Les 5 du Vin

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Appellations oubliées

Le début de ce siècle a vu un retour en grâce des vieux cépages oubliés.

Mais qu’en est-il des appellations oubliées, de celles dont on sait à peine qu’elles existent au-delà d’un cercle local ou d’initiés ?

Pourquoi et comment en sont-elles arrivées là ? Et que peut-on faire pour elles ?

Les trois lettres magiques

Le sujet mériterait un livre, mais pas sûr qu’un éditeur consentirait à y investir de l’argent.

Pourtant, le thème est intéressant. Qu’est-ce qui explique que certaines dénominations, pourtant dotées du même « sésame » que leurs prestigieuses sœurs de Saint-Emilion, de Clos-de-Vougeot, de Champagne, de Châteauneuf-du-Pape – je parle des trois lettres magiques d‘A-O-C, soient tombées dans l’oubli ?

Il n’y a pas qu’une seule explication, et c’est d’ailleurs tout l’intérêt de la question.

Mon ami David Cobbold, avec qui j’ai évoqué l’idée de ce papier, m’a répondu que pour lui, la moitié des appellations françaises mériteraient d’être supprimées. Peut-être va-t-il un peu loin. Même si, c’est vrai, on pourrait commencer par les appellations régionales, qui, en vertu de la règle du lien au terroir, devraient être des IGP. Mais c’est une autre histoire. Les appellations régionales sont peut-être usurpées, mais elles ne souffrent pas d’un manque de notoriété : leurs volumes de production, même totalement hétérogène, leur assurent au moins une bonne présence dans le commerce – et notamment en grande distribution.

Autre point sur lequel je rejoindrai mon collègue des 5 du Vin : non seulement la France regorge d’AOC viticoles (368, à ce jour), mais elle continue à en créer, à complexifier son offre. Veut-on désorienter encore un peu plus le client déjà perdu face à cette profusion?

Mais ce n’est pas mon sujet. Ce qui m’intéresse, ce sont justement les appellations qu’on ne trouve quasiment jamais chez Lidl ou chez Leclerc, sauf peut-être dans leur région d’origine, comme alibi d’ancrage local.

Vous voulez des noms ? En voici : Tursan. Rosette. Saussignac. Estaing. Coteaux Champenois. Saint-Sardos. Moselle. Coteaux de Pierrevert. Châteaumeillant. Coteaux du Loir, Crépy… et la liste n’a rien d’exhaustif.

Bien que je parle à des oenophiles, je pense qu’il y a certains de ces noms dont vous n’avez jamais entendu parler. Je serais même curieux de savoir si vous pourriez tous les placer sur une carte muette. Il faut dire que certaines de ces appellations fantomatiques ne comptent pas plus de 6 metteurs en marché!

Si j’avais pu en faire un livre, j’aurais détaillé, pour chacune, les raisons qui font qu’elles sont si peu connues. Mais là, vu qu’il s’agit d’un site gratuit, je vais aller au plus pressé; j’en choisirai trois, à titre d’exemple.

Coteaux champenois

On a toujours fait de bons vins en Champagne, et ce, bien avant qu’on ne commence à les champagniser. La plus vieille maison de Champagne encore en activité, Gosset, est née en 1584, soit près de 100 ans avant l’apparition des Champagnes mousseux. Mais la notoriété du Champagne à bulles a complètement éclipsé celle de son grand frère placide, qui, sans devenir le pariah de la famille, est tout de même largement laissé pour compte dans la communication régionale.

A noter que ces vins portaient jadis le joli nom de «Vin Nature de Champagne», ce qui, à part le fait qu’il s’agirait aujourd’hui d’une sorte d’oxymore involontaire, serait tout de même plus porteur que Coteaux champenois!

Quoi qu’il en soit, la production totale ne dépasse guère les 600 hl par an. Contre plus de 2,4 millions d’hectos pour l’appellation Champagne, avec laquelle les Coteaux champenois partagent pourtant la même aire de production…

80.000 malheureuses bouteilles. Moins de deux millilitres par Français et par an.

Même pas de quoi avoir envie d’en parler. Small is beautiful, d’accord! Mais too small is invisible.

Et pourtant, il y a deux ans, au détour d’une visite chez Bollinger, j’ai pu déguster un Coteaux Champenois qui m’a tellement bluffé par son fruit, et même son côté solaire, que j’ai remis en question pas mal de mes a priori sur le potentiel de ce cépage au pays des crayères, en vin tranquille, s’entend. C’était La Côte aux Enfants 2009.

Une explication qui en vaut une autre : il s’en produit si peu, du Coteaux Champenois, qu’on le chouchoute ; le vigneron se prend au jeu, il excelle, il vous gâte. Ce n’est pas parce qu’une appellation a moins de notoriété qu’elle produit forcément de moins bons vins.

Rosette

Voila une appellation qui cumule les handicaps. D’abord, personne ou presque ne sait où elle se trouve. Réponse: dans le Bergeracois. Mais en plus, il s’agit d’une appellation de vin liquoreux – un type de vin qui n’a malheureusement pas les faveurs du public, ces temps-ci. En outre, elle voisine avec d’autres AOC de liquoreux beaucoup plus connues (et plus productives) comme Monbazillac ou Bergerac.

Et pour couronner le tout, ses vignes sont menacées par l’urbanisation de la ville de Bergerac !

Les chiffres sont édifiants : Rosette ne compte guère plus de 10 hectares en exploitation, une dizaine de vignerons, pour une production de l’ordre de 400 hectolitres.

A peine de quoi étancher la soif des amis de Mme Buzyn. En ce qui me concerne, je n’en ai jamais bu.

