Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin


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La déception fait partie de notre métier, malheureusement

On dit qu’il y a deux professions qui font rêver les non-professionnels, mais dont l’exercice est assez dur (sans de jeu de mots !), et qui n’en sont pas pour autant très bien payées: celle de journaliste du vin et celle d’acteur porno. Je n’ai aucune compétence particulière en ce qui concerne le second métier, mais passons.

En écho à l’excellent article de Marie-Louise Banyols, la semaine dernière, à propos des tribulations d’un acheteur en vin (d’une acheteuse, en l’occurrence), je vais vous faire part d’un phénomène que tous les journalistes du vin connaissent: la déception. La dégustation à l’aveugle est l’approche que je préfère quand cela est possible – elle a aussi le mérite de distancier un peu ce phénomène de déception. Mais cette déception se produit même hors des visites chez les producteurs, où nous dégustons en connaissant parfaitement l’origine et l’auteur d’un vin ou d’une série de vins. Dans ces situations, il faut être capable de garder la tête froide (c’est peut-être aussi ce qui nous lie aux acteurs porno) et faire abstraction de nos préjugés, positifs ou négatifs, envers tel ou tel producteur basé sur des bonnes ou mauvaises expériences passées.

Un exemple va illustrer cet article, et j’ai un peu mauvaise conscience d’en parler car, en général, j’aime beaucoup les vins de ce producteur qui, en plus, me fait l’honneur de m’envoyer une sélection de sa large gamme chaque année (je ne sais pas s’il va continuer). Je le remercie beaucoup pour cette attention, mais je dois dire que le dernier arrivage m’a beaucoup déçu, avec un seul vin sur les 6 dégustés que je recommanderai à un acheteur potentiel. Cela arrive, heureusement assez rarement, mais quand c’est le cas j’estime qu’il est aussi de notre devoir de le dire en donnant les raisons de son jugement négatif. Et, dans ce cas, je n’étais pas seul à avoir des jugements si peu positifs sur une petite série de vins car mon collègue Sébastien Durand-Viel a dégusté les vins avec moi et a eu des sensations semblables.

Domaine René Muré

(qui est indiscutablement un des grands noms d’Alsace)

Le millésime 2014 en Alsace

Ce producteur fait bien les choses et m’a envoyé, avec ses échantillons, un résumé des conditions météorologiques qui ont précédées les vendanges 2014, source des vins dégustés. Hiver doux et ensoleillé avec très peu de neige et une seule journée de gel ; printemps très précoce et premiers débourrements le 25 mars (un mois d’avance sur la date moyenne) ; floraison précoce aussi, fin mai, sous un temps caniculaire et sec qui provoque de la coulure sur certains cépages (muscat et pinot noir) ; les vendanges débutaient le 9 septembre pour les Crémants. Cette année était aussi marqué par l’apparition de la mouche drosophile suzukii qui perce les baies qui doivent ensuite être triées manuellement dans les vignes. Grosses pertes de récolte en conséquence. Fin de vendanges le 15 octobre.

 

Echelle sec/doux

Je note aussi avec satisfaction que les vins de René Muré ont tous adopté l’échelle graduée entre sec et moelleux sur la contre-étiquette, ce qui donne une idée au consommateur du taux de sucre résiduel dans chaque vin. J’aimerais tant que cela soit obligatoire en Alsace!

NB. L’échelle ci-dessus n’est pas totalement conforme à celle qu’on trouve sur les flacons de vins d’Alsace, mais cela donne l’idée

 

Les vins dégustés

 

Crémant d’Alsace, Grand Millésime 2011

Le nez semble réduit et le vin est ferme, limite dur au palais, avec beaucoup de matière qui semble presque métallique et une forte amertume. Je ne trouve pas ce vin désaltérant, ni très fin. Après un temps d’ouverture il s’est amélioré, mais sans jamais atteindre des sommets. A table, peut-être ?

Ce vin a été vieilli pendant 33 mois sur lattes, dégorgé en janvier 2015 et dosé en Extra-Brut. On n’indique pas les cépages sur le flacon mais le site du producteur nous informe bien: il s’agit de chardonnay et de riesling, les deux issus du Clos Saint Landelin et vinifiés en première fermentation en barriques.

Sylvaner Steinstuck 2014

Vin bouchonné, donc difficile à juger. La capsule à vis s’impose, en Alsace comme ailleurs !

Muscat Steinstuck 2014

Nez aromatique et agréable, typique de ce cépage. La texture en bouche semble un peu herbacée, en revanche, et l’amertume domine en finale. Peu de plaisir donc, à part par son l’aspect olfactif !

Clos Saint Landelin, Riesling, Grand Cru Vorbourg 2014

Je suis très amateur de ce cépage, en général, mais assez exigeant sur le style. En particulier, je rechigne devant des arômes ou saveurs qu’on qualifie souvent « pétrolés ». N’ayant jamais bu du pétrole,  je doute d’ailleurs de la pertinence de ce terme.

Le nez est assez intense et, oui, il a ce type d’arôme qui, je crois,  provient d’un lieu ou climat relativement chaud pour ce cépage. Effectivement, le Vorbourg est très bien exposé et dans le Sud de l’Alsace. Il y a davantage de complexité en bouche, mais la texture me semble herbacée, ce qui je lie aux arômes. L’acidité est puissante mais bien intégrée. Long en bouche, mais très austère pour le moment. Un vin à attendre, car il présente peu de plaisir en ce moment.

Clos Saint Landelin, Pinot Gris, Grand Cru Vorbourg 2014

Robe intense, or/paille. Nez expressif qui rappelle les fruits à noyau avec un peu d’herbes aromatiques. En bouche une forte impression d’amertume arrive assez vite donnant un aspect métallique au toucher. Bonne longueur. Vin puissant mais austère et peu agréable au palais.

Clos Saint Landelin, Muscat Vendanges Tardives, Grand Cru Vorbourg 2014

Voici le seul vin de cette série qui m’a réellement séduit et que je recommanderais à un acheteur potentiel. Le nez est très expressif et fin, évidemment typé par son cépage, mais avec une touche de complexité – genre pain d’épice. En bouche, c’est arrondi, moyennement riche car la richesse naturelle est modulée par une belle amertume. La finale est plus en délicatesse et en fraîcheur. Joli vin de dessert qui n’empâte nullement.

