Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin


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Mes premiers émois vineux

Grâce à Hervé (ou par sa faute, c’est selon…) je vais vous infliger une petite séance proustienne, sans le style ni le talent bien sur. Cela va énerver au moins un lecteur, mais tant pis, on ne peut pas plaire à tout le monde, et je crois qu’il vaut mieux ne pas essayer.

Je ne me souviens pas de ma première dégustation de vin, mais, vu le métier de mon père (marchand de vin) et sa vision totalement hédoniste de la vie, je pense que je devais être très jeune. Au début, il me laissait juste sentir les nectars de sa cave, puis les mettre en carafe, les servir parfois et, de temps en temps tremper mes lèvres dans quelques-uns. Il a fallu attendre que je sois admis à la table à dîner des adultes, peut-être vers l’âge de 12 ans, pour commencer à boire un petit verre lors des grandes occasions. Souvent ce vin était coupé d’eau. A partir de 15/16 ans il n’y avait plus de restrictions, sauf celles qui commandaient la bonne conduite à table et en société. Et, du coup, je ne fus jamais tenté de m’enivrer comme certains de mes contemporains. D’ailleurs l’effet d’un excès d’alcool, car cela m’est arrivé plus tard, me provoquait de telles nausées que cet état me répugnait.

Mais le vrai sujet est le goût, et sa formation par les premières expériences qui m’ont révélés la magie du vin. Car il s’agit bien d’une forme de magie. Après tout, ce n’est qu’une boisson. Mais certaines formes de cette boisson ont la capacité de vous transporter, de vous séduire ou de vous interpeller par leurs effets sur vos sens, et aussi de vous fasciner par la poésie de leurs noms et de l’aura qui s’en dégage. Pour cela, je pense que cela aide beaucoup de recevoir une éducation et de vivre dans un environnement propice à cela, et j’ai eu la chance d’avoir eu les deux.

father on bike low defMon père en 1942. Il m’a bien transmis l’amour du vin. Ce que je ne savais pas, car je ne l’ai jamais vu sur une moto étant né juste après la guerre, est que, d’une manière inconsciente, il m’a aussi transmis la passion des deux roues motorisées !

Mon père était donc marchand de vin en Angleterre. A part la période militaire imposée par les circonstances, il a exercé cette profession toute sa vie dans la même boîte, où il a finit comme Managing Director. Justerini & Brooks est une des ces Wine Merchants londoniens établis au 18ème siècle et fonctionnant toujours, grâce, en bonne partie à la vente d’une whisky (J&B) que mon père avait aidé à lancer dans les années 1950 et 1960.

J&B shop La boutique de Justerini & Brooks, St. James’ Street, de nos jours. Pendant longtemps, leur boutique si situait dans New Bond Street, pas très loin.

Les premiers souvenir précis que j’ai de vins dégustés et aimés me viennent plutôt de dîners dans la maison de mes grand-parent maternels, ou je suis né et où nous passions toujours les fêtes de fin d’année et de Pâques. Les dîners y étaient très formels, et on se changeait pour l’occasion : dinner jackets pour les hommes et robes, parfois longues mais pas toujours, pour les femmes. Ils était aussi très bien arrosés. Non pas dans le sens d’une beuverie, mais par la variété et la qualité des vins servis. A l’apéritif il y avait le choix : cocktails (les adultes prenaient souvent un Bloody Mary), ou Sherry Fino ou Amontillado, ou Whisky & Soda. Pour les grandes occasions Champagne. J’avais droit au Champagne ou au Sherry, mais pas de spiritueux. Mon goût pour les Xérès et le Champagne viennent certainement, entre autres, de là.

Les premiers vins que j’ai vraiment adoré étaient des vins blancs allemands : rieslings de la Mosel ou du Reingau, ces dernières étant appelés collectivement « Hock » en Angleterre à cette époque, comme les bordeaux rouges étaient tous appelés « Claret ». Ce que j’aimais dans les meilleurs de ces vins était l’exquise précision de leur fruité et leur légèreté souvent, mais pas toujours, arrondi par une pointe de sucre résiduel. Je préférais d’ailleurs les Mosels aux Hocks, généralement plus raides et moins fruités.

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Ce vin, ou  plutôt quelques-uns de ses ancêtres, aurait provoqué mes premières grandes émotions gustatives dans le domaine du pinard.  

hochheimer-holle-riesling-kabinett-13Les « Hocks » prenaient leur nom familier en anglais de la ville de Hocheim dans le Rheingau. J’ai le souvenir de vins plus puissant et moins fruités que les Mosels, mais tout aussi capable de m’éveiller les sens

D’autres blancs, car on commençait toujours ces repas par un vin blanc, étaient assurés par la Bourgogne et Bordeaux (Graves), en alternance. J’aimais mieux les Bourgognes, mais je préférais les rieslings par-dessus tout.

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Pour les vins rouges, c’était ultra-classique : Bordeaux (Claret) ou Bourgogne. Pour Bordeaux, Latour ou Lafite avaient les préférences pour les grandes occasions, mais il y avait souvent les vins des Bartons (Langoa ou Léoville) ou bien Ducru Beaucaillou. En matière de Bourgogne rouge, je ne me souviens pas de producteurs spécifiques, mais c’était les noms des lieux qui m’enchantaient, comme pour les vins allemands, et j’essayais de les mémoriser et me les récitant avant de me coucher : Chambolle Musigny, Clos de Vougeot, Gevrey Chambertin, Vosne Romanée, tout cela avait valeur d’un monde magique, un peu mystérieux et hors de ma portée, sauf par le truchement des étiquettes que je voyais à côtes des carafes (ces vins étant toujours décantés).

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Je crois me souvenir que je préférais les bourgognes au clarets, pour leur délicatesse et leur fruité, sauf quand les bordeaux était très vieux et leurs tanins bien fondus, ce qui était souvent le cas d’ailleurs. Nous parlions des vins à table. Mon père n’était pas un raseur et ce ne fut pas une obsession, mais les vins était commentés succinctement, et pas que par lui, les femmes prenant largement part à la discussion brève : « pas mal, mais moins bons que le millésime x »; « ça, j’aime beaucoup, il me fait penser à …. »

Taylor's 1945

Les grand moment était l’arrivé du porto vintage, à la fin du repas, d’abord avec le fromage qui venait évidemment après le dessert (il y avait du sauternes ou un liquoreux allemand pour accompagner celui-ci), puis tout seul. A ce moment là les femmes nous quittaient pour aller au salon afin de ne pas être incommodées par la fumée des cigares. J’adorais ces portos ! Parfois on variait avec un vieux Colheita, mais le Vintage régnait. Il y avait aussi du Cognac. J’y goûtais parfois, passé l’âge de 17 ans.

