos retrouvailles. Sans même avoir à le demander, un élégant seau à glace coiffé d’une serviette blanche nous fut servi, ainsi que des flûtes. Pour les vins suivants, chaque bouteille était ouverte par une serveuse qui en profitait pour changer nos verres.

Isabelle et Alain, deux amis retrouvés et venus avec leur vin. Photo©MichelSmith

Isabelle et Alain, avec leur vin. Photo©MichelSmith

Pour ceux que ça intéresse, O’Thym n’est pas le seul établissement AVV à obtenir l’adhésion de la clientèle. Dans le même esprit de convivialité et de service efficace sans être guindé et sans avoir à payer de droits de bouchon, ma compagne m’a assuré avoir fait d’excellents repas dans d’autres restaurants AVV de Montréal, au Quartier Général, par exemple, à l’État Major et À l’Os. Les adresses ne manquent pas et vous pouvez en trouver d’autres ici. Pour ceux qui visiteraient la ville de Québec, je suis même tombé sur un site « pages jaunes » répertoriant les restaurants Apportez Votre Vin. Dès lors, je me suis mis à rêver : pourquoi diable un tel système ne fonctionnerait-t-il pas chez nous ?

Le saumon boucané de O'Thym. Photo©MichelSmith

Le saumon boucané de O’Thym. Photo©MichelSmith

Bonne question ! Car ces expériences québécoises me confortent dans une idée qui fait de plus en plus son chemin chez moi : je connais en effet plus d’un restaurant en France, pays de la gastronomie et du vin, dont la carte des liquides est médiocre pour ne pas dire inexistante et le service du vin plus que répréhensible. Nos restaurateurs, du moins une bonne partie d’entre eux, seraient bien avisés de s’inspirer de cette formule. D’autant qu’il est hélas devenu courant chez nous de voir dans les mêmes restaurants des tablées entières où le vin a disparu de la circulation. Outre les raisons hygiénistes, c’est aussi parce que le vin est trop cher. Cette situation est due le plus souvent à une méconnaissance totale des choses du vin, voire à un désintérêt manifeste pour le vin de la part des patrons de bistrots ou des restaurateurs qui se veulent pourtant au sommet de la modernité. Ces gens-là n’ont rien compris et leur attitude est rétrograde. Il est temps que les esprits bougent.

Notre Puch est entré sans que j'ai besoin de supplier le chef de m'en acheter. Photo©MichelSmith

Notre Puch est entré sans que j’ai besoin de supplier le chef de m’en acheter ! Photo©MichelSmith

Compte tenu de leur manque désespérant d’enthousiasme – de leur talent en berne aussi -, nos restaurateurs pourraient aisément s’inspirer du Québec et se débarrasser de la charge que représente pour eux l’entretien d’une carte des vins décente et digne de ce nom. On peut parier qu’ils bénéficieraient ainsi d’un regain d’intérêt de la part de la clientèle et participeraient, plutôt que de céder à la sinistrose ambiante et d’en vouloir sempiternellement à nos dirigeants, au renouveau de la restauration française.

O'Thym à 11 h 30, à l'heure du brunch. Photo©Mi

O’Thym, à l’heure du brunch. Photo©MichelSmith

Ainsi, nos chers restaurateurs adeptes de culbutes sur le dos du vin pourraient consacrer plus de temps et d’argent à l’accueil, au service ainsi qu’à la cuisine, ceci pour le plus grand bonheur de leurs clients. À moins qu’ils ne tiennent à s’encroûter dans leur traintrain quotidien en débitant du vin médiocre acheté sans passion aucune dans l’unique but d’améliorer leurs sacro-saintes marges. En ce cas, qu’ils ne se plaignent pas de voir se perdurer cette fameuse crise qui se manifeste par la désertion notoire d’une clientèle de moins en moins attirée par l’idée de fréquenter un restaurant. Si une telle désaffection perdure, le gros des restaurateurs de France et de Navarre en sera largement responsable. Au lieu de se morfondre et d’accuser tel ou tel ministre, ils devraient se concentrer sur la refonte de leurs pratiques et regagner enfin la confiance des consommateurs. Alors oui, l’idée du AVV devrait en inspirer plus d’un !

