Les 5 du Vin

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Que vaut le Pinot Noir d’Alsace ?

Je sais bien que mon titre est un peu ambigu, voire carrément absurde. Mais j’ai voulu voir ce que ce cépage, tant prisé au niveau international (il n’y a que voir les prix, non seulement des bourgognes rouges, mais aussi des bons pinots d’Allemagne, des Etats-Unis ou des pays de l’Hémisphère Sud) pouvait faire de nos jours en Alsace, région qui s’est longtemps contenté de le cantonner dans un style de vin rouge léger, voire de vin rosé.

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Le Pinot Noir n’arrive qu’à la dixième place parmi les cultivars les plus plantés au monde, et représente à peine 2% du vignoble (à vin) mondial. Je rappelle que les dix cépages les plus plantés dans ce monde ne couvrent que 36% des surfaces viticoles (source : Database of Regional National Global Winegrape Bearing Areas by Variety 2000 and 2010, University of Adelaide’s Wine Economics Research Centre). Ce qui met à mal certains bobards que j’entends parfois sur la domination supposée de quelques variétés de vigne. Par exemple j’ai entendu, samedi dernier, Jean-Michel Deiss (un alsacien) dire lors d’une conférence que 8 cépages comptaient pour 90% de la production mondial du vin ! Il faudrait tout de même vérifier les chiffres avant de tenter de soutenir, en publique, des thèses personnelles, teintés peut-être d’une forme de paranoïa viticole, et en tout cas très peu étayées par des faits réels ?

Quand on entre « Pinot Noir d’Alsace » dans son moteur de recherche, voici ce qu’on trouve sur Wikipedia :

« Le pinot noir apparaît en Alsace au Moyen Âge en provenance de la Bourgogne. Les sources mentionnent régulièrement du vin rouge alsacien, notamment les inventaires de caves des abbayes et les dîmes de vin prélevées par l’Église ; le pinot noir n’est alors qu’un des cépages noirs parmi tous ceux qui sont cultivés pour produire du vin rouge.

Son déclin commence à la fin du xvie siècle puis s’accélère suite aux ravages de la Guerre de Trente Ans ; l’habitude de faire des vins rouges ne subsiste que dans quelques localités au xxe siècle, principalement OttrottRodern et Marlenheim.

L’appellation d’origine « vins d’Alsace » est créée par l’ordonnance du 2 novembre 1945, puis devient appellation d’origine contrôlée par le décret du 3 octobre 1962, avant que ne soient définis des dénominations de cépage en 1971 ainsi que le cahier des charges de la production et de la commercialisation (décrets du 2 janvier 1970 et du 30 juin 1971) achevé par l’obligation de la mise en bouteille (loi du 5 juillet 1972) dans des flûtes (décret du 30 juin 1971).

Mondialement le Pinot Noir est en augmentation car ses surfaces ont cru de 45% entre 2000 et 2010, et il est probable que ce mouvement se poursuivra. Il n’est dépassé en vitesse d’expansion que par le Tempranillo et la Syrah parmi les 10 premières variétés.

En Alsace la progression du pinot noir est arrivé plus tôt et les surfaces ont même reculé entre 2005 et 2014. Ces surfaces restent modestes, car les chiffres officiels fournies par l’inter-profession alsacienne indiquent 1360 hectares pour le pinot noir « pâle et traditionnel » (vin rosé plus ou moins foncé) et seulement 224 hectares pour le pinot noir vinifié en rouge. Je ne sais pas trop ou se situe le curseur entre ces deux styles de vins, mais il est clair (sans jeu de mots) que le style léger reste dominant, même si on fait de plus en plus de vins dont le couleurs comme les saveurs n’ont rien à envier à des vins rouges de Pinot Noir d’ailleurs, que cela soit de Bourgogne, d’Allemagne, de Suisse, des USA, d’Australie, de la Nouvelle Zélande ou de l’Afrique du Sud. Pour dire les choses plus simplement, environ 10% du vignoble alsacien est planté de Pinot Noir, aujourd’hui le seul cépage de sa couleur autorisé, mais la vaste majorité est vinifié en rosé ou en rouge clair.

Avec mon collègue Sébastien Durand-Viel, nous avons récemment dégusté, à l’aveugle, un vingtaine d’échantillons de Pinot Noir d’Alsace. Ces vins se situaient plutôt dans la catégorie des vins rouges, bien qu’il y avait des disparités assez fortes entre les styles, y compris dans le département de la coloration. Cette dégustation fut intéressante par cette diversité de styles, mais finalement un peu décevante par la faible proportion de bons vins dans la série. Sur les 19 échantillons dégustés, je n’aurai souhaité boire que 5 de ces vins, ce qui est une proportion assez faible de nos jours. Et quelques grands noms présents dans la série (après avoir enlevé les chaussettes) nous ont particulièrement déçus !

Les Prix des vins dégustés

La fourchette de prix pour les 19 vins dégustés allait de 7,40 à 35 euros. Si la plupart des vins que nous avons aimés se trouve dans la partie haute de cette fourchette, deux des plus chers ne sont pas bien sortis de l’épreuve d’une dégustation à l’aveugle et deux des vins que nous avons aimés se vendent à un niveau médiane de la fourchette. Ils constituent donc des bonnes affaires pour ce type de vin car le pinot noir est globalement assez cher.

Voyons cela de plus près :

Les tops

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Muré, Pinot Noir « V » 2013

Issu du grand cru Vorbourg qui ne peut pas dire son nom en entier sur l’étiquette (quelle hypocrisie ces règles dans les appellations !). Beau nez profond et complexe qui combine arômes fruités et floraux. C’est le caractère frais et très juteux qui marque d’abord le palais, avant de découvrir une texture raffinée qui enveloppe une matière fine et délicatement fruité, structurée juste ce qu’il faut pour assurer une garde de 5 ans.

