Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin


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Charybde & Scylla

On pourrait appeler cela les Charybde et Scylla de la critique de vin. Deux écueils presque aussi dangereux que ceux de la mythologie grecque pour le frêle esquif du commentateur professionnel.

Le premier, c’est de commenter des vins tellement jeunes qu’on n’a aucune idée précise de leur potentiel d’évolution.
Le second, c’est de commenter des vins tellement « vieux » (comprenez, plus de 3 ans) qu’ils ne sont plus disponibles à la vente, et donc, commercialement pertinents.
Mais à choisir, je préfère le second écueil. Pourquoi? Parce que je suis convaincu que si le critique a encore une raison d’être, c’est d’éclairer le consommateur dans ses choix.
Nous pensons trop souvent d’abord au produit et au producteur qui est derrière. Je crois qu’il faut remettre le buveur au centre de nos préoccupations.
N’y voyez aucune forme de démagogie. C’est juste que je n’ai pas l’étoffe d’un propagandiste. Ni celle d’un Nostradamus à la petite semaine… Semaine des Primeurs, bien sûr! Je pense donc qu’il est urgent d’attendre que les vins soient buvables avant de les commenter.

Je regrette de ne pas avoir plus souvent l’occasion de déguster des vins  de 5, 10 ou 15 ans.

Parce que ces vins sont encore dans les caves de bon nombre d’amateurs de vin, et que ceux-ci, quand je les rencontre, au détour d’un salon de vin, d’un forum ou d’une formation, me demandent souvent mon avis sur le « bon moment » pour les boire.

Et j’ai souvent du mal à les renseigner.

Message… in a bottle

Ce métier, c’est un peu comme lire un livre dont les premiers chapitres s’effacent au fur et à mesure qu’on avance dans la lecture. De plus, ma faculté d’oubli me semble parfois supérieure à ma capacité d’apprendre; aussi, j’ai le regret de vous dire que je ne me rappelle plus, à l’heure où je vous parle, du goût exact des Santenay 2006 que j’ai dégustés en 2008. Ni des Saint-Emilion 2005 que j’ai appréciés en 2009. Je peux relire mes notes, bien sûr. Mais cela ne me dit pas grand chose sur ce que valent ces vins aujourd’hui.

Notre ami Marc Vanhellemont, il y a quelque temps, s’est penché sur l’état de conservation des Châteauneuf-du-Pape de 2004 – et si ma mémoire est bonne, il a été agréablement surpris par la qualité de ce millésime, pourtant décrié dans sa jeunesse, coincé qu’il était entre le monstruoso 2003 et le prometteur 2005. Le temps a passé, permettant de remettre en perpective les mérites comparés de ces millésimes.

J’appelle de mes voeux d’autres expériences du même genre. Je lance donc un message (in a bottle) à tous les comités, interprofessions et producteurs individuels; primo, pour qu’ils pensent à mettre de côté des flacons de chaque millésime; secundo, pour qu’ils les conservent dans de bonnes conditions); et tertio, pour qu’ils les incluent de temps à autre dans des dégustations, au côté de leurs derniers « poulains ». Nous pourrons ainsi mieux aider l’oenophile dans son choix cornélien:  « Dis moi, bouteille, qui est la plus belle aujourd’hui? T’ouvrirai-je, ne t’ouvrirai-je pas? »

Je suis d’autant plus persuadé que c’est la chose à faire que les progrès accomplis dans l’oenologie (notamment la maîtrise des température au chai et en cave) ont grandement amélioré la conservation des vins. Plusieurs dégustations réalisées à l’occasion d’anniversaires d’appellations (à Vacqueyras et en Languedoc, notamment, ces dernières années), ont mis en évidence un saut qualitatif; le début des années 2000 constitue une sorte de charnière, à ce titre.

Les vins plus anciens sont rarement délectables, même dans les appellations de prestige (il y en a, mais il sont minoritaires); dans les vins plus récents, par contre, le pourcentage de bonne conservation, et même, de bonification des vins, est beaucoup plus élevé. Et ce, même dans les appellations moins cotées. En clair: j’échangerai volontiers un Mouton-Rothschild 1985 (que je n’ai pas) contre un Clos Centeilles 2001.

Le début de la décennie 2010 est sans doute une autre charnière; c’est en effet à partir de ce moment, il me semble, que les symptômes de la grave maladie de l’extraction, dont j’ai pu encore constater les ravages dans des vins pourtant très chicos du Nouveau ou de l’Ancien Monde, lors du dernier Austrian Wine Summit, semble s’être atténués.

Et tout ceci est valable dans les blancs également, comme j’ai pu l’apprécier avec le Grüner Veltliner Smaragd Kellerberg 2000 du Domäne Wachau, opulent, miéllé, mais encore très dynamique, même si son acidité, certainement assez forte dans sa jeunesse, s’est remarquablement fondue au fil de cette quinzaine d’années.