Michel Smith

 

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Mes 10 clichés-vins de 2015

Des clichés, certes il y en a, des idées reçues aussi. Dix choix arbitraires, dix affirmations tenaces qui s’incrustent encore trop dans l’imaginaire du vin après des décennies d’errances médiatiques à force de répétitions erronées dans les guides et les articles sur le vin. Clichés aimablement répandus au fil des ans par une cohorte de suiveurs zélés, et accentués par les journalistes (ma pomme en premier !), des sommeliers, des cavistes, dont le seul but est de démontrer qu’ils possèdent la clef de l’antichambre conduisant aux mystères du vin. Et des mystères, le vin en garde encore plus d’un que seuls les meilleurs vignerons découvriront dans les années qui viennent comme ils ont su le faire depuis que, dans les années 1960, leurs vins ont entrepris le grand virage de l’ère moderne.

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Dix clichés ? Oui, mais à y regarder de près, il y en a certainement beaucoup plus… J’en avais plein d’autres sous la main, alors je vous en prie, n’hésitez pas : rajoutez les vôtres !

1) La capsule à vis, c’est pour les petits vins !

Foutaise !, répond en substance le professeur-vigneron-latiniste Luc (Léon) Charlier dans cette excellente interview filmée. Le problème avec les goûts déviants des vins, – encore un vieux débat -, c’est que trop souvent le liège apparaît comme l’accusé principal, même lorsque sa présence au nez n’est que difficilement perceptible par le commun des mortels. Les puristes – ou traditionnalistes -, de leurs côtés, souhaitent protéger le liège comme un élément faisant partie intégrante de leur conception « historique » du vin. En réalité, ce sont de fieffés passéistes qui ne supportent pas l’idée que l’on puisse voir plus loin que le bout de leur nez. La vis en métal, le bouchon synthétique, et dans une moindre mesure le bouchon en verre, sont appelés à un grand avenir car ils protègent réellement le vin ! Je sais, j’enfonce une porte ouverte !

2) Un vin léger, ce n’est pas du vin !

En tout cas, ce ne serait pas un « vrai » vin, selon les doctes buveurs tenants de la vérité bachique qui en profitent pour vous certifier que le rosé, lui non plus, n’est pas un vrai vin. Navrant ! Laissons leur cette analyse rétrograde et rappelons-leur simplement cette lapalissade : tout jus de raisin fermenté est du vin, qu’on le veuille ou non. Or, depuis le changement de millénaire, il est clair que l’on retourne vers une notion de légèreté, du moins dans la consommation quotidienne du vin si tant est qu’elle existe encore de manière significative. J’impute cela au rajeunissement et au renouvellement des consommateurs. En effet, on se demande de plus en plus si les hautes autorités jusqu’au-boutistes qui ont décrété à partir des années 80 que le vin devait provenir de raisins entre très mûrs et archi mûrs, n’ont pas atteints des sommets difficilement supportables pour l’organisme avec des degrés excessifs, tant à Bordeaux qu’à Châteauneuf-du-Pape. Mangeriez-vous de bon cœur une pomme blette ou une prune au bord de la déliquescence ? Une orange sans acidité ou une cerise toute ridée ? La surenchère et la compétition aidant, on a vu des cuvées dépasser allègrement les 16° d’alcool, donnant parfois, il est vrai, mais dans de rares cas, des vins miraculeusement équilibrés œuvres des meilleurs vignerons. Maintenant, on revient à plus de sagesse avec des vins d’entrées de gammes titrant entre 11,5° et 12,5°. Cerise sur le gâteau, on a accusé à tort le dérèglement climatique, personnellement je ne pense pas qu’il soit la cause de cette course aux degrés, dans un sens comme dans l’autre. Et paradoxalement, ce sont les vins du Midi qui sont les principaux gagnants dans cette démarche salutaire rendant les vins beaucoup plus accessibles et ouvrant la porte à de nouveaux consommateurs.