(note 16/20, prix public 29,40 euros)

 

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Barmes Buecher, vieilles vignes 2013

Issu du grand cru Hengst, ce vin illustre, comme tous les vins que nous avons aimés, l’importance d’un site bien exposé pour faire un beau pinot noir dans cette région. Au nez, ce vin n’est guère expressif au début et semble plutôt métallique, mais il s’ouvre ensuite sur de notes agréables de fruits noirs. La matière est ample, à la texture veloutée qui cache à peine une structure ferme. C’est un beau vin de garde, plus austère que les autres vins que nous avons aimé.

(note 15,5/20, prix public 27 euros)

 

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Paul Buescher, Pinot Noir « H » 2013

Est-ce que ce vin est issu du grand cru Hengst ou d’une parcelle nommé Herrenweg qui n’est pas classé grand cru ? Difficile de savoir car le site du producteur ne le dit pas.  En tout cas c’est un bien joli vin, à la robe profonde, presque violacée, parfumé et ample, légèrement fumé, gourmand à souhait.

(note 15,5/20, prix public 24 euros)

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Henri Schoenlitz, Pinot Noir Herrenreben 2014

Nez suave de fruits noirs. La belle matière est aussi succulente que raffinée, grâce à un élevage en bois si bien dosé qu’il est à peine perceptible : cela donne juste ce qu’il fait d’arrondi et d’allonge au vin.

(note 15,5/20, prix public 18,50 euros)

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Zinck, Pinot Noir Terroir 2014

Belle couleur qui pourrait constituer une définition du terme « rubis ». C’est intense et brillant, transparent sans être dilué. Nez profond dans la gamme de fruits noirs et rouges. Texture fine, beaucoup de fraîcheur et des saveurs fruitées très précises et avenantes. La structure est fine, aux tanins délicats mais présents. Parfait équilibre et bonne longueur. Une boisson de bonheur qui ne force pas son talent pour donner un plaisir immédiat.

(note 15/20, prix public 17 euros)

 

Les moyens (éventuellement acceptables)

Cave de Hunawihr

Charles Frey

Jean-Marc Simonis

J-L et F Mann

 

Les flops (des vins que nous n’avons pas aimé du tout, pour différentes raisons)

Marcel Deiss, Burlenberg 2012

Paul Blanck, Pinot Noir « F » 2010

Leon Beyer

Hugel

Robert Klingenfus

J Gsell

Kuenz Bas

Maurice Schoech

Schmidt

 

Conclusion

On peut trouver d’excellents Pinot Noirs en Alsace dans le style vin rouge, et ils peuvent soutenir la comparaison à certains Bourgognes d’un niveau village, voir au-dessus. Ils sont généralement moins tanniques et plus fruités dans leur style. Ils sont aussi moins chers. Mais il faut les choisir avec beaucoup d’attention. Certains producteurs, très réputés pour leurs vins blancs, n’ont pas réussi dans le domaine des rouges, en tout cas sur la base des vins que nous avons dégustés.

 

David Cobbold


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Un riesling ? Mais comment le savoir avec celui-là ?

Je poursuis la petite série épisodique que nous consacrons, les uns et les autres, au riesling, ce grand cépage que nous admirons tant.

Pour avancer sur ce chemin, l’autre jour, j’ouvre la porte de la cave d’appartement qui trône dans ma cuisine et j’attrape une bouteille ayant la forme appropriée. Je crois l’avoir reçu du Comité Interprofessionnel des Vins d’Alsace, mais je n’en suis plus très sur. En tout cas l’objet se présente bien, avec une étiquette très élégante, beau papier et graphisme soigné. Puis je regarde le nom du producteur: Marcel Deiss. Très bonne réputation, vins de grande qualité, certes un peu chers et parfois imprévisibles au niveau des sucres résiduels non-mentionnés (ce producteur n’inclut pas d’échelle de sucre sur son contre-étiquette, comme d’autre bons producteurs le font), ce qui rend l’usage de ses vins un peu compliqués en cas d’improvisation. Puis je cherche le nom du cépage, mais en vain: il n’en porte pas (voir la photo). J’y vais quand même, car j’ai dégusté des grands rieslings de ce producteur et je suis de nature optimiste.

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Le vin était très bon. je l’ai dégusté, parfois seul, parfois accompagné, en trois séances différentes. Il avait l’intensité d’un grand riesling mais avec un arrondi plus tendre que d’habitude. Cela n’était pas uniquement dû, je crois, à un sucre résiduel qui devait tourner autour de 10 grammes. Je pensais en le dégustant que ce vin contenait aussi du pinot blanc et peut-être du sylvaner mais je n’en sais rien du tout car le producteur ne daigne mentionner aucun cépage sur un contre-étiquette qui, outre ce « détail », est plutôt loquace. Jugez pour vous-même, car je vous le reproduit en entier, après la photo :

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Domaine Marcel Deiss, Alsace, Langenburg 2012

« Vin aromatique, élégant et curieusement salé

Comme un mur vertigineux face au sud, structuré par des murets répartis sur toute l’altitude du coteau, murets qui peinent à retenir un granit gris, fatigué par l’érosion et presque moulu: ce terroir exprime la lutte de la roche et du climat, le travail opiniâtre de ceux qui remontent la terre, l’enracinement profond d’une vigne complexe, ou comment dans une bouteille cohabitent la salinité des granits, l’onctuosité solaire et l’accomplissement d’un travail de paysan toujours recommencé. »

Bon, c’est assez poétique, parfois factuel, parfois fantaisiste, tendance « la vérité est dans la terre » mais cela ne me dit rien sur l’encépagement de ce vignoble. Je vais donc sur le site web de Deiss et j’y trouve ceci :

« Terroir de Saint Hippolyte, en forte pente, aménagé de terrasses historiques, face au Sud et constitué de granite très dégradé, pauvre et maigre ; vigne complexe, réunissant les cépages les plus précoces et le Riesling dans une symphonie salée. »

Que déduire de tout cela, outre ma (très petite) satisfaction d’avoir identifié la présence du riesling ?

