Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin


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Ah, le Brie normand!

Le Brie, quand il n’est pas de Meaux ou de Melun, n’est pas une Appellation d’Origine Protégée.

C’est d’autant plus curieux que le mot Brie est en lui-même une origine – pour mémoire, la Brie est d’abord une région, la partie sud-ouest de l’ancienne province de Champagne. Mais en ce qui concerne le fromage, le terme a été abandonné au « domaine public » lors de la Convention de Stresa, en 1958, de même que celui de Camembert (générique) ou de Gruyère (sans mention d’origine).
Quoi qu’il en soit, on trouve aujourd’hui aussi bien du Brie belge (le Briardenne, par exemple) que du Brie anglais (le Cornish Brie, le Somerset Brie…), brésilien, danois, allemand ou américain…
Plus étonnant, même en France, la plupart des Brie vendus en GD sont issus d’autres régions que de la Brie!
Le plus drôle, c’est quand certains s’en vantent: ainsi de ce produit à marque distributeur Carrefour qui affiche fièrement «Brie fabriqué en Normandie». On croit rêver…
Si vous en achetez, n’hésitez pas à l’accompagner d’un Chablis californien, d’un Champagne chilien, ou d’un cidre de Seine-et-Marne!

Hervé

PS. Un vrai Brie AOP (de Meaux ou de Melun) pèse environ 2,8 kg, pour un diamètre d’une trentaine de cm. Comment ce « Petit Brie »  de 500 g pourrait-il se comparer avec eux? 


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INAO : ah, le beau bouc émissaire !

On sort vos parcelles de l’appellation ? C’est la faute à l’INAO. On les rentre dans l’appellation ? C’est la faute à l’INAO. Votre appellation est trop laxiste ? C’est la faute à l’INAO. Votre appellation est trop rigide ? C’est la faute à L’INAO. Quel beau bouc émissaire !

# dénonce ton bouc

Pourtant, les demandes de modifications de décrets viennent presque toujours des vignerons eux-mêmes – ou plutôt, de leurs représentants.

Certes, il y a des lenteurs à l’INAO, en province comme à Paris ; des blocages; des arbitrages étranges, notamment au niveau national. En quoi le statut d’une appellation de Bordeaux ou de Loire regarde-t-elle un cru du Rhône, de Bourgogne ou d’Alsace? En quoi les bulles de l’IGP Pays d’Oc regardent-elles les Crémants? En rien. Et pourtant, j’ai parfois l’impression que les différentes régions ou acteurs de la viticulture française jouent à «je te tiens par la barbichette». Et que la réalité de terrain, le fameux terroir, cède le pas devant les enjeux politiques ou commerciaux.

Mais à y regarder de plus près, ce ne sont moins les ingénieurs, les agronomes, les géologues ou les juristes de l’INAO qui sont à blâmer, que les satrapes de la viticulture, les petites ou grandes féodalités de la France du vin.

Toute organisation humaine est faillible et perfectible, et l’INAO n’échappe pas à la règle.

Mais son péché le plus criant, pour moi, est la nullité de sa communication. J’ai écrit nullité, non par méchanceté, mais par réalisme : l’INAO se tait dans toutes les langues.

En 30 ans de carrière, je n’ai JAMAIS reçu un communiqué de sa part.

Une appellation se crée ou se modifie ? C’est l’appellation elle-même qui nous le dit.

Et si mécontentement il y a vis-à-vis d’un « fait de jeu », comme on dit dans le football, ce sont les joueurs qui parlent, jamais l’arbitre. Même en cas de recours devant les tribunaux ou le Conseil d’Etat – silence radio. Une forme d’obsession juridique? Un nouvel exemple de dérive du politiquement correct?

 

On croirait une réunion du Comité Vins…

Pas besoin d’AOC…

Il y a bien sûr des gens pour vouloir jeter le bébé avec l’eau du bain – je ne fais pas spécifiquement référence à Alexandre Bain, dont les résultats du recours contre Pouilly et l’INAO font peser une grosse incertitude sur la capacité future des appellations à faire respecter leurs règles. Non, je fais référence à tous ceux qui s’appuient sur les erreurs ou l’inertie de l’INAO – réelles et supposées – pour réclamer que l’on fasse table rase du système des appellations contrôlées.

