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La tradition australienne des vins fortifiés

Le hasard de mon calendrier a voulu qu’à une semaine d’intervalle, je me suis retrouvé dans deux parties du monde ayant chacune une longue tradition de vins mutés (ou fortifiés, si vous préférez).

aborigeneWelcome to Australia, par un membre du peuple aborigène local de la région d’Adelaide qui va jouer du didgeridoo

Après avoir évoqué la semaine dernière Banyuls, dans le Roussillon, je vais vous parler cette semaine d’un coin du monde qui en est presque aussi éloigné que possible: il s’agit de la Barossa, dans l’Etat de South Australia, formant partie de ce pays à l’échelle d’un continent qui est l’Australie. Sait-on qu’à ses débuts, et pendant longtemps, une grande partie de la production de vins en Australie était consacré aux vins mutés ?

L’Australie du Sud, et particulièrement la Barossa, à environ une heure de route au Nord-Est d’Adelaide, n’est pas la seule région viticole de ce pays qui élabore des vins mutés aujourd’hui, mais c’est une des plus renommées. La pratique remonte à l’époque des premières plantations viticoles de l’Etat, en commençant par la région côtière, vers le milieu du 19ème siècle et, entre autres, à l’action du Docteur Penfolds, médecin arrivé d’Angleterre en 1844. Penfolds et son épouse Mary ont rapidement planté un vignoble afin de produire des vins fortifiés que le docteur prescrivait au début à ses patients dans la petite maison qu’il occupait à Magill, à quelques kilomètres d’Adelaide. L’affaire à pris de l’ampleur depuis ces débuts, et cette modeste maison, qui existe toujours, s’appelait «The Grange», nom qui sera donné un peu plus de cent ans plus tard à un vin sec et non-fortifié qui allait devenir l’équivalent australien d’un premier cru classé à Bordeaux, tant en réputation qu’en prix. Mais je divague un peu.

arbre-australienne-1Un des arbres magnifiques du jardin botanique d’Adelaide

Mon expérience des vins mutés d’Australie est plus limitée que celle que j’ai de ce type de vin venant de Xérès, de Porto, ou de France. J’ai le souvenir de quelques fabuleux Muscats de Rutherglen, issus de l’Etat de Victoria, et j’ai rencontré quelques autres tawnies (ceux de Grant Burge, par exemple) venant également de Barossa. Mais je dois la substance de cet article à une visite détaillée aux installations de Penfolds à Kalimna, dans la Barossa Valley. Il ne s’agira pas donc d’une dégustation comparative, mais plutôt d’une explication de l’approche de cette maison au travail si particulier et si complexe qui est l’élaboration de vins mutés, dont certains contiennent des ingrédients ayant près de cent ans d’âge.

soleraSoleras de tawnies en cours de maturation

La gamme des vins mutés élaborée actuellement par Penfolds est plus large que celle qui est commercialisée, ce qui m’a permis de déguster des vins très intéressants mais qui ne sont pas mis sur le marché dans leur état, mais plutôt utilisés comme ingrédients dans les assemblages de vins de style « tawny ». Il faut d’abord souligner que les termes « sherry » ou « port » qui furent longtemps employés pour désigner ces vins mutés en Australie, ne le sont plus par vertu d’accords bipartites entre l’Europe et l’Australie sur les noms d’appellations. Parmi ces vins confidentiels dégustés, il y avait notamment un produit que j’ai beaucoup aimé, nommé Max’s Apera (Max Schubert, le célèbre inventeur de Grange, adorait le Sherry comme apéro) et élaboré avec le cépage Palomino. Stylistiquement, je le placerais entre un amontillado et un oloroso, avec un élevage partiel sous flor, une robe brun-orange-topaze et des saveurs opulentes mais fermes qui incluent toutes sortes de nuts et d’écorce d’agrumes dans un profil qui semble presque totalement sec.

chai

La production de vins mutés chez Penfolds est consacré à une gamme de vins de type porto, la plupart du style tawny, mais avec des ruby ou vintage également. Pour vous donner une idée de la nature et l’échelle du chai que j’ai visité à Kalimna il m’a fait penser aux chais de Vila Nova de Gaia par la taille, et aux bodegas de Xérès par l’approche. Car le principe de l’élevage est celui de la solera, avec un assemblage progressif par ouillage des barriques, une fois l’an, avec des vins plus jeunes. Les piles dans chaque solera peuvent atteindre au moins six niveaux en hauteur et monter ou défaire une solera peut prendre 4 mois à une équipe d’ouvriers. Ces barriques, qui sont toujours anciennes, voir très anciennes (jusqu’à 60 ans ou plus) ont pour la grande majorité une capacité de 300 litres mais sont remplies avec seulement 280 litres pour laisser l’oxygène faire son oeuvre. On trouve aussi des volumes plus grands et plus petits. Pour accentuer le travail de vieillissement, le chai, qui est en tôle ondulée (matériel très employé en Australie pour les toitures de bâtiments à la campagne, y compris les maisons) n’est nullement climatisé et la fourchette des températures à l’intérieur peut varier entre 8 degrés en hiver et 55 degrés en été. Cette approche rappelle l’estufagem à Madère ou des choses comparables dans le Roussillon. La part des anges annuelle est, en moyenne, de 3%.

marcottage-1Exemple de provignage (la tige qui passe vers le bas à gauche du piquet) dans un jeune vignoble de Barossa. L’herbe fauchée entre les rangs est utilisée pour pailler aux pieds des vignes

Comme avec tout vin, la base du travail se fait à la vigne. Penfolds possède environ 1600 hectares dans des régions diverses de South Australia et achète aussi du raisin pour une quantité à peu près équivalente. Aujourd’hui, l’essentiel de la production est concerné par des vins secs, mais le principe de sélection de la matière première adaptée au style du vin voulu s’applique également aux vins mutés. Suivant les traditions locales dans cette région, les cépages dominants sont la Syrah (nommé Shiraz) et le Mourvèdre (nommé Mataro), mais on trouve aussi, en petites proportions, de la Touriga Nacional, du Tinto Cao, de la Tinta Barroca, du Cabernet Sauvignon et du Grenache, sans parler d’infimes proportions de Muscadelle ou de Palomino, ces derniers étant vinifiés à part et autrement avant d’être utilisés comme sel et poivre dans certains assemblages finaux.  Le style recherché respecte les fondamentaux du style historique de la maison et des origines viticoles. Les raisins de la Barossa sont issus essentiellement de vignes non-greffées : la Barossa est une des rares zones viticoles au monde à n’avoir jamais été atteint par le phylloxera et l’on remplace encore les pieds morts par marcottage depuis un pied voisin (voir photo ci-dessus). Le jus qui en résulte est  naturellement intense et puissant, très fruité et aux tanins bien enrobés. Les styles des vins secs et mutés en découlent et ont des points en commun, avec plein de nuances selon l’origine régionale puis, bien entendu, des modes de vinification et d’élevage. Cette vinification, pour les vins mutés, est très traditionnelle dans des cuves en béton ouvertes et peu profondes.

