Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin


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Cosmique de répétition

Une fois n’est pas coutume, je confie « mon » mercredi à un un confrère blogueur, André Fuster (http://vitineraires.blogspot.fr), dont j’apprécie la démarche scientifique, didactique et souvent à contre-courants (même telluriques). Mais il vous en parlera mieux que moi…

Quand Hervé Lalau m’a contacté pour me proposer de reprendre mon billet « la biodynamie et son cosmique de répétition » sur le blog des 5 du Vin j’ai trouvé l’idée sympathique et plutôt flatteuse.
Puis je me suis dit que le reprendre en l’état n’était sans doute pas la meilleure chose à faire : sur mon blog – et en particulier dans le billet dont il s’agit – je choisis très régulièrement d’utiliser un ton et une forme qui peuvent avoir tendance à énerver mais qui, moi, me font souvent rire (j’ai en outre la faiblesse de penser qu’ils en font rire deux ou trois autres). L’inconvénient est que mes contradicteurs choisissent quasi-unanimement de s’en prendre à cette forme – certes critiquable – mais bien plus rarement au fond. C’est parfois un peu pénible.

Il y a un autre aspect, spécifique à « la biodynamie et son cosmique de répétition« , qui me chiffonne bien plus: quelques jours à peine après avoir publié ce billet, je participais à une dégustation de vins en biodynamie (il y avait aussi de la cosmoculture: « dans l’espace personne ne vous entendra crier …« ), dégustation à laquelle j’ai d’ailleurs été diversement accueilli.

Après cette dégustation, discutant agréablement avec quelques sympathiques rencontres faites ce soir-là, je disais  à Sylvain J. un truc de ce genre : « Au delà de la provoc et des trucs sur lesquels je me fais plaisir, le fond de mon billet porte sur l’horreur qu’il y a à choisir ses actes en fonction de la position des étoiles et des constellations. Ca revient à renoncer à des milliers d’années d’évolution de la pensée et, plus généralement, au libre arbitre, pour choisir la pensée magique« .
Vu sa réaction, j’étais passé à côté; c’est qu’un titre à la con et quelques pirouettes ne suffisent pas toujours à être intelligible…

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Et puis faire deux fois le même billet, c’est d’un ennui mortel. Alors je vais essayer d’arranger tout çà pour les 5 du Vin…

Avec le soutien du Ministère…

Dans les 4 feuillets qui, ici, me servent de punching-ball, il y a tout un tas de choses qui me font bondir.

Commençons par le final : on y apprend que ce truc a été pondu avec le soutien du Ministère de l’Agriculture !
J’aimerais savoir comment a été budgetée cette plaisanterie qui, donc, est l’oeuvre du Mouvement de l’Agriculture Biodynamique (MABD); qui est mis en ligne sur le site de la FNAB et qui (je ne m’en lasse pas), « Bénéficie du soutien du Ministère de l’Agriculture, de l’Agroalimentaire et de la Forêt« .

Mais entrons dans le vif du sujet (et je cite):

« Puis viendront les planètes infra-solaires avec Mercure et Vénus, et ensuite les planètes supra-solaires avec Mars, Jupiter et Saturne. D’une façon générale, les planètes infra-solaires ont une action sur le calcaire et les forces de croissances. Les planètes supra-solaires plutôt sur la silice et les forces de structuration.

Les positions particulières d’alignements cosmiques auront une influence. Les oppositions sont marquées par une interpénétration des forces des planètes qui se renforcent mutuellement. Elles tendent à renforcer les processus de vie. Les conjonctions au contraire représentent des forces qui s’opposent entre elles.

Dans son calendrier des semis, Maria Thun a déterminé les jours selon une qualification: fruit, fleur, racine et feuille, en fonction du positionnement de la lune devant les constellations dans le ciel. Chaque constellation est en rapport avec un élément : terre, eau, air et feu. Il s’avère que ces jours, s’ils sont très usités aux vignes, peuvent également présenter nombre d’applications à la cave. »

Astronomie, astrologie

Un premier commentaire: les constellations sont une création humaine. Elles ont été imaginées et construites par des prêtres et autres astrologues (entre les deux corporations, la différence était parfois marginale) selon leur ressemblance avec divers éléments connus de l’Homme, afin d’essayer de comprendre le Monde et son fonctionnement. Afin aussi (surtout ?) d’essayer de comprendre la volonté des Dieux et « accessoirement » d’asseoir leur pouvoir sur le peuple qui, lui, n’avait pas accès à cette « connaissance ».

L’Astronomie, elle, est une Science. Une science qui est en mesure de calculer et prévoir le mouvement de la Lune dans le ciel et donc, pourquoi pas, son alignement avec telles ou telles autres planètes ou étoiles.
En revanche, prétendre avec l’astrologie que le passage – prévisible et calculable – de la Lune devant une constellation (dont il a été arbitrairement décidé il y a quelques millénaires qu’elle existait en tant que telle et qu’elle était rattachée à un signe d’eau) avait des effets radicalement différents de son passage devant une autre constellation affublée d’un signe de terre relève de l’ésotérisme le plus échevelé.

De grâce, qu’on ne me serve pas l’habituel couplet sur la Lune qui joue sur les marées et joue donc sur la sève.
Car au-delà du fait qu’il y a deux sèves (l’élaborée et la brute et qu’elles circulent en sens inverse… il va donc falloir faire un choix sur celle qui est asservie à la Lune !), pour le coup, l’effet de la Lune est moindre que… celui du tracteur qui passe à côté!
On évitera aussi d’avoir recours à la galéjade des accouchements plus fréquents en période de pleine Lune. Même si chacun est bien sûr convaincu que parmi le règne animal la Femme, bête sauvage par excellence, est la seule à être asservie au pouvoir de la Lune! Car les souris, les éléphantes et surtout les marmottes – pour ne prendre que des mammifères – s’en sont, elles, affranchies après des millénaires d’évolution.

Il est habituel et humain de chercher du sens là où il n’y en a pas. Il est tout aussi habituel et humain de renoncer à la Science, qui peut sembler par trop froide et complexe, pour se réfugier dans un confortable gloubiboulga de pseudo science et prétendus « savoirs » ancestraux.

Qui n’a jamais jeté un oeil à son horoscope, ou bien marché dans la rue en évitant de mettre le pied sur les intersections de pavés (et les merdes de chien)?
Pour autant, que l’on puisse se jeter dans les bras de ceux et celles qui prétendent savoir lire dans les étoiles… C’est à pleurer.

En outre les conséquences techniques sont, elles aussi, à pleurer :

Si le vin présente un caractère très réduit ou trop fermé, le soutirer en lune montante peut lui être bénéfique, et en jour fruit afin de l’ouvrir davantage. Un vin trop ouvert peut être soutiré en jour racine pour le recentrer un peu sur lui même, le resserrer. La Lune descendante a un effet réducteur et resserre les vins.

Si le vin est réduit, faut surtout le soutirer à l’air ! Et, en cours de soutirage, vérifier que la baste dans laquelle on le fait passer n’a pas un ciel saturé en CO2. Sinon, on soutire pour rien, même si le ciel astral est favorable et la Lune montante.
Pour le reste, n’ayant jamais vu de publication traitant de l’influence de la Lune descendante sur les échanges gazeux …

Fatalement, ce qui vaut pour les soutirages vaut aussi pour la mise en bouteille.
« Dans tous les cas, nous n’embouteillons qu’en jours fruits et racines. Les jours feuilles donnent des vins trop marqués par l’eau et les jours fleurs favorisent l’acidité volatile »

Je la refais : « Les jours feuilles donnent des vins trop marqués par l’eau et les jours fleurs favorisent l’acidité volatile » !!
Selon le jour de la mise (enfin, selon la position de la Lune le jour de la mise en bouteille !) les montées de volatile seront ou pas plus faciles ? (je ne parle même pas de marquer le vin par l’eau). Sur ce coup là il va peut être falloir revenir aux fondamentaux et se poser la question de savoir d’où vient la volatile, et comment elle se forme dans le vin !? Mise en bouteille en jour fleur ? Volatile !
C’est à pleurer. Même pas de rire, en plus.