Voilà. Tout cela est banal, personnel mais banal. je ne crois pas que cela a fixé mes goûts, car je bois de tout maintenant et, de toute façon, je n’ai pas les moyens de boire la plupart des vins cités ci-dessus. Par ailleurs la qualité des vins plus « modestes » est sans commune mesure avec ce qu’il était à l’époque. Il n’y a jamais eu autant de bons vins, heureusement pour nous. Quand je suis arrivé en France, j’étais ouvrier et je buvais du vin en litre avec des étoiles sur les flacon consigné. Le weekend on se payait du 12°, mais en semaine c’était du 10°5 ou du 11° . Cette période a duré 4 ou 5 ans. J’ai donc connu les deux extrêmes du monde viticole. Je suis heureux de me trouver maintenant au milieu. Le très haut de gamme ne me manque pas et je ne boirai plus du jaja.

David Cobbold


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Lectures en vin

Quelles sont mes lectures, en matière de vin ?

Tout au long de l’année, les livres sur le vin que j’ai en main relèvent de trois catégories. D’abord les classiques, livres de référence ou autres, que je consulte ou relis régulièrement, par nécessité ou par plaisir. Peu de nouveautés dans ce domaine, excepté des nouvelles éditions de temps en temps qui méritent amplement que je rappelle aux lecteurs les qualités de ces ouvrages. Ces livres-là, que j’ai achetés, parfois il y a longtemps, sont marqués par l‘usure ou la disparition de leurs couvertures, ce qui est le signe d’un usage soutenu et donc de leur grande utilité. La deuxième catégorie est composée de nouvelles sorties que je reçois gratuitement en copie presse. Peu de ceux-là retiennent mon attention, mais je les regarde tous, qu’il s’agisse de livres généralistes ou de monographies. N’étant pas très porté sur la bande dessinée, cette sous-catégorie ne retient que rarement mon attention, avec parfois des exceptions, comme ici. La dernière catégorie est celle des périodiques : lettres d’information destinées aux professionnels, magazines plus ou moins spécialisées, blogs et autres choses de l’internet. Je n’en lis qu’un nombre limité pour m’informer, et une seule pour le plaisir en même temps que pour apprendre. Elle sera mentionné au début de cette liste.

Le meilleur magazine au monde consacré au vin : The World of Fine Wine

Fine Wine

finewine@servicehelpline.co.uk

139 euros pour un an (4 numéros), 250 euros pour 2 ans

Je ne crois pas qu’il y ait beaucoup de concurrence pour ce titre (certes un peu stupide), tant il dépasse de loin tout le reste en tout : étendu du champ et variété des sujets traités, qualité des textes et diversité des auteurs, rigueur et intérêt des dégustations, esthétique des illustrations et de la mise en page…..

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J’ai déjà parlé à quelques reprises de ce périodique sur ce blog, mais l’arrivée chaque trimestre de mon exemplaire de The World of Fine Wine est un moment que j’attends avec impatience chaque fois, car il y a toujours à lire, à étudier, à regarder et à comprendre là-dedans !

Et je vais vous gâter en montrant deux des couvertures pour vous mettre le vin à la bouche.

 

 

 

 

 

6 livres classiques, indispensables, de référence

Histoire Mondiale du vin

L’Histoire Mondiale du Vin, de Hugh Johnston

(Hachette Pluriel, édition Poche, 13 euros)

Si vous devez ne lire qu’un seul livre sur le vin, choisissez celui-ci. Non seulement il donne une vision globale du monde du vin qui vous permettra de comprendre bien des choses sans propagande inutile ni technicité barbante. Il est très bien écrit (et traduit) et il vient de sortir en version de poche.

L’édition « normale », copieusement et bien illustrée, vaut 45 euros.

 

 

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L’Atlas Mondial du Vin, de Johnson (le même) et Robinson

(Flammarion, 45 euros)

Le 7ème édition de ce livre de référence indispensable vient de sortir. Il vous permettra aussi d’avoir une vision mondiale du vin, mais dans le présent et avec un axe géographique plutôt qu’historique. Beaucoup de cartes, évidemment, et des exemples de vins « types » par zone qui figurent à travers leurs étiquettes.

Wine Grapes, par Robinson, Harding and Vouillamoz wine grapes

Allen Lane, £96 (aussi disponible en version Kindle, moins cher)

Ce livre, luxueusement édité (en anglais seulement), m’est devenu indispensable tant l’étendue de sa couverture et la qualité de ses textes impressionne.  1,368 cultivars sont traités, avec un degré de détail qui correspond, en gros, à leur importance dans le monde actuel. Pour certains il y a aussi de très intéressant tableaux qui démontrent les complexes lignes de parentés qui existent entre, par exemple, les membres de la famille pinot, qui, via le très prolifique gouais blanc, a des liens avec la syrah, le gamay, le savagnin et le cabernet franc, pour n’en citer que quelques-uns et uniquement liés à la France, car les cépages ne connaissent évidemment pas les frontières.

 

 Histoire de la Vigne et du Vin en France, par Roger Dion

Dion

(editions CNRS, 35 euros)

Même en limitant sa vision au cas particulier de la France, ce livre est tout aussi indispensable à ceux qui s’intéressent au vin. Plus universitaire dans son approche que les deux précédents, il a aussi pour lui une vision holistique de ce qui a fait le paysage viticole en France. Roger Dion va loin dans ses analyses de ce qui a construit la France viticole, et les défenseurs du «tout terroir» en seront pour leur frais, car c’est, en quelque sorte, le blé et le transport qui ont déterminé les implantations de la vigne partout dans ce pays. Ce grand classique, réédité récemment, est issu des cours de ce géographe au Collège de France et il explique, par le détail mais avec des conclusions universellement applicables, l’origine et le développement des vignobles de ce pays. D’une lecture parfois fastidieuse, il est néanmoins d’une grande limpidité et d’une richesse étonnante.

Je dois rajouter, dans la même veine, l’excellent étude historique de Marcel Lachiver, Vins, vignes et vignerons (Fayard, 25 euros)

 

Cocks et Féret, Bordeaux et ses Vins

Feret XIX

(editions Feret, 125 euros). 200 ans après la première édition, cette dernière et dix-neuvième version comporte un catalogue exhaustif et descriptif de tous les domaines du Bordelais, mais aussi des chapitres introductifs, chacun écrit par des spécialistes, et qui abordent une large gamme de sujets. Ce livre est une encyclopédie et non pas un guide d’achat, mais avec lui vous saurez à peu près tout sur les vins de Bordeaux. Livre de référence indispensable pour les professionnels.

 

Et quelques nouveautés recommendables

 

 CortonUne Année en Corton, textes François Perroy, photos Jon Wyand

(Glénat, 39 euros)

On pourrait mettre ce livre dans la catégorie vaguement méprisante de « beaux livres », mais celui-ci est bien plus que cela. Il s’agit d’une monographie sur le plus vaste grand cru de Bourgogne, et le seul qui produit vins rouges et vins blancs. En cela, c’est une sorte de condensé de toute la Bourgogne. Le photographe anglais Wyand a passé une année entière dans le vignoble de Corton et ses villages attenants, et j’ai rarement vu un livre sur le vin dont les images vous font vivre la vigne et ses hommes, par toutes les saisons, d’une manière aussi sensible et palpable. Le texte est bien aussi. C’est un livre magnifique et émouvant.