En guise de conclusion

Voilà, j’ai essayé d’être honnête envers mes sensations en dégustant les vins, à la bonne température et dans des bons verres, faut-il le préciser. Cela ne me fais pas plaisir de dire du mal de vins d’un producteur, à fortiori un producteur dont j’ai très souvent loué les qualités. Mais la déception fait partie de notre métier, et il faut toujours l’assumer.

 

David Cobbold


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40 ans de Crémant d’Alsace

La semaine dernière, le Crémant d’Alsace fêtait ses 40 ans. Mettons de côté la mention en elle-même. Bon nombre de buveurs ont l’impression qu’on a toujours fait des bulles en Alsace. Rien n’est plus faux, comme on va le voir.

Une histoire mouvementée

L’éclosion d’une production notable d’effervescents dans la région date de l’occupation allemande, entre 1870 et 1918. Essentiellement pour des raisons de taxes: l’Alsace annexée paie alors des droits de douane pour exporter vers la France, mais n’en paie plus pour les expéditions vers l’Allemagne, qui est un des plus gros marchés du Champagne. Le Champagne, quant à lui, est taxé pour entrer en Alsace; certaines maisons champenoises décident donc de vinifier des bulles en Alsace. De quoi éveiller l’intérêt des vignerons locaux – au moins les plus curieux. D’autant que les mousseux se vendent en bouteille, et plutôt cher, alors que la quasi totalité du vin alsacien est alors vendu en vrac, et plutôt mal.Hommage fond blanc

La cuvée « Hommage », de Dopff au Moulin, vient d’être lancée pour les 40 ans de l’appellation.

En 1900, à l’occasion de l’Exposition universelle de Paris, le jeune Julien Dopff, fils de vigneron à Reichenweier (aujourd’hui Riquewihr) assiste à une démonstration pratique de méthode champenoise; passionné, il convainc son père de le laisser suivre un stage de deux ans à Epernay et d’adapter les techniques acquises en Alsace. C’est chose faite dès les années suivantes. C’est là naissance de ce qui s’appelle, faute de réglementation, le « Champagne Dopff » – la maison possède deux adresses, une à Reichenweier (für Deutschland), l’autre à Epernay (für Ausland). Qu’on n’y voit pas un quelconque engagement politique: à l’époque, l’Alsace n’est plus qu’un morceau du Reich comme un autre.

Le retour à la France, et l’effondrement du marché allemand, voit le départ des maisons champenoises; fidèle à la tradition familiale, Dopff «Au Moulin» continue cependant sa production; la maison de Riquewihr sera longtemps le seul porte-drapeau de l’effervescence alsacienne.

 Le renouveau se fera attendre jusqu’aux années 1970, sous l’impulsion d’une poignée de passionnés comme Dopff, mais aussi de Pierre Hussherr, alors directeur de la Cave d’Eguisheim (mieux connue aujourd’hui pour sa marque Wolfberger). Des contacts entre la coopérative alsacienne et sa consœur de Saint-Pourçain, qui, à l’époque, «champagnise» avec bonheur, aboutissent à des tests de prise de mousse de vins d’Alsace. Les essais sont plus que concluants, aussi l’idée germe de doter la région d’une véritable capacité de production d’effervescents de qualité.

Rapidement (les Alsaciens sont des gens déterminés), plusieurs caves s’équipent d’un outil adapté; des normes de production sévères sont instituées (aire délimitée, liste de cépages autorisés, limite de rendements, pressurage, refermentation en bouteille…). Mais pour bien identifier cette qualité, et différencier cette production des mousseux de cuves closes et autre pétillants, il convient d’abord de lui trouver un nom ! La mention «méthode champenoise» vient juste d’être interdite. Ce sera donc «Crémant», qualificatif ancien réservé à certaines cuvées de Champagne, justement. Un accord est trouvé avec les Champenois, et le 24 août 1976, l’A.O.C. Crémant d’Alsace est officialisée par décret.

Une pionnière

L’Alsace ouvre ainsi la voie aux autres régions d’effervescents de qualité;  aujourd‘hui, on compte huit AOC de Crémant en France: Crémant d’Alsace, Crémant de Loire, Crémant de Bourgogne, Crémant du Jura, Crémant de Limoux, Crémant de Die, Crémant de Bordeaux et le petit dernier, Crémant de Savoie (on y ajoutera, pour la bonne forme, le Crémant du Luxembourg et le Crémant de Wallonie). A chacun son style, sa personnalité. 

Son originalité, le Crémant d’Alsace la doit d’abord à ses terroirs : des Vosges au sillon rhénan, la géologie de la région est extrêmement variée, au point qu’on parle parfois de mosaïque alsacienne. Sans oublier des conditions climatiques favorables. Les Vosges protègent le vignoble alsacien des influences océaniques, de sorte que les précipitations y sont parmi les plus faibles de France (à peine 500 mm d’eau par an, en moyenne). La région bénéficie en outre d’étés chauds, d’automnes ensoleillés, qui contrastent avec des hivers plutôt rigoureux. La maturation lente et progressive des raisins qui en découle favorise l’apparition d’arômes d’une grande finesse.

Arthur Metz

Pinot Blanc et Pinot Noir: un excellent attelage

La belle palette de cépages à la disposition des élaborateurs alsaciens permet d’offrir une large gamme de produits. Ces cépages sont au nombre de 6: Pinot Blanc (le cépage le plus utilisé), Riesling, Pinot Gris, Chardonnay (autorisé en Alsace uniquement pour le Crémant), Pinot Noir et Auxerrois (qui n’est pas un pinot).

La prédominance du Pinot Blanc (avec ou sans Auxerrois) est un des éléments de différenciation du Crémant d’Alsace par rapport à ses homologues des autres régions bullifères (et je ne parle pas que du Grand Est); il apporte souvent des notes de raisin frais – curieusement assez rares dans le vin, et encore plus dans les effervescents. Compte tenu de la récolte plus précoce des raisins destinés au Crémant, il présente généralement une acidité plus élevée que dans les cuvées de vin tranquille. On a donc affaire à des bulles équilibrées, dont l’acidité est bien balancée par  la rondeur et le fruité. L’ajout de Riesling, même en quantités limitées, apporte une certaine nervosité sans oublier des notes d’agrumes. Le Pinot Noir, lui, donne plutôt une touche vineuse.