Pour moi, Rosette (AOC depuis 1946) aurait mieux fait de revendiquer le statut de Premier Cru au sein d’une appellation plus importante. A ce degré d’émiettement, un terroir finit par disparaître aux yeux des consommateurs.

Mais c’est toute la hiérarchisation du Bergeracois qui est à revoir : Bergerac, Côtes-de-Bergerac, Montravel, Haut-Montravel, Côtes-de-Montravel… qui, même parmi les oenophiles, peut se retrouver dans ce dédale (et je ne vous parle même pas des niveaux de sucre)?

Vous savez où placer Saussignac, Rosette et les trois Montravel sur la carte? Bravo!

Tursan

Contrairement aux deux AOC précédentes, Tursan n’est pas une  appellation très ancienne; elle n’a obtenu l’AOC qu’en 2011, après 53 années de purgatoire en VDQS, et au moment où cette dernière dénomination devait disparaître pour des raisons d’harmonisation européenne.

Ce n’est pas non plus une appellation de poche, puisque son aire couvre plus de 5.000 ha (dont à peine 500 en exploitation, cependant). Sa production (de l’ordre de 20.000 hl) est également plus importante. Mais quant à sa notoriété…

Là encore, la question qui tue : où est donc Tursan ? Réponse de Gascon: à cheval sur les Landes et le Gers.

Je ne peux m’empêcher de me dire que la commercialisation serait plus facile sous le nom de Côtes-de-Gascogne, quitte à revendiquer un nom de village. Mais au fait, pourquoi les IGP n’ont-ils pas le droit à des crus, ou au moins à des villages ?

Ne croyez pas que j’ai une dent contre Tursan – je n’en ai jamais bu non plus. Jamais eu l’occasion. En 30 ans de métier. Peut-être que j’aurais dû le demander. Mais j’ai déjà du mal à assurer le suivi des appellations que je connais…

Et puis, ce n’est qu’un exemple. J’aurais pu prendre celui de Saint-Sardos, un peu plus à l’Est. Dénominateur commun entre ces deux AOC, outre leur bel accent gascon: dans les deux, c’est une coopérative qui assure la quasi-totalité de la production. Mais malgré leur force au sein de «leurs» appellations respectives, elles n’ont pas la puissance commerciale suffisante pour développer leurs « marques ».

Et maintenant, trouvez Tursan, Marcillac, Estaing et Béarn-Bellocq…

Une question de moyens

Oui, une AOC est une marque. Une marque d’un genre très particulier, puisqu’elle est partagée par plusieurs producteurs qui ne produisent pas forcément la même qualité de vin ; mais une marque tout de même. Et une marque, n’importe quel marketteer vous le dira, ça s’entretient. Ca coûte.

Mais comment voulez-vous entretenir une marque sans moyens ? Avec pour seul viatique de maigres cotisations basées sur une faible production, et tout en sachant que vous n’avez pas assez de vin pour élargir votre territoire de vente ? C’est un cercle vicieux.

Quant à attirer de nouveaux producteurs pour augmenter le potentiel de production…

Deux écueils (au moins): la réticence des vignerons déjà installés et le peu d’intérêt des candidats potentiels – qui aurait envie de monter sur un bateau qui menace de couler ?

Si tous les gars du monde…

Déplorer, dénoncer, regretter, c’est bien; mais trouver des solutions, c’est mieux.

Face au manque d’image et à la faiblesse des moyens, il y a bien une solution radicale : la dissolution. Au sein d’un ensemble plus grand. Comme l’ont fait les Vins du Thouarsais, par exemple, qui se sont fondus dans l’AOC Anjou. Il faut dire qu’il ne restait plus beaucoup de producteurs.

Mais ce n’est pas toujours possible. Soit parce qu’il n’y a pas d’appellation de repli. Soit parce que les producteurs voient «leur» AOC comme un droit acquis. Soit, encore, à cause de l’ego des dirigeants de l’ODG.

Plus important, ce n’est pas toujours souhaitable; car il y a l’aspect patrimonial. Malgré leur petite taille, certaines de ces appellations peuvent encore avoir quelque chose à nous raconter d’une histoire, d’un cépage, d’un coteau, d’une tradition particulière. Je pense à l’AOC Clairette du Languedoc, par exemple; mais aussi à Marcillac et son mansois, à Crépy et son Chasselas… ou à Pouilly-sur-Loire.

Mais vu qu’elles sont très minoritaires au sein de leurs régions respectives (il n’est pas évident que chaque euro investi pour les vins de Savoie profite réellement à Crépy, ou encore qu’une publicité pour les vins du Centre-Loire ait un effet sur les ventes de Châteaumeillant), la meilleure idée ne serait-elle pas pour elles de se regrouper sous une bannière commune : celle des appellations oubliées ? De faire pot commun, pour, par exemple, organiser ensemble un événement, chaque année, au sein d’une appellation différente, mais qui accueillerait l’ensemble des «oubliées». Il y a bien des collectives de domaines familiaux ; des collectives de coopératives. Pourquoi pas une collective d’appellations modestes?

Il faudrait juste penser plus large, mettre au premier plan ce qui rassemble –  le côté «village gaulois résistant à la massification» –  plutôt que le côté Clochemerle. Venant d’horizons différents, ces appellations n’ont pas à craindre de se concurrencer, elles ont tout à gagner à se regrouper pour communiquer.

Je ne suis mandaté par personne, mais j’aimerais bien les y aider. Pour autant qu’elles nous prouvent qu’elles sont nécessaires, et qu’elles ont envie de vivre.

Hervé Lalau