 

Le Nouveau Guide des Vins de France, par Jacques OrhonLe-nouveau-guide-des-vins-de-France

(éditions de l’Homme, 20 euros)

Les guides des vins de tel ou tel pays sont nombreux mais j’ai trouvé celui-ci, écrit par un Français qui vit depuis longtemps au Québec (ce qui lui donne, utilement, de la distance), à la fois clair et assez complet. Orhon, qui est un ancien sommelier, connaît bien les vins de plusieurs pays et a beaucoup écrit sur l’Italie, par exemple. Je trouve que ce genre de vision plus large des choses est un atout quand il s’agit de décrire et non pas juste de plaider. Pour débuter dans la connaissance des vins de ce pays, ce livre est recommandable.

 

 

Chroniques de la VigneChroniques de la Vigne, par Fred Bernard

(Glénat, 19,50 euros)

Pas franchement une nouveauté, car ce livre, qui mêle dessins à l’aquarelle faussement naïfs et textes du même auteur, est sorti en 2013. Je ne suis pas fanatique des bandes dessinées, sauf de rares exceptions, mais ce livre est fascinant et touchant. Il nous écarte totalement des chemins du convenu, du gniangnian ou bien du snobisme qui gangrènent un peu ce secteur. Basé sur le propre parcours de l’auteur et des conversations avec son grand-père, producteur bourguignon, ce livre est un régal pour les yeux comme pour l’esprit.

 

 

Anthologie du Vin et de l’Ivresse en Islam, par Malek Chebel vin et islam

(Seuil, 23 euros : jolie édition pour ce prix)

C’est un paradoxe que les plus grand poètes du vin ont vécu en terres islamisées, bien que je ne pense pas qu’ils respectaient beaucoup les consignes de cette religion. Un autre paradoxe est le fait que le vin coule à flot au paradis des musulmans. En tout cas, cette anthologie nous enseigne beaucoup sur les rapports compliqués (et un peu schizophrènes) qu’entretient l’islam avec le vin. Voici un petit échantillon extrait d’un de poèmes du plus célèbre des poètes du vin issu du monde islamique. Il s’agit d’Omar Khayyam, également savant, astronome et algébriste (11ème et 12ème siècles). Je trouve qu’il résume bien le problème et l’origine de l’interdit :

Le vin est défendu, car tout dépend de qui le boit,

Et aussi de la qualité et de la compagnie du buveur.

Ces trois conditions réalisées, tu peux dire :

Qui donc boit du vin, si ce n’est le sage ?

 

 Bonne lecture, et bonne année à toutes et à tous

David


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A plusieurs, c’est mieux et bien plus amusant!

Les chiffres des exportations de vin français en baisse nous l’indiquent clairement: les vins de ce pays ont parfois du mal à trouver leur place sur un échiquier mondial de plus en plus occupé par des produits de belle qualité, issus d’un nombre croissant de pays producteurs très actifs sur des marchés importants et ouverts.

Si l’on peut et l’on doit reconnaître les qualités individuelles d’une forte proportion de vins français (il n’y a jamais eu autant de bons), le manque de stratégie collective fait souvent que ces vins n’obtiennent pas, ou péniblement et par à-coups, la place qu’ils méritent.

Je ne parle pas ici des crus classés et consorts, des grands bourgognes ou des plus prestigieux vins du Rhône, ni des grandes marques de Champagne qui bénéficient d’une très belle image qui les protègent d’une réelle concurrence exogène, sans parler du travail individuel des marques pour assurer que cette image reste aussi visible que désirable. Et les producteurs importants, dont le volume de production et la largeur de gamme autorisent une organisation qui alloue une part significative de leur budget aux voyages, à la promotion et au réseau commercial, sont aussi généralement mieux armés dans ce combat quotidien pour maintenir ou augmenter les ventes que des producteurs de taille modeste.

C’est pourquoi, pour tous les autres, c’est à dire la vaste majorité des vignerons indépendants de ce pays, le partage avec des collègues de ces efforts essentiels pour la survie de leurs entreprises me semble être bien plus que du simple bon sens : presque une nécessité. Et je ne parle pas ici des actions de communication collectives conduites au niveaux nationaux, régionaux ou par une appellation, car celles-ci doivent donner une part égal du gâteau à chaque producteur, du moins en théorie. Les exemples de groupements volontaires entre vignerons pour mener des actions de promotion ou de commercialisations ne manquent pas, même si la plupart reste inconnue des consommateurs, et pour cause car leur objet n’est pas de se substituer au producteur, mais de lui donner les moyens d’atteindre des intermédiaires, journalistes ou revendeurs, qui, ensuite, mettront en avant les producteurs dont ils ont apprécié les vins.

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Puisque les journalistes se prennent pour des messies, il leur faut porter la bonne parole. Un collègue hollandais pris par une folie de grandeur au labo Oenoteam

 

Pour ne parler que de la France, un des plus anciens de ces groupements volontaires, qui réunit des producteurs de plusieurs régions français, est le club Vignobles et Signatures. A Bordeaux, depuis quelques années, plusieurs consultants ont étendu leurs services de conseil dans les domaines viti et vini pour proposer aussi à ceux de leurs clients qui le souhaitent la formation de clubs qui assurent des actions promotionnelles afin de faire connaître les vins de leur membres, comme leurs façons de travailler. Je pense à Stéphane Derenoncourt ou à Olivier Dauga, dont les activités ne sont pas limitées à la seule région bordelaise d’ailleurs.

Une récente addition est le club de vignerons intitulé «In a bottle», qui vient de fêter son premier anniversaire et dont les 17 membres sont tous suivis par le même laboratoire de conseil œnologique, Oenoteam, à Libourne. Julien Belle, Thomas Duclos et Stéphane Toutoundji en sont les trois œnologues consultants. Ce laboratoire, et ses consultants, ont un grand nombre de clients mais l’association de 17 entre eux est un acte volontaire et supplémentaire qui implique d’aller ensemble à la rencontre des professionnels du vin pour mieux vendre ensuite.

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Les moments les plus magiques des voyages de presse sont ces moments improvisés, comme quand Laurent de Bosredon nous sort deux flacons du monbazillac 1942 de son domaine. L’un était superbe, l’autre un peu moins (oh bouchon liège, quand tu nous tient !)