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Du côté de Daumas Gassac. Photo©MichelSmith

3) Si c’est gros, ce n’est pas bon !

Gros négociant, grosse coopérative, gros domaine viticole… pas de doute, c’est forcément suspect et dégueulasse à la fois ! Ce ne sont que des balivernes. Car sans les gros, les petits n’existeraient pas. Dans de nombreux cas, des noms comme Wolfberger, Perrin, Georges Duboeuf, Gérard Bertrand, Cazes et tant d’autres brillent par leur production qui, si elle n’est pas parfois exempte de reproches, donne la plupart du temps d’excellentes surprises.

4) Pastille effervescente pour le Champagne !

Là aussi c’était trop gros pour y croire : une pastille effervescente pour un vin effervescent, et en plus chez Veuve Clicquot, c’est tellement con que certains y ont cru sans que l’on ait besoin de les prier !

5) Le vin en canette, ça pollue !

Pas certain. Ce contenant déjà utilisé dans plusieurs pays et lancé en France sans succès dans les années 80 est au contraire très écologique : comme le souligne le site de la RVF, « le contenant est léger – la moitié du poids d’un verre – idéal pour partir en excursion ou en bateau, totalement recyclable et non dangereux donc autorisé lors de manifestations sportives ou de concerts ». Pas la peine d’en rajouter !

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Photo©MichelSmith

6) Le rosé pamplemousse, quel scandale !

Certes, c’est un clin d’œil que je vous adresse. Mais essayez donc d’en faire un vous même et vous risquez fort de changer d’avis : un grand verre, quelques glaçons, 50% d’un bon rosé pas trop cher pas forcément de Provence et 50% d’un jus de pamplemousse fraîchement pressé. Une rondelle de citron, une autre d’orange et quelques chiffonnades de menthe fraîche. Plus quelques rajouts en fonction de votre fantaisie et de votre inspiration et vous verrez que ça n’a rien de répréhensible. On peut aussi s’amuser à prendre pour base un crémant rosé.

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Photo©MichelSmith

7) Tariquet, c’est trafiqué !

Le sujet qui fâche le plus en ce moment sur les réseaux sociaux, en dehors de débats animés sur le vin dit « nature », touche le Domaine Tariquet, estimable maison familiale dont les vins (lire leur histoire ici même), pourtant sans défauts, sont sans cesse raillés par les puristes qui en rajoutent des tonnes en se prenant des allures de sauveurs de l’humanité. Entre autres méfaits, on reproche à l’entreprenante famille Grassa de ré-acidifier ses cuvées. Or, si cette opération peut être légalement et parfaitement bien réalisée dans un vin qui en contient déjà naturellement, il reste à prouver que cet important domaine (900 ha) du Gers l’utilise. Personnellement j’en doute. Bien sûr, on a le droit de ne pas aimer, mais pour ma part je raffole de leur « Classic » (ugni blanc, colombard, sauvignon et gros manseng) qui fait partie des leurs meilleures ventes et que je déguste sans retenue sur des huîtres quand je vais au marché et qu’il y a un bistrot dans les parages.

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La roche, du côté des Gorges de Galamus. Photo©MichelSmith

8) La minéralité, encore elle !