1). Que ce producteur aime le sel et en trouve partout, paraît-il. Personnellement le vin en question me paraissait tendre et très légèrement sucré, avec une bonne acidité qui ne se cachait qu’à moitié, mais pas du tout salé.

2). Qu’il n’est pas très cohérent dans sa communication car il mentionne un seul cépage, le riesling, dans un court texte sur son site web, mais aucun cépage dans un texte bien plus long sur le flacon lui-même.

3). Qu’il n’aime pas beaucoup parler de cépages, pourtant bien mis en avant dans la quasi-totalité des vins d’Alsace qui est son lieu de résidence et de travail. Il préfère broder de la poésie autour de la topographie et de la nature des sols. Pourquoi pas, mais est-ce suffisant ?

4). Qu’il aime des références historiques et (un peu, beaucoup ?) Barrèsiennes.

Mais l’essentiel est peut-être ailleurs. D’abord  le vin est très bon. Il allie vivacité et tendresse dans un style élégant, fin et savoureux. C’est un vin qui a du style et du caractère. Je me moque un peu des descriptions de son lieu d’origine sur une contre-étiquette qui ferait mieux de donner des informations plus utiles au l’acheteur potentiel ; cépages, sucre résiduel etc. A la place, ce producteur verse dans le genre de snobisme obtus qui déclare, en substance (et ce n’est que ma version) que « la vérité est dans le terroir et si vous n’êtes pas capable de comprendre tout la complexité de cette affaire, vous n’avez qu’à passer votre chemin; nous n’allons certainement pas vous faciliter la tâche car nous sommes au-dessus de cela ».

Faut pas s’étonner alors que les vins tranquilles français perdent des parts de marché chaque année à l’export. Il ne savent pas bien se vendre, même quand ils sont bons ! Mais je ne nie nullement la qualité de ce vin ni de son emballage à la hauteur. Et, puisque j’aime le riesling et que je pense que d’autres partagent mon goût, pourquoi diable ne pas dire qu’il y en a ?

David Cobbold

PS. Au moment ou vous lirez ces lignes, je serai au salon Prowein ou j’espère déguster quelques autres beaux rieslings qui n’auront pas honte de déclarer leur identité.

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Riesling d’Alsace, fichez-lui la paix ! (3eme et dernier volet)

Seize heures de l’après-midi. Toujours à fond dans ma quête des Grands Crus d’Alsace marqués par le majestueux cépage riesling (voir ICI et encore ICI), il est temps pour moi d’ouvrir le Furstentum 2001 du Domaine Paul Blanck à Kientzheim. Le nez n’est pas très causant, mais on devine comme de fins effluves de tarte Tatin ou de compote de fruits cuits. Pressé par la curiosité, j’avale une gorgée de ce vin joliment ambré et j’ai quelque chose en bouche qui relève d’une caresse de velours, comme une rondeur sucrée et acidulée qui pénètre en douceur mon corps et qui me fait immédiatement penser à une vendange tardive. Ce serait bien le cas pour ce qui est de la vendange, mais puisque la mention VT ne figure pas sur l’étiquette, il faut fouiner ailleurs. Peut-être est-ce à cause du « faible » degré d’alcool contenu dans ce vin, un très sage 12°5. Bon, on ne va pas déranger les cousins Blanck, Frédéric et Philippe, pour si peu, car si la puissance n’offre rien d’extraordinaire, la langueur pas du tout monotone qu’exprime le jus de ce spécimen me fait dire qu’il cache un peu son jeu. Ma foi, un riesling joueur, cela existe peut-être…

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Le lendemain, les premières gorgées du même vin m’interpellent encore : le nez reste moins disert, alors qu’en bouche on a deux forces qui semblent bien s’accorder entre elles : d’un côté le moelleux et la rondeur, de l’autre le sec et la fraîcheur. Autant de qualités qui se complètent avec un surcroît de classe. Cela devient presque banal de le dire, mais ce bougre de cépage, surtout au bout de plusieurs années, a cette faculté de tenir la tête haute grâce à son acidité, fort avenante dans ce cas précis, une force qui le place toujours au dessus de la mêlée et qui fait se développer en vous l’idée d’une clarté, d’une réelle luminosité qui conduit à une impression de paix intérieure. Ici, pas de doute, on tient un monument d’élégance : de la structure à la finale, tout est clair, tout est beau, y compris la légèreté qui se distingue dans ce vin. C’est à ce moment-là que la truffe, la blanche, pointe le bout de son nez, et de fort belle manière qui plus est.