J’ai accepté avec intérêt une invitation d’aller voir sur place ce club en action au moment des vendanges de cette année. Le voyage s’est concentré sur la partie de le rive droite du bordelais ou se trouve la majorité des membres de ce club, entre Libourne et Castillon, avec une extension dans le bergeracois voisin au Château de Bélingard, domaine d’une très grande beauté situé en Périgord, sur les appellations Monbazillac et Côtes de Bergerac. J’ai envie de vous raconter la série d’activités et rencontres qui a constitué ces deux journées bien remplies, non pas en tant que récit d’un voyage de presse, mais pour illustrer mon propos sur l’intérêt d’un tel regroupement sur le plan d’une action de communication intelligente et approfondie.

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La dégustation chez Oenoteam, à Libourne, a lancé le voyage : bonnes conditions, vins à parfaite température et dégustateurs concentrés

Nous étions une petite dizaine de journalistes, issus de 5 pays : Angleterre, Allemagne, Belgique, Hollande et France. Les vendages en rouges étant en cours dans la région, l’occasion était parfaite pour voir des vignes, goûter des raisins, discuter des dates et techniques des vendanges, voir entrer des raisins et constater l’omniprésence des tables de tris dans les chais, entendre les avis des uns et des autres sur les perspectives qualitatives ce millésime miraculé (en gros c’est « Boudu sauvé des eaux » par le soleil de septembre), puis se rendre compte des investissements techniques réalisées par tous, et cela malgré la disparité entre leurs niveaux de sophistication qui correspondent, en gros, aux moyens disponibles. Et, bien entendu, déguster tous les vins de ce club dans au moins deux millésimes différents.

Louis Havaux en pleine forme après une dégustation

Son excellence Louis Havaux, toujours pro, toujours discret, toujours souriant, toujours en forme. Le vin nous maintient bien, il me semble!

L’organisation était aussi professionnelle que décontractée, deux qualités que j’estime essentielles pour la réussite d’une telle opération. Mes collègues étaient, de sûrcroit, attentifs et appliqués dans leur attitudes, sans être des «casse-pieds», ce qui est aussi vital mais difficilement contrôlable par un organisateur, sauf éventuellement par la sélection des candidats. Car combien de voyages de presse ou autres dégustations sont pollués par une ou deux personnes qui ne semblent prêter aucune attention à ce qui est dit ou versé dans leurs verres? Si on ne veut pas visiter la n-ième cuverie, chai à barrique ou chaîne d’embouteillage, on se tient tranquillement dans un coin, non? Et on parle le moins possible, et tout au plus en chuchotant, lors des dégustations longues, il me semble. On peut toujours attendre les repas pour la convivialité. Mais je digresse !

Ce voyage a débuté par une visite du laboratoire Oenoteam ou tout a commencé, puis, dans leur salle immaculée, une dégustation de l’ensemble des vins des membres du club dans le millésime 2012 (voir le première photo). Manière de constater le haut niveau d’équipement dont ce labo dispose et observer les ballets des échantillons issus des cuves en cours de fermentation, puis d’entrer dans le vif du sujet. J’étais plutôt impressionné par les qualités du millésime 2012, pourtant pas doté d’une si belle réputation. Les 2013, que nous avons dégusté le lendemain matin, s’en sortaient nettement moins bien.

Il est intéressant de noter que mes préférés ne sont pas nécessairement les vins les plus chers, ni ceux issus des appellations les plus prestigieuses. Je continue à penser que c’est le vigneron et ses aides qui font le vin, et sûrement pas son appellation, mais aussi que le prix n’est pas toujours un indicateur fiable de qualité. Je vous livre une liste de mes vins préférés, dans l’ordre alphabétique qui a plus ou moins correspondu à l’ordre de la dégustation, qui s’est faite à découvert. Tous les prix sont ttc départ des propriétés.

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Château Blissa, Côtes de Bourg : un des meilleurs vins de cette dégustation du millésime 2012, et un des moins chers aussi (voir ci-dessous)

Château Lanbersac, Puisseguin St. Emilion (9,80 euros)

Château Blissa, Côtes de Bourg (7,20 euros)

Château La Claymore, Lussac St. Emilion (10,75 euros)

Château Croque Michotte, Saint Emilion Grand Cru (23 euros)

Château La Tour du Pin Figeac, St. Emilion Grand Cru (30 euros)

Château La Grave Figeac, St. Emilion Grand Cru (24 euros)

Château Lajarre, Bordeaux Supérieur (6,60 euros)

Château Canon Montségur, Castillon Côtes de Bordeaux (6,90 euros)

Château Ogier de Gourgue, Côtes de Bordeaux (12,70 euros)

Château Saint Nicolas, Cadillac Côtes de Bordeaux (9,30 euros)

Oui, il est très possible de trouver un vin à 7 euros meilleur ou aussi bien qu’un autre à trois ou quatre fois ce prix-là. Et oui, un Bordeaux supérieur peut être meilleur qu’un Saint Emilion Grand Cru ou un Pomerol. Le vin est complexe, comme son appréciation !

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Les raisins de Cabernet Franc sur cette propriété bordelaise attendront encore quelques jours. Nous les avons goûtés et ils sont très prometteurs, plein de fruits et aux tanins presque murs.

 

Les autres activités de ce voyage se sont enchaînées logiquement pas des visites de propriétés en cours ou en attente imminente des vendanges. Des merlots de qualité variable mais globalement correcte étaient, pour la plupart, déjà ramassés. Les domaines visités étaient tous relativement modestes au niveau de leurs prix de vente et vendangent donc la majorité des leurs parcelles à la machine, comme 75% du vignoble français. Cela nous a permis de constater que cette méthode, grâce notamment à des systèmes de tri embarqués sur les dernières machines, qui sont souvent doublés par des tables de tri au chai, permettent d’éliminer la majorité des raisins abîmés ou autre matière indésirable. A condition que le vignoble ne soit pas trop loin du chai, je ne vois pas trop de raisons de préférer des vendanges manuelles pour la plupart des vins.

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Jean Trocard, au pied d’une de ses cuves à Château Laborde (Lalande de Pomerol) nous donne ses explications

Des dégustations de baies de merlot, cabernet sauvignon et cabernet franc avant vendange nous ont confirmé la nécessité d’attendre plus longtemps la maturité des deux cabernets, du moins dans la plupart de cas. Une autre dégustation nous a présenté les effets de différentes barriques, bois et tonneliers sur un même lot de merlot.  Des visites de chais et/ou de vignobles furent organisées à quatre domaines différents.

Puis il y a eu, le lendemain, une dégustation complète du millésime 2013 et une initiative originale, organisé par le producteur de caviar français Sturia (la France est maintenant le troisième producteur de caviar au monde, après la Chine et l’Italie), d’associer des mini-plats incorporant divers caviars avec des vins rouges du club «In a bottle»:  ce fut un exercice périlleux!

Ce programme était émaillé de rencontres et discussions avec un grand nombre des 17 producteurs. Et je garde pour la fin ce qui était, pour moi, le clou du programme: un apéritif et dîner dans la maison des Bosredon au Château de Bélingard, avec vue exceptionnelle sur la vallée de la Dordogne, ses vignes, ses bois en coteaux et le tout roulant vers l’horizon dans le nuit tombante. Un moment de détente magique accompagné par l’esprit vif et spontané des nos hôtes.