marcottage-2L’Australie possède les plus anciennes vignes de syrah/shiraz au monde, et non-greffées, comme dans cet exemple à Barossa. Ces parcelles anciennes sont conduites en gobelet, mais les plus récentes sont palissées 

Contrairement à ce qu’on peut penser, et à la différence de vins doux non-fortifiés, pour préparer un bon vin muté on ne vendange pas en sur-maturité car il est nécessaire de conserver assez d’acidité pour équilibrer aussi bien le sucre non-fermenté que l’alcool rajouté, d’autant plus que ces deux constituants vont se renforcer dans le vin avec les temps et par le truchement de l’évaporation qui frappe d’abord la partie aqueuse. Ainsi, une fortification au niveau de 17,5% initial va donner environ 20% au bout de quelques années, voire décennies. Chez Penfolds cet alcool est exclusivement d’origine vinique (distillation de lies et autres résidus, sauf rafles), et distillé à des degrés relativement faibles : autour de 56% afin de conserver saveurs et rondeur. L’acidité est ajustée pour maintenir le Ph à un niveau bas. A la dégustation, la part volatile est importante et aide à maintenir une impression de grande fraîcheur dans les vins.

winemakre-dans-chai-1Explication de texte par le winemaker en charge des vins mutés chez Penfolds

J’ai évoqué le système de solera utilisé pour les qualités ambrées, mais les choses sont plus complexes pour les vins les plus vieux chez Penfolds. Trois marques existent qui font appel à un élevage par plusieurs soleras successives : six pour le Grandfather, et trois de plus pour le Great-Grandfather. Au dessus il y a un vin très rare (et cher) qui a au moins 50 ans d’âge en moyen, mais contenant des ingrédients qui remontent à 1915. Le Grandfather, lui, est en production depuis 1915, mais son aieul fut introduit plus récemment, en 1994. Une dégustation de vins en cours de vieillissement fut très instructif : une échantillon d’un deuxième solera âgé d’environ 14 ans avait une belle vivacité, des arômes de fruits secs et un alcool encore bien présent ; un autre, issu d’un solera plus avancé et ayant environ 27 ans était plus intense en couleur et bien plus complexe en arômes et saveurs.

chaire-au-tissu-oiseux-1Les oiseaux sont omni-présents ici, y compris sur les chaises (magnifique tissu !), comme ici dans la maison appartenant, depuis 1947, à Penfolds à Kalimna

J’ai aussi dégusté trois vins finis de la catégorie tawny et ils m’ont fait une excellente impression. Le style est plus sucré que celui de certains portos de la catégorie, et certainement plus proche de celui des maisons d’origine portugaise que de celles d’origine anglaise (sauf Grahams). Mais l’intensité des saveurs fruitées est là aussi, bien plus présente, et l’impression de fraîcheur aussi. Le nez est souvent marqué par la volatilité, ce qui est très agréable dans ce contexte.

L’approche des vintage chez Penfolds fut revu progressivement dans les années 1960 vers un style plus jeune afin de mieux mettre en valeur la qualité du fruit local. La législation impose 24 mois de garde avant la mise en marché, mais ce vin voit assez peu de bois. J’ai dégusté un échantillon de cuve du millésime 2015 absolument délicieux, au fruité pur et somptueux, aux notes fumées très élégantes et à la finale parfaitement équilibrée.

En somme une visite passionnante et très instructive qui a démontré toute la complexité de la chaîne, parfois très longue, de l’élaboration de ces grands vins mutés.

 

David

Coffin Bay Oyster

Coffin Bay Oyster

PS.  Je recommande aussi les huîtres de Coffin Bay, si jamais vous allez en Australie: elles sont délicatement iodées et au goût merveilleux de noisette


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Penfolds, l’Australien emblématique

Peu de producteurs viticoles peuvent sa targuer de pouvoir symboliser, à eux seuls, la production entière de leur pays. Mais la marque Penfolds tient clairement ce rôle en ce qui concerne l’Australie, actuellement septième producteur mondial. Ce phénomène mérite investigation et explication. Deux dégustations récentes à Paris, une organisée par le caviste Nicolas, et l’autre par le producteur lui-même, m’y incitent aujourd’hui.

Penfolds-Collection

Un peu d’histoire

 

L’entreprise fut officiellement fondée en 1844 à Adélaïde, en Australie du Sud, par un médecin à peine arrivé d’Angleterre, le Dr. Christopher Rawson et son épouse, Mary Penfold. Cette femme jouera un rôle important dans le développement des vins de Penfold, comparable avec celui des grandes dames de Champagne, également dans la deuxième moitié du 19ème siècle. Le couple était jeune à cette époque (33 et 24 ans, respectivement) et le mari médecin croyait fermement dans les vertus de vin comme fortifiant. Ils avaient acquis un domaine de 200 hectares proche d’Adélaïde sur lequel ils plantèrent des vignes. Une partie de ce domaine originel, qui s’appelle Magill Estate, appartient toujours à Penfolds, ainsi que la maison du couple, nommé Grange. On verra plus tard que ce nom allait jouer, et joue encore, un rôle capital dans la notoriété de la marque Penfolds. Une autre partie a été dévorée par le mitage urbain, à la manière d’un Haut Brion dans la banlieue bordelaise. Les pieds de vigne plantés à Magill provenaient d’Hermitage, via l’Angleterre. Il s’agissant donc de plants de syrah, dont l’orthographe variable de l’époque, largement basé sur la phonétique, aurait donné «shiraz» en Australie. Christopher s’est occupé essentiellement de sa pratique médicale, et ce fut Mary qui s’occupait de la vigne. Beaucoup des vins étaient mutés à cette période, à la manière d’un Porto ou d’un Xérès, mais quelques vins secs non-fortifiés étaient aussi produits, blancs comme rouges.

Penfolds Magill EstateLa winery de Magill de nos jours

A la mort de Christopher, en 1870, Mary a poursuivi l’activité, gérant 25 hectares de vignes plantés d’une large gamme de cépages dont shiraz, grenache, verdelho, mataro (mourvèdre), frontignac (muscat) and pedro ximenez. On se préoccupait aussi de la distribution chez Penfolds et, à la retraite des affaires de Mary Penfold, en 1884, l’entreprise était aussi propriétaire d’un tiers des magasins de vins de l’Etat de South Australia. Au tournant du 20 ème siècle, Penfolds était devenu le plus important producteur de cet Etat, avec une production annuelle de quelque 450.000 litres. D’autres acquisitions de vignobles ont suivi, notamment à McLaren Vale.