J’espère que mon appel sera entendu. Et si c’est le cas, amis oenophiles, je me réjouis à l’avance de pouvoir mieux vous assister dans l’exploration des millésimes que vous conservez amoureusement dans votre cave, ou dans votre armoire à vins.

A ceux qui ouvrent leurs bouteilles de vins jeunes au retour du supermarché, parce que la vie est trop courte pour réfléchir à l’évolution du vin, qui n’est d’ailleurs pour eux qu’un produit de consommation comme les autres, évidemment, je dirai: ne changez rien! Ou plutôt: changez de blog!

Hervé

 


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Et si les meilleurs vins rosés ne venaient pas de Provence ?

Depuis quelques années, la Provence a tant misé sur un seul type de vin, le rosé (et de surcroît avec une tonalité clairement très pâle, en tout cas bien plus que l’image ci-dessus), qu’elle semble exercer une forme de quasi-hégémonie sur ce marché, du moins dans l’imaginaire des consommateurs. Mais l’engouement pour le vin rosé, qui est parti de cette belle région aussi capable de produire de grands vins rouges et blancs, fait de plus en plus d’émules un peu partout ailleurs, et cela me fait poser la question suivante : est-ce que d’autres climats ne sont pas mieux adaptés à produire ce type de vin si populaire que la zone climatique de la Méditerranée, qui est forcément relativement chaude ? Evidemment cela dépend de ce qu’on recherche dans un rosé, mais je pense que la notion de fraîcheur est essentielle dans ce type de vin, du moins en général, car il y a bien sur des rosés de garde qui échappent à la masse.

Je ne vais pas m’occuper que de la couleur dans cet article, car peu importe la robe d’un vin, mais il en sera aussi question. Ma préoccupation principale est cette impression désaltérante de fraîcheur que donnent les bons rosés, et qui vient à la fois de l’acidité, de la netteté des saveurs fruités, et d’une relative légèreté en alcool. Car j’ai souvent une impression de lourdeur, presque d’écœurement dans beaucoup de rosés de Provence, impression que je crois réelle mais que la plupart tentent de masquer par l’effet induit par une couleur très pâle. Vendre du vin c’est aussi jouer sur tous les ressorts chez un consommateur, et cette histoire de pâleur me rappelle la grande réussite commerciale des Scotch whiskies ayant une couleur bien plus pâle que les autres, comme J&B ou Cutty Sark, à partir des années 1960 et 1970 (voir l’image des whiskies ci-dessus). Le consommateur a l’impression, d’une manière quasi-subliminale, de boire moins d’alcool quand le produit est moins coloré. Je sais que cela peut sembler très basique, mais je crois que c’est vrai. Regardez aussi le succès des alcools blancs.

Pour revenir à la question du climat (que je pense être l’ingrédient le plus important dans l’équation complexe du terroir) il me semble que des climats plus frais que celui de la Provence sont mieux adaptés à la production de vins rosés qui donnent une vrai impression de fraîcheur, et cela quelque soit la température de service. Cela semble couler de source, mais, d’une manière plus anecdotique, c’était une dégustation d’une quarantaine de vins rosés pour les besoins d’un article qui a engendré cette réflexion. Théorie et pratique se combinent donc.

La semaine dernière nous avons dégusté, avec mon collègue Sébastien Durand-Viel, 38 vins rosés de différentes provenances : Loire, Alsace, Beaujolais, Savoie, Rhône, Provence, Languedoc, Roussillon et Bordeaux. On ne peut pas dire que l’échantillonnage était représentatif des proportions de rosés produites dans toutes ses régions, mais cela permettait quand-même d’avoir un début d’idée sur des profils, qui est plutôt confirmé par d’autres expériences passées. Nous avons dégusté tous les vins à la température de la pièce (17°C), ce qui écarte un effet masquant qui résulte d’une température fraîche. J’estime que si un vin ne semble pas bien équilibré à cette température, alors il ne l’est pas et le rafraîchir ne sert qu’à masquer cela. Sept vins étaient horribles, quinze seraient acceptables pour la plupart des consommateurs, et dix-sept étaient bons ou très bons selon nous. Mais ce qui me frappait le plus dans cette dégustation était le haut niveau qualitatif des rosés de Savoie, du Beaujolais et, à moindre degré, de Bordeaux. Je leur trouvais un supplément de fraîcheur, une netteté de saveurs et une impression globale de plaisir spontané, simple mais plein. Je ne suis pas obsédé par les degrés d’alcool dans des vins ; d’ailleurs je regarde assez rarement cette information sur les étiquettes, mais je l’ai quand même fait dans ce cas. Pour les régions que je viens de citer, ces degrés se situaient entre 11,5° et 12°, tandis que pour les vins rosés de Provence et du Languedoc, les niveaux tournaient entre 13° et 14°. Il y avait des vins très clairs et d’autres aux tons prononcés parmi les bons et très bons vins. La couleur n’a donc aucun rapport avec les qualités gustatives d’un vin rosé. Autre élément, qui a son importance pour la plupart des acheteurs de bouteilles : le prix. Les prix des vins rosés de Savoie, de Beaujolais ou de Bordeaux, du moins pour les vins que nous avons dégustés, semblent bien inférieurs à ceux de Provence, par exemple.