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Si je m’en tenais à cette logique à deux balles qui consiste, lors d’une dégustation, à présenter les vins sucrés en tout dernier, le prochain vin n’aurait peut-être pas autant capté mon attention. C’est pourquoi j’ai décidé de passer outre et d’ouvrir daredare ce Sélection de Grains Nobles qui me nargue et se marre dans sa bouteille en marmonnant quelque chose du style : « Alors, il se dégonfle ou pas le vieux ? Va-t-il enfin m’ouvrir ? » Voilà qui est fait, impossible de résister. Je reste dans le registre Grand Cru et je suis au sommet de l’un de mes préférés, le Zinnkoepfle, un très ensoleillé mont de calcaire et de grès que j’ai arpenté à deux ou trois reprises en quête d’un autre cépage, le gewurztraminer. Là, je suis chez Seppi Landmannn, un des illustres bardes de ce cru où il vinifie aussi le fruit de vieilles vignes de sylvaner, un cépage qui semble revenir peu à peu dans le coeur des vignerons. Bizarrement, Seppi est un des vignerons alsaciens que j’ai le moins fréquenté alors que j’ai souvent goûté et apprécié ses vins. Depuis 2011, le domaine est associé au Domaine Rieflé.

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En ce moment même, je renifle un verre de 1997, un « Zinn » tout flamboyant d’or, une grande année déjà citée dans cette mini série (voir ici). Soupçon de miel de châtaignier, pointe de raisin de Corinthe, vent de fraîcheur légèrement mentholée, le vin se boit sans se faire prier. Pour cause, il ne pèse que 11° ! Un peu lourdaud pourtant en attaque, il s’excite très vite en bouche comme pour mieux manifester et affirmer sa présence. On a la peau du raisin, les pépins grillés aussi, des notes de mandarine et de kumquats, du tilleul en fleur avec, pour coiffer le tout, cette incomparable fraîcheur qui couronne le vin. Point très important à mes yeux, la bouche capte très longtemps les saveurs pour mieux les restituer, sans pour autant empâter le palais de « sucrailleries » autant inopportunes qu’indésirables. J’en ferais bien mon vin sur une tarte aux mirabelles, tout en en gardant un large verre à siroter dans un profond fauteuil. Dans ce cas, bon roman, bonne musique et Cohiba à point s’imposent.

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Revu quelques jours plus tard, l’écorce d’agrume (pamplemousse) se fait plus prononcée. Mais il y a autre chose qui me titille une fois de plus : pourquoi faut-il que ce cépage, lorsqu’il est bien interprété, me ramène toujours à la truffe blanche d’Alba… En sera-t-il de même avec le prochain vin ? Dans cet illogisme si particulier qui me caractérise (« Mais qu’est-ce qu’il est brouillon ! », se plaignaient mes professeurs), j’ouvre sans attendre une Vendange Tardive de la vénérable maison Hugel et Fils, flacon estampillé 1989, l’année de naissance de mon dernier fils, Victor, et année commémorative marquant la 350 ème vendange de la maison de Riquewihr. Hasard ou pas, c’est aussi l’année où le grand sommelier alsacien Serge Dubs a reçu le titre de Meilleur Sommelier du Monde. Aujourd’hui, c’est lui qui commente sur le site Hugel la plupart des vins commercialisés par cette maison de négoce également propriétaire d’une trentaine d’hectares. Le temps passe et son infatigable animateur, Jean Hugel, n’est plus là pour m’apporter le bon mot qui pourrait définir ce millésime 1989… Mais son neveu Étienne tient la barre de commentateur officiel avec fierté et hardiesse !

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Chez les Hugel, on ne juge pas nécessaire de revendiquer l’appellation Grand Cru. Il reste cependant que les raisins très mûrs qui composent cette cuvée proviennent, en principe, du Schoenenbourg, l’un des grands crus de Riquewihr reconnu depuis des lustres pour sa production de riesling. Incidemment, je suis choqué par l’état de conservation du bouchon  déjà confit au point de s’émietter au moindre contact. Je m’étonne que des producteurs de grands vins n’apportent pas plus de soins à ce travail de finition qui consiste à clore la bouteille avec un liège adapté à une éventuelle longue garde. Quelques centimes de plus afin de finaliser en beauté son travail ? D’emblée, je suis transporté par la robe soutenue et chatoyante qui évoque l’ambre et le vieil or. Une invitation au voyage. Une fois de plus, le premier nez n’est pas spécialement éloquent : il tend vers de timides notes de cire, de pain d’épices, de sous-bois. On sent venir un je ne sais quoi (mousse, champignon) indiquant des signes de vieillesse sans que ceux-ci dénaturent pour autant le style opulent du vin.

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Au premier contact, la bouche se montre tel un ouragan qui tenterait de balayer le palais. Mais cette puissance se calme assez vite pour laisser place à un sentiment d’apaisement et de plénitude. On renoue avec la sagesse du cépage ; son sens du pacifisme prend le dessus. Notes concentrées d’orange amère, de kumquat, d’écorce de citron, on a presque l’impression que des tannins de peaux semblent vouloir marquer la bouche et l’on finit plus sur du sec que sur le sucré, ce qui pour moi ressemble à la véritable expression que l’on est en droit d’attendre d’une vendange tardive. Une chose est sûre : la finale ne prête à aucune confusion, puisqu’elle est nette et fraîche comme ce fut souvent le cas dans cette série que je me suis infligée. Ah, j’oubliais la truffe, mon obsession gustative. Ici, je la devine plus au nez qu’en bouche, mais en attendant encore une décennie, je vous fiche mon billet que ce sera l’inverse ! D’ailleurs, au passage, je verrais bien ce dernier vin sur une poularde en demi-deuil…

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Qui que vous soyez, riche ou pauvre, grand amateur ou simple débutant, comme moi, je l’espère – et j’en suis sûr -, vous aurez été vous aussi, ou vous le serez un jour, surpris par cette étonnante atmosphère de paix que procure ce sacré cépage si largement implanté en Alsace qu’il en est devenu un peu le symbole (sans oublier l’opulent gewurztraminer, bien sûr). Pendant trois semaines, il m’a détourné des autres cépages tant son pouvoir d’attraction a été fort. Alors, s’il vous arrive d’en avoir en cave, ou si votre intention un jour est d’en avoir, choisissez-le de préférence Grand Cru et gardez-le à l’abri des regards le plus longtemps possible. Par pitié, laissez-le reposer en paix. Mais n’attendez pas qu’il trépasse, car vous pourriez bien disparaître avant lui !