Mais une vraie révolution dans les styles des vins produits par Penfolds a eu lieu dans les années 1950, avec un basculement vers les vins secs, surtout rouges. Ce mouvement a aussi été une étape cruciale dans la progression de toute la viticulture australienne vers la conquête de marchés mondiaux, en l’adaptant à la demande étrangère. Un vignoble que ne s’adapte pas à une demande en mutation est un vignoble qui meurt, ou, au mieux, se marginalise. Et nul ne le sait mieux que les Australiens.

Schubert et sa suite

Un homme, le chief winemaker Max Schubert, joua un rôle essentiel dans ce virage. Envoyé en Europe pour étudier les techniques de production à Jerez et à Porto, il a aussi fait escale à Bordeaux et fut tellement impressionné par la capacité de garde et l‘élégance des grands vins rouges de la Gironde qu’il a décidé de mener des expériences dans cette direction avec le cépage les plus proche du Cabernet Sauvignon dont il disposait à cette époque: la syrah. Son premier essai, le millésime 1951, n’a guère été apprécié des dirigeants de l’époque, qui lui ont même ordonné d’abandonner cette voie. Heureusement pour Penfolds (et peut-être aussi l’avenir des vins australiens), il ne leur a pas obéi et a poursuivi ses expériences en cachette. Quelques année plus tard, ces vins, de production très limitée et ayant bénéficié d’un long vieillissement, ont connu un grand succès. La cuvée fut appelé Grange Hermitage, Bin 45. Grange pour la maison des fondateurs, Hermitage pour la syrah et ses origines (ce nom fut retiré plus tard suivant des accords sur le respect des noms d’appellations géographique), et le terme « Bin » signifiant le numéro de lot (en fait, un bac dans lequel on rangeait un lot de bouteilles). Ce dernier terme et largement utilisé par Penfolds pour désigner bon nombre de ses cuvées (Bin 707, Bin 389, Bin 28, Bin 128, etc).

grange-headerGrange

 

Depuis cette époque, les aléas des affaires et les appétits des corporations ont vu Penfolds successivement absorbés dans diverses structures plus ou moins importantes, dont la dernière en date s’appelle Treasury Wine Estates. Au poste d’oenologue en chef de l’entreprise, Max Schubert a connu trois successeurs: Don Ditter, d’abord; puis John Duval; puis Peter Gago, actuellement en poste. De nos jours, deux wineries sont intégrées à Penfolds : l’historique Magill Estate et une autre dans la vallée de Barossa. La renommée et la qualité de la cuvée Grange en a fait un des vins les plus collectionnés au monde, mais la réputation de Penfolds repose aussi, et je dirais surtout, sur la qualité et la régularité de ses vins à chaque marche de l’échelle de prix. C’est la raison majeur qui explique son titre, accordé en 2013 par la revue Américain Wine Enthusiast de «New World Winery of the Year» : demeurer au sommet de la qualité aussi longtemps en produisant autant de vins et une sacré performance, n’en déplaise aux esprits chagrins qui ne jurent que par le « small is beautiful ».

peter-gago-penfolds-FT-MAG0516Peter Gago, chief winemaker chez Penfolds

Si Penfolds opère comme un propriétaire et négociant, achetant une partie de ses besoins en raisins, c’est aussi un gros propriétaire viticole. Voici d’ailleurs une liste de ses quelques 700 hectares de vignes en production avec les cépages les plus plantés:

  • Adelaide
    • Magill Estate (5,34 hectares de shiraz)
  • Barossa Valley
    • Kalimna (153 hectares de vignoble – shiraz, cabernet sauvignon, mourvèdre, sangiovese)
    • Koonunga Hill (93 hectares – shiraz, cabernet sauvignon)
    • Waltons (130 hectares – shiraz, cabernet sauvignon, mourvèdre)
    • Stonewell (33 hectares – shiraz, cabernet sauvignon)
  • Eden Valley
    • High Eden (66.42 hectares – riesling, pinot noir, chardonnay, sauvignon blanc)
    • Woodbury (69.56 hectares)
  • McLaren Vale (141 hectares sur 4 zones – shiraz, grenache, cabernet sauvignon)

Il faut aussi ajouter Coonawarra (environ 50 hectares – essentiellement du cabernet sauvignon et de la syrah)

C’est moins grand que les superficies exploitées par Tariquet dans le Gers, par exemple, mais c’est un vignoble conséquent.

Mes notes de dégustation

Lors de la grande dégustation organisée à Paris par Nicolas, j’ai particulièrement impressionné par les vins de Penfolds présentés à cette occasion. Pour ne prendre qu’un seul exemple, le sommet de leur gamme, Grange, fut présenté dans la même salle que les premiers crus de Bordeaux. Il est vrai que ces derniers avaient commis, à mon sens, une erreur en présentant des millésimes plutôt faibles (sauf Yquem), mais Grange 2010 les surclassaient assez nettement. Je sais qu’il ne faut pas comparer ce qui n’est pas comparable, qu’il s’agit d’une syrah (avec une pointe de cabernet) issu d’un pays plus chaud, etc etc. Mais quand-même. Ce vin (cher) est nettement moins cher que les premiers crus de Bordeaux et il donne deux fois plus de plaisir au dégustateur. Cherchez l’erreur !

Maintenant, voici quelques notes prises à une autre occasion. Ne cherchez pas des cuvées issues de « single vineyards » chez Penfolds : malgré des noms qui font allusion, parfois, à des parcelles du domaine. Ici, la règle est l’assemblage, souvent sur des zones assez différentes pour produire de la complexité et une forme de complémentarité, un peu à la manière d’une grande maison de Champagne.

tarrawarra-vineyardTarrawarra vineyard en Tasmanie

Yattarna Chardonnay 2012 : prix 150 euros

Depuis quelque temps déjà, Penfolds souhaite produire un grand vin blanc à mettre sur le même niveau que Grange ou Bin 707 (leur cuvée de cabernet haut de gamme). Une bonne partie des raisins de ce vin viennent de Tasmanie, pour son climat frais.

Nez intense, fin et vif. Le boisé se sent mais est parfaitement intégré. Le style est serré et presque austère; très vibrant. Long et très fin, juteux mais pas exubérant. Je serais intéressé de le comparer à l’aveugle avec certains Bourgognes blancs de très bon niveau et vendus à des prix comparables.

Koonunga Hill 2014 Shiraz/Cabernet Sauvignon : prix environ 12 euros

Cet assemblage classique en Australie doit être le plus vendu et le plus accessible de la gamme. Un bon test qualitatif, donc. Koonunga Hill est un des vignobles historiques de Penfolds, même si seulement une partie des raisins de ce vin en proviennent.

Nez classique, bien fruité mais avec de la finesse. La bouche est plus ferme, avec la structure apportée par le cabernet. Un vin ayant plus de tenue et de caractère que la plupart des vins « de base » des grands producteurs australiens.