En conclusion, je pense qu’un climat tempéré ou frais est plus apte à produire des bons vins rosés qu’un climat méditerranéen. Or c’est plutôt le contraire sur le plan de la proportion des vins rosés produits de nos jours dans ces grandes zones. Encore un paradoxe français ?

 

David

 


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Influenceur ? Non, juste journaliste en vin.

Récemment, dans un voyage de presse, j’ai rencontré une blogueuse lifestyle. Impressionnant: pas besoin de littérature, en quelques tweets, photos ou vidéos, cette fille touche quelques milliers de «suiveuses». Et bon nombre d’entre elles, apparemment, achètent le maquillage, les fringues, les accessoires vantés par la blogueuse.

C’est ce qu’on appelle «une influenceuse», en langage marketing. Mais comment définir, quantifier et qualifier cette influence supposée ?

La preuve par le Soave

Sur le site de Harpers, je lisais l’autre jour un petit article de Jo Gilbert sur la renaissance (sinon avérée, du moins espérée) du Soave au Royaume-Uni.

Le Soave, c’est cette dénomination de blanc du Veneto qui a tout d’une grande, sauf que malgré de gros efforts de qualité, elle s’est fait doubler par le Pinot Grigio, plus facile, ou même le Sauvignon néo-zélandais – toute ressemblance avec ce qui s’est passé avec notre Muscadet… n’a rien de fortuit.

Parfois, vous avez beau faire tous les efforts possibles et imaginables, baisser les rendements, écarter les zones moins qualitatives, adopter des cahiers des charges contraignants, si vous n’êtes plus «fashionable», ça ne passe pas.

Et même les meilleurs communicateurs n’arrivent pas toujours à convaincre le consommateur. Ainsi, dans ce même article, l’auteur souligne que depuis quelque temps déjà, «des influenceurs comme Jamie Goode ou Jancis Robinson» écrivent que la qualité a fortement augmenté, que le Soave est sous-évalué.

Mais quelques lignes plus loin, le même Harpers nous dit que ni les distributeurs, ni les importateurs, ni la presse généraliste ne les ont suivis jusqu’ici. C’est pour ça que le Consorzio du Soave va se payer une campagne de promotion auprès des professionnels, sous la forme de dégustations et de masterclasses, avec le concours de Masters of Wine.

C’est à se demander si les influenceurs ont une quelconque influence. Soit les influenceurs n’étaient pas des influenceurs. Soit il n’y a plus d’influenceurs. Dans le vin, en tout cas.

A titre d’exemple, je prendrai mon propre cas. Je ne demanderais pas mieux que mes articles débouchent sur une progression des ventes des vins dont je parle en bien – même si ce n’est pas le but (je m’estime déjà heureux d’avoir la possibilité de les publier).

Mais je vous l’avoue, rares sont les producteurs qui m’ont dit avoir réalisé une vente grâce à moi.

A l’inverse, des produits dont j’ai eu l’occasion d’écrire que je ne les apprécie pas – voire qu’ils usurpent le nom de vin, comme les «vins sans alcool» et les «rosés-pamplemousse», ont vu leurs ventes exploser ces dernières années.

Consommateur… et commentateur

Mais peut-être les influenceurs ne sont-il pas là où on les attend. Je veux dire, ni parmi les journalistes, ni parmi les éditeurs de guides ou de lettres d’information sur le vin, ni parmi les sommeliers-vedettes qui cachetonnent lors des foires aux vins ou qui facturent leur passage dans des régions de vin, ni même parmi les blogueuses de mode, mais plutôt parmi les acheteurs des grandes enseignes de la distribution.

Ou encore, parmi les consommateurs eux-mêmes, via des sites comme Vivino, qui, selon ses dires, réunit près de 23 millions d’utilisateurs. Pensez donc, ces consommateurs, qui ne sont même pas payés pour le faire, ont déjà posté sur le site plus de 3,5 millions de commentaires de vins !

Les superstars abordables françaises de Vivino

D’après mon confrère Robert Joseph, de Meininger, les producteurs s’y intéressent de plus en plus, «car c’est l’occasion pour eux de toucher directement le public, avec un impact plus facilement mesurable que dans le cas des journalistes et critiques de vin».