Alors, bien sûr il faut lire : « Travailler sur le vin représente symboliquement ce que l’on fait sur le sol lors d’un binage. On l’ouvre vers les forces de la périphérie. De ce fait, la position des planètes dans le ciel au moment du travail va concentrer l’influence de celles-ci dans le vin. »

Le mode affirmatif est une pure merveille, pour un bijou splendide et abscons en diable. Un modèle du genre, au delà du fait que çà ne veut strictement rien dire.

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La foire aux éléments

Avec le recours aux étoiles et à ceux qui savent y lire, il y a aussi des éléments « techniques » ou « scientifiques » qui me font dresser les cheveux sur la tête.

Ca, c’est grandiose : « Le carbone est lié à plus de 400.000 éléments. Aussi, si le soufre s’immisce dans le fort intérieur du carbone pour lui donner sa mobilité et que l’on peut jouer sur la mobilité et le comportement de celui-ci, l’approche de la matière s’en trouve changée. 50 à 60 dilutions ont été testées sur des vins à tendance oxydative. Des résultats intéressants sont apparus avec les dilutions 4CH, 5CH, 27CH et 41CH. Chacune de ces dilutions apporte une caractéristique propre, les 4CH et 5CH offrent un côté plus esthétique et opulent au vin, la 27CH est proche d’un sulfitage classique, la 41CH verticalise et raffermit le vin ».

Bon, il n’y a à ma connaissance que 118 éléments chimiques connus, on est donc assez loin des 400 000.
En outre, le carbone ne dispose que de 4 liaisons de covalence. Donc  » Le carbone est lié à plus de 400.000 éléments », c’est du grand n’importe quoi.

Selon Philippe B., qui fait au demeurant de jolis vins, ce n’est pas incompatible, ce truc serait une erreur de traduction depuis le teuton.
Bon, 400 000 c’est 400 000, même outre-Rhin. Et puis, je commente ce qui est écrit, et si les mecs sont pas capables de faire – et vérifier – correctement la  traduction de leurs documents à diffusion publique, alors on a pas le cul sorti des ronces !
En attendant, ce truc est un non sens. Erreur de traduction ou pas.

« Dans le fort intérieur du carbone »

La suite est magnifique, elle tient en un mot « Aussi« .  Un connecteur logique qui indique un lien de cause à effet, une suite implicite et obligatoire, c’est de toute beauté. Surtout quand derrière, il y a du pur délire.
Passons sur le « fort intérieur » (dans mon premier billet, j’ai déjà fait ma vanne à propos de Fort Alamo avec des Brett autour) pour ne retenir que la substantifique moelle :  « si le soufre s’immisce dans le fort intérieur du carbone pour lui donner sa mobilité et que l’on peut jouer sur la mobilité et le comportement de celui-ci, l’approche de la matière s’en trouve changée ».

Ben ouais, on change l’approche de la matière, çà on l’avait compris dès l’apparition des 400.000 éléments (-118)  qui n’existent pas.
Sérieusement, on est là dans le discours habituel de la biodynamie: d’abord on t’assène la piste aux étoiles; et si tu n’es pas convaincu ou que tu sors ta blouse blanche, on te finit à la physique quantique. Enfumage de haute volée.

Vu que le vin est l’oeuvre des micro organismes (aussi un peu des vignerons, je vous rassure), on parle bestioles :

– d’abord ma vieille copine Saccharomyces cerevisiae :

« Constituer un pied de cuve lors de coefficients élevés permet de démultiplier l’activité des micro-organismes et permet une bonne prise de celui-ci. Lorsque l’on veut relancer une fermentation languissante, le faire au moment de coefficients de marées élevés permet d’optimiser les chances de réussite ».

Que dire? A part, bien sûr, que pendant les grandes marées, je continuerai à aller chercher des palourdes pendant que d’autres feront des pieds de cuve. Encore une fois, on affirme un truc sorti de nulle part. Ca ne repose sur rien, pas un élément. Rien. Du vent.

Alors comme ça, l’activité et l’implantation (et ce n’est pas du tout la même chose !) des pieds de cuves seraient au taquet pendant les grandes marées ?! Ben voyons…

A ce stade, je précise qu’aux échecs « ?! » signale un coup douteux (à part quelques tics de ponctuation et une meilleure appréciation de mes limites, je n’ai rien retenu de mes années à jouer aux échecs).
En outre, si tu es en fermentation languissante et que tu attends la grande marée pour la relancer, j’aime autant te dire que t’as pas intérêt à être en jour fleur, sauf si tu aimes la volatile, ça va de soi.

– puis vient cette vieille horreur de Brettanomyces bruxellensis :

« Des vignerons souffrant de la présence récurrente de Brettanomyces pourraient essayer de pulvériser une silice de corne dans leur cave. Ou bien il serait envisageable d’employer une pulvérisation d’extraits de fleurs de valériane afin d’utiliser son principe d’enveloppe protectrice pour créer un milieu plus centré sur lui-même.
Ces indications peuvent éventuellement servie de pistes de réflexion pour de futures expérimentations. »

Bon, on notera la rassurante présence du mot « éventuellement » , ainsi que l’utilisation judicieuse du conditionnel. Ce serait presque salvateur.
Presque salvateur car, franchement: « employer une pulvérisation d’extraits de fleurs de valériane afin d’utiliser son principe d’enveloppe protectrice pour créer un milieu plus centré sur lui-même » c’est beau comme un séminaire de remotivation des cadres en Ariège et sous une yourte !
Là, les mecs : si vous envisagez de lutter contre Brett en pulvérisant de la valériane dans la cave, j’aime autant vous dire que vous allez au devant de quelques problèmes du genre pénible et qui sent le poulailler !

Je passe sur le reste, ce serait par trop redondant.

Juste un truc, de petites remarques de fond à partir d’un détail dans cette compilation à la Prévert :

« Des expérimentations avec des granulés homéopathiques ont été pratiquées par Bruno Ciofi au Domaine de la Pinte dans le Jura, sur des cuves allant vers la réduction. Des essais ont été réalisés sur une cuve de 10 hl et une autre de 50 hl, avec 5 gr de granulés de cuivre en 5 CH. Les résultats ont été extrêmement intéressants puisque la réduction a disparu ».

Ce n’est pas parce que le résultat escompté a été obtenu que l’essai et la méthode testée sont valides.

Comme dans tout essai, les résultats, on s’en tamponne le coquillard avec une patte d’alligator femelle ! Ce ne sont pas les résultats qui sont intéressants (surtout s’il n’y a pas de témoin !), c’est la façon dont ils ont été obtenus.
C’est cette information, et celle là seulement, qui permet de tenter de les reproduire, et surtout qui permet d’en déduire l’intérêt et les limites.
Un résultat donné sans son protocole expérimental est un truc qui n’existe pas et ne vaut pas la peine d’y passer du temps.
Je n’en passe donc pas plus.

Alors, pour moi, que des pistes de recherche puissent « servir de bases à des expérimentations futures, pour aller vers des vins toujours plus sains et qualitatifs » est un voeu pieu, voire une Profession de Foi, qui sera partagée de l’immense majorité des amateurs.
Faut-il pour autant l’habiller de cosmogonie et d’extraits de valériane sans amener le moindre élément objectif ? On me permettra d’en douter …

André Fuster

 


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Quatre domaines en Côtes de Nuits Villages

De retour de la Côte de Nuits, notre invité Olivier Borneuf (Académie du Vin de Paris, B&D…) nous ouvre son carnet de dégustation… Profitons-en, c’est assez rare!

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Puisqu’on vous le dit…

D’après le CIVB, l’AOC Côte de Nuits-Villages est classée dans les appellations Villages, les communes de production de l’appellation étant : au Sud, Comblanchien, Corgoloin et Prémeaux-Prissey ; au nord, Brochon et Fixin.