On trouve aussi sur le marché de jolis 100% chardonnays, qui misent pour la plupart sur la vivacité, ou bien sur l’élevage.

Effervescence… économique

Le Crémant d’Alsace a le vent en poupe. On compte aujourd’hui plus de 500 producteurs (tous n’assurant cependant pas eux-mêmes la prise de mousse), et cette AOC représente aujourd’hui près du tiers de la production régionale. Soit quelque 35 millions de cols. 

Prochain défi: la consolidation des marques, dont la notoriété n’est pas encore au niveau des grandes maisons de Champagne, ou même de certains Cavas;  le secteur compte cependant aujourd’hui quelques poids lourds comme Wolfberger (son Crémant d’Alsace Pinot Gris a le mérite de l’originalité) ou Arthur Metz (les cuvées 1904 et Pinot Blanc Pinot Noir sont mes préférées), sans oublier quelques marques « pointues », dont les belles cuvées ont de quoi faire rêver l’amateur (Dopff Au Moulin, bien sûr, mais aussi Muré ou Zusslin)…

40 ans après, le choix n’a jamais été aussi vaste, alors, hopla geiss, à vous de fouiner!

Muré

Alsace blason 1Hervé Lalau

 


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Un Alsacien à Strasbourg

Notre ami alsacien Jean-Michel Jaeger nous fait partager son amour pour « sa » belle capitale… et ses multiples ressources gastronomiques et vineuses… Incontournable Strasbourg! Une bonne idée de balade cette été, entre deux descentes de caves?

Les guides touristiques, aimablement distribués par l’Office du Tourisme, ne suffisent pas pour admirer la Cathédrale ou le quartier de la petite France. Il y faut un peu de connaissances, beaucoup de curiosité, de l’âme et une bonne pointe de cœur.

Ni le guide Pudlovsky, ni le Michelin ne suffisent à vous rendre gourmand. Il faut aussi l’envie, la curiosité et… du cœur au ventre.

Il faut un appétit semblable pour les choses de l’art et les intrigues des méandres culinaires. L’appétit est donc l’indispensable bagage du touriste digne de ce nom. Le tourisme, disait Giraudoux, « c’est conduire le visiteur à nos cathédrales par notre mayonnaise« . Tomi Ungerer, quant à lui, inviterait ce voyageur au stammtisch de la maison Kammerzell, autour d’une élégante et originale choucroute aux poissons.

Maison Kammerzell, 16 place de la cathédrale Strasbourg, +33 388 32 42 14

Kammerzell

La Maison Kammerzell

S’il faut apprendre les tripes avec Rabelais, l’aïoli avec Mistral, en parfait Strasbourgeois, laissez-moi vous évoquer quelques parfums, coins, attraits et arcanes de la capitale alsacienne…

Mes souvenirs les plus lointains me ramènent vers ma ville natale. Ses quartiers truculents, que j’arpentais chaque jour pour rejoindre mon collège – où j’eus un professeur de sciences qui nous initiait aux mystères de la fermentation en dissertant des mérites comparés du chou à choucroute et du cépage riesling (!) – ses nombreuses tentations gourmandes, les exemples de quelques hommes de l’art, ont forgés le sommelier amoureux de bonne chère que je suis.

Pour étayer et pimenter ce récit je suis né, en 1949, à quelques mètres au-dessus d’un trésor.  Car la Cave des Hospices de Strasbourg, créée en 1395 abrite sous une voûte séculaire une superbe galerie des foudres constituée de plus de cinquante pièces en chêne utilisées de nos jours par une trentaine de domaines viticoles associés, pour y élever chaque année des vins de cépage d’A.O.C. Alsace ou Alsace Grand Cru.

Cette magnifique cave voûtée de 1200 m² offre les conditions idéales pour que s’expriment pleinement la typicité et la personnalité de ces cuvées nettement améliorées grâce à cet élevage en foudres. Après de longs mois de soins attentifs et une dernière dégustation, la mise en bouteille est assurée in situ. Toutes les bouteilles bénéficient du même habillage, avec la même étiquette. La Croix des Hospitaliers, emblème de la Cave, s’y affirme. Ces étiquettes diffèrent seulement par le nom de la cuvée, le millésime et le nom de leur producteur, situé dans le bandeau jaune au bas de l’étiquette.

Hospices StrasbourgCave Historique des Hospices de Strasbourg

Car, j’y arrive, si cette cave abrite nombre de foudres emplit de vins récents, elle recèle un inestimable trésor. On y cache le plus vieux vin du Monde en tonneau. Un nectar de 1472. Nul n’a pu identifier le cépage d’origine. On ne déguste pas ! Et pour cause. « De toute façon l’amateur serait fort déçu car seuls les effluves sont agréables », explique Damien Steyer, biologiste. Le général Leclerc fut la dernière personnalité à déguster ce cru d’exception en 1944 lors de la libération de Strasbourg. Branle-bas, le 21 janvier 2015 la tonnellerie Radoux offrit un nouvel écrin pour recevoir les derniers 300 litres. Souhaitons-lui encore longue vie!

Cave Historique des Hospices de Strasbourg    1, Place de l’Hôpital, + 33 3 88 11 64 50

Curieux de palais, je ne fréquente que des endroits fréquentables

Au hasard de mes pérégrinations je me retrouve rue du Maroquin. Interpellé par une vitrine présentant d’évidence des articles d’épicerie fine mon regard est attiré par un flacon de la Distillerie Hepp à Uberach. Un whisky alsacien Single Malt Tharcis Hepp Finition fût de Vieille Prune (IGP). Cette cuvée « Tharcis », du nom de Monsieur Hepp père, résulte d’un distillat de malts de la brasserie alsacienne Météor, sublimé 5 années au minimum dans des futs de chêne initialement employés pour un long élevage d’eau de vie de quetsche. Le nez creux, fine mouche, mon cavage révèle un diamant non pas noir mais ambré à souhait. Cet authentique single malt, présente une palette aromatique complexe et profonde. L’affinage en fûts lui confère puissance, rondeur et structure. Superbe.