D’ailleurs, le site propose aux importateurs et négociants de s’affilier, afin que les consommateurs convaincus par les commentaires de vins et par le système Vivino puissent leur commander du vin (un petit lien suffit). Vous vous intéressez au Malbec, pour accompagner une viande rouge? Vivino vous a concocté une sélection. En quelques secondes, vous pouvez sélectionner un vin, lire les commentaires d’autres utilisateurs (classés par ordre décroissant, c’est plus vendeur), et accéder au site de vente du marchand de vin qui livre dans votre pays. Pratique, non?

Malheureusement, et c’est la rançon du succès, les avis ne sont pas tous «autorisés»:  quand on lit dans un commentaire sur Mouton-Cadet (classé 1er au classement des Vins Français Abordables de Vivino), qu’il s’agit d’un «Beautiful Burgundy», on se prend à douter…

 

Mouton Cadet: « Beautiful Burgundy »

Et puis, il y a consommateur et consommateur. Imaginez que je sois Californien, que mon vin quotidien soit le Turning Leaf Zinfandel de Gallo, que j’achète par hasard une bouteille de Mouton-Cadet dans mon Walmart (où il y a plus de chances que je trouve ce Bordeaux-là plutôt que le Clos du Marquis) et que je dépose mon avis sur Vivino (même si je suis loin d’être un expert). Aurai-je une quelconque influence sur les achats d’un vrai passionné de Bordeaux de Leeds, de Bruges ou de Romorantin?

Est-il même souhaitable que j’en ai une ?

En matière de vin non plus, ce n’est pas la taille (de l’échantillon) qui compte. Il y a aussi la crédibilité.

Quant aux rédactionnels qui «emballent» les différents thèmes, on ne peut pas dire qu’ils brillent par leur sens critique; ainsi, dans son article «Most popular French Wines», grosso modo, Julien Miquel se borne à énumérer les résultats du «classement» Vivino.

Puis-je lui faire remarquer que son n°1, le Mouton-Cadet, justement, n’a qu’une note de 3,3/5, alors que le n°39 (Cheval Blanc) est à 4,6/5 ? Pour moi, il faudrait un peu mieux définir le concept de popularité – le pondérer par l’indice de satisfaction; ou créer des catégories. Car ces deux vins ne jouent vraiment pas dans la même division: le premier est listé à 13,93 euros, le second à 925 euros. Difficile de croire que ses consommateurs sont les mêmes.

Mais M. Miquel n’est pas un de ces pinailleurs de journalistes. C’est un Wine Influencer on Social Media. Enfin, c’est ce qui apparaît à la lecture du joli tableau posté sur son site Social Vignerons, et que je reproduis ci-dessous.

Le même jour, je découvre son existence, et le fait qu’il s’agit du troisième influenceur au monde sur les médias sociaux dans le domaine du vin. Décidément, j’ai bien besoin d’une mise à jour!

Julien Miquel est d’abord un consultant. Social Vignerons offre (ou plutôt vend) une large gamme de services rédactionnels et graphiques, proposant aux producteurs de faire déguster leurs vins pour la modique somme de 29 euros par échantillon (le paquet complet avec profil du producteur revenant lui à 149 euros).

Tout est clair, tout est net, aucun reproche à faire, d’aucuns diraient même que les producteurs en ont pour leur argent. Mais cela n’a rien à voir avec le travail d’un critique indépendant, a fortiori journaliste.

Quoi qu’il en soit, pas de succès commercial sans disponibilité de l’offre. Et si des avis de consommateurs, habilement relayés par des consultants appointés, et un lien vers le site de vente, permettent de doper les sorties de vin, quel producteur fera la fine bouche? Je ne suis pas envieux, ni particulièrement critique; je veux juste souligner que je ne fais pas le même métier. Que tout ne se vaut pas.

Une race en voie d’extinction?

Quelle est donc notre raison d’être, aujourd’hui, à nous autres journalistes du vin? Est-ce d’influencer les vrais influenceurs, importateurs ou distributeurs, en les incitant à s’intéresser à certains types de vins, et donc, à les référencer? Ou de servir d’alibi plus ou moins haut de gamme pour des sites «aggrégateurs» d’avis, comme Vivino ou Winesearcher ?

Dit comme ça, cela n’est pas très valorisant. D’autant que cela ne nous rapporte rien, notez le bien, si ce n’est le plaisir de savoir que notre enthousiasme pourra, le cas échéant, être partagé par certains consommateurs.

Mais c’est un fait. Peut-être le journaliste de vin est-il appelé à disparaître, faute de débouchés, faute de modèle rentable pour écouler sa prose. Peut-être est-il juste en sursis, le temps que l’offre concurrente – le consulting, ou l’utilisation des consommateurs eux-mêmes, à titre gracieux– ne se professionnalise. Et que le consommateur ne fasse plus la différence.