Michel Smith

(Photos©MichelSmith)


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Quelques beaux vins d’un peu partout en France

Une dégustation organisée près de Bruxelles par le groupe GCF m’a permis de renouer avec quelques grands classiques, mais aussi, de me laisser surprendre. J’aime bien ce genre d’événements, qui nous change des dégustations à thème: le but, ici, n’est pas de comparer – comment pourrait-on comparer un Crémant du Jura et un Mercurey? Mais de laisser cavaler ses papilles, sans mettre de bride à la chevauchée. Sans queue ni tête, mais pas sans émotion.

Pas d’autre fil rouge que les coups de coeur, dans cette sélection hic et nunc; et pour faire plus réaliste, j’ai gardé mes notes d’origine, que je prends sur mon iPhone (publicité gratuite) – j’ai juste corrigé les bizarreries que le p… de correcteur à la c… me concocte régulièrement, du genre poularde à la place de pouilly...

Dans la série des beaux classiques, je rangerai d’abord un Muscadet sur Lie:

Château du Cléray Sauvion Haute Culture 2015

Voici mes notes:  « Belle séduction aromatique (pas besoin de Colombard!), et surtout – le mot qui tue – une grande minéralité. A moins qu’on préfère salinité et pierre à fusil – je vous fais un prix sur le lot ».

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Sauvion

Je mettrai aussi en avant une série de jolis bourgognes, surtout en blanc.

Commençons par un rouge, cependant, un Fixin:

Clos de la Perrière, Monopole, Domaine Joliet 2013

J’ai noté: « Se donne doucement. Aérer. Tout est là, le fruit du pinot, l’élevage maîtrisé, la profondeur . »

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Domaine de la Perrière

Poursuivons avec un Aloxe Corton Premier Cru, s’il vous plaît…

Domaine Maldant Pauvelot Les Valozières 2012

« Épices au premier rang, joli fruit rouge derrière. Déjà prêt à boire ».

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Domaine Maldant

Intéressons nous maintenant à la jolie Côte Chalonnaise, avec un Mercurey:

Château de Santenay Mercurey 1er Cru Les Puillets 2013

Là, je suis un peu plus prolixe « Très Pinot (fraise, cerise), mais aussi floral (eau de rose); bouche suave, notes de gibier, terriennes et un poil rustique. Finale élégante et souple. Sa fluidité est une qualité ».

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Château de Santenay

Changeons de couleur et de style, avec un Chablis

Domaine du Guette Soleil 2014 

Là, j’ai écrit: « Bien friand, belle petite minéralité mais du gras, du confort. Excellent rapport qualité prix »

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Domaine du Guette Soleil

Cap au sud vers le Mâconnais, avec un Pouilly Fuissé:

Domaine de la Creuze Noire « Montet » 2014

« Tout ce que j’aime dans le Chardonnay quand il est mûr mais pas mou, des notes florales – camomille, tilleul, du gras mais pas envahissant. »

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Domaine de la Creuze Noire

Restons en Bourgogne et en blanc, mais changeons de cépage, avec un Aligoté:

Domaine Maldant Pauvelot Aligoté 2014

Là, j’ai fait dans la sobriété: « Citronné, salin, bien sec mais très équilibré » – ce ne sont pas forcément les vins dont les commentaires sont les plus longs qui sont ceux qu’on apprécie le plus. Quand c’est bon, c’est bon! 

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Terminons avec un vin d’Alsace, dépositaire d’une tradition qui gagnerait à être plus connue: le Gentil

Clos Saint Jacques Gentil 2013

Là, j’ai été plus disert (j’ai eu plus de temps, aussi, car j’ai ramené la bouteille entamée chez moi: « Quelques jolies notes muscatées, du miel, du coing, de l’angélique, de la feuille de menthe, du citron – c’est une symphonie – non un assemblage ». Le Clos Saint Jacques, je connais, c’est une des parcelles du Domaine de la Ville de Colmar, un carré de vignes entouré de maisons, un des anciens terrains de jeu du Professeur Oberlin, qui a contribué à faire revivre le vignoble alsacien après le phylloxéra.

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Clos Saint Jacques

Hervé Lalau

 

PS. Egalement apprécié: un Corton Charlemagne 2014… ah, si j’étais riche…IMG_8578

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Riesling d’Alsace, la paix (2 ème fournée)

Je suis maintenant sur un autre riesling, un 2005, un autre genre bien que lui aussi de Vendanges Tardives. Je suis dans l’interprétation bien dosée, précise et sage des dames Faller. Le vin a été vinifié par Laurence, aujourd’hui partie rejoindre le paradis des vignerons, à partir d’une vigne d’une autre terre, d’une autre vigne, celle du Schlossberg, celle d’un autre Grand Cru. La blondeur n’est plus vraiment vénitienne car elle est moins soutenue. Outre de très légers reflets gris-vert, on a un vin plus lumineux, plus ensoleillé, plus jaune, plus blond quoi. Ici, on est sur la douceur fruitée, notes d’angélique et de poire confites, de fleur de tilleul par la même occasion. La douceur est présente tout du long, un peu trop penseront certains chichiteux. Pour ma part, je la trouve certes aguichante, mais belle et pas du tout ennuyeuse. Encore une fois on doit cette beauté singulière à la grâce et la fraîcheur acidulée qui l’habille. Revue quatre jours plus tard, alors que le flacon était à moitié vidé, cette grâce particulière semblait revivre avec un surcroît d’intensité.