Tharcis

Bonne Mie,  25 Rue du Maroquin Strasbourg

Yannick Hepp, Distillerie Hepp 94 Rue de la Walck, 67350 Uberach

 

De bon matin. Mes pas me dirigent tout naturellement vers le Musée Alsacien. Il fut créé par trois amis dont mon arrière-grand-père, Pierre Bucher. Vous comprendrez qu’à chacun de mes séjours, je me replonge dans cette atmosphère unique d’arts et traditions populaires, présentant les témoignages de la vie alsacienne traditionnelle du XVIIᵉ au XXᵉ siècle : habitat, mobilier, objets du culte, artisanat, viticulture … Indispensable pour qui veut comprendre l’Alsace et ses citoyens.

Musée Alsacien 23-25 Quai Saint-Nicolas +33 3 68 98 51 52

Où le gourmet perce sous le glouton

Il est midi. Place Guntenberg, je me lance… aux Armes de Strasbourg… Salade de pot au feu fraîche et avenante, puis une imposante et croustillante bouchée à la reine servie avec des spaetzle, goûteuse, moelleuse et crémeuse à souhait, un réel plaisir, enfin tarte aux pommes de circonstance. Ouf ! Un heureux Auxerrois et une mirabelle odorante ont permis de faire glisser le tout. La maison propose un plat du jour.

Au fait, lors d’un second passage, j’ai pu apprécier la choucroute « Aux Armes de Strasbourg »; examen réussi, sans surprise ! Accueil charmant, personnel aux petits soins.                                                                                          .                                                                                                                                                                                                                                                                                                                          Aux Armes de Strasbourg (Zuem Stadtwappe) 9, Place Gutenberg, +33 3.88.32.85.62

Venant de la cathédrale, je rentre dans la Rue des Orfèvres. On y trouve quelques orfèvres du goût.

Au 16, Frick-Lutz, charcutier. Jambon en croute, presskopf, tourte vosgienne. www.kirn-traiteur.fr

Au 15, le Saint-Sépulcre (Heilich Graab), winstub. Jarret sur chou, tarte à l’oignon, harengs à la crème.

Au 9, Naegel, pâtissier. Pâtés en croute, pains originaux, torche aux marrons.

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Au 3, Lohro, fromager affineur (MOF). Munster, barkass, et autres…

Au 1, Westermannboulanger. Pains spéciaux, streusel, kouglopf.

Mehr licht!

Pour finir en beauté ce petit tour des incontournables, un spectacle immanquable, inévitable, nécessaire: les illuminations de la Cathédrale Notre Dame

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Si vous manquez d’idée, cet été, du samedi 2 juillet au dimanche 18 septembre, tous les soirs, place du Château, la Cathédrale se pare de son grand spectacle de l’été :  « Lumière intemporelle ». Les divers tableaux de ce spectacle inédit, racontés en vidéo, lumière et son décrivent ce voyage temporel de la lumière, débuté au commencement du temps.

Un fil conducteur poétique, intime mais également grandiose et spectaculaire pour redécouvrir la façade sud de la Cathédrale mais aussi son environnement proche, la place du Château. Vivez une expérience immersive exposant le temps et la lumière dans leurs dimensions physique et spirituelle. Pendant le spectacle et entre chaque session, 690 bougies illumineront les bâtiments de la place, la Cathédrale et les arbres, les faisant ainsi baigner dans une ambiance dorée et authentique.

Du samedi 2 juillet au dimanche 18 septembre. Spectacle gratuit.

En juillet : 22h30 / 23h00 / 23h30 / 00h00. En août : 22h15 / 22h45 / 23h15 / 23h45                                                                                                                             En septembre : 21h15 / 21h45 / 22h15. Durée : 15 minutes, spectacle toutes les 30 minutes

 

Pour plus d’info: Office de Tourisme Strasbourg17 Place de la Cathédrale Strasbourg, +33 3 88 52 28 28

Bonnes visites, Strasbourg vous attend…

Jean-Michel Jaeger

 

 


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Que vaut le Pinot Noir d’Alsace ?

Je sais bien que mon titre est un peu ambigu, voire carrément absurde. Mais j’ai voulu voir ce que ce cépage, tant prisé au niveau international (il n’y a que voir les prix, non seulement des bourgognes rouges, mais aussi des bons pinots d’Allemagne, des Etats-Unis ou des pays de l’Hémisphère Sud) pouvait faire de nos jours en Alsace, région qui s’est longtemps contenté de le cantonner dans un style de vin rouge léger, voire de vin rosé.

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Le Pinot Noir n’arrive qu’à la dixième place parmi les cultivars les plus plantés au monde, et représente à peine 2% du vignoble (à vin) mondial. Je rappelle que les dix cépages les plus plantés dans ce monde ne couvrent que 36% des surfaces viticoles (source : Database of Regional National Global Winegrape Bearing Areas by Variety 2000 and 2010, University of Adelaide’s Wine Economics Research Centre). Ce qui met à mal certains bobards que j’entends parfois sur la domination supposée de quelques variétés de vigne. Par exemple j’ai entendu, samedi dernier, Jean-Michel Deiss (un alsacien) dire lors d’une conférence que 8 cépages comptaient pour 90% de la production mondial du vin ! Il faudrait tout de même vérifier les chiffres avant de tenter de soutenir, en publique, des thèses personnelles, teintés peut-être d’une forme de paranoïa viticole, et en tout cas très peu étayées par des faits réels ?

Quand on entre « Pinot Noir d’Alsace » dans son moteur de recherche, voici ce qu’on trouve sur Wikipedia :

« Le pinot noir apparaît en Alsace au Moyen Âge en provenance de la Bourgogne. Les sources mentionnent régulièrement du vin rouge alsacien, notamment les inventaires de caves des abbayes et les dîmes de vin prélevées par l’Église ; le pinot noir n’est alors qu’un des cépages noirs parmi tous ceux qui sont cultivés pour produire du vin rouge.

Son déclin commence à la fin du xvie siècle puis s’accélère suite aux ravages de la Guerre de Trente Ans ; l’habitude de faire des vins rouges ne subsiste que dans quelques localités au xxe siècle, principalement OttrottRodern et Marlenheim.