En attendant, ne comptez pas sur moi pour faciliter la tâche à cette concurrence. Je me battrai. Avec nos seuls atouts, qui sont l’expérience et l’indépendance.

A nous de prouver que nos commentaires sont avisés, étayés, professionnels ; et que nous ne sommes pas «vendus». C’est notre différence, et je sais qu’il est encore des consommateurs et des producteurs pour l’apprécier. Peut-être pas la grande masse. Mais assez pour avoir le sentiment de rendre service, sans pour autant être servile.

Hervé Lalau


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Vins doux vieux, un must dédaigné

Le consommateur est tellement habitué à déguster à l’apéro son Porto basique, que quand on lui parle des vins doux exceptionnels du Sud de la France, il vous répond par un petit sourire d’incompréhension. Il y a peu, dans les locaux de Probably The Best Wine Magazine of the World – and certainly the most modest (en anglais ça fait mieux, encore une connerie), nous avons dégusté une large série de VDN roussillonnais. Quelle extase ! Rien à jeter, et par conséquent les sélectionnés représentaient le top de ce qu’on peut encore trouver sur place. Comme le trio présenté ci-dessous, les millésimes 1992, 1959 et 1948 du Domaine de Rancy à Latour de France. Quand l’ensemble des coups de cœur paraîtront dans le morceau de toile d’In Vino Veritas, je vous donnerai le lien.

Rancy 1992 Rivesaltes Ambré Domaine de Rancy

Une robe d’un ambre brun moyen, rien d’extraordinaire pour un VDN de 25 ans jusqu’au moment où on y plonge le nez. Là, d’un coup, le voilà assiégé par la puissance aromatique du vin, et c’est un perdu qu’il lui faut faire le tri parmi autant de senteurs. Les fruits secs y semblent hégémoniques, noix sèche, noix de pécan, arachide grillée, mais trempée dans un ristretto  bien tassé, lui-même poudré de fève de cacao un rien brûlée et pillée. Ce n’est pas tout, la fève évolue vers le chocolat, y mêle un peu de caramel et de l’écorce d’orange. Le souci avec ce genre de breuvage, c’est qu’à chaque respiration, de nouvelles senteurs éclosent. Passons à la bouche. Là les papilles hésitent à dire sucré ou acide, les deux ensembles, ce qui les chamboule un peu. Il y a du sel aussi qui rafraîchit l’onctuosité. Et de l’amertume, les quatre saveurs s’y retrouvent, apportant chacune leur nuance, gentiane et réglisse, iode, cassonade sirop d’érable, quant à l’acidité, il est difficile d’y apposer un goût, peut-être citron confit ou jus d’orange sanguine. la longueur s’épice de curcuma et de poivre blanc et reprend toutes les notes aromatiques à l’envers.

Ce breuvage des dieux est fait à 95% de Macabeu et 5% de Grenache qui poussent dans des schistes et des calcaires. Les vignes ont une cinquantaine d’années. Pressurage direct, pas de levurage et fermentation lente de 10 à 15 jours avant mutage. Élevage sur lies fines en cuves béton et puis élevage en fûts de chêne centenaires pendant 22 ans – Mise en bouteille en juin 2014. Il titre 17,62% d’alcool pour 129 de sucres résiduels.

Rancy 1959 Rivesaltes Ambré Domaine de Rancy

Ambre foncé au disque légèrement verdâtre, signe du rancio. Il est plus discret au nez, prenant son temps pour nous offrir un curieux mélange de sirop de reinette et de suc de viande, voire de sauce soja. Il y a aussi cette impression maritime d’algues sèches et de mare saline. Puis des épices, du fenugrec et de la graine de coriandre qui viennent rivaliser d’intensité avec la fève de cacao torréfiée. En bouche, la fraîcheur semble encore plus importante que dans 1992. On la dira vive, histoire de dépoussiérer le palais pour y installer ses arômes de noisette concassée, d’amande caramélisée et de grain de café dont l’amertume relance la vivacité. Après, tout semble s’assagir pour nous parler de pâtes de fruits, des agrumes essentiellement, mais aussi de la poire et de la pomme bien concentrées. Vivacité et amertume nous suivent jusqu’à la dernière gorgée et nous laissent le palais frais, prêt à y revenir et à finir les 50 cl de la bouteille.

Même assemblage et même vinification, mais bien évidemment un élevage plus long, 49 ans en barriques et mise en juin 2008.