Un terroir délimité donc, qui n’a rien en commun avec l’AOC Côte de Beaune-Villages, appellation de repli pour les 14 villages de la Côte de Beaune. Bien qu’il existe certainement de bons vins en Côte de Beaune-Villages, je ne crois pas que l’analogie profite aux vins de l’appellation Côte de Nuits-Villages dont la définition est clairement territoriale. Cette appellation communale qui n’en porte pas le nom trouve son explication dans un passé récent, d’après Damien Gachot, président du syndicat de défense de l’AOC Côte de Nuits-Villages et vigneron à Corgoloin. Si son village compte aujourd’hui beaucoup de vignerons, la production de cassis est longtemps restée l’activité importante de la commune, jusque dans les années 1970 ; reléguant au second plan les problèmes de délimitation d’appellation entre Nuits Saint-Georges et la Côte de Nuits-Village. Il en a été de même pour Comblanchien, dont la pierre fait encore de l’ombre à ses vins. Cette thèse tient la route et les exemples de délimitation/dénomination d’AOC discutables sont nombreux. D’ailleurs, en se promenant dans le vignoble de Comblanchien, non loin des Grandes Vignes, l’on comprend vite que l’idée de classer ce village en AOC Nuits Saint-Georges n’est pas absurde.

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Les terroiristes ou auto-proclamés héritiers d’Henri Gouges soutiendront mordicus qu’il s’agit de terroirs très différents. Au-delà des subtilités géologiques (je ne nie pas leur influence) notons l’importante surface de l’AOC Nuits Saint-Georges: 306,84 hectares. Je doute sincèrement qu’un si grand terroir puisse être parfaitement homogène et d’ailleurs, les plus fins observateurs divisent le terroir de cette appellation en quatre zones: au nord, dans le prolongement de Vosne, la combe de Meuzin, la route de Chaux et au sud le finage de Prémeaux-Prissey. Prolonger cette AOC d’une zone qui s’étendrait du Clos de la Maréchale jusqu’au Clos des Langres ajouterait grosso modo une centaine d’hectares, ce qui correspondrait à la surface actuelle de l’AOC Beaune… Reste à savoir si les vins méritent ce débat.

J’ai eu la chance de participer à une dégustation dans le magnifique Clos des Langres d’une quarantaine d’échantillons de Côte de Nuits-Villages dans le difficile millésime 2013 ; nous avons pu ensuite rendre visites aux vignerons dont les cuvées avaient retenu notre attention. Sélection non exhaustive certes mais suffisamment représentative (Aux dires de Damien Gachot une cinquantaine de vignerons mettent en bouteille) pour tirer au moins deux conclusions. La première sur la bonne qualité des vins, dignes des célèbres communes de la Côte de Nuits à l’instar de la cuvée « Le Vaucrain » de Louis Jadot. La deuxième sur les prix attractifs de l’appellation, sans commune mesure avec leurs illustres voisins. J’imagine que la moindre réputation de l’AOC ne laisse que peu d’alternative aux vignerons sinon celle d’une production de qualité pour rester compétitifs. Les grands classiques sont « sortis » (L’Arlot, René Bouvier, Louis Jadot) mais quelques domaines familiaux m’ont particulièrement séduit. Je ne parle ici que des Côtes de Nuits-Villages mais les autres cuvées de ces domaines sont aussi de qualité.

Domaine Bonnardot

Danielle Bonnardot est vigneronne sur les Hautes-Côtes dans le village de Villers-la-Faye. Après une carrière dans l’informatique financière à Londres puis à Boston, elle revient sur le domaine aider son frère gravement malade. Depuis sa disparition, elle gère toute seule un vignoble de 20 hectares. J’ai beaucoup aimé l’intensité, la pureté et la complexité aromatique de ses vins. En bonne intelligence, elle reconnaît que ses fins de bouches manquent encore un peu de velouté et de finesse de tannins ; l’avouer c’est déjà le corriger et j’ai hâte de suivre les futurs millésimes de cette vigneronne attachante. Son Hautes Côtes de Nuits et son Beaune 1er Cru Bellissand sont aussi de très bonne facture. Côte de Nuits-Villages rouge 2013 : floral, réglisse, cerise au nez, la bouche est pulpeuse, bonne allonge malgré la fluidité de fin de bouche qui signe le millésime. Un vrai style à 11 €. Le 2012 est plus concentré avec une finale structurée.

Domaine Didier Fornerol

Après une quinzaine d’années passées comme chef de vignoble au domaine de l’Arlot sous l’ère « Jean-Pierre de Smet » Didier Fornerol revient sur l’exploitation familiale de 6,50 hectares située à Corgoloin, dont 1,50 hectares en blanc. Didier Fornerol est peu bavard mais ses vins parlent pour lui. Adepte de la vinification en grappes entières (son passage à l’Arlot n’y est pas étranger) il produit des vins structurés, fermes, mais avec de la finesse et un sens inné de l’équilibre. La Rue des Foins est un beau moment de dégustation. Côte de Nuits-Villages blanc 2012 : nez réducteur sur le citron et la fleur jaune. Bouche dense, texture veloutée, équilibrée et de bonne allonge. 14,80 € Côte de Nuits-Villages rouge 2012 : nez réducteur, floral, bouche structurée, veloutée, tannins intégrés prolongeant une finale assez longue et rafraichissante. Bien pour 14 € Côte de Nuits-Villages « La Rue des Foins » 2011 : Nez complexe, concentré, floral, cerise, framboise. Superbe touché de bouche, tannins fins et très bonne allonge. Très joli vin pour 16,80 € Jean-Pierre Smet collabore avec Didier Fornerol sur cette cuvée.

Domaine Desertaux-Ferrand

Fondé en 1899, le domaine est aujourd’hui entre les mains de la quatrième génération Christine, son frère Vincent et sa femme Geneviève. Le domaine basé à Corgoloin compte aujourd’hui 14 hectares avec des crus comme Beaune 1er Cru, Pommard, Meursault et Ladoix. Le vinificateur Vincent Desertaux est une personnalité délicieuse dotée d’un véritable talent pour réaliser des cuvées tout en finesse, parfois au détriment de la puissance mais c’est un style que j’affectionne et qui sied si bien au pinot ! Côte de Nuits-Villages blanc 2014: très citronné, intense, acidité rafraichissante prolongeant la finale harmonieusement. Un vin tonique, aidé par ses 20% de pinot blanc. 13,10 €. Côte de Nuits-Villages rouge « Le Creux de Sobron » 2014 (en fût) : vin charmeur et souple. Fruit précis, bouche équilibrée de bonne densité. Rien à dire à 13,30 € Côte de Nuits-Villages rouge « Les Perrières » 2013 : de corps moyen, la bouche est ciselée, la texture soyeuse. Les tannins sont mûrs et aromatiques. Un vin très élégant à 12,20 €. Le 2014 a plus de densité et de fond.

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Olivier dans la vigne (Photo (c) H. Lalau)

Domaine Chevalier

C’est à partir de 1994 que Claude Chevalier prend en charge la vinification du domaine. Les six années qui suivent font l’objet d’une remise en question brutale tant à la vigne qu’au chai ; les vins sont aujourd’hui harmonieux (j’aime bien piquer aux Anglais l’adjectif « poised » pour ce style de vin. David a peut-être son équivalent en français ?), glissants, élégamment construits. Des vins subtils avec beaucoup de personnalité, à l’image du vigneron ! Côte de Nuits-Villages 2013 : nez réducteur, floral, élevage intégré, texture soyeuse, longue finale juteuse, de bonne tenue, tannins fins très légère dilution en arrière-goût qui caractérise une nouvelle fois l’année. Sans équivoque un joli vin à 18€.

Olivier Borneuf

 


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Le renouveau de la Rioja

Notre invitée Agnieszka Kumor (RFI) nous revient de la Rioja, un vignoble en plein renouveau.