Bin 8 2013 Cabernet/Shiraz : prix environ 20 euros

Les nez est plus dense et le palais plus charnu que le précédent. Le fruité est imposant. La richesse de sa matière, bien mûre, donne des sensations intenses.

Bin 28 Kalimna 2013 Shiraz : prix environ 30 euros

Kalimna est un autre vignoble du producteur.  Robe intense. Nez fumé, riche et intense. Beaucoup de densité en bouche et une pointe d’amertume agréable en finale pour ce vin puissant et long. Très bon.

Bin 389 2013 Cabernet/Shiraz : prix environ 60 euros

Nez d’une belle intensité, marqué par un boisé toasté/fumé. Long et charnu en bouche, ce très beau vin allie puissance avec finesse. Grande longueur.

St. Henri Shiraz 2012 : prix environ 90 euros

D’une autre expression que Grange, et qui peut lui être préféré dans certains millésimes (cela m’est arrivé). Nez magnifique, aussi fin qu’intense. Cela se prolonge en bouche avec une très grande durée des sensations et juste une pointe d’amertume qui aide l’équilibre de ce vin. Magnifique.

Grange 2010 (96% Shiraz, 4% Cabernet Sauvignon) : prix environ 550 euros

Pour les amateurs de cette cuvée, c’est incontestablement un grand millésime. Le caractère et très juteux et la texture est de velours, d’une suavité étonnante. D’une parfaite droiture malgré une matière somptueuse. l’apport de très vielles vignes de shiraz est évident, comme une parfaite maitrise de cette matière. Enorme longueur.

Grange 2004

Plus fondu, évidemment. Très complexe, toujours cette richesse et intensité. Une vin splendide pour amateurs fortunés.

 

Conclusion

Oui, on peut être une ancienne maison et rester au sommet. Et oui, on peut produire beaucoup et (très) bon. Que dire d’autre ?

Deux ou trois choses quand-même. On ne peut que respecter un producteur qui, malgré sa taille conséquente, est à la fois totalement fidèle à son origine géographique, avec des vins chaleureux mais équilibrés, expressifs et intenses mais parfois humbles et francs, et qui a aussi su s’adapter au monde comme il va, sans perdre son fibre ni son âme. Les vins de Penfolds ont un vrai style. On l’aime ou pas, mais il est bien là, clair, fermement planté, moderne et respectueux de son passé à la fois. Que demander de plus ?

 

David Cobbold

 

 


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Que vaut le Pinot Noir d’Alsace ?

Je sais bien que mon titre est un peu ambigu, voire carrément absurde. Mais j’ai voulu voir ce que ce cépage, tant prisé au niveau international (il n’y a que voir les prix, non seulement des bourgognes rouges, mais aussi des bons pinots d’Allemagne, des Etats-Unis ou des pays de l’Hémisphère Sud) pouvait faire de nos jours en Alsace, région qui s’est longtemps contenté de le cantonner dans un style de vin rouge léger, voire de vin rosé.

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Le Pinot Noir n’arrive qu’à la dixième place parmi les cultivars les plus plantés au monde, et représente à peine 2% du vignoble (à vin) mondial. Je rappelle que les dix cépages les plus plantés dans ce monde ne couvrent que 36% des surfaces viticoles (source : Database of Regional National Global Winegrape Bearing Areas by Variety 2000 and 2010, University of Adelaide’s Wine Economics Research Centre). Ce qui met à mal certains bobards que j’entends parfois sur la domination supposée de quelques variétés de vigne. Par exemple j’ai entendu, samedi dernier, Jean-Michel Deiss (un alsacien) dire lors d’une conférence que 8 cépages comptaient pour 90% de la production mondial du vin ! Il faudrait tout de même vérifier les chiffres avant de tenter de soutenir, en publique, des thèses personnelles, teintés peut-être d’une forme de paranoïa viticole, et en tout cas très peu étayées par des faits réels ?

Quand on entre « Pinot Noir d’Alsace » dans son moteur de recherche, voici ce qu’on trouve sur Wikipedia :

« Le pinot noir apparaît en Alsace au Moyen Âge en provenance de la Bourgogne. Les sources mentionnent régulièrement du vin rouge alsacien, notamment les inventaires de caves des abbayes et les dîmes de vin prélevées par l’Église ; le pinot noir n’est alors qu’un des cépages noirs parmi tous ceux qui sont cultivés pour produire du vin rouge.

Son déclin commence à la fin du xvie siècle puis s’accélère suite aux ravages de la Guerre de Trente Ans ; l’habitude de faire des vins rouges ne subsiste que dans quelques localités au xxe siècle, principalement OttrottRodern et Marlenheim.

L’appellation d’origine « vins d’Alsace » est créée par l’ordonnance du 2 novembre 1945, puis devient appellation d’origine contrôlée par le décret du 3 octobre 1962, avant que ne soient définis des dénominations de cépage en 1971 ainsi que le cahier des charges de la production et de la commercialisation (décrets du 2 janvier 1970 et du 30 juin 1971) achevé par l’obligation de la mise en bouteille (loi du 5 juillet 1972) dans des flûtes (décret du 30 juin 1971).

Mondialement le Pinot Noir est en augmentation car ses surfaces ont cru de 45% entre 2000 et 2010, et il est probable que ce mouvement se poursuivra. Il n’est dépassé en vitesse d’expansion que par le Tempranillo et la Syrah parmi les 10 premières variétés.

En Alsace la progression du pinot noir est arrivé plus tôt et les surfaces ont même reculé entre 2005 et 2014. Ces surfaces restent modestes, car les chiffres officiels fournies par l’inter-profession alsacienne indiquent 1360 hectares pour le pinot noir « pâle et traditionnel » (vin rosé plus ou moins foncé) et seulement 224 hectares pour le pinot noir vinifié en rouge. Je ne sais pas trop ou se situe le curseur entre ces deux styles de vins, mais il est clair (sans jeu de mots) que le style léger reste dominant, même si on fait de plus en plus de vins dont le couleurs comme les saveurs n’ont rien à envier à des vins rouges de Pinot Noir d’ailleurs, que cela soit de Bourgogne, d’Allemagne, de Suisse, des USA, d’Australie, de la Nouvelle Zélande ou de l’Afrique du Sud. Pour dire les choses plus simplement, environ 10% du vignoble alsacien est planté de Pinot Noir, aujourd’hui le seul cépage de sa couleur autorisé, mais la vaste majorité est vinifié en rosé ou en rouge clair.