Rancy 1948 Rivesaltes Ambré Domaine de Rancy

 

Ambre rouge bordé du vert (qui ranciote déjà à l’œil). Au nez, ça sent le brûlé, le brûlé noble, cela va sans dire. Il nous rappelle les grains de café en fin de torréfaction quand dans l’air se combinent grillé, moka, impression lactique et terre chaude. De cette terre surgissent des notes de champignons secs aux accents de morille et de cèpe sur lit de feuilles mortes. Mais il y a aussi des fruits confits, comme une cassate particulière où la glace pralinée se constelle d’abricot, de zestes d’orange et de mandarine, de rhubarbe. Cette dernière se retrouve en bouche, confite comme la branche d’angélique qui toutes deux tournent dans la douceur vive d’un sirop de café au citron, c’est des plus explosifs, surtout que l’acidité semble encore plus marquée. Puis, comme précédemment, les impressions deviennent plus sages, plus tempérées, pour nous faire goûter la subtilité du safran, de la fève tonka et de la feuille de coriandre. Mais cela ne dure qu’un temps, les explosions aromatiques reprennent pour nous faire dire: vive le monde merveilleux des Vins Doux Naturels!

Ce Rivesaltes a été mis en bouteille en mars 2012.

Quant au prix, 1992 : 25€, 1959 : 140€ et 1948 : 190€, ce qui est des plus honnêtes, voire bon marché.   http://www.domaine-rancy.com

Ce trio fabuleux ne vous persuadera pas de la grande qualité des vins du domaine des Verdaguer, vous l’êtes déjà. Mais, je réitère mon message à ceux qui ont dans leur entourage des inconditionnels du mauvais Porto, tentez les VDN. Leurs gammes chromatiques et aromatiques vous enchanteront, pour un prix guère plus élevé.

Je me rebois un petit coup de Rivesaltes,

Allez ciao

 

 

Marco

 

 

 


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Opération « Tournée Minérale »: j’ai réussi!

Comme je vous l’annonçais il y a quelques semaines, l’opération Tournée Minérale invitait les Belges à s’abstenir de toute prise d’alcool pendant tout le mois de février. Elle a reçu le soutien massif de la presse belge, et plus particulièrement des radios. Des animateurs en vue ont participé au défi.

Aujourd’hui, j’ai le plaisir de vous annoncer que, fidèle à mes principes (car je crois beaucoup plus à la modération active qu’à l’abstinence téléguidée),  j’ai réussi à résister à la tentation…

J’ai donc continué à boire du vin. Je ne m’en vante pas. Je ne veux convertir personne, moi. Et puis, après tout, je ne suis pas Belge. Je vis ici, je respecte les usages, mais je garde mon libre-arbitre.

Surtout, j’ai respecté la promesse que je vous avais faite, ici même: je n’ai pas écouté la radio pendant 28 jours. Et aucun journal télévisé non plus.

radio-cassee

Mes impressions après cette longue période d’abstinence: « ça va ». Je ne suis même pas sûr d’y mettre fin.

L’avantage de l’information écrite, c’est qu’on peut mieux sélectionner ce qu’on a envie de lire. Sauter de source en source, aussi, plus facilement que lorsque l’on écoute un journal radio ou télé. Comparer. Eviter la répétition et le bourrage de crâne. Trump, Fillon, Macron, Hamon, Aillagon, Le Pen, les juges, les illégaux, les Oscars, le Salon de l’agriculture, le terrorisme, le Brexit… J’ai tout suivi, mais sans devoir me farcir le commentaire et la leçon de morale.

Comme CECI, trouvé sur le site de la RTBF, et qui faisait un point très orienté sur la fin de Tournée Minérale, justement.

En résumé (si vous n’avez pas envie de regarder quelques minutes de prêche hygiéniste): aucun des témoins choisis par la chaîne n’a craqué, car c’était pour la bonne cause; il y en a un qui a maigri; un autre qui dort mieux; une autre encore qui a découvert un nouveau mode de vie. Dommage que la RTBF n’ait pas pensé à interroger des gens comme moi. C’est symptomatique d’une certaine presse, aujourd’hui: les images ne servent plus qu’à appuyer une opinion déjà formée, voire formatée. Et si par mégarde un intervenant sortait de la piste, le commentaire permettrait de le recadrer.

Et c’est pour ça que je m’en passe très bien. Cette cure de désintox m’a même donné meilleur moral, je pense; car sans risquer la cirrhose (je ne bois que du vin, et peu), elle m’a permis d’échapper à la sinistrose. Tiens, ça, j’aurais pu le dire à la RTBF, si elle me l’avait demandé.

Parallèlement, j’ai augmenté mon temps d’écoute de musique, ce qui adoucit mes moeurs.

Au moment où commence l’opération 40 jours sans viande (une sorte de Carême laïque), j’en ai bien besoin.

Hervé

 

 


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Allergique aux fâcheux

Récemment, la chargée de relations publiques d’une appellation qui me conviait à un voyage de presse dans une grande région de rouge m’a envoyé un message me demandant si je souffrais d’allergies, ou si j’étais végétarien, ou végétalien.

