Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin


10 Commentaires

Que vaut le Pinot Noir d’Alsace ?

Je sais bien que mon titre est un peu ambigu, voire carrément absurde. Mais j’ai voulu voir ce que ce cépage, tant prisé au niveau international (il n’y a que voir les prix, non seulement des bourgognes rouges, mais aussi des bons pinots d’Allemagne, des Etats-Unis ou des pays de l’Hémisphère Sud) pouvait faire de nos jours en Alsace, région qui s’est longtemps contenté de le cantonner dans un style de vin rouge léger, voire de vin rosé.

11963-650x330-pinot-noirciva

 

Le Pinot Noir n’arrive qu’à la dixième place parmi les cultivars les plus plantés au monde, et représente à peine 2% du vignoble (à vin) mondial. Je rappelle que les dix cépages les plus plantés dans ce monde ne couvrent que 36% des surfaces viticoles (source : Database of Regional National Global Winegrape Bearing Areas by Variety 2000 and 2010, University of Adelaide’s Wine Economics Research Centre). Ce qui met à mal certains bobards que j’entends parfois sur la domination supposée de quelques variétés de vigne. Par exemple j’ai entendu, samedi dernier, Jean-Michel Deiss (un alsacien) dire lors d’une conférence que 8 cépages comptaient pour 90% de la production mondial du vin ! Il faudrait tout de même vérifier les chiffres avant de tenter de soutenir, en publique, des thèses personnelles, teintés peut-être d’une forme de paranoïa viticole, et en tout cas très peu étayées par des faits réels ?

Quand on entre « Pinot Noir d’Alsace » dans son moteur de recherche, voici ce qu’on trouve sur Wikipedia :

« Le pinot noir apparaît en Alsace au Moyen Âge en provenance de la Bourgogne. Les sources mentionnent régulièrement du vin rouge alsacien, notamment les inventaires de caves des abbayes et les dîmes de vin prélevées par l’Église ; le pinot noir n’est alors qu’un des cépages noirs parmi tous ceux qui sont cultivés pour produire du vin rouge.

Son déclin commence à la fin du xvie siècle puis s’accélère suite aux ravages de la Guerre de Trente Ans ; l’habitude de faire des vins rouges ne subsiste que dans quelques localités au xxe siècle, principalement OttrottRodern et Marlenheim.

L’appellation d’origine « vins d’Alsace » est créée par l’ordonnance du 2 novembre 1945, puis devient appellation d’origine contrôlée par le décret du 3 octobre 1962, avant que ne soient définis des dénominations de cépage en 1971 ainsi que le cahier des charges de la production et de la commercialisation (décrets du 2 janvier 1970 et du 30 juin 1971) achevé par l’obligation de la mise en bouteille (loi du 5 juillet 1972) dans des flûtes (décret du 30 juin 1971).

Mondialement le Pinot Noir est en augmentation car ses surfaces ont cru de 45% entre 2000 et 2010, et il est probable que ce mouvement se poursuivra. Il n’est dépassé en vitesse d’expansion que par le Tempranillo et la Syrah parmi les 10 premières variétés.

En Alsace la progression du pinot noir est arrivé plus tôt et les surfaces ont même reculé entre 2005 et 2014. Ces surfaces restent modestes, car les chiffres officiels fournies par l’inter-profession alsacienne indiquent 1360 hectares pour le pinot noir « pâle et traditionnel » (vin rosé plus ou moins foncé) et seulement 224 hectares pour le pinot noir vinifié en rouge. Je ne sais pas trop ou se situe le curseur entre ces deux styles de vins, mais il est clair (sans jeu de mots) que le style léger reste dominant, même si on fait de plus en plus de vins dont le couleurs comme les saveurs n’ont rien à envier à des vins rouges de Pinot Noir d’ailleurs, que cela soit de Bourgogne, d’Allemagne, de Suisse, des USA, d’Australie, de la Nouvelle Zélande ou de l’Afrique du Sud. Pour dire les choses plus simplement, environ 10% du vignoble alsacien est planté de Pinot Noir, aujourd’hui le seul cépage de sa couleur autorisé, mais la vaste majorité est vinifié en rosé ou en rouge clair.