Avec mon collègue Sébastien Durand-Viel, nous avons récemment dégusté, à l’aveugle, un vingtaine d’échantillons de Pinot Noir d’Alsace. Ces vins se situaient plutôt dans la catégorie des vins rouges, bien qu’il y avait des disparités assez fortes entre les styles, y compris dans le département de la coloration. Cette dégustation fut intéressante par cette diversité de styles, mais finalement un peu décevante par la faible proportion de bons vins dans la série. Sur les 19 échantillons dégustés, je n’aurai souhaité boire que 5 de ces vins, ce qui est une proportion assez faible de nos jours. Et quelques grands noms présents dans la série (après avoir enlevé les chaussettes) nous ont particulièrement déçus !

Les Prix des vins dégustés

La fourchette de prix pour les 19 vins dégustés allait de 7,40 à 35 euros. Si la plupart des vins que nous avons aimés se trouve dans la partie haute de cette fourchette, deux des plus chers ne sont pas bien sortis de l’épreuve d’une dégustation à l’aveugle et deux des vins que nous avons aimés se vendent à un niveau médiane de la fourchette. Ils constituent donc des bonnes affaires pour ce type de vin car le pinot noir est globalement assez cher.

Voyons cela de plus près :

Les tops

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Muré, Pinot Noir « V » 2013

Issu du grand cru Vorbourg qui ne peut pas dire son nom en entier sur l’étiquette (quelle hypocrisie ces règles dans les appellations !). Beau nez profond et complexe qui combine arômes fruités et floraux. C’est le caractère frais et très juteux qui marque d’abord le palais, avant de découvrir une texture raffinée qui enveloppe une matière fine et délicatement fruité, structurée juste ce qu’il faut pour assurer une garde de 5 ans.

(note 16/20, prix public 29,40 euros)

 

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Barmes Buecher, vieilles vignes 2013

Issu du grand cru Hengst, ce vin illustre, comme tous les vins que nous avons aimés, l’importance d’un site bien exposé pour faire un beau pinot noir dans cette région. Au nez, ce vin n’est guère expressif au début et semble plutôt métallique, mais il s’ouvre ensuite sur de notes agréables de fruits noirs. La matière est ample, à la texture veloutée qui cache à peine une structure ferme. C’est un beau vin de garde, plus austère que les autres vins que nous avons aimé.

(note 15,5/20, prix public 27 euros)

 

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Paul Buescher, Pinot Noir « H » 2013

Est-ce que ce vin est issu du grand cru Hengst ou d’une parcelle nommé Herrenweg qui n’est pas classé grand cru ? Difficile de savoir car le site du producteur ne le dit pas.  En tout cas c’est un bien joli vin, à la robe profonde, presque violacée, parfumé et ample, légèrement fumé, gourmand à souhait.

(note 15,5/20, prix public 24 euros)

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Henri Schoenlitz, Pinot Noir Herrenreben 2014

Nez suave de fruits noirs. La belle matière est aussi succulente que raffinée, grâce à un élevage en bois si bien dosé qu’il est à peine perceptible : cela donne juste ce qu’il fait d’arrondi et d’allonge au vin.

(note 15,5/20, prix public 18,50 euros)

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Zinck, Pinot Noir Terroir 2014

Belle couleur qui pourrait constituer une définition du terme « rubis ». C’est intense et brillant, transparent sans être dilué. Nez profond dans la gamme de fruits noirs et rouges. Texture fine, beaucoup de fraîcheur et des saveurs fruitées très précises et avenantes. La structure est fine, aux tanins délicats mais présents. Parfait équilibre et bonne longueur. Une boisson de bonheur qui ne force pas son talent pour donner un plaisir immédiat.

(note 15/20, prix public 17 euros)

 

Les moyens (éventuellement acceptables)

Cave de Hunawihr

Charles Frey

Jean-Marc Simonis

J-L et F Mann

 

Les flops (des vins que nous n’avons pas aimé du tout, pour différentes raisons)

Marcel Deiss, Burlenberg 2012

Paul Blanck, Pinot Noir « F » 2010

Leon Beyer

Hugel

Robert Klingenfus

J Gsell

Kuenz Bas

Maurice Schoech

Schmidt

 

Conclusion

On peut trouver d’excellents Pinot Noirs en Alsace dans le style vin rouge, et ils peuvent soutenir la comparaison à certains Bourgognes d’un niveau village, voir au-dessus. Ils sont généralement moins tanniques et plus fruités dans leur style. Ils sont aussi moins chers. Mais il faut les choisir avec beaucoup d’attention. Certains producteurs, très réputés pour leurs vins blancs, n’ont pas réussi dans le domaine des rouges, en tout cas sur la base des vins que nous avons dégustés.

 

David Cobbold


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Retour sur le sens du terroir

Je sais bien que nous avons souvent évoqué ce mot un peu bizarre et dont les définitions varient presque autant que interprétations de n’importe quel livre ancien, dit « saint ». Mais, vu la régularité avec laquelle ce terme, dans toutes ses différentes acceptions, est cité dans les textes et paroles liés au vin, j’estime que cela vaut largement la peine d’y revenir une fois de plus, d’autant plus que je pense avoir compris quelque chose grâce à l’éclairage porté récemment par Alex Hunt dans un très bon article paru sur le site de Jancis Robinson; Je dois avouer ne pas souvent lire des articles sur ce site, mais cela m’est arrivé la semaine dernière, un peu par chance. Le hasard fait parfois bien les choses car non seulement je me trouvais en parfait accord avec l’hypothèse avancé par Hunt, mais son article a aussi éclairé des choses que je ressens depuis pas mal de temps en dégustant certains vins.

Comment peut-on expliquer la modification dans les styles de bon nombre de vins de régions dont on pensait avoir cerné, peu ou prou, le soi-disant « typicité » (mot que je déteste et que j’ai banni de mon vocabulaire) ? Des exemples ? En voici : avec l’arrivée de RP et le marché nouveau qu’il a crée à partir des USA, de Michel Rolland et de quelques autres faiseurs de vin, le style des vins de la rive droite, et particulièrement de Saint Emilion, a évolué du relativement austère au totalement plantureux. Est-ce que le terroir à changé ? Ou les cépages ? Un autre cas est celui de bon nombre de chardonnays d’Australie. Je me souviens d’une époque pas très ancienne ou la plupart des ces vins étaient jaune intense en couleur, puissant en alcool, riche en saveurs et copieusement boisés. La majorité de ceux que je déguste aujourd’hui sont clairs en couleur, aux arômes vifs, presque agressivement tendus par leur acidité : en un mot austères comme des chablis ! Un exemple dégusté tout récemment : le Chardonnay M3 de Shaw & Smith, pourtant issu d’Adelaide Hills qui n’est pas exactement une région dôtée d’un climat frais ! Et si on retourne à mon premier exemple, une deuxième vague de changement est en cours sur la rive droite bordelaise. Dégustez un récent millésime de Château Laroze, par exemple : il a beaucoup de vivacité, un degré d’alcool raisonnable, un fruité clair et précis et laisse très peu d’impression de boisage. La pendule revient, pas exactement au même endroit, mais opérant un retour par rapport à certains excès d’un passé récent.