De ces contestataires, il y a en a de plusieurs sortes ;  il y a d’abord ceux qui, quasi-philosophiquement, considèrent que la qualité se fait à la vigne et au chai, que c’est chaque vigneron qui décide, plus que l’origine. Ceux-là ont beau jeu de faire remarquer que sous une même appellation se côtoient la médiocrité et l’excellence. Ceux-là prennent parfois en exemple le modèle des pays du Nouveau Monde – en oubliant que ces pays se dotent tous d’appellations. Que l’AOC ne garantit qu’une origine et un cahier des charges, pas un résultat. Ceux-là oublient aussi que le libéralisme à tout crin aboutit toujours au pouvoir de l’argent, que là où l’on n’invoque pas le terroir, on invoque les marques privées, et qu’une marque, ça demande beaucoup d’argent. Voyez un peu la structure de la viticulture en Afrique du Sud, au Chili, en Australie : en majorité, de grosses marques qui exportent, et de petits producteurs de raisin qui survivent dans leur ombre.

Dans cette catégorie, on trouve pas mal d’Anglo-Saxons, incidemment. Ces gens éminemment pragmatiques rechignent devant un système complexe, et très latin dans son approche qui se veut rationaliste.

… ou l’AOC pour tous!

Et puis il y a ceux qui se verraient bien utiliser les mentions des AOC, mais sans devoir respecter trop de règles. Leur slogan, c’est un peu «L’AOC pour tous». Pour ceux qui chaptalisent, pour ceux qui « rectifient », pour ceux qui irriguent, pour ceux préfèrent utiliser des cépages à la mode plutôt que ceux de leur région, pour ceux qui veulent de plus gros rendements…

Ils oublient qu’il existe des solutions hors de l’appellation, qu’elles s’appellent IGP ou vin de France. Non, en fait, ils ne l’oublient pas : c’est juste qu’ils veulent le beurre et l’argent du beurre : la flexibilité et la mention.

Les deux catégories de contestataires se retrouvent dans la dénonciation de l’INAO, d’un système prétendument académique et sclérosé (mais qui bouge plus qu’on le dit, pourtant, si l’on en juge par la mise en place de nouvelles appellations). Même la mission de l’INAO et son périmètre ont changé avec le temps, puisqu’il est censé s’occuper aussi des signes de qualité.

Contradictions

Moi-même, qui n’appartiens à aucune de ces deux factions, car je ne suis ni philosophe du libéralisme, ni producteur, j’ai souvent pesté contre les contradictions du système des AOC et ses règles étranges.

Un exemple parmi cent: les pourcentages de cépages autorisés dans telle ou telle AOC, qui font parfois ressembler l’assemblage d’une cuvée au raffinage du cosmogol de première pression.

Au moment d’écrire ces lignes, je viens de terminer un verre de Corbières-Boutenac qui me prouve par l’exemple que le Carignan n’est pas ce pelé, ce galeux que les « experts » auraient voulu faire disparaître (Michel, si tu me lis, à ta santé!). Dans certains cas, c’est même un cépage améliorateur!

Il y a aussi les limites bizarres des appellations, qui s’affranchissent souvent largement de la géologie. Les petits arrangements et les grandes surfaces.

Les changements de cap: un jour, on vante les traditions immuables; et un autre, on autorise des techniques pour lesquelles on n’a pas beaucoup de recul, ou qui gomment totalement l’effet millésime. L’osmose inverse. La cryo-extraction…

Il y a également le fait que même quand l’année est mauvaise, l’AOC est toujours due. Ou encore, le fait qu’il peut y avoir des promotions en AOC, mais jamais de descente.

Mais si je m’étais trompé de cible? Est-ce la faute de l’arbitre quand chaque joueur voudrait jouer avec ses propres règles, ou pas de règles du tout ? Faut-il lui ôter tout pouvoir, ou au contraire les accroître ?

L’appellation, en théorie, est le bien commun de ceux qui la produisent, régi par des règles qui leur sont propres, et librement consenties. Tout devrait donc théoriquement se régler à la base, dans l’ODG. Sauf que la démocratie y est souvent biaisée. Et que donner tout le pouvoir à la base, pour séduisant que cela puisse paraître, reviendrait à accepter des AOC à géométrie totalement variable – c’est déjà le cas, me direz-vous, vu que cohabitent sous la même mention « AOC » d’énormes appellations régionales et des petites appellations communales, par exemple.

Mais cela pourrait sans doute encore être pire, quand on voit les projets que proposent de temps à autre telle ou telle appellation (je pense aux « premiers crus » de l’AOC Bordeaux-Bordeaux Supérieur, par exemple, ou aux demandes de modifications dans l’encépagement du Muscadet).

Dans ces cas-là, on ne dit pas «aux chiottes l’arbitre», on est content qu’il soit là.

Reste que le système manque diablement de transparence.