L’appellation d’origine « vins d’Alsace » est créée par l’ordonnance du 2 novembre 1945, puis devient appellation d’origine contrôlée par le décret du 3 octobre 1962, avant que ne soient définis des dénominations de cépage en 1971 ainsi que le cahier des charges de la production et de la commercialisation (décrets du 2 janvier 1970 et du 30 juin 1971) achevé par l’obligation de la mise en bouteille (loi du 5 juillet 1972) dans des flûtes (décret du 30 juin 1971).

Mondialement le Pinot Noir est en augmentation car ses surfaces ont cru de 45% entre 2000 et 2010, et il est probable que ce mouvement se poursuivra. Il n’est dépassé en vitesse d’expansion que par le Tempranillo et la Syrah parmi les 10 premières variétés.

En Alsace la progression du pinot noir est arrivé plus tôt et les surfaces ont même reculé entre 2005 et 2014. Ces surfaces restent modestes, car les chiffres officiels fournies par l’inter-profession alsacienne indiquent 1360 hectares pour le pinot noir « pâle et traditionnel » (vin rosé plus ou moins foncé) et seulement 224 hectares pour le pinot noir vinifié en rouge. Je ne sais pas trop ou se situe le curseur entre ces deux styles de vins, mais il est clair (sans jeu de mots) que le style léger reste dominant, même si on fait de plus en plus de vins dont le couleurs comme les saveurs n’ont rien à envier à des vins rouges de Pinot Noir d’ailleurs, que cela soit de Bourgogne, d’Allemagne, de Suisse, des USA, d’Australie, de la Nouvelle Zélande ou de l’Afrique du Sud. Pour dire les choses plus simplement, environ 10% du vignoble alsacien est planté de Pinot Noir, aujourd’hui le seul cépage de sa couleur autorisé, mais la vaste majorité est vinifié en rosé ou en rouge clair.

Avec mon collègue Sébastien Durand-Viel, nous avons récemment dégusté, à l’aveugle, un vingtaine d’échantillons de Pinot Noir d’Alsace. Ces vins se situaient plutôt dans la catégorie des vins rouges, bien qu’il y avait des disparités assez fortes entre les styles, y compris dans le département de la coloration. Cette dégustation fut intéressante par cette diversité de styles, mais finalement un peu décevante par la faible proportion de bons vins dans la série. Sur les 19 échantillons dégustés, je n’aurai souhaité boire que 5 de ces vins, ce qui est une proportion assez faible de nos jours. Et quelques grands noms présents dans la série (après avoir enlevé les chaussettes) nous ont particulièrement déçus !

Les Prix des vins dégustés

La fourchette de prix pour les 19 vins dégustés allait de 7,40 à 35 euros. Si la plupart des vins que nous avons aimés se trouve dans la partie haute de cette fourchette, deux des plus chers ne sont pas bien sortis de l’épreuve d’une dégustation à l’aveugle et deux des vins que nous avons aimés se vendent à un niveau médiane de la fourchette. Ils constituent donc des bonnes affaires pour ce type de vin car le pinot noir est globalement assez cher.

Voyons cela de plus près :

Les tops

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Muré, Pinot Noir « V » 2013

Issu du grand cru Vorbourg qui ne peut pas dire son nom en entier sur l’étiquette (quelle hypocrisie ces règles dans les appellations !). Beau nez profond et complexe qui combine arômes fruités et floraux. C’est le caractère frais et très juteux qui marque d’abord le palais, avant de découvrir une texture raffinée qui enveloppe une matière fine et délicatement fruité, structurée juste ce qu’il faut pour assurer une garde de 5 ans.

(note 16/20, prix public 29,40 euros)

 

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Barmes Buecher, vieilles vignes 2013

Issu du grand cru Hengst, ce vin illustre, comme tous les vins que nous avons aimés, l’importance d’un site bien exposé pour faire un beau pinot noir dans cette région. Au nez, ce vin n’est guère expressif au début et semble plutôt métallique, mais il s’ouvre ensuite sur de notes agréables de fruits noirs. La matière est ample, à la texture veloutée qui cache à peine une structure ferme. C’est un beau vin de garde, plus austère que les autres vins que nous avons aimé.

(note 15,5/20, prix public 27 euros)

 

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Paul Buescher, Pinot Noir « H » 2013

Est-ce que ce vin est issu du grand cru Hengst ou d’une parcelle nommé Herrenweg qui n’est pas classé grand cru ? Difficile de savoir car le site du producteur ne le dit pas.  En tout cas c’est un bien joli vin, à la robe profonde, presque violacée, parfumé et ample, légèrement fumé, gourmand à souhait.

(note 15,5/20, prix public 24 euros)

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Henri Schoenlitz, Pinot Noir Herrenreben 2014

Nez suave de fruits noirs. La belle matière est aussi succulente que raffinée, grâce à un élevage en bois si bien dosé qu’il est à peine perceptible : cela donne juste ce qu’il fait d’arrondi et d’allonge au vin.

(note 15,5/20, prix public 18,50 euros)

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Zinck, Pinot Noir Terroir 2014

Belle couleur qui pourrait constituer une définition du terme « rubis ». C’est intense et brillant, transparent sans être dilué. Nez profond dans la gamme de fruits noirs et rouges. Texture fine, beaucoup de fraîcheur et des saveurs fruitées très précises et avenantes. La structure est fine, aux tanins délicats mais présents. Parfait équilibre et bonne longueur. Une boisson de bonheur qui ne force pas son talent pour donner un plaisir immédiat.

(note 15/20, prix public 17 euros)

 

Les moyens (éventuellement acceptables)

Cave de Hunawihr

Charles Frey

Jean-Marc Simonis

J-L et F Mann

 

Les flops (des vins que nous n’avons pas aimé du tout, pour différentes raisons)

Marcel Deiss, Burlenberg 2012

Paul Blanck, Pinot Noir « F » 2010

Leon Beyer

Hugel

Robert Klingenfus

J Gsell

Kuenz Bas

Maurice Schoech

Schmidt

 

Conclusion

On peut trouver d’excellents Pinot Noirs en Alsace dans le style vin rouge, et ils peuvent soutenir la comparaison à certains Bourgognes d’un niveau village, voir au-dessus. Ils sont généralement moins tanniques et plus fruités dans leur style. Ils sont aussi moins chers. Mais il faut les choisir avec beaucoup d’attention. Certains producteurs, très réputés pour leurs vins blancs, n’ont pas réussi dans le domaine des rouges, en tout cas sur la base des vins que nous avons dégustés.