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Ce 2005 me revient en bouche avec limpidité. Il s’étale en gras et fraîcheur, avec une saveur d’une insondable diversité (tilleul, mangue, ananas, miel, truffe, clémentine, cédrat confit, écorce de citron…), une richesse démultipliée, plus prononcée et bien plus persistante qu’au début de l’ouverture. La finale est d’une telle infinie longueur qu’elle me fait renoncer au comptage des caudalies vers lequel il m’arrive de glisser. Et c’est sans parler de l’étendue de fraîcheur qui tapisse le palais un bon moment après avoir avalé le vin. Cela me fait penser à un vaste horizon de montagnes qui pourraient bien ressembler à la Route des Crêtes vosgiennes. Une fois de plus, j’ai débouché un monument, un modèle du genre riesling.

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Plus vieux ? Voyons un 2004, par exemple. Prenons un des plus grands noms : le Clos Saint Urbain (vous saurez tout ici, en allant jusqu’au bout) en plein cœur du très volcanique Rangen, celui de Thann qui fut tant admiré par Michel de Montaigne. En ce temps-là, pas au temps de Montaigne, bien sûr, mais au temps béni où je me rendais souvent Alsace, l’immense Léonard Humbrecht était encore aux côtés de son fils Olivier comme il l’est probablement toujours, mais de manière plus discrète. Peu importe d’ailleurs, car la discrétion est ici affaire de famille : on a beau être grand par la taille, par la qualité du travail et les soins que l’on apporte à la vigne, ce sont des valeurs dont on ne se vante pas. Comme d’autres l’ont écrit avant moi, c’est en buvant son vin que l’on voit le vigneron.

Robe jaune jonquille, la finesse du nez ne demande qu’à répondre aux sollicitations de ma main qui ne cesse de faire tournoyer le liquide. À chaque mouvement de mon poignet, le vin exhale, tantôt crémeux, tantôt floral, une pointe de rose fanée par ci, un nuage de lilas mauves et d’iris par là. Indéniable finesse au nez, bouquet intense, on sent une fois de plus venir la truffe blanche qui va pouvoir accompagner un risotto aux petits pois.

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J’ai vraiment eu du pif en mettant ce vin de côté, car je ne pense pas qu’il y en ait beaucoup encore en vente. En effet, il fallait parier à l’époque sur la structure et la puissance du riesling associé à la roche du Rangen pour se dire que cela en vaudrait la peine plus de dix ans après. Pour une fois que je m’envoie des fleurs… En bouche un aspect prégnant, une présence inouïe et persistante, une volonté incontrôlable de vouloir marquer le palais, une manière noble de s’imposer. Vingt quatre heures après, un peu plus de caractère salin, semble-t-il, plus herbacé aussi, avec la force qui s’en suit, le riesling n’est pas prêt de s’effacer. Les effluves floraux se sont presque tous volatilisés mais l’impression de finesse est encore là. Et la fraîcheur reste en bouche telle une veilleuse qui vous enjoint de fermer les paupières sans pour autant s’endormir. Un rêve éveillé. Hélas, je n’ai plus de foie gras mi-cuit au naturel à me mettre sous la dent… encore moins de risotto.

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Évidemment, après une telle pointure, il va falloir être très clément envers le vin qui suit, juste dans la foulée. Une teinte de bronze assez prononcée, un nez de fruits confits (pruneau, ananas, pomme…), un tantinet oxydé, assez concentré et mou en bouche, au premier abord, ce 2004 du Rosenberg, celui de Wettolsheim, est un beau piège de dégustation aveugle pour la bonne raison qu’il est déroutant, complètement inattendu. Ses parents, Geneviève et François (ce dernier aujourd’hui disparu) Barnès, sont des biodynamistes convaincus, comme la plupart des vignerons qui m’ont interpellé en Alsace ces trente dernières années. Le vin qui, tout compte fait peut paraître un peu brumeux au départ, se dévoile peu à peu et s’ouvre sur la fraîcheur. Étrangement, il nous fait d’abord penser à un Jerez avec quelques touches de noisette fraîche en bouche, mais comme j’ai horreur de ces comparaisons, je n’insiste pas…

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À l’aération forcée, il évolue toujours dans son sens initial, voguant sur l’oxydatif, allant de plus en plus vers la ténacité, la longueur et une finale plutôt sèche et feuillue d’un fort bel effet ma foi. Il me fait penser à un écrivain classique d’un autre siècle ruminant son histoire, penché sur une table éclairée par une chandelle. Ma compagne, elle, n’a guère apprécié ce style, ce qui fait que j’ai bu ce riesling très spécial à moi tout seul comme à chaque fois que j’ouvre une bouteille de fino d’ailleurs. À l’instar du précédant, il affiche bien ses 14° d’alcool et c’est à température cave que je l’apprécie le mieux (entre 13 et 15°) sur un fromage à pâte dure, vieux cantal ou beaufort. Je serais aussi curieux de voir ce qu’il donnerait sur un vieux parmesan, mais voilà, je n’en ai pas sous la main. Mon fromager non plus !