Le consommateur qui accepte de payer plus cher une bouteille d’AOC a le droit de savoir pourquoi, comment, et par qui sont pris les règles qui la régissent. Il est le grand oublié d’une organisation qui semble ne reposer sur les desiderata de la production, alors que les mentions, labels et autres signes de qualités gérés par l’INAO sont autant de critères d’achat pour le consommateur. Idéalement.

L’INAO, quand il arbitre dans tel ou tel sens, devrait avoir à rendre des comptes – nous dire comment était composé le jury (ne serait-ce que pour couper court aux soupçons de conflits d’intérêts), qui a voté pour et qui a voté contre, quelles étaient les autres propositions… On devrait pouvoir suivre le cheminement d’un projet, et pas seulement lire sur Légifrance le texte soumis pour la procédure d’opposition.

On aimerait aussi comprendre pourquoi l’INAO se bouge pour faire interdire la mention humoristique « Bord’eaux inférieur », mais  n’a pas fait appel dans l’affaire Bain.

Plus généralement, l’INAO devrait publier une doctrine claire, un schéma directeur qui nous permette de comprendre ses décisions, au-delà des cas particuliers. Il ne suffit pas d’invoquer le fameux lien au terroir, qui ne tient pas la route, à moins de donner au mot terroir une acception plus élastique qu’une balle de squash; parler « d’interactions entre un milieu physique et biologiques, et un ensemble de facteurs humains » ne vaut guère mieux: la formule est tellement vague qu’elle ne décrit plus rien. Seule peut-être l’OIV, dans sa « définition » du mot terroir, a réussi à faire plus flou!

En résumé : si vous voulez être crédibles, Mesdames et Messieurs de l’INAO, ne vous enfermez pas dans votre tour d’ivoire, ne vous retranchez pas derrière le secret des délibérations alors que celles-ci nous concernent tous, comme buveurs et utilisateurs des mentions. Communiquez. Assumez. Expliquez. Convainquez-nous de votre indépendance et de votre utilité.

PS. Un grand merci à mon amie Anne Serres pour le vin qui a servi de point de départ à cette dissertation – le Grand vin du Château de Villemajou, millésime 2014. Bon vent à toi, Anne, dans tes nouveaux défis! Et à la santé de l’INAO!

Hervé Lalau


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Et si on privatisait les appellations?

C’est une des pistes proposées par l’Institut de Recherches Economiques et Fiscales, dans un rapport assez fouillé sur la compétitivité du secteur viticole français.
Pour Laurent Pahpy, son auteur, les ODG brident les producteurs innovants et faussent la concurrence au profit de cartels. Aussi, selon lui, la mise en place de nouvelles certifications privées, du type de celles que l’on connaît dans la viticulture bio ou biodynamique, pourrait revitaliser la concurrence; ce dont profiterait le consommateur.

Mais le rapport de l’Iref, qui passe en revue d’autres éléments de compétitivité, et consacre une large place à l’offre de premiers prix, fait bien d’autres propositions, plus ou moins iconoclastes (la plupart allant dans le sens de la déréglementation). Celles-ci méritent d’être débattues.

Evolution des cours du vin générique rouge en vrac dans plusieurs pays du monde (2012-2016). Source: CIATTI/France Agrimer.

 

Pour ceux que cela intéresse, voici LE LIEN

Hervé Lalau

 


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Frileuse Bourgogne

Et je ne fais pas référence au climat…

Le brouillard bourguignon (Photo (c) H. Lalau)

Le Président de la Confédération des Appellations et des Vignerons de Bourgogne (CAVB), Jean-Michel Aubinel, se dit inquiet des projets visant à la production de Vin de France dans la région; pour lui, il y a là un risque de détournement de notoriété.

Pourtant, comme c’est la règle pour la catégorie des Vins de France, pas question de mentionner sur l’étiquette une quelconque origine, de citer un seul village ou appellation de Bourgogne. Seuls les cépages peuvent apparaître en clair.

A se demander si les membres de l’association de M. Aubinel ne craignent pas plutôt que des cotisations leur échappent !

Par ailleurs, ne vaudrait-il pas mieux que la région élargisse la palette de ses productions (et de ses tarifs, actuellement situés dans le haut de la fourchette), plutôt que de voir ses producteurs chercher d’autres cieux pour produire du chardonnay ou du pinot noir? Citons les exemples de Patriarche, de Latour, de Boisset ou de Bouchard Aîné et Fils, partis chercher dans le Pays d’Oc ou en Ardèche la croissance et les petits prix…

Les AOC ne sont ni un droit acquis, ni une obligation régionale !

Elles sont censées être la pointe de la pyramide des mentions dans une région de production. Mais faut-il rappeler à ceux qui ont choisi cette voie qu’il n’y a pas de pyramide sans base ?