Depuis l’adhésion de l’Espagne à la Communauté économique européenne en 1986, la région autonome de La Rioja a entrepris la rénovation de son vignoble. Les aides européennes ont contribué à la modernisation des méthodes de culture et le travail des viticulteurs s’est professionnalisé. De vieilles vignes ont cédé la place à de nouvelles plantations. Mais aujourd’hui, les viticulteurs s’interrogent et tentent de sauvegarder ce patrimoine désormais menacé.

1a. Le vignoble de La Rioja, candidat au Patrimoine de l'humanité de l'Unesco. Photo Agnieszka Kumor, RFI_0

Vue de la Rioja (FRI/Agnieszka Kumor)

« C’est mon grand-père qui m’a appris comment se comporter avec la vigne », raconte David Sampedro Gil, les yeux plongés dans ses souvenirs d’enfant. Nous sommes à Logroño, la capitale de la région autonome de La Rioja dans le nord de l’Espagne. « Aussi loin que je me souvienne, il y avait une mule et un cheval dans les vignes. Et puis, mon grand-père est mort quand j’avais 10 ans. Le reste, je l’ai appris aux côtés de mon oncle. Je revenais de l’école pour travailler le week-end, toutes mes vacances y passaient. Pourtant, je ne me voyais pas ailleurs que dans les vignes. » C’est de là, sans doute, que lui vient cette passion pour la vigne. « D’où alors, si ce n’est pas de là?», confie-t-il avec un sourire.

Choisir la modernité sans renier le passé

Mais on ne vit pas que dans la tradition, il faut aussi savoir affronter la modernité. David Sampedro Gil fait partie de ces producteurs rénovateurs, reconnus par le magazine américain Wine Spectator comme « ceux qui montrent la voie dans La Rioja ». David vend la majorité de sa production à l’internationale, mais garde les pieds bien ancrés dans la terre de son enfance. Son objectif : produire des vins singuliers et de haute qualité. Singulier, il l’est lui-même, car dans ce pays où le vin rouge est roi et où les vins blancs ne représentent que 6% de la production, il affectionne particulièrement les vieux blancs boisés.

Après ses études d’agronomie à l’Université de La Rioja à Logroño, David Sampedro Gil a travaillé comme consultant dans de nombreux domaines parcourant le pays de l’Estrémadure à La Rioja, en passant par le Duero et la Rueda. Mais pendant tout ce temps il nourrissait le projet personnel de fonder son propre domaine viticole, sa « bodega » à lui. Si les banques lui octroient cette année un crédit, le rêve deviendra réalité. Outre un nouveau chai qui sera construit dans son village d’Elvillar, ce vigneron de 39 ans gère d’autres affaires un peu partout en Espagne autour de cépages locaux ou oubliés. Il produit notamment des cuvées monocépages basées sur la variété albariño en Galice, le rufete à Salamanque, le grenache (que les Espagnols appellent «garnacha») en Navarre, et le bobal qui donne un vin rouge jeune de Valence.

C’est dans La Rioja Alavesa, qui déborde dans le Pays Basque espagnol voisin, que son talent s’exprime le plus. Une région où il compte s’installer et qui symbolise pour lui cette subtile osmose qui se produit dans un vin de rioja lors d’un assemblage de tempranillo, de garnacha, de viura, de graziano et de mazuelo. Aujourd’hui, David Sampedro Gil possède plus de 6 hectares de vignes, dont les premiers lui ont été transmis par sa mère. Sa société, DSG Vineyards, produit annuellement 20 000 bouteilles dans La Rioja Alavesa, et de petites quantités de vin – entre 4 000 et 6 000 bouteilles chacune – sont produites dans d’autres régions.

Jusqu’à présent, David n’étant pas propriétaire de ses terres ne pouvait pas prétendre à des aides directes à l’hectare au titre de la Politique agricole commune (PAC). Elles viendront, peut-être, avec son installation. Mais « les aides ont leurs limites », observe David. Et les seules limites qu’il se donne ce sont celles de son imagination…

Un difficile processus de reconversion

Dès l’entrée de l’Espagne en Europe, La Rioja a commencé à utiliser des fonds européens pour restructurer son vignoble. « Grâce aux aides au développement rural, auxquelles sont venues s’ajouter à partir de 2001 les aides directes, on a pu investir dans de nouvelles machines et doter les propriétés de lieux modernes de vinification, d’élevage et de stockage de vin », explique Igor Fonseca Santaolalla, directeur général de l’Agriculture et de l’Élevage au gouvernement autonome de La Rioja.

Parallèlement, le département d’études vitivinicoles de l’Université de La Rioja a apporté son aide en sélectionnant des clones du cultivar plus résistants et plus productifs, et en important de nouveaux modes de conduite des vignes (notamment depuis la France). Car la façon de planter le vignoble a également changé. On a espacé les rangs pour faire passer des machines à vendanger. Les ceps que l’on faisait pousser traditionnellement en « gobelet », ont été alignés et dressés sur un fil de fer, ce qui a permis la mécanisation du travail. Le vignoble a rajeuni. Des vieux ceps dont la productivité et la qualité du vin produit ont été jugées médiocres ont été arrachés. Plus de deux tiers du vignoble ont été ainsi rénovés sur les 63 000 hectares que compte La Rioja.

« Le résultat de ce travail complexe et de longue halène, c’est la baisse notable des coûts de production et plus de vins de bonne qualité vendus sur le marché », soutient Igor Fonseca Santaolalla. Mais il ne cache pas que le système manquait de contrôle : « La nécessité d’augmenter la productivité combinée à un manque d’expérience dans le choix des clones et des modes de conduite des vignes ont produit un effet pervers. Les solutions les moins chères ont été retenues et pas celles qui étaient les mieux adaptées à la spécificité de notre vignoble ».

Aujourd’hui, La Rioja tire les leçons des erreurs commises. Selon les données d’ARAG-ASAJA, l’organisme chargé de la redistribution des aides européennes aux agriculteurs de La Rioja, 12 millions d’euros ont été octroyés en 2014. Ces aides destinées à compenser les revenus des vignerons et à moderniser leurs outils de travail ont à partir de 2015 un nouvel objectif, celui de préserver ce qui reste du vieux vignoble.

Un tournant risqué

C’est un vaste chantier qui attend les vignerons. Eugenio García del Moral, président d’ARPROVI, organisme dédié à faire progresser le secteur viticole dans La Rioja, va plus loin dans la critique de la période passée, et constate : « La logique productiviste a primé sur la qualité ». Il fallait produire en quantité et le faire à bas coûts. Il y avait une raison sociale à cela, assurer un niveau de vie décent aux petits agriculteurs. « Ils aspiraient à vivre de leurs exploitations, sachant que l’écrasante majorité d’entre eux ne possèdent qu’1 à 10 hectares. Alors, on arrachait et on replantait », conclut-il. La superficie moyenne des exploitations a nettement augmenté depuis. Toujours est-il que sur plus de 17.000 agriculteurs qui cultivent le raisin, il y a seulement 1.200 « bodegas » qui commercialisent leur propre vin. Les autres vendent leur production aux coopératives, aux négociants ou aux domaines.

Un autre problème se pose, « la délocalisation du vignoble ». De quoi s’agit-il ? Traditionnellement, on plantait des variétés qualitatives de raisin en hauteur, sur des escarpements, soit sur des zones pauvres en matière végétale avec des sols argilo-calcaires qui servent à faire des vins complexes et avec une certaine typicité. Alors que les vastes étendues marno-calcaires situées au pied des coteaux ou sur les bords des rivières avec leurs sols fertiles étaient destinées aux variétés plus productives, mais qui donnent des vins de moindre qualité. « Cet ordre ancestral se trouve aujourd’hui perturbé », déplore Eugenio García del Moral.