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Je sais que les dégustations sont toujours matière à caution, que ça ne passionne pas le gros de nos chers Lecteurs, que les mots utilisés pour décrire un vin ne plaisent pas à tout le monde, et qu’en outre la naïveté que j’aie qui consiste à aborder un vin comme s’il s’agissait d’un personnage important, ne sied guère. Mais voilà, vous n’y couperez pas ! Afin de rattraper mon retard sur le sujet du dieu Riesling, vous aurez droit Jeudi prochain à une troisième et dernière fournée. Tant pis pour vous !

Michel Smith

 

 

 

 

 

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Riesling, la paix d’Alsace (épisode 1er)

Allez, un peu de franchise ne nuit point : je ne connais pas autre cépage que le riesling qui, lorsqu’il est vinifié avec soin et sensibilité cela s’entend, laisse une telle impression de paix, de sérénité intérieure. C’est à peu de choses près la même ambiance que j’obtiens parfois lorsque je prépare mon thé vert Sencha Fukuyu bio afin qu’il me réchauffe le corps et l’esprit. Oui, en cela le riesling est bienfaisant. Et c’est encore plus le cas me semble-t-il avec le riesling vu par mes amis alsaciens. Il faut dire que c’est surtout dans cette province, patiemment découverte – un long et bénéfique apprentissage -, que j’ai appris à connaître les subtilités du cépage rhénan. J’aurais pu m’y intéresser en regardant au-delà des frontières et me laisser encore plus impressionner ? Probablement oui, sauf que le sort en a voulu autrement : l’Alsace est pour moi la terre bénie du seigneur Riesling.

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Cela faisait longtemps que, à l’instar de mes collègues de blog, je devais porter ma contribution à la passion que nous partageons tous pour le riesling. Alors, voilà quelques impressions sur des flacons récemment ouverts. Je vous assure néanmoins que j’aurais pu consulter tous mes carnets depuis les années 80 et vous sortir un livre entier tant ce cépage a su tenir une place prépondérante dans ma vie de chineur de vignobles. N’étant pas un savant érudit, je sais pertinemment qu’un tel ouvrage ne pourrait satisfaire que mon ego tout en me remémorant de délicieux souvenirs de gastronomie alsacienne et la présence de visages aujourd’hui disparus. Alors, voilà, je commence sagement et sans prétention par ma plus récente expérience. Et une pensée pour Richard Auther que j’ai perdu de vue depuis qu’il a quitté le vignoble provençal auquel il était attaché, le Domaine de La Courtade.

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Une bouteille, une seule, un cas unique dans ma cave que ce flacon de riesling millésimé 2000 ! Je le répète, pas même de deuxième bouteille à me mettre sous la main, sous le gosier devrais-je dire. Hélas ! Vous savez bien que je n’ai pas le talent de mes confrères journalistes pinardiers  et encore moins peut-être les bons mots, les mots d’esprit qu’il faut, les mots de commentateur-décortiqueur (aïe ! encore un mot qui n’est pas dans le dico !), les mots qui claquent, qui interpellent, les mots justes qui font mouche. Laissons tout cela aux experts, aux spécialistes, et buvons sagement, tel que nous l’entendons, tel que nous recevons les choses. Ce que je viens de faire un soir de blues où j’ai redécouvert ce vin enchanteur, ce vin parfaitement pacifiste, et même bouddhiste (n’ayons pas peu des mots !), de celui qui vous fait dire en votre for intérieur que tout va bien, que le calme est revenu, qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter, qu’il convient de s’apaiser, de se laisser aller.

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C’est Richard qui, il y a plus de 20 ans, m’a fait connaître le vignoble familial qu’il surveillait de très loin. Autant le dire de suite, le vin en question se boit sans retenue, donc il est bon. Mais je ne vais pas m’arrêter là. Et tandis que je regarde dans un vieux débat télévisé le beau visage de Clémentine Autain, débat ponctué de la tonalité de sa voix claire et limpide, j’éprouve une envie folle de décrire ce vin. Alors, sans sombrer dans la facilité du cliché (la digestibilité, la sapidité, la buvabilité, la minéralité, la désidérabilité…), d’un liquide jaune bouton d’or teinté de soleil, je constate, tout en le sirotant, comme une évidence propre à bien des rieslings : c’est fou ce que ce vin déjà « vieux » peut être fougueux et alerte ! Ce ne sera qu’au terme de trois jours de vidange, que le jus concèdera à s’oxyder quelque peu et perdra par la suite, petit à petit, de son élan, de sa magnitude tout en restant pourtant ancré dans sa profondeur. Tel un pur sang que l’on aurait mis au repos dans son enclos pour une retraite bien méritée.

Et puis il y a autre chose. Je ne peux détacher mon regard de l’étiquette que je trouve assez proche du style du vin : une simplicité et un dépouillement affichés, tout juste agrémentée d’une cigogne dessinée également sur le liège qui protège le vin depuis sa mise en bouteille. J’ai toujours félicité Richard pour la justesse de son étiquette exempte de fioritures. Oui, il faut parfois illustrer le vin ! Ici quelque chose symbolisant l’Alsace et la prédominance de ses grands crus. L’appellation, justement, ne l’oublions pas : Alsace Grand Cru Winzenberg juste au dessus du clocher de Blienschwiller, un sol granitique à deux micas. Quant au millésime 2000, il est quelque part mythique… Je ne sais ce qu’est devenu le Domaine Auther dont je ne trouve aucune trace sur la toile. Revendu ? Amis alsaciens, à vos claviers…