Que les ODG veuillent protéger leurs droits et leurs avantages, c’est compréhensible et très humain. Mais quand elles veulent empêcher des vignerons de suivre d’autres voies, elles sortent de leur rôle.

Il n’y a pas qu’une seule façon de faire du vin, et même du bon.

La diversité au sein même de la large palette des appellations que prétend représenter la CAVB en est la meilleure preuve, et j’en citerai quelques-unes pour l’exemple : ODG Bourgogne, ODG Gevrey-Chambertin, ODG Grands Crus Clos Vougeot, ODG IGP Yonne… Au total, plus d’une cinquantaine d’ODG dont on peine à percevoir le véritable dénominateur commun, au sens de «terroir» : à ma droite, chaussettes rouges et short blanc, l’ODG Bourgogne, 4 départements ; à ma gauche, Clos-Vougeot, short rouge et chaussettes rouges, une seule commune, 49,8 hectares tout mouillé sur la balance.

Trente ans de dégustations en Bourgogne me prouvent que l’AOC ne garantit pas la qualité. Ni même la typicité. L’émergence du Vin de France dans la région pourrait paradoxalement améliorer cet état de fait, en poussant les producteurs qui recherchent un rendement supérieur pour améliorer leur compétitivité à sortir des AOP, quitte à mettre l’accent sur leurs marques. Faut-il laisser le Chardonnay ou le Pinot Noir d’entrée de gamme aux seuls Chiliens, Australiens, Sud-Africains, Néo-Zélandais… ou Languedociens ?

Ce n’est pas en discutant le droit des vignerons de Bourgogne de produire du Pinot Noir hors AOC que l’on se fera disparaître la concurrence. Au fait, ce vin-ci est produit par un groupe français… (Photo (c) H. Lalau)

 

On manque aujourd’hui de vin en Bourgogne. Etendre les aires d’appellation n’est pas la solution : elles englobent déjà trop de zones trop peu qualitatives.

Alors, le Vin de France, pourquoi pas ?

Hervé Lalau

 


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Les vins sans IG sont-ils forcément moins bons?

La réponse est non, si j’en juge par l’affaire Raphael Michel, négociant rhodanien auquel il est reproché d’avoir commercialisé, entre octobre 2013 et mars 2017, des IGP et des vins sans IG sous les appellations d’origine contrôlée Côtes-du-Rhône, Côtes-du-Rhône-Villages et Châteauneuf-du-Pape (excusez du peu!).

Près de quatre ans se seraient donc écoulés, sans qu’aucun client de l’entreprise, distributeur, grossiste ou restaurateur, ne se rende compte de la supercherie (sans parler du consommateur final)!

De deux choses l’une, ou bien les vins IGP et sans IG utilisés étaient de qualité au moins équivalente à celle des appellations citées – ce qui remet en question la hiérarchie des vins en France (un thème déjà abordé ICI); ou bien les responsables des achats censés faire la différence… ne l’ont pas faite.

Ou bien encore, cette affaire va faire pschitt.

L’instruction est en cours, l’entreprise nie toute fraude, on suivra donc avec intérêt ses développements…

Hervé Lalau


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Une histoire de tomate, mais pas que…

Mon premier boulot après l’armée, ce fut à Camaret-sur-Aigues, dans le Vaucluse, au sein d’une coopérative agricole: Le Cabanon, spécialisée dans la conserve de tomate. C’était en 1985.

Ce n’est que bien plus tard que je me suis intéressé au vin, au travers du journalisme.

Ceci, pour vous expliquer que mon attention ait été attirée sur l’article du Figaro consacré au livre de Jean-Baptiste Malet, L’Empire de l’Or Rouge, et dont le point de départ est justement… Le Cabanon.

L’Empire de l’Or Rouge, chez Fayard

Mais à lire cet article, je me dis que la tomate est loin d’être un cas isolé; j’ai pensé au jambon serrano issu de porcs hongrois ou hollandais; aux fraises andalouses plus gorgées de pesticides que de goût; aux huiles d’olives grecques rebaptisées italiennes, aux conserves françaises de haricots chinois… et au vin, bien sûr.

Nous pestons souvent ici – moi le premier – contre les règlements souvent abscons qui régissent notre production de vin, contre tout ce qui peut décourager l’initiative dans la viticulture française. Je n’ai pas changé d’avis. Mais je me demande pourtant si, en évitant que le vin ne soit une simple commodité, une matière première comme les autres, cet encadrement ne permet pas d’éviter certaines dérives comme celles auxquelles on assiste dans la tomate. Et si le contrôle de l’origine était quand même une protection pour le consommateur?

Votre avis?

Hervé Lalau