Vin cherche personnalité

En quoi réside le caractère unique d’un vin ? Les viticulteurs français parlent du terroir, un terme souvent galvaudé, puisque réduit à son seul ingrédient, le sol. Or, le terroir, c’est aussi la variété du raisin adaptée à ce sol, le climat (qui inclut l’ensoleillement et l’eau); sans oublier, pour le mettre en valeur, le savoir-faire humain basé sur des siècles d’observation et de pratique. « Les nouvelles plantations introduites dans les années 1980 se faisaient avec un seul clone du cépage tempranillo. Très productif, mais de qualité médiocre, ce clone a conduit des vins de Rioja à une certaine standardisation. La sélection clonale issue de la région de Castille-et-Léon me semble bien mieux adaptée à nos besoins », estime David Sampedro Gil, viticulteur de La Rioja Alavesa.

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Les trois sous-zones de la DOCa Rioja

Cette Rioja Alavesa fait partie des trois zones de production de la DOCa Rioja, les deux autres étant la Rioja Alta et la Rioja Baja. C’est justement dans cette sous-région que la reconversion du vignoble a été la moins intense. Plus d’un quart de la Rioja Alavesa est constitué de vignes âgées de plus de 40 ans. Alors qu’ailleurs, il en reste à peine 13%. Dans le programme Développement rural 2015-2020, le gouvernement de la région autonome met l’accent sur la sauvegarde du matériel génétique préservé dans ces vieilles vignes. Les nouvelles mesures prévoient des primes de 600 euros à l’hectare. La récupération du matériel génétique se fait manuellement, demande des conditions techniques spécifiques et coûte cher. Les fonds européens seront indispensables pour effectuer ce travail méticuleux.

«On a beaucoup arraché, mais pas tout , constate Alberto Gil, journaliste au quotidien La Rioja et fondateur du blog « Los mil vinos » (Les mille vins). Selon lui, le gouvernement et les institutions partagent avec les domaines viticoles la responsabilité de ne pas avoir su protéger ce patrimoine singulier. Or, gagner en singularité permettrait aux vins de rioja de se démarquer des vins du monde. Ils seraient aussi mieux valorisés sur le marché international : « Seul un dixième de la production actuelle de vins de rioja peut se vendre cher, soit plus de 30 euros la bouteille. Ce sont des vins de qualité, qui ont une certaine position sur le marché, des vins de terroir, des vins avec une personnalité. Le reste est irréprochable d’un point de vue industriel, répond à un rapport qualité-prix imbattable, mais il s’agit de vins dépourvus de personnalité », ajoute Alberto Gil.

Grâce au travail incontestable de ses vignerons, l’appellation La Rioja est devenue une marque collective et une référence mondiale. Mais son positionnement sur le marché mondial dépendra de la stratégie choisie à long terme. La richesse de cette région viticole réside dans sa diversité. Chaque vin doit pouvoir trouver son consommateur. L’idée est de ne pas bannir certains vins peu chers du marché, mais d’aider le consommateur à choisir selon son goût et son portefeuille ce qu’il veut acheter. Quitte à bousculer quelques règles…

Le retour à la terre

Les années 2000 ont vu arriver une nouvelle vague de vignerons. Parmi eux Juan Carlos Sancha Gonzáles. En 2008, cet ingénieur agronome, consultant et œnologue a fondé son propre domaine, Bodegas Juan Carlos Sancha à Baños de Río Tobía, à l’ouest de Logroño; un village où il est né voici 50 ans. Ses 6 hectares et demi de vignes produisent 30.000 bouteilles déclinées en différentes cuvées. Sur les étiquettes, point de référence au système de catégories de vins traditionnel («Crianza», «Reserva» et «Gran Reserva»). Le système fondé sur l’élaboration du vin a été remplacé par des noms de parcelles («fincas») ou de villages. Un clin d’œil aux Bourguignons, sans doute, vénérés ici pour leur connaissance des terroirs. C’est que mis à part son statut d’universitaire, Juan Carlos considère le modèle d’appellation de La Rioja quelque peu obsolète : «Il nous faut redéfinir les zones de production, car tout ne se vaut pas», conclut-il.

La fierté de Juan Carlos Sancha: une parcelle de vignes récemment achetée, âgée de 90 ans. Sa passion: faire revivre les variétés minoritaires, comme la maturana tinta ou le tempranillo blanco, menacées d’extinction. «Mon souhait serait de revenir à la viticulture de nos grands-parents, mais avec des techniques d’élaboration d’aujourd’hui», dit ce viticulteur. «Avec toute ma science, je suis incapable de faire des raisins de même qualité que ceux de mon grand-père. Et pourtant, il n’a jamais commercialisé ses vins, il les destinait à sa consommation personnelle. Alors que mes vins sont sur les tables des restaurants aux Etats-Unis, en Australie ou au Japon». C’est ça, peut-être, le défi de la mondialisation.

Aux côtés de Juan Carlos Sancha et David Sampedro Gil, il y a aussi Diego Pinilla, Eduardo Eguren, Maria José Lopez de Heredia, et quelques autres. Certains se sont mis à l’agriculture biologique ou à la biodynamie. Ce qu’ils cherchent, c’est apporter leur contribution au patrimoine reçu des anciens pour le transmettre aux nouvelles générations. Retenez leurs noms !

Agnieszka Kumor

Retrouvez cet article, video à l’appui, sur le site de RFI


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La taille, ça compte!

Aujourd’hui, notre invité suisse Alexandre Truffer (Romanduvin, Vinum…) nous parle du réveil de la vigne, et en particulier de la taille.

Entre les vendanges et l’arrivée des premiers bourgeons, la vigne s’endort. Le producteur, de son côté, prépare les récoltes futures. Coup de projecteur sur quelques-uns des enjeux liés à la moins connue des saisons, celle qui précède et accompagne le réveil de Vitis Vinifera.

Une fois les vendanges terminées, la vigne va perdre ses feuilles avant d’entrer en dormance. Durant cette période qui dure jusqu’aux premiers beaux jours du printemps, la sève quitte les parties supérieures de la plante. «Les pleurs sont les premières manifestations du réveil de la vigne», explique Jean-Laurent Spring, chercheur à l’Agroscope de Changins. «Cette montée de liquide provoquée par les racines va saturer tout le réseau conducteur de la vigne. Elle expulse les petites bulles d’air, les embolies, qui se sont formées durant l’hiver. Ce qui va en quelque sorte mettre le cep sous tension et permettre son démarrage», poursuit le scientifique qui rappelle que cette purge reste spécifique à la vigne et à quelques autres végétaux. « Composés d’eau et de manières organiques, les pleurs constituent un phénomène très variable. Leur précocité, comme leur importance, sont conditionnées par la température de l’air et des sols, ainsi que par la composition et l’état hydrique de ces derniers. Cette première manifestation de l’entrée en végétation de la plante précède le gonflement des bourgeons et le débourrement.»

Pleurs

 Pleurs de la vigne en Muscadet (Photo Liann Wé)

Un siècle d’observations

Le débourrement est le moment où le bourgeon, qui contient les embryons de feuilles et de grappe, brise son enveloppe protectrice constituée pendant l’hiver. Observé avec attention par les professionnels, il constitue le premier jalon important de l’année viticole. Depuis 1925, les collaborateurs de la Station fédérale de recherche de Caudoz, à Pully, notent scrupuleusement les dates de débourrement, du début de la floraison, de la fin de la floraison, du début de la véraison (moment où les baies changent de couleur), des vendanges et enregistrent également les teneurs en sucre des moûts au 20 septembre. Ces observations sont réalisées sur des vignes témoins de Chasselas suivies avec attention au cours de ces nonante ans d’étude. Elles offrent une vision précise des évolutions du climat sur l’arc lémanique que Jean-Laurent Spring a compilées dans une étude intitulée «Climat et phénologie de la vigne». Première constatation, la moyenne des nonante dernières années (le 13 avril) semble plus une ligne de démarcation entre années précoces et millésimes tardifs, qu’une date habituelle du débourrement. Ainsi 2013 avait dix jours de retard et 2014 une semaine d’avance sur cette moyenne. En ce qui concerne les extrêmes, on oscille entre fin mars comme 1990, 1994 et 1948 et début mai: 1956 et 1986.