Je lui ai répondu que j’étais allergique… aux végétariens et aux végétaliens qui viennent en voyage de presse dans des régions où le rouge se marie idéalement avec la viande et les produits d’origine animale.

Car quoi, n’est-ce pas un véritable crime gastronomique que de déguster du vin, et le cas échéant, de le recommander, sans pouvoir l’assortir à des produits qui lui vont tellement bien?

pairing-steak-wine

Et qui oblige nos amis non-carnivores à pratiquer ce métier, au risque de vexer les chefs locaux qui nous mitonnent de bons petits plats de terroir, les vignerons qui produisent des vins de gibier, de viande rouge ou de cochonnailles, et plus généralement, au risque de rendre la vie impossible à tous ceux qui s’assoient à table avec eux?

Que ne choisissent-ils pas plutôt la critique du thé, de l’eau ou du café? Au diable tous ces fâcheux!

 

Hervé


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De culture française, ne vous en déplaise

A ceux qui veulent des commentaires de vins, cette semaine, je dis: vous pouvez sauter cette chronique. Rendez-vous mercredi prochain.

Aujourd’hui, en effet, je parlerai de la culture française. C’est Jean-Jacques Aillagon qui m’y oblige.

D’un ancien ministre français de la Culture comme lui, on aurait pu s’attendre à ce qu’il la défende – je parle de la culture française. Et bien non, pour M. Aillagon, « il n’y a pas de culture française ».

Et cet ancien commis de l’Etat de citer à la barre du tribunal de sa révolution culturelle le sieur Giovanni-Battista Lulli, «Florentin et fondateur de la musique française» (sic). 

Sauf que c’est archi-faux.

M. Aillagon doit relire ses sources ou changer de lunettes: le jeune Lully est arrivé en France à l’âge de 13 ans, comme garçon de chambre, puis aide-cuisinier dans la suite de Mme de Montpensier; il n’a reçu aucune éducation musicale en Italie.

Le violon et la composition, c’est à Paris qu’il les appris, notamment du compositeur français Nicolas Métru, né à Bar-sur-Aube.

Aussi Lully n’est-il en rien le représentant ni le vulgarisateur de la musique italienne en France. Juste, peut-être, des «moeurs italiennes», comme on appelait à l’époque l’homosexualité masculine (et elle n’avait pas attendu Lully, en France).

L’exemple est donc très mal choisi. J’observe en outre qu’il passe sous silence l’importance de musiciens comme Métru, mais aussi Gaultier, Louis Couperin ou Jean de Sainte-Colombe, sans parler, un peu plus tard, de Charpentier, François Couperin, de Forqueray, de Boismortier, Hotteterre et Rameau. Autant d’exemples du « goût français », d’abord teinté de baroque, puis de galant, et enfin, de classicisme (car aucune culture n’échappe vraiment à son temps).

century_la_musique_des_siecles_volume_13_la_musique_du_grand_compilationFrench Music? Sans doute une erreur de traduction…

Surtout, M. Aillagon, votre formule me choque profondément: qui êtes-vous donc pour dire ce qui est français ou ce qui ne l’est pas?

Ministre de la culture, ou ministre du métissage?

Je respecte tout à fait votre droit de glorifier le métissage, comme naguère on louait le Bon Dieu, toujours et en tout lieu; tiens, serait-ce un nouveau culte d’inspiration libérale, qui vise à faciliter les échanges de capitaux? Et je ne suis pas assez obtus pour ne pas reconnaître que ma culture (française, ne vous en déplaise) est la résultante de multiples apports, qu’ils soient celtes, germains, grecs, latins, italiens, espagnols, allemands, anglais, portugais, arabes, africains ou russes (la liste n’est pas limitative).  L’inverse est aussi vrai, d’ailleurs. 

Respectez aussi, s’il vous plaît, mon droit de me dire Français, de culture française, et de vouloir, modestement, la sauvegarder, voire de la transmettre. Et ne parlez pas en mon nom.

Il paraît que l’on a les ministres qu’on mérite; je ne me considère pas comme passéiste (la preuve, je bois plus souvent du Coume Majou que du Lynch-Bages), mais je n’arrive pas à imaginer André Malraux déclarant doctement que la culture du pays qu’il sert (puisque ministre, vous le savez, veut dire serviteur), n’existe pas. C’était un coup à supprimer le ministère!

Comment appelez-vous donc la culture qui s’expose à la Wallace Collection, à Londres, dont la moitié des salles sont remplies de mobilier de Versailles, de vases de Sèvres et de tableaux de peintres français? Comment traduisez-vous « French school », «  »French painting », « French music », « French furniture »?

Qu’est-ce qui vous fait tellement honte dans vos propres racines, dans votre propre héritage? Et à qui voulez-vous donner des gages d’aculturation?

ed836fdc541c00197aaf17c8b7dd3b86A la Collection Wallace, on trouve même ce French Vase.