 

David Cobbold


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Un riesling ? Mais comment le savoir avec celui-là ?

Je poursuis la petite série épisodique que nous consacrons, les uns et les autres, au riesling, ce grand cépage que nous admirons tant.

Pour avancer sur ce chemin, l’autre jour, j’ouvre la porte de la cave d’appartement qui trône dans ma cuisine et j’attrape une bouteille ayant la forme appropriée. Je crois l’avoir reçu du Comité Interprofessionnel des Vins d’Alsace, mais je n’en suis plus très sur. En tout cas l’objet se présente bien, avec une étiquette très élégante, beau papier et graphisme soigné. Puis je regarde le nom du producteur: Marcel Deiss. Très bonne réputation, vins de grande qualité, certes un peu chers et parfois imprévisibles au niveau des sucres résiduels non-mentionnés (ce producteur n’inclut pas d’échelle de sucre sur son contre-étiquette, comme d’autre bons producteurs le font), ce qui rend l’usage de ses vins un peu compliqués en cas d’improvisation. Puis je cherche le nom du cépage, mais en vain: il n’en porte pas (voir la photo). J’y vais quand même, car j’ai dégusté des grands rieslings de ce producteur et je suis de nature optimiste.

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Le vin était très bon. je l’ai dégusté, parfois seul, parfois accompagné, en trois séances différentes. Il avait l’intensité d’un grand riesling mais avec un arrondi plus tendre que d’habitude. Cela n’était pas uniquement dû, je crois, à un sucre résiduel qui devait tourner autour de 10 grammes. Je pensais en le dégustant que ce vin contenait aussi du pinot blanc et peut-être du sylvaner mais je n’en sais rien du tout car le producteur ne daigne mentionner aucun cépage sur un contre-étiquette qui, outre ce « détail », est plutôt loquace. Jugez pour vous-même, car je vous le reproduit en entier, après la photo :

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Domaine Marcel Deiss, Alsace, Langenburg 2012

« Vin aromatique, élégant et curieusement salé

Comme un mur vertigineux face au sud, structuré par des murets répartis sur toute l’altitude du coteau, murets qui peinent à retenir un granit gris, fatigué par l’érosion et presque moulu: ce terroir exprime la lutte de la roche et du climat, le travail opiniâtre de ceux qui remontent la terre, l’enracinement profond d’une vigne complexe, ou comment dans une bouteille cohabitent la salinité des granits, l’onctuosité solaire et l’accomplissement d’un travail de paysan toujours recommencé. »

Bon, c’est assez poétique, parfois factuel, parfois fantaisiste, tendance « la vérité est dans la terre » mais cela ne me dit rien sur l’encépagement de ce vignoble. Je vais donc sur le site web de Deiss et j’y trouve ceci :

« Terroir de Saint Hippolyte, en forte pente, aménagé de terrasses historiques, face au Sud et constitué de granite très dégradé, pauvre et maigre ; vigne complexe, réunissant les cépages les plus précoces et le Riesling dans une symphonie salée. »

Que déduire de tout cela, outre ma (très petite) satisfaction d’avoir identifié la présence du riesling ?

1). Que ce producteur aime le sel et en trouve partout, paraît-il. Personnellement le vin en question me paraissait tendre et très légèrement sucré, avec une bonne acidité qui ne se cachait qu’à moitié, mais pas du tout salé.

2). Qu’il n’est pas très cohérent dans sa communication car il mentionne un seul cépage, le riesling, dans un court texte sur son site web, mais aucun cépage dans un texte bien plus long sur le flacon lui-même.

3). Qu’il n’aime pas beaucoup parler de cépages, pourtant bien mis en avant dans la quasi-totalité des vins d’Alsace qui est son lieu de résidence et de travail. Il préfère broder de la poésie autour de la topographie et de la nature des sols. Pourquoi pas, mais est-ce suffisant ?

4). Qu’il aime des références historiques et (un peu, beaucoup ?) Barrèsiennes.

Mais l’essentiel est peut-être ailleurs. D’abord  le vin est très bon. Il allie vivacité et tendresse dans un style élégant, fin et savoureux. C’est un vin qui a du style et du caractère. Je me moque un peu des descriptions de son lieu d’origine sur une contre-étiquette qui ferait mieux de donner des informations plus utiles au l’acheteur potentiel ; cépages, sucre résiduel etc. A la place, ce producteur verse dans le genre de snobisme obtus qui déclare, en substance (et ce n’est que ma version) que « la vérité est dans le terroir et si vous n’êtes pas capable de comprendre tout la complexité de cette affaire, vous n’avez qu’à passer votre chemin; nous n’allons certainement pas vous faciliter la tâche car nous sommes au-dessus de cela ».

Faut pas s’étonner alors que les vins tranquilles français perdent des parts de marché chaque année à l’export. Il ne savent pas bien se vendre, même quand ils sont bons ! Mais je ne nie nullement la qualité de ce vin ni de son emballage à la hauteur. Et, puisque j’aime le riesling et que je pense que d’autres partagent mon goût, pourquoi diable ne pas dire qu’il y en a ?

David Cobbold

PS. Au moment ou vous lirez ces lignes, je serai au salon Prowein ou j’espère déguster quelques autres beaux rieslings qui n’auront pas honte de déclarer leur identité.