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Quand Bordeaux prend un air de Provence avec cet olivier, planté en 1955 et qui a donc survécu aux hivers de 1956 et 1985. Devant le chai de Château Laborde, à Lalande de Pomerol

Il est frappant de noter que bon nombre des adhérents de ce club, comme dans d’autres du même genre, ne viennent pas du milieu traditionnel viticole. Question de vision, d’organisation, de priorités commerciales ou de moyens? Je n’en sais rien, mais peut-être un peu de tout cela. Il est clair, en tout cas, que quelqu’un qui vient d’un autre univers arrive plus facilement à reconnaître qu’il a besoin de l’aide de spécialistes pour l’épauler dans les multiples fonctions qu’impliquent la production et vente du vin. Et il apporte, probablement, une ouverture d’esprit vers les marchés que n’a pas, toujours, un vigneron «de père en fils». Enfin, il a souvent davantage de moyens également. Mais quelqu’en soient les causes, les résultats me semblent assez probants.

J’ai beaucoup appris pendant ces deux jours, même si je plaiderais pour un peu moins de visites de cuveries! Ensemble, ce club à pu faire connaitre les vins et les personnalités de ses adhérents à un groupe de journalistes bien plus efficacement que si chacun y allait avec sa petite chanson. Je leur souhaite longue vie et réussite.

 David Cobbold

(texte et photos)

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PS. Et une mention spéciale pour un autre vin que n’a pas pu participer aux deux dégustations des 2012 et 2013, et pour cause : son propriétaire n’a pas estimé ces millésimes dignes d’être embouteillés sous son étiquette. Il s’agirait de Château Yquem ? Pas du tout, car son nom (curieux) est Château Grand Français, un vin d’appellation Bordeaux Supérieur situé près de Coutras, au nord de la région girondine. Mais j’ai dégusté, en magnums, les millésimes 2009 et 2010 de ce vin que se vend autour de 10 euros la bouteille. Il m’a semblé en tout points remarquable, surtout le 2010, et je serai très intéressé de glisser un flacon comme joker dans une série de vins aux noms plus prestigieux. Et Michel sera très content d’apprendre que ce domaine est en agriculture biologique !


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Crus Classés: encore un livre ?

Un livre. Un beau livre. À l’approche des fêtes de Noël, chaque année, c’est le même manège. Un ouvrage de plus à ranger dans une bibliothèque déjà saturée de livres traitant des Crus Classés ? Une référence à rajouter à la liste déjà longue consacrée aux «grands vins» de Bordeaux ? Allez savoir…

Ce livre n’est pas le premier, ni le dernier. Il n’est pas fini le temps où l’éditeur, grand ou petit, vous suppliera de pondre un livre sur les Grands Crus Classés, les GCC pour les familiers du sérail. Honnêtement, quand j’ai reçu celui-là, je me suis dis que je n’avais pas le cœur à le chroniquer, vu qu’il m’était adressé par un ami, celui-là même qui en est l’auteur.

Mettez-vous à ma place, ce n’est guère aisé que de dire du bien (ou du mal) d’un objet créé de toutes pièces par un copain. Il y affiche son style, son parti pris, ses choix… Allez donc être sincère dans un tel cas ? Comment oser y mettre du fiel, montrer votre mécontentement, votre désaccord, faire part d’un quelconque ressenti ? Quoiqu’il arrive, vous vous exposez à la remontrance la plus fréquente, quelque chose du genre : « Mais bougre d’âne, tu n’as rien compris !« , ou encore « Enfin, Michel, pourquoi tu me cherches des poux là où il n’y en a pas ? » , ou bien « Qu’est-ce qui t’as pris ? T’es jaloux ou quoi ?« .

Photo©MichelSmith

Photo©MichelSmith

Se taire, ne rien dire, faire le mort ? Pas vraiment ma solution.

Plus dure encore sera la tâche dès lors qu’il s’agit d’un livre au sujet casse-gueule. Ainsi, si vous me suivez un tant soit peu dans ces rencarts du Jeudi, vous savez pertinemment que je ne m’honore pas, loin s’en faut, de figurer parmi le cercle des adorateurs des Grands Crus non encore disparus, fussent-ils classés en 1855 ou plus récemment. Il y a tellement de journalistes mondains avides de petits cadeaux sous forme de coffrets bois, tant et tant de réceptions endimanchées et de repas pour briller chez les macaronnés du coin, tant de connivences, de compliments, de vierges éplorées, que je ne vais pas ajouter mon nom aux cercles distingués des lécheurs de crus. J’avoue qu’au début, lorsque j’étais jeune journaliste à la peau tendre, j’étais ému, sensible, voire impressionné par la seule vue d’une étiquette portant la mention «Grand Cru Classé de Sauternes». J’ose dire que je ne rêvais que d’en siroter, en boire, en avaler le nectar… jusqu’à la lie. Tel un amateur de reliques, j’allais jusqu’à collectionner les bouteilles vides, les bouchons, les étiquettes… Plus adepte que moi dans les sectes des Grands Crus Classés, vous ne trouviez pas.

Diable, maintenant que j’ai mûri, dès lors que j’ai appris à me tourner vers d’autres horizons, à regarder vers d’autres crus non classés, pour certains même carrément déclassés, après les avoir tous goûtés et regoûtés, du premier au cinquième rang, seconds vins compris, voire troisièmes, après avoir laissé vagabonder mes envies chez les bouseux, de Vic Bilh à Marcillac, rien ne me fatigue plus que la vue de ces bouteilles à cent euros (minimum ?) le col. Imaginons un instant : pour un flacon de Margaux acheté, combien de bouteilles de Faugères, de Chignin-Bergeron ou d’Arbois puis-je me procurer à la place ? Combien d’occasions manquées rien que pour avoir le plaisir de contempler un «Premier Grand Cru Machin» dans ma vitrine ou même dans ma cave ?

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N’empêche que je respecte les opinions de mes copains, leurs attirances, leurs pulsions passagères ou leurs goûts définitifs.

Jean-Charles Chapuzet, l’auteur de ce presque monumental «1855 Bordeaux Les Grands Crus Classés» qui vient de sortir chez Glénat (49,90 €), fait partie des bons journalistes, des besogneux, de ceux qui s’attèlent avec vaillance à la tâche. Et comme en plus il est Saintongeais (de Jonzac), ouvert aux vins du Midi et marié à une tonnelière… Trèves de plaisanteries, je ne dirais pas que son livre est passionnant au sens où il vous transporte vers des contrées jusque là non abordées, mais je suis certain qu’il va séduire les amateurs d’histoires, les buveurs de croupes graveleuses, les dingos de vins boisés et les adorateurs de terroirs racés.