Si l’on prend en compte toute l’année viticole et pas uniquement le débourrement, l’étude montre assez clairement l’existence de quatre périodes distinctes. Entre 1925 et 1939, les années tardives sont la règle. De 1940 à 1953, un basculement s’opère. Floraisons et véraisons deviennent très précoces et gagnent près de trois semaines sur les valeurs médianes de la période précédente. Après 1954, la tendance se retourne une nouvelle fois et débutent trois décennies d’années plus fraîches. De 1985 à 2012, les valeurs se rapprochent de la période chaude de 1940 à 1953. Comme l’explique Jean-Laurent Spring: «ces cycles montrent que la Suisse est dans une zone de transition entre des régions méditerranéennes qui deviendront plus chaudes et surtout plus sèches et l’Europe centrale qui devrait voir ses précipitations augmenter. Pour l’heure, les fluctuations à court terme semblent avoir autant d’influence que la tendance générale.»

 

Le pépiniériste, chasseur de tendances

Nul professionnel de la vigne n’a autant besoin d’anticiper les évolutions du vignoble que le pépiniériste. Philippe Rosset plante chaque année quelques 250’000 greffes. «Pour savoir quels cépages planter et en quelles proportions, je dois deviner la mode des années à venir. Une greffe que je plante maintenant va être acheté dans une année par un producteur. Il faut attendre quatre ans pour une première vendange et l’espérance de vie d’une vigne tourne autour des quarante ou cinquante ans. Il faut donc savoir quel type de vin sera demandé à moyenne et à longue échéance. Aujourd’hui, on ne greffe quasiment plus de Gamaret ou de Garanoir, car il s’en est beaucoup planté la décennie précédente et tout le monde a ce qu’il lui faut. Par contre, le Gamay et le Pinot Noir reviennent en force», précise ce pépiniériste, l’un des plus importants du canton de Vaud, qui dédie 1,7 hectares de terre agricole à cette activité spécifique.

Pour comprendre l’importance de ce métier souvent mal connu, il faut revenir quelque peu en arrière. Jusqu’à la fin du 19e siècle, planter une vigne n’avait rien de compliqué. Il suffisait de mettre en terre un sarment que l’on incisait superficiellement afin de favoriser le développement de nouvelles racines. Tout change, dans les années 1860, suite à l’apparition du phylloxéra sur le sol européen. Cet insecte importé d’Amérique est mortel pour la vigne européenne. En quelques décennies, ce fléau qui détruit près de 99% du vignoble, contamine tout le continent, puis presque toutes les autres régions viticoles. En 1886, il atteint Founex et se dissémine dans le canton de Vaud. Il n’existe qu’une méthode efficace contre ce parasite: greffer les cépages européens sur des pieds américains qui sont résistants à l’insecte mais dont les raisins n’ont pas d’intérêt gustatif. Pour remplacer les 6600 hectares de vignes que compte à l’époque le canton, apparaît un nouveau métier: celui de pépiniériste. Parmi eux, l’arrière-grand-père de Philippe Rosset qui a débuté cette activité en 1901.

Pour qu’un vigneron puisse planter une nouvelle vigne au début du printemps, de nombreuses étapes ont été nécessaires. «Le porte-greffe est issu d’une vigne américaine qui pousse à ras du sol. On va d’abord la tailler, puis on enlève tous les rameaux secondaires (rebiots et fourchettes) pour garder des bois d’au moins 7 mm de diamètre qui soient le plus droit possible. Ces porte-greffes seront alors éborgnés (opération qui consiste à enlever les bourgeons), car ils sont là uniquement pour leurs racines, puis découpés à la longueur désirée, explique Philippe Rosset. De son côté, le greffon est obtenu en prélevant des sarments sur des vignes traditionnelles. Porte-greffes et greffons sont ensuite plongés dans de l’eau, puis dans une solution désinfectante avant d’être stockés dans des chambres froides à trois degrés où est maintenu un taux élevé d’humidité. Ils y patientent jusqu’au greffage qui débute entre le 15 et 20 mars et dure trois bonnes semaines. Débute ensuite la stratification: les plants sont chauffés à 30° pendant quinze jours afin que se développe un cal autour de la greffe. Lorsqu’il est bien formé, les plants sont prêts à être mis en terre, en pépinière.»

Tailler pour protéger

Bien que domestiquée, la vigne reste une liane qui met toute son énergie à faire grandir ses sarments. Pour obtenir des baies sucrées indispensable à l’élaboration de la plus noble des boissons, le vigneron doit limiter par la taille, l’ébourgeonnage, l’effeuillage et le cisaillage, la production de végétation. Bien que la taille soit aussi ancienne que la culture de la vigne, Prométerre organise depuis 2011 des cours de perfectionnement de cet art ancestral. «Tailler c’est domestiquer la vigne pour pouvoir la cultiver. Cette étape essentielle permet la gestion de la charge et de la vigueur», explique David Marchand. Ce conseiller viticole rappelle que les techniques les plus utilisées en Suisse sont la taille Guyot simple et le cordon de Royat (qui permettent une mécanisation des parcelles) ainsi que le gobelet (non mécanisable et qui implique de désherber la parcelle).

 

Lixion_EvolutionPhoto Pellenc

«Les nouvelles techniques de taille ont été développées pour limiter les maladies du bois, telles que l’Esca», précise David Marchand. Cette maladie endémique, causée par l’action de divers champignons, a toujours existé, mais elle a connu un fort développement ces dernières années. 2012 a hélas battu tous les records. Ainsi, dans le canton de Vaud, une parcelle témoin de 1200 pieds de Pinot Noir a été observée depuis 2007. Si les quatre premières années, les pertes oscillaient entre 1% et 3%, en 2012 près d’un dixième des ceps a succombé à ce fléau. Au final, en six ans, plus de 20% des ceps ont dû être remplacés. Naturellement présents sur les plants sains et se propageant par voie aériennes, les vecteurs de l’Esca ne peuvent être combattues avec efficacité par des produits phytosanitaires ou des mesures prophylactiques. «De plus en plus, on pense que les champignons ne sont pas la cause du dépérissement, mais qu’ils amplifient un dessèchement du cep qui a pour origine une taille inadéquate», précise ce professionnel qui anime plusieurs ateliers intitulés «Tailler et ébourgeonner la vigne selon la méthode Simonit & Sirch pour limiter les dépérissements ».

«En taillant, on crée un cône de desséchement qui va nécroser une partie du bois. Celui-ci atteint en général une fois et demie le diamètre de la pousse qu’on a coupée. Ainsi plus la taille est rase, plus la plaie est profonde et plus elle entrave le passage de la sève », précise David Marchand. «Les techniques de taille des années 1900 ont été simplifiées, entre autres à cause de la mécanisation, ce qui a amené à l’oubli de certains principes importants. Par exemple, faire les plaies de taille sur la partie supérieure afin de ne pas faire barrage à la circulation de ce fluide vital pour la plante. En Suisse, cette règle a toujours été appliquée, par contre, on a tendance à ne préserver qu’un seul flux de sève. En outre, les tailles traditionnelles ont tendance à être trop rases, le vigneron veut être trop propre, trop «esthétique», et ne laisse pas de chicots assez conséquents. Et ce d’autant plus depuis que l’on utilise des sécateurs électriques qui coupent sans difficultés de grosses sections de bois. Lorsque l’on fait une coupe longitudinale d’un cep taillé selon la méthode helvétique traditionnelle, on voit bien qu’une partie importante du sarment est constitué de bois mort. Ce qui n’est pas le cas si l’on suit les principes de la méthode Simonit & Sirch. Développée il y a une dizaine d’année par des professionnels italiens, elle reprend et synthétise ces techniques anciennes dans le but de prolonger la vie des vignes.»