Comme ancien président de l’Etablissement Public du Château de Versailles, j’aurais cru que vous auriez magnifié le goût du Grand Siècle, à l’instar de M. Wallace; vous avez préféré faire exposer dans les galeries et jardins du Roi Soleil les oeuvres absconses ou provocatrices de pseudo-artistes dont les «créations» étaient aussi à leur place en ce lieu que vous pourriez l’être au concours du plus gros mangeur de hot-dog de Coney Island (quoique, votre vie privée ne regarde que vous). Ce mélange des genres me choque. Vous parlez de fertilisation croisée; j’y vois surtout un beau foutoir. Pour moi, vous confondez beaux arts et bazar. Je n’aurais jamais cru devoir un jour me justifier d’être et de me sentir français. Comment en est-on arrivé à devoir s’excuser dans son propre pays de ne pas être métissé ou métissable, ou à tout le moins, de ne pas appartenir à une quelconque minorité ethnique, religieuse ou sexuelle? 

koons-chien-1024x685De l’art ou du cochon? Du Koons à Versailles (Photo Kazoart)

Français, donc ringard

Mon pauvre ministère, moi, je l’exerce dans le vin. Et je peux témoigner qu’il y a une culture française du vin – même si, hélas, elle est en grand danger de disparaître. Attaquée qu’elle est, non seulement par une réglementation d’inspiration hygiéniste, mais aussi par le manque de transmission des valeurs du vin. Et peut-être, qui sait, par le soupçon de ringardise que des gens comme vous faites peser sur tout ce qui est trop français – comme si terroir rimait forcément avec franchouillard. 

Au point que c’est à l’étranger, aujourd’hui, que la culture du vin semble la plus dynamique.

Cette culture là, M. Aillagon, a poussé des pays entiers à planter nos cépages français, à acheter des barriques françaises, à se payer les services d’oenologues français, et à comparer leurs meilleurs vins à nos propres crus. Quand le Jugement de Paris a été organisé, c’étaient les grands Bordeaux qui étaient les étalons de mesure, pour nos amis californiens, ce n’était ni Grange, ni Goats do Roam.

goatsTout rapport avec les Côtes du Rhône est totalement fortuit… Pourquoi un vignoble sud-africain ferait-il donc référence à une région française?

Et je lisais encore récemment un article à propos d’un grand domaine de la Rioja, qui se ventait de vinifier « comme un château du Médoc ».

Je pourrais aussi apporter à l’appui de ma thèse une pleine charretée de supertoscans – merlot, cabernet, botte di rovere francese.

Vous aurez beau jeu de me dire que même dans la viticulture française, les apports étrangers ont été importants – vous pourrez évoquer par exemple le rôle des marchands anglais, hollandais ou danois dans la naissance des grands crus du Bordelais (« Ho Brian »), ou celui des Allemands dans le développement du Champagne. Ou encore l’origine espagnole du Grenache et du Carignan. Certes. Mais nos vins sont-ils moins français pour autant? Diriez-vous de la porcelaine de Limoges qu’elle a l’accent chinois, parce qu’elle utilise du kaolin? Que faites vous du génie des peuples? De leur faculté à se réapproprier, à transformer, à rendre leur ce qui vient d’ailleurs?

Après tout, cela ne choque personne qu’on parle de chocolat belge, de café italien ou de thé anglais. Et pourtant, la matière première de ces différents produits vient d’ailleurs.

Pourquoi n’y a-t-il que la France qui doive renier sa culture, M. Aillagon? Pourquoi, quand un Suisse met un drapeau près de sa maison, ou quand un Anglais porte un bonnet aux couleurs de l’Union Jack, on trouve ça naturel, alors que quand un Français fait la même chose, on parle de chauvinisme. Et au nom de quoi l’affirmation d’une nation catalane, écossaise, corse ou polynésienne serait-il plus acceptable que celle de la nation française? Mais qu’avons-nous donc encore à expier? Depuis que je suis né – en 1962 – je ne crois pas que nous ayons envahi quelque pays que ce soit. Je pense même que notre sphère d’influence n’a fait que reculer. Et je ne suis pas sûr que ce soit forcément toujours pour un mieux.

made-for-sharing

Notre plus grand tort, pour moi, serait d’oublier qui nous sommes, comme vous le faites; pas de nous en rappeler.

Qu’en pense M. Pinault, votre ancien employeur, grand collectionneur d’art éclectique, mais aussi propriétaire de Château Latour et de Château-Grillet? Dois-je m’attendre à ce qu’il y plante du Zinfandel, du Furmint, ou plus rigolo… du Pinotage? A quand son coming-out à lui, du genre: «Le vin français n’existe pas»?

par-12601-05032016lHervé Lalau