À trop vouloir trop se presser dans la lecture de cet ouvrage préfacé par notre grand avocat des Crus Classés, j’ai nommé Michel Bettane, on en oublierait de souligner les subtilités de son orchestration. L’intérêt de ce livre, c’est qu’il faut le lire comme un récit journalistique et non comme une sorte de nomenclature figée ou historique où chaque secteur serait épluché, chaque domaine ausculté un par un, l’ordre hiérarchique parfaitement respecté. Pour ménager au lecteur quelques arrêts, l’auteur, que l’on devine un tantinet bridé par le manque de place, raconte cet univers selon un découpage de chapitres bien à lui, comme une succession d’articles : Un territoire, Des terroirs, Les grands hommes, etc. L’objectif est ici d’informer, d’effleurer sans aller trop loin, sans heurter l’ordre bien établi des Crus, sans bousculer, sans choquer. On saute du coq à l’âne, d’un ruisseau à l’autre, d’un propriétaire à un fondateur, d’un négociant à un entrepreneur, ce qui permet, mine de rien, d’égrainer les noms des châteaux, de s’y poser, d’en toucher un peu l’histoire avant de repartir vagabonder de plus belle entre Médoc et Sauternais, le tout entrecoupé de photos signées Guy Charneau.

Chais, barriques, barriques et chais de nouveau, cuveries à l’ancienne, cuveries démesurées, puis demeures opulentes, logis plus sages et endormis que jamais, parcs bien peignés, salons dorés, colonnades, frontons, façades, vues aériennes, ce livre qui respire l’oeuvre de commande est aussi prétexte à une luxueuse promenade imagée (sans trop montrer l’humain) dans un univers qui – selon moi – se « disneyise » de plus en plus. Point de libations, nul excès, tout est sage (trop ?), rangé, propret.

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Alors, qu’en penser ? Celui qui fréquente le beau monde des châteaux depuis des années et qui en connaît un peu les dessous, l’envers du décor, se sentira déconcerté, quelque peu brimé. On aimerait pousser l’investigation plus loin, aller vers cet autre monde qu’est le Libournais, par exemple, flâner plus encore dans les brumes des Graves, lire ne serait-ce que quelques lignes sur le Deuxième Cru Classé Léoville Las Cases une fois de plus absent (il est vrai que la famille Delon n’adhère pas au Conseil des GCC…), en savoir plus sur Pontet Canet. Le puriste aurait souhaité que chaque domaine fut visité et décrit avec plus de détails récents, un travail qui reste à faire sachant qu’en moins de cinquante ans tant de propriétaires, tant de travaux, tant de chamboulements ont modifié la face des Crus Classés. Mais voilà, c’est fait ! L’image des Crus Classés ne sera pas entachée par quelques considérations autres que traditionnelles. À presque trois mois de Noël on a un livre de plus à rajouter au rayon Bordelais d’une bibliothèque déjà bien chargée. Le dernier ouvrage commandité par le Conseil des Grands crus Classés en 1855. Et la planète vin peut continuer de tourner en paix.

Michel Smith

PS. À propos de crus classés, et en attendant le prochain ouvrage de Jean-Charles Chapuzet, il faut en parallèle acquérir ce livre (pas si vieux) ici chroniqué par Jacques Berthomeau et celui cité en début d’un de mes anciens articles ici même.


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Une barrique à la mer, pourquoi faire ?

J’ai assisté très récemment à une très intéressante dégustation qui a permis d’explorer les effets du vieillissement partiel d’un vin sous l’eau. Quelle eau ? Le bassin d’Archachon, bras de mer (le bon terme géographique est lagune mésotidale) plus calme de l’océan Atlantique. Quel vin ? Le Château Larrivet Haut-Brion rouge 2009, un très bon Pessac-Léognan. Quelle quantité ? 55 litres dans une barrique adaptée (on appelle ces petits tonneaux des barricots, ou des quarts). Combien de temps? 6 mois après la fin de l’élevage normal de ce vin, qui était, dans ce cas, de  16 mois en barriques bordelaises dont un tiers étaient neuves. Et le tout avec un protocole de contrôle qui me semble suffisant: c’est à dire la présence deux vins témoins, dont un était le vin « normal » mis en bouteille à la fin de son élevage, et l’autre un deuxième lot de 55 litres, tiré du même vin « de base » et vieilli aussi 6 mois de plus dans un deuxième barricot, cette fois-ci dans le chai climatisé du château.

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Le chai à barrique à Larrivet Haut-Brion 

Vous me direz peut-être que tout cela n’est qu’un « coup de pub », destiné à attirer de l’attention sur ce château. Je vous répondrai ceci :

(a) et pourquoi pas ?

(b) en tout cas pas seulement, car tout ce qui fait avancer la connaissance sur les mystères du vin est à prendre, et là nous avançons en terra incognita, même si d’autres choses dans ce registre ont été tentées, volontairement ou involontairement, avec des bouteilles à l’eau. Mais je ne vous parlerai ici que de cette seule expérience car les résultats, aussi bien gustatifs qu’analytiques, contiennent leur lot de surprises, et, peut-être, des pistes à explorer plus loin.

D’abord la dégustation. On nous a présenté trois vins : en vin témoin, le Château Larrivet Haut-Brion rouge 2009, avec son élevage normal, puis le même vin ayant séjourné 6 mois de plus dans une barrique de 55 litres en bois neuf (échantillon appelé Tellus 2009), et enfin le même vin ayant aussi séjourné 6 mois de plus dans une barrique de 55 litres en bois neuf, ancré dans une gueuze dans la zone d’étiage du bassin d’Arcachon (échantillon appelé Neptune 2009).

Barriques

Les deux quarts de barrique, ou barricots, dont celle de gauche après immersion. Ils sont l’oeuvre de maîtres tonneliers de chez Radoux, partenaire de cette opération

Mes commentaires sur ces trois vins.

Vin témoin (Larrivet 2009) :

Assez arrondi et chaleureux comme souvent pour ce millésime. Signes d’évolution (robe et nez). Ferme et charpenté en bouche avec des tanins pas encore totalement assouplis. Un beau fruité conserve une part de jeunesse à ce vin qui montre aussi le caractère solaire du millésime (alcool 14,15 à l’analyse).

Tellus 2009

Robe plus jeune, m’a-t-il semblé, bien que cela ne soit contredit par les analyses d’anthocyanes. Le nez est plus puissant et concentré, mais il m’a semblé que ce n’est pas seulement du à un effet du boisage supplémentaire, car le fruité est toujours bien présent et n’a pas été écrasé par le bois. Mais il aura besoin d’un peu plus de temps en bouteille pour trouver une posture parfaitement harmonieuse. (alcool 14,2)

Neptune 2009

Ce vin semblait plus frais en général, au point même de révéler des arômes de type poivron au nez, chose qu’on ne trouve que rarement dans les 2009 bordelais, et pas du tout dans les deux vins précédents. Mais c’est par sa texture que ce vin marque sa différence intéressante pour moi. Bien que semblant plus jeune et un peu plus intense dans l’ensemble, ses tanins sont bien plus souples et le vin est plus long, terminant sur une note de fraîcheur que je n’ai pas remarquée dans les deux autres. (alcool 13,37)

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Le barricot de Neptune en cours d’immersion dans sa « gueuze » (je croyais que cela signifiait une bière Belge, mais….) 