La conclusion qu’Alex Hunt tire ce ces revirements stylistiques, et avec d’autres exemples encore, est à mon avis très éclairant sur la part du terroir dans le style d’un vin. Son article s’intitule « Rebellion and the meaning of terroir », et sa thèse dit qu’il faut de la rébellion contre les doxas d’une époque donnée afin de donner vie à la production du vin.  Sans cela, nous serons en stagnation, comme lorsqu’un seul style domine la production d’une région pendant trop longtemps. Il souligne aussi que nous (les journalistes et autres prescripteurs) ont trop souvent tendance a attribuer les éléments de ce style au terroir de la région en question. Comme Hunt, j’ai entendu maintes fois qu’un meursault et riche et beurré, tandis qu’un puligny serait plus tendu et vif. Mais, encore comme lui, j’ai très souvent constaté que ces modèles censés être « typiques » ne correpondent pas si souvent à la réalité. Goutez les meursault actuels de Roulot, de Coche Dury, de Pierre Morey, de Bouchard Père et Fils (ou de plein d’autres) et dites-moi si ces vins-là vous semblent réellement « riches et beurrés ».  Lafon, oui, et peut-être quelques autres, mais on ne peut vraiment pas associer ce style particulier au terroir de Meursault.

Hunt dit alors que l’origine de ce caractère locale est culturelle et non pas « naturelle » (ou du au terroir si vous préférez). Ce sont les gens qui font le vin est qui déterminent, en bonne partie, son style. Cela ne nie pas l’influence du terroir, mais la relativise un peu. Comme la culture locale est facultative et variable dans le temps (et je rajouterais qu’elle est aussi individuelle), le terroir joue les fonds de scène, donnant un certain spectre de possibilités, disons la langue d’un vin, mais sans en déterminer l’accent. L’accent est donné par l’homme. Ensuite les nuances extrêmes, disons les intonations et inflexions, peuvent de nouveau être donnés par le terroir lorsqu’il s’agit d’un même producteur et un cépage identique dans une année donnée. L’argument est d’Alex Hunt, mais l’analogie est mon invention.

Il dit aussi que cela ne nous aide pas à comprendre le rôle réel du terroir que d’inclure l’homme et ses pratiques dans la définition du concept. Nous sommes d’accord que l’influence de l’homme, avec ses idées, ses actions et ses outils, sur un vin est largement aussi important que le rôle du sol, du drainage, de l’exposition, de l’altitude, du climat etc. Mais si on inclut ce vaste ensemble sous un même mot, « terroir », le terme devient si flou et si variable qu’il perd toute utilité et son vrai sens. Je suis entièrement en accord avec cela aussi. Hunt a trouvé une très bonne voie pour expliquer la complexité des interactions en l’homme, ses goûts et ses impératifs commerciaux (encore une piste utile pour comprendre les modifications successives des styles), et le rôle de la nature dans ce contexte particulier qui est celui d’un vin faisant référence à un lieu déterminé. Merci à lui, et, si vous voulez lire son article (en anglais) voici le lien.

http://www.jancisrobinson.com/articles/rebellion-and-the-meaning-of-terroir

 

PS. Je vous signale que l’Angleterre a battu l’Australie dans le premier Test Match de la série de 5 matchs qui comptent pour la trophée « The Ashes », mais de cela vous vous en foutez pas mal !

 

David Cobbold

 

 

 

de Shaw & Smith, ppourtant


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Réflexion sur l’oxydation et les goûts

Je sais bien que la plupart des amateurs aiment leurs vins jeunes et pleins de saveurs intenses, généralement proches du fruit et associées à une sensation tannique plus ou moins intense dans le cas des vins rouges. Parfois, je pense qu’il est un peu dommage que nous soyons de moins en moins nombreux à apprécier, également ou à côté, une toute autre gamme de sensations gustatives et olfactives: celles produites dans un vin par un contact plus prolongé avec l’oxygène en dose raisonnable. Très régulièrement, je constate un rejet de ce style par des gens qui parlent immédiatement de vins « fatigués », « madérisés », voire de vins « morts » ou « foutus ». Mais devons-nous systématiquement qualifier ainsi tout vin dont l’oxydation est prononcée?

Pour commencer à répondre, je pense qu’il y a dans cette affaire une part culturelle importante ou, si vous préférez, des habitudes de consommation qui forment nos palais ou, du moins, notre attente d’un vin. Quelqu’un du Jura, par exemple, est souvent bien plus ouvert à de telles sensations par sa pratique régulière du Vin Jaune. Il en va de même d’un amateur de Fino et surtout des types les plus vieux de Xérès, secs ou un peu moins secs, (Amontillado, Oloroso ou Palo Cortado). Michel Smith, grand connaisseur de ces vins, pourra en témoigner. Les Xérès de type Manzanilla, Fino, et Amontillado ont constitué mes premiers vins d’apéritif quand j’étais adolescent et autorisé à goûter à ces choses-là par mon père qui fut, pendant toute sa carrière civile, un wine merchant en Angleterre. Cette gamme de saveurs peut donc déclencher une sorte de réflexe « prousto-madeleinien » pour moi.

IMG_6798La bouteille qui a déclenché cette réflexion, bue en grande partie par moi samedi soir

Mais quand un vin n’est pas volontairement destiné à développer ce type d’odeur et de saveurs, que se passe-t-il et comment le juger? La bouteille qui figure dans la photo ci-dessus m’a été servie par un ami (Christian) à qui je l’avais offerte il y a plus de 15 ans et qui l’avait manifestement un peu oubliée !  Grâce à un ami mutuel (Jean-Paul) qui n’était pas présent, mais qu’il faut remercier, il a pensé à me le proposer. Il s’agit d’un chardonnay de la Hunter Valley (Etat de New South Wales, en Australie) et du domaine Wyndham Estate, qui appartient maintenant à Pernod Ricard. Le millésime est 1986, donc le vin n’avait que 29 ans, ce qui n’a rien de très impressionnant à côté d’autres blancs que j’ai pu déguster, notamment en Bourgogne chez Bouchard Père et Fils.  Le niveau était bas (milieu d’épaule) et la couleur, comme on le devine vaguement sur la photo, d’un ton ambre accentué, voire carrément brun clair. Je l’ai ouvert avec précaution mais le bouchon ne s’est pas désintégré. Néanmoins je pense que ce bouchon n’avait pas totalement rempli sa fonction première : garder le liquide à l’intérieur du flacon et l’air à l’extérieur.