Pour l’heure, les données chiffrées sur l’impact du style de taille sont encore lacunaires, car les problèmes de dépérissement apparaissent une fois que la vigne atteint une quinzaine d’années. Pourtant, les résultats obtenus par les professionnels italiens dans leurs vignes de démonstration sont qualifiées «d’impressionnants» par David Marchand qui conclut que: «malgré un travail un peu plus conséquent, la taille non traumatisante permet de limiter fortement les perte dues au dépérissement, ce qui favorise le vieillissement des vignes, garant de qualité. Ces nouvelles techniques sont non seulement rentables d’un point de vue économique, mais bénéfiques pour le consommateur. »

 

Le gel: un ennemi rare mais mortel

On distingue deux types de gel. Le plus courant, appelé gel de printemps, apparaît lorsque le thermomètre descend en dessous de -1° C. Dès que la température arrive à ce niveau, les bourgeons et les rameaux peuvent souffrir. L’importance des dégâts ne dépend pas que de la température, mais varie en fonction de l’humidité, du cépage ou encore du type de taille. Des moyens de lutte, comme l’aspersion d’eau, l’utilisation de braseros ou le brassage par des ventilateurs des couches d’air froid proches du sol avec l’air plus chaud situé au-dessus du vignoble existent, mais restent peu utilisés à cause des investissements importants qu’ils nécessitent. S’il détruit les bourgeons et certains rameaux, le gel de printemps ne cause pas en général de dommage irréversible au plant de vigne à l’inverse du gel d’hiver. Celui-ci, caractérisé par des températures beaucoup plus basses (dès -15° C) tue régulièrement la souche.

Bien que rare dans le Canton de Vaud, le gel d’hiver n’est pas inconnu et provoque des dégâts considérables. Ainsi le «grand gel de 1956» a détruit les trois-quarts du vignoble vaudois. Le phénomène a été amplifié par le fait que le mois de janvier s’était révélé particulièrement printanier. Le 31 du mois, la Gazette de Lausanne dressait même une liste des hivers sans neige au cours des âges relevant «qu’en 1288 on cueillait des violettes à Noël, qu’en 1725 l’automne se termina en mars ou qu’en 1939, 1948 et 1953 l’hiver n’apparut guère.» Deux jours plus tard, des courants polaires s’abattent sur toute l’Europe. On mesure -19° à Toulouse, -10° aux Baléares et 0° à Tanger, au bord de la Méditerranée. Après plusieurs semaines de froid intense, on estime que 20’000 des 25.000 hectares de blé et de colza du canton sont annihilées. En ce qui concerne le vignoble, on compte plus de 1.775.000 ceps détruits.

 

Plus d’info: http://www.prometerre.ch/viticulture et La taille italienne en Valais 

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Une trainée devenue disciple des Vins Naturels

Notre invité du jour s’appelle Olivier Borneuf. Il est consultant, membre de l’Académie du Vin de Paris et blogueur en vins. Il nous parle de poils et rédemption. En vérité, je vous le dis…

Les vins barbus

1er raccourci: j’observe un retour en force du poil chez les vignerons – les vigneronnes ? – qui produisent des vins biologiques, biodynamiques, naturels ou SAINS. A priori, leurs vins sont tous différents  mais ont tous en commun de refuser l’utilisation systématique de produits phytosanitaires; ils continuent d’alimenter les débats et sont parfois même accusés – à tort ou à raison – de communautarisme voire de sectarisme. Il en faut peu pour entendre bientôt le mot de religion (le mot religiosité étant plus juste). C’est là qu’entre en scène Marie-Madeleine dont l’histoire fastidieuse est utile pour comprendre le titre: «Une trainée devenue disciple des Vins Naturels » La voici.

Marie-Madeleine de Titien

Marie Madeleine par Le Titien

La version de Frère Jacques est la plus croustillante. Commençons par elle. Marie est issue d’une famille très riche de trois enfants. Lorsque le moment vient de récupérer sa part du gâteau, Marie hérite de Magdalon. On l’appelle alors Madeleine, et comme elle est belle et riche, elle passe sont temps à coucher à droite et à gauche (2ème raccourci: toutes les femmes belles et riches ne sont pas des libertines).

Un jour, elle croise Jésus. Miracle ! Elle a honte, elle pleure, elle renonce à tous ses plaisirs en lui lavant les pieds et en les essuyant avec ses beaux cheveux, tout en continuant à pleurer. Jésus la pardonne, la voilà sauvée… Mais cette Marie devenue Madeleine n’est pas Marie-Madeleine ! La vraie, selon Luc, c’est Marie de Magdala, une hystérique aux sept démons exorcisée par Jésus en personne… Que dire alors de cette autre femme, cette belle catin que Luc rencontre juste avant, chez Simon, à Naïn ? Voilà qu’il la trouve, elle aussi, en train de pleurer et laver les pieds de Jésus en plein déjeuner ! Elle aussi finit repentie.

En réalité, personne ne sait qui est vraiment Marie-Madeleine (Marie de Magdalon, Marie de Magdala, la catin ?), parce que Marie-Madeleine est une invention avec, pour chaque histoire, ce point commun : une âme souillée puis sauvée par le divin. Reste donc à savoir pourquoi Marie-Madeleine a été inventée.

Celui qui nous l’explique est Daniel Arasse. Pour lui, Marie-Madeleine est une figure composite. Elle est la troisième femme d’une Trinité femelle qui s’adresse au femmes, les deux autres étant Marie (la pure, la vierge) et Ève (tentatrice et maudite mère de toutes les femmes*). C’est dans ce triangle, disons sémiotique, que Marie-Madeleine prend tout son sens : elle est la salope repentie. Celle que les femmes, toutes filles d’Ève, donc souillées, peuvent espérer devenir un jour à défaut d’être Marie. En effet, Marie-Madeleine c’est un peu Ève, la première pècheresse (Marie-Madeleine était une prostituée); mais aussi un peu Marie Sainte-Mère de Dieu (Jésus se présente quand même en premier à Marie-Madeleine après sa résurrection). Grâce à Marie-Madeleine, les femmes entrevoient enfin le dessein de leur destinée… Bref.

Mes vins barbus dans tout ça ? Eh bien ça me rappelle étrangement l’histoire de Marie-Madeleine… Je m’explique.

Naturellement né

Un vin né tout seul, sans l’aide de la vigneronne ni du vigneron, un vin naturellement né, donc, est un mystère. Un mystère identique à celui de l’Immaculée Conception. Un vin naturellement né, c’est comme la naissance de Marie: un dogme.

Que deviennent alors nos vins artisanaux, ceux souillés par l’intervention humaine ? Ils sont maudits et n’ont qu’un seul salut : devenir purs, purs comme Marie, purs comme le vin naturellement né. Mais cela est impossible, le vin naturel (3ème raccourci, volontaire celui-ci. Vin naturel et vin naturellement né partagent le même credo) est un vin sui generis, de composition divine, que nos vigneronnes et vignerons ne produiront jamais.

Poussons l’analogie jusqu’au bout: les vins barbus font partie de cette trinité VIN (trois lettres !) en ce qu’ils représentent à la fois Marie et Marie-Madeleine. Nos vins artisanaux en revanche sont les enfants d’Ève, des vins souillés, maudits ! Pour autant, oublier l’origine artisanale du vin c’est risquer de s’enfermer dans le dogme d’une foi religieuse où Dame Nature est le Dieu tout puissant qui n’a jamais fait de vin ! A contrario, oublier que le vin a une origine naturelle c’est profaner le sanctuaire dans lequel et grâce auquel nous vivons tous sans exception : la nature.

Les vins barbus ont la vertu de nous montrer le chemin de la repentance pour tous les péchés de synthèse (4ème raccourci. Pas de commentaire) que nos vigneron(ne)s ont commis. Encore faut-il que les ermites sortent de leur grotte et accueillent le profane, car celui-ci a besoin d’aide pour briser ses certitudes.