Quelques explications de ces différences, via les analyses

En ce qui concerne le vin « Neptune », j’étais surpris de voir sur les fiches analytiques, après la dégustation, que son degré d’alcool avait baissé de 0,8 en l’espace de 6 mois. D’où l’impression de fraîcheur qu’il m’a donnée? Une partie de l’alcool serait donc partie dans le Bassin? En ce qui concerne l’assouplissement des tanins, l’explication semble être donnée par un cheminement inverse, car ce Neptune affiche la présence de 86 mg/litre de sodium, substance totalement absente des deux autres vins. Quand on sait à quel point le sel peut modifier, en le diminuant, l’impression de dureté des tanins en dégustation…..

Peut-on tirer des conclusions de cette expérience ?

D’abord que ces deux chemins  d’élevage produisent des effets différents et palpables à la dégustation. D’autres plus savants que moi (j’attends nos chers lecteurs au tournant, maintenant) pourront sans doute nous fournir des explications pour les deux phénomènes que j’ai pu pointer par la dégustation.

Quant à la perte d’alcool, qui atteint 5,5% en 6 mois (est-ce une forme d’osmose inverse ?), cette approche de l’élevage me donne des idées pour la masse croissante des vins dont les niveaux d’alcool frisent ou dépassent les 14,5%. Faut-il suggérer aux producteurs de Châteauneuf-du-Pape, par exemple, de mettre leur barriques dans le Rhône pendant un an ? Cela va créer un sacré bazaar sous le Pont d’Avignon !

Quant à la perception des tanins plus souples, je conseille de manger un peu plus salé avec vos rouges jeunes. Cela serait peut-être plus efficace que des les passer en carafe.

Dernier point intéressant que j’ai relevé des fiches analytiques : l’élevage sous l’eau constitue donc un milieu anaérobique dans lequel bactéries et autre choses indésirables, comme les brettanomyces, ne peuvent se développer. Zero pointé pour ces trucs-là dans l’échantillon Neptune, alors qu’ils étaient présents dans l’échantillon Tellus.

 

La semaine prochaine je vais vous parler d’une expérience qui a démarré cette année et qui tente, enfin, de mesurer et quantifier les effets réels de l’agriculture biodynamique sur une parcelle de vignes, comparés à une autre moitié de la même parcelle en agriculture biologique.

 

David Cobbold


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Les 5 de l’été. Marre du rosé ? Buvez des blancs du Sud-Ouest!

La domination des vins rosés dans les propositions de « vins d’été » me gonfle sérieusement. Je n’ai pas grand chose contre le vin rosé : il y en a de très bons et j’en bois. Ce qui me désole, c’est cette mode de les proposer partout et n’importe comment, comme s’il n’y avait rien d’autre de buvable pendant les mois d’été. Et la majorité est, comme toujours, sans grand intérêt.

L’autre jour, j’ai vidé ma cave d’échantillons de vins rosés de tous les flacons reçus cette année et pas encore dégustés. Sur 15 bouteilles ouvertes, j’en aurai bu une seule avec un peu de plaisir. D’accord, ils ne sont pas chers (sauf en Provence), et on peut les boire avec une large gamme de mets, mais est-ce que cela suffit pour ne consommer que cela pendant les mois chauds ?

Pour échapper au diktat du rosé, je prône donc un retour massif vers le vin blanc. Et, si vous cherchez des vins blancs abordables, vous ferez bien d’investiguer les ressources du Sud-Ouest de la France. La semaine passée, j’ai dégusté une petite série de vins blancs de Gascogne, auquel j’ai ajouté un blanc de Bergerac et deux du Bordelais pour avoir une vision un peu plus large de cette région qui jouit, globalement, d’un climat océanique pas trop chaud; ce qui est, pour moi, un des meilleurs en France pour l’équilibre de ses vins blancs.

Et la gamme des cépages, bien que souvent dominée par le sauvignon blanc, est assez diversifiée pour offrir une déclinaison de saveurs sans perdre un ingrédient essentiel d’un vin blanc : la sensation désaltérante apportée par l’acidité. Petit et gros manseng, colombard, ugni blanc, sémillon, chardonnay, l’en de l’el, mauzac et bien d’autres, plus rares, se présentent à nous selon la zone ou l’appellation. Et tous les vins que j’ai dégustés, comme l’essentiel de l’offre de la région, se trouvent entre 4 et 9 euros en prix de vente public, et très majoritairement entre 4 et 6. Qui dit mieux ? Rarement le Val de Loire, du moins pour des vins de bon niveau et hormis le cas spécifique de Muscadet. Sûrement ni la Bourgogne ni l’Alsace. Et les blancs du Grand Sud me semble très majoritairement trop lourds pour les mois d’été, et les bons se vendent bien plus chers. Non, les meilleurs rapports qualité/prix en matière de vins blancs sont à chercher, en ce moment, dans le sud-ouest, parole de gascon adoptif !

Voici ma petite dégustation et sélection (à partir d’une série deux fois plus grande). J’ai envie d’appeler cela Les 5 de l’Eté.

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Domaine de Bazin 2013, IGP Côtes de Gascogne (colombard et ugni-blanc) : prix 6 euros

Ce vin, vinifié par l’excellente Cave de Plaimont, qui est le géant de la région, mettrait tout le monde d’accord comme apéritif d’été, ou avec quelques fruits de mer. Son nez est frais mais délicat, car ses arômes perçants n’ont rien d’agressif dans le registre de fruits blancs et agrumes. Une texture ronde mais sans aucune lourdeur entoure une acidité vibrante pour donner un vin salivant et bien équilibré, doté d’une bonne persistance. Un bon plaisir simple.

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Domaine de Miselle 2013, IGP Côtes de Gascogne (colombard et gros manseng) : prix 5 euros

Le nez est plus riche et complexe que celui du vin précédent, car il intègre une note de fruits exotiques à une base d’agrumes. Bien structuré, avec un léger fond d’amertume qui lui donne de la longueur. Ce délicieux vin de caractère ne vaut que 5 euros ! On pourrait bien l’associer à toutes sortes de plat d’été. Je ne vois pas d’autres appellations en France capables de produire ce genre de rapport plaisir/prix.

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Domaine de Perreau 2013, Montravel. Prix, environ 5 euros, cépages sauvignon blanc (80%) et sémillon

Ce vin d’une jeune vigneronne qui vient de reprendre un domaine familiale m’a séduit par son nez discret mais précis, aux touches d’agrumes, et son toucher très fin qui évite tout excès de type végétal. D’une finesse surprenante pour un un prix si doux. La légèreté de son alcool (11,5%) est un autre atout considérable pour les journées chaudes. Atout qui malheureusement est devenu de plus en plus rare.