Nous étions six convives. Les cinq autres ont goûté poliment ce vin, poussés peut-être par une vague dose de curiosité, car j’avais raconté que ce domaine avait été fondé par un lointain ancêtre du côté maternel (le nom de jeune fille de ma mère est Wyndham), parti dans ce qui fut « les colonies » pour chercher ce qu’il ne trouvait pas en Angleterre. Mais j’ai remarqué que leurs verres ne se sont que rarement vidés ! Était-ce le phénomène proustien ou bien l’honneur que je voulais faire à cet ancêtre, mais j’ai trouvé que non seulement ce vin n’était pas « mort », mais qu’il était bon et intéressant. Certes l’oxydation était très prononcée, mais il y avait encore du corps et de la fraîcheur dans les saveurs. Le fruit était du type cuit/sec, pas du tout sucré mais un peu amer, ce qui convenait très bien avec les asperges. J’en ai même repris à la fin du dîner avec un cigare, et cela fonctionnait bien aussi, le goût de rancio accompagnant les sensations du fumé végétal et l’acidité souple allégeant le palais.

Je n’ai pas vraiment la réponse à ma question du début, mais je crois que nous pouvons juger ce type de vin comme n’importe lequel autre : c’est à dire sur son équilibre et sur la sensation de finesse qu’il dégage. Evidemment il faut accepter de changer de champ de référence, comme on le fait quand on doit juger un Vin Jaune par rapport à un autre vin du même type. J’ai une collection de millésimes du Vin de Voile de Robert Plageoles (Gaillac) et, un jour, j’aimerais beaucoup les partager avec d’autres amateurs de ce type si particulier de vin.

Parfois on me sert des vins blancs jeunes ayant une oxydation assez prononcée. Il s’agit, dans certains cas, de vins issus de ce mouvement curieux et anachronique qu’on appelle « vins naturels ». Mais cela peut aussi être des vins blancs (de Bourgogne ou d’ailleurs) ayant souffert du problème connu sous le terme « premox« , ou oxydation prématurée. Dans ce cas le jugement peut être négatif (mais ne l’est pas systématiquement) car pourquoi masquer le fruit d’un vin jeune par une déviation involontaire dû à une absence de savoir-faire en vinification ? Avant tout, de tels vins doivent raconter autre chose que les assauts de leur ennemi public no:1, l’oxygène.

David Cobbold

PS. Comme mon article de la semaine dernière, qui était une blague et une caricature volontaire (ce que certains ne semblent pas avoir compris !), disait du mal des vins de Bourgogne, je reproduis ci-dessous une photo prise lors de ce même dîner de samedi dernier d’un délicieux vin de Beaune apporté par un des convives. Ce vin n’avait rien de mince, ni ne manifestait une acidité agressive et ne puait pas du tout le fosse à purin ! Je ne connaissais pas ce producteur mais il me semble largement digne de notre intérêt. Et cela fait aussi du bien de voir des étiquettes de Bourgogne qui ne sont pas affreusement moches !

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Plaisirs simples et, parfois, une touche de luxe

Très honnêtement, j’ai autant de plaisir avec des choses simples qu’avec des produits souvent qualifiés dans la catégorie « luxe ». Mais que veut dire ce mot bizarre ? Je crois qu’il ne s’agit pas simplement l’aspect factice et « bling-bling » du luxe qui envahit de plus en plus la plupart des médias, comme des boutiques des centres villes. Pour moi, ce sont surtout des choses peu accessibles, soit par leur prix (si possible lié à leur qualité), soit par leur rareté, soit par la difficulté d’en jouir aussi souvent qu’on le souhaiterait. Le temps, par exemple, est une denrée qui, pour des individus très (trop ?) pris par l’intensité du quotidien peut sembler relever du luxe.

Si j’applique cette définition au monde du vin, je suis amené à inclure dans la catégorie « luxe » des vins rares, mais pas nécessairement très chers, des vins d’ailleurs auxquels je n’ai pas facilement accès en France, et aussi, bien entendu, des flacons très prisés par des amateurs fortunés et dont les prix se sont envolés dans le stratosphère. Ce qui est la cas maintenant pour à peu près tous les vins de Bourgogne hors les régions maconnaise et chablisienne. Ensuite il faut déterminer, chacun en fonction de ses moyens, ce qui est inaccessible (ou pas « raisonnable ») et ce qui l’est moins. Dans mon cas, je refuse de dépenser plus de 50 euros sur une bouteille de vin, sauf de très rares exceptions et dans un moment de folie ou de richesse très passagère. Et, en générale, je ne dépasse que très rarement la moitié de cette somme là. Je parle là d’un achat « vente à emporter », mais j’essaie aussi de m’en tenir là dans les restaurants, ce qui est une exercice difficile ! Mais, de temps en temps, je découvre un flacon ayant sommeillé dans ma cave, ou m’ayant été donné par quelqu’un d’aussi généreux qu’attentionné, et qui me procure un plaisir immense, à la hauteur (peut-être) de la valeur monétaire du flacon en question qui dépasse mes propres limites budgétaires.

IMG_6386Une belle étiquette qui a un peu soufferte dans ma cave, mais peu importe, la bouteille est vide. Oui, le shiraz australien peut être d’une finesse aussi remarquable qu’un très bon Côte Rôtie.

Ce fut les cas l’autre jour, en extrayant de ma cave une belle bouteille à partager avec des amis à la maison. Clonakilla est un domaine familiale situé au nord du capital d’Australie (Canberra, pour ceux qui cherchent). Ce n’est pas une zone viticole célèbre comme Coonawarra ou Barossa, mais John Kirk, qui est arrivé en Australie en 1968  d’Ireland après des études de biochimie en Angleterre, a décidé d’y acheter du terrain puis d’y planter de la vigne à partir de 1971. Dans cette zone appelé Murrumbateman, le climat est relativement frais et la viticulture fut d’abord un « hobby » pour John Kirk. Après avoir été rejoint par son fils Tim, cette activité s’est développé au point de devenir un des domaines de référence du pays, surtout pour son vin phare, un shiraz/viognier. Cette cuvée fut produite pour la première fois en 1992, inspiré par une dégustation faite par Tim chez Marcel Guigal. Pour ceux ou celles qui doute de la capacité de ce pays-continent à produire des vins ayant autant de finesse que d’intensité, ce vin devrait les convaincre pleinement. Ce Clonakilla Shiraz viognier 2001 que j’ai dégusté dans sa 13ème année était vibrant, raffiné, soyeux, fruité, complexe, long, équilibré et, finalement, assez exceptionnel pour m’émouvoir. Que demander de plus ? Une caisse dans ma cave, là, tout de suite ! Difficile pour moi car le prix de ce millésime (si on peut encore en trouver en Australie) dépasse les 100 euros. Un millésime récent peut peut-être se procurer pour un peu plus de 50 euros. Une folie drôlement tentante et merci à l’ami qui me l’a offert !