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Riesling d’Alsace, fichez-lui la paix ! (3eme et dernier volet)

Seize heures de l’après-midi. Toujours à fond dans ma quête des Grands Crus d’Alsace marqués par le majestueux cépage riesling (voir ICI et encore ICI), il est temps pour moi d’ouvrir le Furstentum 2001 du Domaine Paul Blanck à Kientzheim. Le nez n’est pas très causant, mais on devine comme de fins effluves de tarte Tatin ou de compote de fruits cuits. Pressé par la curiosité, j’avale une gorgée de ce vin joliment ambré et j’ai quelque chose en bouche qui relève d’une caresse de velours, comme une rondeur sucrée et acidulée qui pénètre en douceur mon corps et qui me fait immédiatement penser à une vendange tardive. Ce serait bien le cas pour ce qui est de la vendange, mais puisque la mention VT ne figure pas sur l’étiquette, il faut fouiner ailleurs. Peut-être est-ce à cause du « faible » degré d’alcool contenu dans ce vin, un très sage 12°5. Bon, on ne va pas déranger les cousins Blanck, Frédéric et Philippe, pour si peu, car si la puissance n’offre rien d’extraordinaire, la langueur pas du tout monotone qu’exprime le jus de ce spécimen me fait dire qu’il cache un peu son jeu. Ma foi, un riesling joueur, cela existe peut-être…

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Le lendemain, les premières gorgées du même vin m’interpellent encore : le nez reste moins disert, alors qu’en bouche on a deux forces qui semblent bien s’accorder entre elles : d’un côté le moelleux et la rondeur, de l’autre le sec et la fraîcheur. Autant de qualités qui se complètent avec un surcroît de classe. Cela devient presque banal de le dire, mais ce bougre de cépage, surtout au bout de plusieurs années, a cette faculté de tenir la tête haute grâce à son acidité, fort avenante dans ce cas précis, une force qui le place toujours au dessus de la mêlée et qui fait se développer en vous l’idée d’une clarté, d’une réelle luminosité qui conduit à une impression de paix intérieure. Ici, pas de doute, on tient un monument d’élégance : de la structure à la finale, tout est clair, tout est beau, y compris la légèreté qui se distingue dans ce vin. C’est à ce moment-là que la truffe, la blanche, pointe le bout de son nez, et de fort belle manière qui plus est.

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Si je m’en tenais à cette logique à deux balles qui consiste, lors d’une dégustation, à présenter les vins sucrés en tout dernier, le prochain vin n’aurait peut-être pas autant capté mon attention. C’est pourquoi j’ai décidé de passer outre et d’ouvrir daredare ce Sélection de Grains Nobles qui me nargue et se marre dans sa bouteille en marmonnant quelque chose du style : « Alors, il se dégonfle ou pas le vieux ? Va-t-il enfin m’ouvrir ? » Voilà qui est fait, impossible de résister. Je reste dans le registre Grand Cru et je suis au sommet de l’un de mes préférés, le Zinnkoepfle, un très ensoleillé mont de calcaire et de grès que j’ai arpenté à deux ou trois reprises en quête d’un autre cépage, le gewurztraminer. Là, je suis chez Seppi Landmannn, un des illustres bardes de ce cru où il vinifie aussi le fruit de vieilles vignes de sylvaner, un cépage qui semble revenir peu à peu dans le coeur des vignerons. Bizarrement, Seppi est un des vignerons alsaciens que j’ai le moins fréquenté alors que j’ai souvent goûté et apprécié ses vins. Depuis 2011, le domaine est associé au Domaine Rieflé.

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En ce moment même, je renifle un verre de 1997, un « Zinn » tout flamboyant d’or, une grande année déjà citée dans cette mini série (voir ici). Soupçon de miel de châtaignier, pointe de raisin de Corinthe, vent de fraîcheur légèrement mentholée, le vin se boit sans se faire prier. Pour cause, il ne pèse que 11° ! Un peu lourdaud pourtant en attaque, il s’excite très vite en bouche comme pour mieux manifester et affirmer sa présence. On a la peau du raisin, les pépins grillés aussi, des notes de mandarine et de kumquats, du tilleul en fleur avec, pour coiffer le tout, cette incomparable fraîcheur qui couronne le vin. Point très important à mes yeux, la bouche capte très longtemps les saveurs pour mieux les restituer, sans pour autant empâter le palais de « sucrailleries » autant inopportunes qu’indésirables. J’en ferais bien mon vin sur une tarte aux mirabelles, tout en en gardant un large verre à siroter dans un profond fauteuil. Dans ce cas, bon roman, bonne musique et Cohiba à point s’imposent.

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Revu quelques jours plus tard, l’écorce d’agrume (pamplemousse) se fait plus prononcée. Mais il y a autre chose qui me titille une fois de plus : pourquoi faut-il que ce cépage, lorsqu’il est bien interprété, me ramène toujours à la truffe blanche d’Alba… En sera-t-il de même avec le prochain vin ? Dans cet illogisme si particulier qui me caractérise (« Mais qu’est-ce qu’il est brouillon ! », se plaignaient mes professeurs), j’ouvre sans attendre une Vendange Tardive de la vénérable maison Hugel et Fils, flacon estampillé 1989, l’année de naissance de mon dernier fils, Victor, et année commémorative marquant la 350 ème vendange de la maison de Riquewihr. Hasard ou pas, c’est aussi l’année où le grand sommelier alsacien Serge Dubs a reçu le titre de Meilleur Sommelier du Monde. Aujourd’hui, c’est lui qui commente sur le site Hugel la plupart des vins commercialisés par cette maison de négoce également propriétaire d’une trentaine d’hectares. Le temps passe et son infatigable animateur, Jean Hugel, n’est plus là pour m’apporter le bon mot qui pourrait définir ce millésime 1989… Mais son neveu Étienne tient la barre de commentateur officiel avec fierté et hardiesse !

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Chez les Hugel, on ne juge pas nécessaire de revendiquer l’appellation Grand Cru. Il reste cependant que les raisins très mûrs qui composent cette cuvée proviennent, en principe, du Schoenenbourg, l’un des grands crus de Riquewihr reconnu depuis des lustres pour sa production de riesling. Incidemment, je suis choqué par l’état de conservation du bouchon  déjà confit au point de s’émietter au moindre contact. Je m’étonne que des producteurs de grands vins n’apportent pas plus de soins à ce travail de finition qui consiste à clore la bouteille avec un liège adapté à une éventuelle longue garde. Quelques centimes de plus afin de finaliser en beauté son travail ? D’emblée, je suis transporté par la robe soutenue et chatoyante qui évoque l’ambre et le vieil or. Une invitation au voyage. Une fois de plus, le premier nez n’est pas spécialement éloquent : il tend vers de timides notes de cire, de pain d’épices, de sous-bois. On sent venir un je ne sais quoi (mousse, champignon) indiquant des signes de vieillesse sans que ceux-ci dénaturent pour autant le style opulent du vin.