 

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Château Martinon 2013, Entre-deux-Mers. Prix 6 euros, 60% sémillon, 30% sauvignon blanc, 10% muscadelle

J’aurai pu choisir entre de nombreux excellents vins de cette appellation très connue mais trop peu aimé en France. Mais j’avais celui-ci sous la main et cela tombait parfaitement bien car il est aussi d’une grande régularité tout en se singularisant en incluant une majorité de sémillon dans son assemblage. Son très joli nez à de la complexité. En bouche le vin semble vibrant et minéral (je déteste utiliser ce mot mais je ne vois pas un autre pour décrire la sensation !), ferme mais frais, parfaitement équilibré et bien gourmand.

 

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Chateau de Bonhoste, cuvée Prestige 2013 (sauvignon blanc, sauvignon gris et sémillon : prix 9 euros)

Ceux qui mettent une sorte de point d’honneur à détester, par principe, tout vin qui rencontre le bois ferait mieux de passer leur chemin et de laisser ce très beau vin à d’autres qui gardent l’esprit ouvert. Car le bois (fermentation en barriques avec élevage de 6 mois) y est parfaitement dosé et intégré. Le nez est aussi plaisant qu’élégant, et l’élevage ne masque pas la qualité du fruit. Textures et saveurs sont suaves mais pas dominés par l’élévage et une jolie fraîcheur pointe en finale. Voilà un vin raffiné qui irait bien avec de plats de poissons grillé ou à la vapeur. C’est un peu plus cher, mais cela les vaut.

 

Oui, on peut trouver plein de bons blancs pour l’été dans le grand sud-ouest, et ce n’est qu’un début !

 

David Cobbold

 


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Transmission et vin

Non ceci ne sera pas un traité sur les boîtes de vitesse des tracteurs, enjambeurs ou pas. Il sera question de générations et de passages de bâton. On pourrait évidemment écrire un livre entier sur ce sujet, mais rassurez-vous, je serai bien plus bref car mon idée est de situer des choses à travers quelques constats et observations.

Je pense que nous avons tous en mémoire des exemples d’un passage de témoin parfaitement réussi entre deux générations de vignerons. Mais peut-être aussi des exemples du contraire. Hériter, ce n’est pas nécessairement facile, surtout quand le parent (père, mère ou autre) est doté d’une forte personnalité. Mais bien transmettre son expérience, son patrimoine du savoir, sa passion aussi, et pas uniquement son patrimoine foncier, ne va pas nécessairement de soi pour tout vigneron.

Robert-and-Bernard

Robert et Bernard Plageoles : un exemple à suivre

J’ai de nombreux cas en tête où les choses essentielles semblent s’être très bien passées. C’est à dire que le fils ou fille (ou autre) a su bénéficier de l’héritage du parent, tout en développant sa propre vision et, souvent, gagner une nouvelle clientèle. Quelques noms, parmi d’autres ? Pour rester en France, je pense aux Plageoles à Gaillac, aux Vernay, Perrin ou Guigal dans la vallée du Rhône, aux Lafon en Bourgogne, aux Cazes à Pauillac, à d’autres Cazes dans le Roussillon, et aux Saint Victor à Bandol, Pour d’autres, cela semble parfois plus compliqué. Les raisons sont certainement liées à la personnalité des individus, mais je ne peux ni ne veux entrer dans le domaine privé ici.

Lurton

A ma connaissance, la plus fabuleuse histoire de transmission entre générations dans le vin a été écrite par la famille Lurton à Bordeaux. La génération actuelle des Lurton est issue de trois frères et d’une sœur, dont deux des frères, André et Lucien, ont travaillé (et André n’a pas cessé) dans le vin en bâtissant, chacun de son côté, de véritables archipels de propriétés. En matière de transmission du patrimoine, les cas de deux frères semblent assez différents. L’amour du vin et le métier semble très bien passer d’une génération à une autre dans les deux cas, mais Lucien Lurton avait transmis, à l’âge de 70 ans, l’ensemble des ses 10 propriétés et leur gestion à ses 10 enfants.

Sept de ces enfants ont poursuivi dans le métier de producteur de vin. Son frère André est toujours actif et bien en charge de ces domaines, à l’âge de 90 ans. Ses fils Jacques et François et sa fille Christine travaillent tous dans le vin, mais ayant souvent fondé leurs propres entreprises.  Deux choix différents dans la même famille. Le frère d’André et de Lucien, Dominique, bien que n’étant pas vigneron, a manifestement transmis la passion à deux de ses fils, Pierre et Marc. Si je compte bien, cela fait, en ce moment, 12 Lurtons actifs dans le vin à Bordeaux, et deux qui sont actifs dans d’autres régions et pays. Je ne sais pas qui peut faire mieux.

En vallée du Rhône les Perrin (de Beaucastel) commencent à se compter sur les doigts de deux mains, mais il reste de la marge.

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Robert Mondavi. Née dans le conflit, son entreprise n’a pas été parfaitement transmise, mais le nom reste. 

Cela ne se passe pas partout aussi bien.  Dans certains cas, le conflit a produit des résultats positifs, du moins pour un moment. Un des cas les plus célèbres et celui de la famille Mondavi, en Californie. Cesare Mondavi avait fondé une entreprise de vin et de raisins à Lodi, California, au plus mauvais moment car la Prohibition est rapidement arrivée. Cesare Mondavi & Sons a survécu en expédiant des raisins à travers le pays pour constituer des sortes de « vins en kit ». Par la suite, avec ses deux fils Robert et Peter, il a racheté une des wineries historiques de Napa, Charles Krug. Mais les deux frères se sont fâchés et Robert, l’aîné, est parti en 1965 pour fonder, en 1966, la Robert Mondavi Winery avec le succès que l’on connaît. Mais ses deux fils, Michael et Tim, ne se sont pas très bien entendus non plus et, après une introduction en bourse peut-être mal avisée, ont perdu leur entreprise qui fut rachetée par le mega-groupe Constellation en 2004.

Il n’y a aucun besoin d’aller chercher de grosses entreprises du vin pour trouver des histoires de règlement de comptes, ou, du moins, ou la transmission s’est mal passé. Chacun pourra trouver un exemple ou deux. Et ce type de problème n’est pas lié au seul monde du vin, mais est commun a toute entreprise. Il est vrai que, dans le vin, la passion et l’engagement sont des facteurs clefs dans la réussite, mais qui peuvent aussi poser problème quand ils ne vont pas dans la même direction ou quand il y a des conflits de personnalités. L’initiation au vin et au métier par le parent doivent constituer des moments essentiels, mais la vocation ne se décrète pas.

 David Cobbold

 

 

 

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