IMG_6400Scène du marché de samedi à Valence d’Agen : potirons, raisins et chataignes. Après on déjeune…

Maintenant revenons sur terre pour d’autres plaisirs simples et infiniment plus abordables. Ja passe une semaine en Gascogne afin de profiter de l’automne qui alterne les rayonnement des couleurs de feu avec le gris/brun humide et les brumes matinales. Après des courses au marché de samedi, quoi de mieux qu’un déjeuner dans la partie bistrot du restaurant l’Horloge, à Auvillar.

IMG_6397La façade du restaurant l’Horloge, à Auvillar (82). Havre de paix, de bonne nourriture, vin et musique. En été dehors sous les platanes, maintenant dedans

C’est mon restaurant préféré du secteur, et, autre cause essentiel à mon bon plaisir, la carte de vins est très bien choisie et les prix y sont abordables. A chaque visite je prends plaisir à laisser Jérome, le sommelier; me servir à l’aveugle des vins au verre issus de ses récentes découvertes. Voilà une autre forme de luxe, ne pas avoir à choisir ! Je me trompe plus souvent que je ne devrais sur leur origine, mais on s’en fout ! L’essentiel est dans le verre et pas dans le « savoir » qu’on mettra autour.

IMG_6388Les deux vins qui m’ont été servis au verre ce jour-là

Le blanc vient de Limoux mais ne bénéfice par de cette appellation. Peut-être contient-il trop de chenin, ou pas assez de chardonnay. J’ignore la raison, et ces règles absurdes des AOP je commence à m’en moquer et de m’en méfier, car cela ne conduit pas toujours vers une qualité accrue.  Le vin était parfait, droit, fin, gourmand, pleinement satisfaisant avec une soupe laiteuse (la crème était délayée comme il faut et pas épaisse) de chataîgnes, délicate et réchauffante. Je ne connaissais pas ce Domaine de Hautes Terres, mais il sait faire du bon vin. Idem pour le rouge, un Minervois ayant beaucoup de fraîcheur (merci la part de carignan) et juste ce qu’il fallait de fruit et de structure pour accompagner la lapin. La cuvée est parfaitement nommé et ces deux vins prouvent, une fois de plus, que le Languedoc évolue vers de plus en plus de finesse dans sa meilleur production.

Deux vins parfaits, pas chers, bien servis et le tout (repas pour deux avec trois verres de vin et un café) pour 50 euros. Ma limite pour l’achat d’une seule bouteille d’exception. La beauté des plaisirs (relativement) simples. Je ne vais pas si souvent au restaurant, mais j’aimerais bien que cela soit toujours comme cela !

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David


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Not bin there, but liked it!

Mes confrères d’In Vino Veritas et moi-même confessons une certaine réticence vis-à-vis des vins australiens.
Ce n’est pas faute d’en avoir dégustés, en 22 ans. Mais très peu ont été sélectionnés.

Trop d’extrait, trop d’alcool, trop de sucre… Les raisons sont variées et se combinent parfois. Peut-être ne déguste-t-on pas les bons? Peut-être ne nous envoie-t-on pas les bons? Peut-être n’importe-t-on pas les bons?

J’ai failli aller voir sur place, l’an dernier; mais ça ne s’est pas fait. Mon billet était payé. Je devais participer à un concours de vins à Sydney. J’avais même contacté Wine Australia pour pouvoir me joindre à leur programme de visites de caves pour professionnels – ils sont annoncés sur leur site. Trois emails plus tard, j’ai renoncé. Aucune réponse. Nothing. Nada. Et pourtant, oui, j’avais les bonnes adresses.

SESouthAutraliaHighways

Et maintenant, trouver Coonawarra…

Comme je ne me voyais pas me débrouiller tout seul à 30 heures de vol de mes bases, organiser mes déplacements moi-même dans un pays si vaste, j’ai jeté l’éponge.

Et puis, n’y voyez aucune prétention de ma part, aucun ego mal placé,  mais je vis des articles que je vends; j’essaie d’y traduire mes impressions, un peu de la passion que m’inspirent une région, un producteur, un vin. C’est une approche assez personnelle. Alors donner plus de quinze jours de mon temps, loin de ma famille, pour découvrir des vignerons qui s’en tapent (ou au moins, ceux qui les représentent), ce ne serait pas raisonnable.

Mais revenons aux vins. A toute règle, une exception, voici un Australien qui a plu à notre panel. Son terroir: la terra rossa de Coonawarra. Son producteur: le géant Penfolds.

Au cas où il s’en trouverait parmi vous pour regretter que je consacre quelques lignes à une maison de cette taille (ça s’est vu ici même pour des vins de Tariquet, par exemple), je réponds par avance: je commente ce que je trouve. Par ailleurs, plus on me dira que small is beautiful, et plus j’aurai envie de vérifier par l’absurde en dégustant des vins de coopératives et de négociants  – c’est mon côté iconoclaste, je suppose. Enfin, j’ai toujours trouvé qu’il y avait du mérite à produire en gros volume une bonne cuvée accessible au plus grand nombre – plus même, parfois, qu’atteindre l’excellence sur de toutes petites quantités que seuls quelques privilégiés auront la chance de boire.

Quelques éléments complémentaires glanés sur le web à propos du vin: Bin 128 existe depuis 1962. Belle année (c’est ma date de naissance)! Un petit changement en 1980, tout de même: depuis lors, il est élevé en barriques de chêne français.

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Bin here before (Photo (c) H. Lalau 2014)

Petit avertissement pour ceux qui découvriraient les vins australiens:  son nez n’est pas commun – il exhale un fort parfum d’eucalyptus (mais aucune trace de koala!). On peut ne pas aimer, mais si l’on passe outre, on découvre un très joli panorama. La brume forestière se lève sur une bouche fraîche, poivrée, des tannins suaves. Ce Bin 128 a de la présence, de la prestance, même. Il fait plus jeune que ses 5 ans. Mais il n’est pas envahissant.

La visite se termine sur une note fumée, un peu d’encens. Voilà un beau vin de gibier. 14% au compteur, mais il n’y paraît pas.

Bin surprised. Bin pleased.

Hervé Lalau

PS. A ceux qui pensent qu’il faut aller voir le vignoble et parler avec le vigneron pour comprendre le vin, ce billet paraîtra sans doute comme un non sens. Dans le contexte de la polémique Pérez-Bettane, qui fait rage à ce sujet, n’y voyez aucune provoc de ma part. Si j’avais dû visiter tous les domaines dont j’ai commenté les vins, j’aurais plus de miles sur les compagnies aériennes que George Clooney dans In the Air. Ce n’est pas le cas, et ma foi, je pense que je ne me débrouille pas si mal. Notez quand même que ce sont ces passages dans le vignoble, ces discussions avec les vignerons qui me font aimer ce métier. Pas très cohérent, le Lalau…