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Un après-midi de chien. Dehors, il vente et par intermittence il pleut. On a la désagréable impression que la maison tremble, bref, il fait un temps à ne pas mettre chats et chiens dehors. Tandis que les parfums de l’osso buco de Brigitte achèvent de me réchauffer le corps et d’exciter mon esprit, je me dis qu’il n’y a qu’un blanc qui puisse suivre le plat avec honneur. Je n’ai qu’à plonger mon bras au hasard de ma collection de rieslings pour tomber pile sur le 1997 de Marc Kreydenweiss. Bonne ou mauvaise pioche, je ne peux m’empêcher un moment d’hésitation avant l’ouverture. D’autant que je remarque, presque cachée, la mention Vendanges Tardives. On ne va tout de même pas boire ça sur un osso buco ? Puis je me dis que peu importe, qu’après tout un grand riesling est toujours capable de prouesses inattendues. En outre, il s’agit du superbe millésime 1997 ! Plus question de l’oublier : en vieux conservateur égoïste que je suis devenu avec l’âge, cette bouteille sera ouverte sur le champ ! J’avoue que j’ai déjà hâte de revisiter l’atmosphère médiévale du village des Kreydenweiss, mais j’ai en tête cette lancinante question d’amoureux transi : que peut donc bien donner ce vin dans ce millésime mythique sur les fortes pentes de ce très vosgien grand cru d’Andlau, le Wiebelsberg (12 ha, bénéficiant en moyenne de 1.637 heures d’ensoleillement par an), dans sa version riesling choisie qui plus est en VT chez un vigneron fort, déjà à l’époque, d’une bonne expérience de la biodynamie ?

Blondeur presque vénitienne, est-ce sol de grès sableux qui en serait la cause ? Mais dès l’attaque, on sent une forme de rondeur inattendue très rapidement contrée par des notes éclatantes de fraîcheur mêlée à la douceur d’un miel de pâturages et de fruits blancs en compote, de pomme caramélisée aussi. La longueur est certes au rendez-vous, mais sans excès. Aucune impression de sucre, ou alors très peu, une légère sensation tannique proche de la peau fripée du raisin et cet incomparable sensation d’un bon « nettoyage » de bouche qui fait de ce vin, après l’osso buco, un parfait compagnon de cigare. C’est ainsi que j’ai achevé la bouteille : en compagnie de mon dernier Siglo IV Cohiba acheté au temps où je gagnais assez d’argent pour me l’offrir (à l’unité, je précise !), à temps pour entamer un long match gustatif qui se déroulera tout en finesse. Le vin m’accompagnera pendant quatre ou cinq jours par la suite, sans cesser de frapper ma curiosité.

Je pourrais m’arrêter là, m’en tenir à ces deux exemples. Et je ne manque pas de munitions. Alors, la suite au prochain numéro, comme on dit dans les feuilletons…

Michel Smith

Photos ©MichelSmith


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Riesling : le retour

Il y a quelques semaines nous avons démarré, un peu timidement, une petite série d’articles, coups de coeur ou chroniques autour de ce grand cépage rhénan qu’est le riesling. Il est temps d’y revenir.

Je dois avouer que je suis un grand amoureux de cette variété, même si je n’aime pas toutes ses expressions aromatiques, et notamment la gamme qui sent les hydrocarbures (pétrole, si vous préférez, mais cela ne donne pas plus envie !). Par conséquence je vous parlerai peu de ces rieslings-là, même si, pour certains, cela passe pour un des marqueurs de « typicité » : néologisme débile qui ne signifie pas grande chose sauf, peut-être, le dénominateur commun le plus faible entre les vins d’une région ou cépage.

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Mais revenons à notre sujet du jour, qui est un vin du Domaine Gresser, dont la dizaine d’hectares est situé à Andlau. Je pense que la plupart des amateurs connaissent mieux le Domaine Kreydenweiss, sur cette même commune, et qui fait aussi des vins remarquables. Les Gresser sont pourtant ici depuis le 16ème siècle et Rémy Gresser fut le président du CIVA (l’organisme collectif des vins d’Alsace) pendant des années. Mais qui connaît ses vins ?

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Je viens de déguster son Riesling Grand Cru Kastelberg 2011 et c’est un vin formidable, qui allie, comme seul de riesling sait le faire, finesse et puissance des saveurs. Nous l’avons bu en compagnie d’un filet de veau aux champignons et il n’a eu aucun mal à tenir tête au plat, sans jamais le dominer. Il y avait dans ce vin de très lointains relents de la gamme cire/petrôle, mais rien pour me gêner. Surtout cette texture ferme, allongée, cette formidable intégration de l’acidité qui fait tant partie de la nature du cépage sans jamais sembler être plaqué sur la surface du vin. Un vin qui donne envie de finir la bouteille, tant sa complexité encourage une exploration poussée des ses subtilités.

Le site web de Gresser met en avant la géologie qui sous-tend ses parcelles. Je passe sur ce sujet auquel je ne comprends manifestement pas grande chose (demandez avis à Georges Truc), mais je vous montre la carte quand-même. On voit bien que l’Alsace est très complexe sur ce plan-là.

 

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Il y a autre chose que l’habillage de ce vin évoque pour moi: c’est la clarté exemplaire de la communication sur les éléments qui le composent. Il faut dire que ce n’est pas toujours le cas, en Alsace ou ailleurs. Surtout en Alsace peut-être, ou certains des grands noms vous laissent dans le brouillard total quant à la quantité de sucre résiduel que vous risquez de trouver dans le vin. Je vous montre ci-dessus (deuxième photo) la contre-étiquette de ce vin qui est exemplaire dans ce domaine. L’échelle de sucre y est bien présente, comme la nature du sol et d’autres mentions, obligatoires ou non. Et le tout est lisible !

Un exemple à suivre….

Et bon match (ou good game, c’est selon) !

David Cobbold

 

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