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Au premier contact, la bouche se montre tel un ouragan qui tenterait de balayer le palais. Mais cette puissance se calme assez vite pour laisser place à un sentiment d’apaisement et de plénitude. On renoue avec la sagesse du cépage ; son sens du pacifisme prend le dessus. Notes concentrées d’orange amère, de kumquat, d’écorce de citron, on a presque l’impression que des tannins de peaux semblent vouloir marquer la bouche et l’on finit plus sur du sec que sur le sucré, ce qui pour moi ressemble à la véritable expression que l’on est en droit d’attendre d’une vendange tardive. Une chose est sûre : la finale ne prête à aucune confusion, puisqu’elle est nette et fraîche comme ce fut souvent le cas dans cette série que je me suis infligée. Ah, j’oubliais la truffe, mon obsession gustative. Ici, je la devine plus au nez qu’en bouche, mais en attendant encore une décennie, je vous fiche mon billet que ce sera l’inverse ! D’ailleurs, au passage, je verrais bien ce dernier vin sur une poularde en demi-deuil…

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Qui que vous soyez, riche ou pauvre, grand amateur ou simple débutant, comme moi, je l’espère – et j’en suis sûr -, vous aurez été vous aussi, ou vous le serez un jour, surpris par cette étonnante atmosphère de paix que procure ce sacré cépage si largement implanté en Alsace qu’il en est devenu un peu le symbole (sans oublier l’opulent gewurztraminer, bien sûr). Pendant trois semaines, il m’a détourné des autres cépages tant son pouvoir d’attraction a été fort. Alors, s’il vous arrive d’en avoir en cave, ou si votre intention un jour est d’en avoir, choisissez-le de préférence Grand Cru et gardez-le à l’abri des regards le plus longtemps possible. Par pitié, laissez-le reposer en paix. Mais n’attendez pas qu’il trépasse, car vous pourriez bien disparaître avant lui !

Michel Smith

(Photos©MichelSmith)


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Quelques beaux vins d’un peu partout en France

Une dégustation organisée près de Bruxelles par le groupe GCF m’a permis de renouer avec quelques grands classiques, mais aussi, de me laisser surprendre. J’aime bien ce genre d’événements, qui nous change des dégustations à thème: le but, ici, n’est pas de comparer – comment pourrait-on comparer un Crémant du Jura et un Mercurey? Mais de laisser cavaler ses papilles, sans mettre de bride à la chevauchée. Sans queue ni tête, mais pas sans émotion.

Pas d’autre fil rouge que les coups de coeur, dans cette sélection hic et nunc; et pour faire plus réaliste, j’ai gardé mes notes d’origine, que je prends sur mon iPhone (publicité gratuite) – j’ai juste corrigé les bizarreries que le p… de correcteur à la c… me concocte régulièrement, du genre poularde à la place de pouilly...

Dans la série des beaux classiques, je rangerai d’abord un Muscadet sur Lie:

Château du Cléray Sauvion Haute Culture 2015

Voici mes notes:  « Belle séduction aromatique (pas besoin de Colombard!), et surtout – le mot qui tue – une grande minéralité. A moins qu’on préfère salinité et pierre à fusil – je vous fais un prix sur le lot ».

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Sauvion

Je mettrai aussi en avant une série de jolis bourgognes, surtout en blanc.

Commençons par un rouge, cependant, un Fixin:

Clos de la Perrière, Monopole, Domaine Joliet 2013

J’ai noté: « Se donne doucement. Aérer. Tout est là, le fruit du pinot, l’élevage maîtrisé, la profondeur . »

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Domaine de la Perrière

Poursuivons avec un Aloxe Corton Premier Cru, s’il vous plaît…

Domaine Maldant Pauvelot Les Valozières 2012

« Épices au premier rang, joli fruit rouge derrière. Déjà prêt à boire ».

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Domaine Maldant

Intéressons nous maintenant à la jolie Côte Chalonnaise, avec un Mercurey:

Château de Santenay Mercurey 1er Cru Les Puillets 2013

Là, je suis un peu plus prolixe « Très Pinot (fraise, cerise), mais aussi floral (eau de rose); bouche suave, notes de gibier, terriennes et un poil rustique. Finale élégante et souple. Sa fluidité est une qualité ».

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Château de Santenay

Changeons de couleur et de style, avec un Chablis

Domaine du Guette Soleil 2014 

Là, j’ai écrit: « Bien friand, belle petite minéralité mais du gras, du confort. Excellent rapport qualité prix »

GCFChablis

Domaine du Guette Soleil

Cap au sud vers le Mâconnais, avec un Pouilly Fuissé:

Domaine de la Creuze Noire « Montet » 2014

« Tout ce que j’aime dans le Chardonnay quand il est mûr mais pas mou, des notes florales – camomille, tilleul, du gras mais pas envahissant. »

GCFFuissé

Domaine de la Creuze Noire

Restons en Bourgogne et en blanc, mais changeons de cépage, avec un Aligoté:

Domaine Maldant Pauvelot Aligoté 2014

Là, j’ai fait dans la sobriété: « Citronné, salin, bien sec mais très équilibré » – ce ne sont pas forcément les vins dont les commentaires sont les plus longs qui sont ceux qu’on apprécie le plus. Quand c’est bon, c’est bon! 

GCFAligoté

Terminons avec un vin d’Alsace, dépositaire d’une tradition qui gagnerait à être plus connue: le Gentil

Clos Saint Jacques Gentil 2013

Là, j’ai été plus disert (j’ai eu plus de temps, aussi, car j’ai ramené la bouteille entamée chez moi: « Quelques jolies notes muscatées, du miel, du coing, de l’angélique, de la feuille de menthe, du citron – c’est une symphonie – non un assemblage ». Le Clos Saint Jacques, je connais, c’est une des parcelles du Domaine de la Ville de Colmar, un carré de vignes entouré de maisons, un des anciens terrains de jeu du Professeur Oberlin, qui a contribué à faire revivre le vignoble alsacien après le phylloxéra.

GCFGentil

Clos Saint Jacques

Hervé Lalau

 

PS. Egalement apprécié: un Corton Charlemagne 2014… ah, si j’étais riche…IMG_8578