L’autre débat quelque peu enfiévré – on l’a vu une fois de plus Lundi dernier sur nos lignes -, concerne l’abus de certains mots dans le vocabulaire servant à la description d’un vin. Cela fait bien 30 ans que ce débat dure et il commence à m’échauffer les oreilles ! Au début, certains dégustateurs professionnels, sommeliers et journalistes entre autres, parlaient de l’aspect minéral que pouvaient afficher certains vins, blancs en particulier. Un avis que je partageais en toute bonne foi (après tout, je suis le seul récepteur de l’effet que procure sur moi un vin…), et que j’approuve aujourd’hui en toute logique quand je dis d’un Reuilly, par exemple, qu’il peut avoir un petit goût de silex, goût sur lequel on pourrait disserter des heures vu que l’on n’a pas tous la même sensibilité, encore moins la même perception. De minéral, les dégustateurs ignorants que nous sommes tous un peu ont inventé le mot « minéralité » qui n’est pas encore entré dans le dictionnaire mais qui, prenons-en le pari, le sera bel et bien un jour tôt ou tard tant notre langue évolue fort heureusement. Je suis le premier à dénigrer les emplois abusifs de mots se terminant en « ité » (sapidité, salinité, digestibilité, buvabilité, pissabilité, j’en passe…), mais de là à nous empêcher de nous exprimer sur le vin chacun à notre manière, il y a un pas que je ne me vois pas franchir. Sachez pourtant que désormais, pour être dans une ligne bien-pensante dans vos commentaires de dégustation, il conviendra à l’avenir d’être de plus en plus précis, moins pédant et moins scientifique. Lorsque vous vous adressez au peuple, vous pouvez à la rigueur vous autoriser quelques lignes sur le minéral décelé dans un vin : mieux, vous pouvez relever comme je l’ai fait avec d’autres depuis belle lurette, l’aspect granuleux d’un vin qui ferait penser au granit, la rondeur d’un jus qui évoquerait le schiste, la finesse du sable, la lourdeur de l’argile ou la droiture du calcaire, que sais-je encore. L’essentiel étant de se laisser aller et de se lâcher, tout en esquivant le débat. Dans la mesure où l’on se fait bien comprendre. C’est clair ? Prière de ne pas répondre « clair comme de l’eau de roche » !

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Dans les Corbières… Photo©MichelSmith

9) Nature, c’est aussi du soufre !

Il en aura fallu des guéguerres, des insultes et des débats stériles pour admettre finalement cette année que le vin dit « nature » (on préfère désormais le qualificatif de « naturel ») n’a rien à voir avec le vin dit « sans soufre » (on devrait dire « sans soufre ajouté »), que c’est un vin bio à la base, ce qui me paraît logique, traité par des vignerons dont la philosophie est d’exclure tout (ou presque…) intrant autre que du jus de raisin. Parmi eux, il y a de grands talents. Reste que l’ambiguïté demeure puisque la phrase « Il n’y a pas d’ajout de sulfites, ni de quelque autre intrant » demeure toujours en bonne place d’un « engagement » que je vous propose de lire en accédant directement au site de l’AVN (Association des Vins Naturels), engagement résumé assez clairement jusqu’à cette phrase citée plus haut. Agriculture biologique (ou biodynamique), vendanges manuelles, levures indigènes, pas de techniques brutales pendant les vinifications sont quelques unes des actions clairement revendiquées, mais l’emploi du soufre reste une question sulfureuse. J’en déduis qu’un vigneron adhérant à l’association pourra mettre du soufre dans la majorité de ses vins afin de le protéger, mais que les bouteilles qui porteront sur l’étiquette la mention AVN seront garanties sans ajout de soufre. Bref, si tout cela est naturel, ce n’est pas encore d’une grande limpidité. Et il est vrai que si l’on excluait tous les vignerons qui peu ou prou mettent du soufre dans leurs vins, l’association ne compterait plus beaucoup d’adhérents !

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Rafraîchir, et non glacer… Photo©MichelSmith

10) Le rosé se boit glacé !

Peut-être, mais pas trop pour moi ! « S’il vous plaît, juste un seau avec beaucoup d’eau et un peu de glace » est le leitmotiv que je ne cesse de répéter lorsque je suis attablé au restaurant. Idem pour le blanc qu’il est coutumier de servir trop glacé. Pareil pour le rouge qui lui est encore servi trop chaud malgré toute la technologie du contrôle de la température offerte aux restaurateurs. A l’approche de 2016, la lutte contre l’attitude bornée de la plupart des établissements, y compris ceux spécialisés dans le jus de la treille, continue !

Michel Smith

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Ne pas se prendre au sérieux : le journaliste belge, Patrick Fiévez imitant Dali. Photo©MichelSmith

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