Il est temps qu’anachorètes et techniciens collaborent autour d’un projet commun de Civilisation du Vin, en s’affranchissant des dogmes qui annihilent les idées créatrices des premiers et en combattant les déterminismes des seconds qui asservissent la science au marché. Je crois en cette réconciliation, Marie-Madeleine y est arrivée, pourquoi pas nous.

Olivier Borneuf

*Les Anglais ont la délicatesse de le rappeler chaque mois, c’est « the curse of Eve ». Chez nous, on disait plutôt: « les Anglais ont débarqué ».

 


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Agnieszka nous parle du Beaujolais

Notre consoeur polonaise Agnieszka Kumor – une habituée de nos samedis – a consacré cette semaine une chronique sur RFI au Beaujolais. Actualité oblige. Elle nous permet de la reproduire ici.

Le troisième jeudi de novembre rime avec l’arrivée du Beaujolais nouveau. Ce vin primeur, apprécié jusqu’au Japon, représente aujourd’hui un tiers de la production totale de ce vignoble, qui malgré le ralentissement de l’économie mondiale a su garder ses parts de marché à l’exportation. Les vignerons du Beaujolais se réjouissent. Après deux millésimes en berne, la production du vin primeur devrait avoisiner cette année les 200 000 hectolitres, sur un total de 750 000 hectolitres de vin qui devrait être produit dans ce vignoble.

«Le Beaujolais nouveau a toujours son marché. Et cela reste un marché fort», rappelle Jean Bourjade, directeur général de l’Inter Beaujolais. En effet, 57 % de la production de ce vin nouveau restent en France, mais les 43 % restants sont expédiés dans 110 pays. Avec un tel pourcentage de son produit phare présent à l’international, la région est un des leaders du vignoble français à l’exportation.

Changement d’image

Il y a plusieurs raisons à cette réussite. Depuis quinze ans, la qualité de ce vin primeur n’a cessé d’augmenter.

Pourtant, il a fallu une forte prise de conscience pour réussir à changer l’image du vignoble, dont la réputation avait été ternie par un vin facile, de mauvaise qualité et produit abondamment. La chute brutale des exportations au début des années 2000 a changé la donne. C’est tout le modèle économique de la région basé sur la quantité qui était à revoir. Il y a quatre ans, l’Interprofession a décidé de réguler le marché. Les producteurs n’ont désormais plus le droit de commercialiser plus de la moitié de leur production sous forme de vin nouveau. Il s’agit de mettre en vente des volumes beaucoup moins importants que par le passé. L’objectif est de maintenir une valorisation du produit et se prémunir de la baisse des prix. Parallèlement, on a réduit fortement le rendement par hectare et perfectionné les techniques de vinification.

Résultat : aujourd’hui, seul un tiers de la production totale du vignoble est consacré à ce vin primeur, décliné en Beaujolais et Beaujolais-Villages nouveau. Les deux tiers restants sont mis en avant en tant que vins de garde, qui peuvent se boire dans les deux à trois ans. Les dix crus de Beaujolais, soit le haut de gamme produit sur des zones géographiques délimitées, gagnent de nouveaux consommateurs.

Maintenir les parts de marché

Les producteurs se sont, par ailleurs, regroupés pour vendre et promouvoir ensemble leurs vins. Grâce à un travail acharné, ils ont su garder leurs marchés stratégiques, que sont principalement le Japon, les Etats-Unis et l’Allemagne. Ceci malgré une ambiance globalement morose. A lui seul, le Japon attire plus de la moitié du Beaujolais nouveau exporté dans le monde. L’année dernière, 7 millions de bouteilles ont été vendues sur le marché japonais, qui pourrait toutefois souffrir de la récession et de la hausse de la taxe à la consommation. En revanche, les ventes sur le marché américain pourraient se stabiliser cette année, le Beaujolais nouveau accompagnant traditionnellement les plats de la fête de Thanksgiving. Parmi les marchés qui montent, la Russie pourrait faire défaut, si l’embargo russe sur les produits agricoles européens se poursuit. Mais les producteurs misent déjà sur les nouveaux marchés que pourraient devenir la Chine, le Brésil ou la Corée du Sud, devenue un vrai fan de Beaujolais !

Agnieszka Kumor


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Linc on triangles, bubbles and Russian dolls

Notre invité australien Lincoln Siliakus (Vino Solex) revient sur un événement récent auquel deux des 5 (Marc et Hervé) ont également assisté.

Every time I go to the Languedoc, there is talk of appellation reform. Villages get promoted, new appellations are created, and there’s constant talk about new categories within the existing ones… Enter Jean-Philippe Granier, the enthusiastic and ebullient “technical director” for the AOC Languedoc, and himself a winemaker. If he’s not in the throes of actually having an idea, he’s chatting about one he’s just had. And he invited a small group of journalists to the area recently to chew the cud about eight historical appellations that he believes warrant greater recognition, the details of which I’ll cover in another blog.

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An enthusiastic Jean-Philippe Granier

This story is to ask the basic question – what’s going on here? In other words, what is all this AOC shuffling in the Languedoc telling us about people: their “culture”, beliefs, habits and images? Intellectualism warning – if elitism is a French fetish, so is complication. This could get messy. And from now on I’ll use the new European AOP (Appellation Origine Protégée) designation. The C in AOC stands for “Contrôlée », another French fixation.

Anyway, the French themselves think of their country as a hexagon. In fact, they often use that word to describe the “mainland” of France as opposed to its islands such as Corsica and its territories such as Guiana.

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But, psychologically, France is more like this.

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The entire country, it seems, is graded: from schools to restaurants, churches, towns; just about everything has one or more stars or labels. It’s a profoundly elitist culture, in which excellence (but not wealth) is flaunted.

And Australia might look more like this, as it is a country of brands of different sizes and colours that are being pumped up or pricked, all floating around in a free market (well, with a bit of mateship and corruption thrown in, of course) and a wine’s value is its cost.

Bubbles

To return to that triangle. At the moment, the winemakers are looking at one which looks like this. It’s inspired by that drawing of Jean-Philippe’s, although I still don’t really understand it. They are being somewhat hopeful at this stage as the system does not (yet) contain the highest category there.

Triangle

The idea is to get to the top and then to fight off the upstarts. Or to create an even higher category. The folk out at Châteauneuf-du-Pape must be thinking about this seriously, as a new cru comes along in the Côtes du Rhône just about every year, and they must be looking at ways to step over the crowd of newbies.

In passing, we need to understand that this triangle is based on an assumption; a subliminal code if you like. France is a ground-up culture, where your sense of identity comes from the territoire (there you have it, it’s the new buzzword over here) into which you were born, your place. The French farmer belongs to the earth, not vice versa as in Australia. The land is not just an asset, but something to pass on to the next generation. Hence the assumption that the identity, quality and value of a wine derive inherently from the place in which it is grown. It’s obvious, Monsieur. And, yes, it is.

Back to our triangle. Normally, if you don’t meet the rules of a category, you can drop down to the level below, so the system could also be thought of like this.

Russian dools

This depends on all sorts of factors, the most important apparently being the availability of that lower category when your current one was created. I warned you that this is a mess! So, if you were not in the AOP Languedoc when that was created but your appellation now finds itself at the Cru level above it, you cannot drop to anywhere in this triangle. You’d have to sell your stuff as an IGP or Vin de France, which is below the triangle. Indeed, only 10% of the Languedoc’s wine is at the AOP grade.

This appellation frenzy is terrific of course – it allows winemakers to hold innumerable meetings during which the qualities of the product are re-assessed in practice. It justifies a plethora of working committees, and facilitates the inflow of public funds. It maintains an army of officials, keeps geologists busy, and justifies journalist visits.

All good.

Except for the poor consumers, that is, who have no idea about what they are drinking.

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Siliakus 

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