Avec mon collègue Sébastien Durand-Viel, nous avons récemment dégusté, à l’aveugle, un vingtaine d’échantillons de Pinot Noir d’Alsace. Ces vins se situaient plutôt dans la catégorie des vins rouges, bien qu’il y avait des disparités assez fortes entre les styles, y compris dans le département de la coloration. Cette dégustation fut intéressante par cette diversité de styles, mais finalement un peu décevante par la faible proportion de bons vins dans la série. Sur les 19 échantillons dégustés, je n’aurai souhaité boire que 5 de ces vins, ce qui est une proportion assez faible de nos jours. Et quelques grands noms présents dans la série (après avoir enlevé les chaussettes) nous ont particulièrement déçus !

Les Prix des vins dégustés

La fourchette de prix pour les 19 vins dégustés allait de 7,40 à 35 euros. Si la plupart des vins que nous avons aimés se trouve dans la partie haute de cette fourchette, deux des plus chers ne sont pas bien sortis de l’épreuve d’une dégustation à l’aveugle et deux des vins que nous avons aimés se vendent à un niveau médiane de la fourchette. Ils constituent donc des bonnes affaires pour ce type de vin car le pinot noir est globalement assez cher.

Voyons cela de plus près :

Les tops

pinot-noir-v-bio-

 

Muré, Pinot Noir « V » 2013

Issu du grand cru Vorbourg qui ne peut pas dire son nom en entier sur l’étiquette (quelle hypocrisie ces règles dans les appellations !). Beau nez profond et complexe qui combine arômes fruités et floraux. C’est le caractère frais et très juteux qui marque d’abord le palais, avant de découvrir une texture raffinée qui enveloppe une matière fine et délicatement fruité, structurée juste ce qu’il faut pour assurer une garde de 5 ans.

(note 16/20, prix public 29,40 euros)

 

domaine-barmes-buecher-vieilles-vignes-pinot noir2012

Barmes Buecher, vieilles vignes 2013

Issu du grand cru Hengst, ce vin illustre, comme tous les vins que nous avons aimés, l’importance d’un site bien exposé pour faire un beau pinot noir dans cette région. Au nez, ce vin n’est guère expressif au début et semble plutôt métallique, mais il s’ouvre ensuite sur de notes agréables de fruits noirs. La matière est ample, à la texture veloutée qui cache à peine une structure ferme. C’est un beau vin de garde, plus austère que les autres vins que nous avons aimé.

(note 15,5/20, prix public 27 euros)

 

4f9a1-paul-buecher---wettolsheim--(6)

Paul Buescher, Pinot Noir « H » 2013

Est-ce que ce vin est issu du grand cru Hengst ou d’une parcelle nommé Herrenweg qui n’est pas classé grand cru ? Difficile de savoir car le site du producteur ne le dit pas.  En tout cas c’est un bien joli vin, à la robe profonde, presque violacée, parfumé et ample, légèrement fumé, gourmand à souhait.

(note 15,5/20, prix public 24 euros)

 schoenheitz-pinot-noir-n

Henri Schoenlitz, Pinot Noir Herrenreben 2014

Nez suave de fruits noirs. La belle matière est aussi succulente que raffinée, grâce à un élevage en bois si bien dosé qu’il est à peine perceptible : cela donne juste ce qu’il fait d’arrondi et d’allonge au vin.

(note 15,5/20, prix public 18,50 euros)

 zinck_pinot_noir_terroir_2014_

Zinck, Pinot Noir Terroir 2014

Belle couleur qui pourrait constituer une définition du terme « rubis ». C’est intense et brillant, transparent sans être dilué. Nez profond dans la gamme de fruits noirs et rouges. Texture fine, beaucoup de fraîcheur et des saveurs fruitées très précises et avenantes. La structure est fine, aux tanins délicats mais présents. Parfait équilibre et bonne longueur. Une boisson de bonheur qui ne force pas son talent pour donner un plaisir immédiat.

(note 15/20, prix public 17 euros)

 

Les moyens (éventuellement acceptables)

Cave de Hunawihr

Charles Frey

Jean-Marc Simonis

J-L et F Mann

 

Les flops (des vins que nous n’avons pas aimé du tout, pour différentes raisons)

Marcel Deiss, Burlenberg 2012

Paul Blanck, Pinot Noir « F » 2010

Leon Beyer

Hugel

Robert Klingenfus

J Gsell

Kuenz Bas

Maurice Schoech

Schmidt

 

Conclusion

On peut trouver d’excellents Pinot Noirs en Alsace dans le style vin rouge, et ils peuvent soutenir la comparaison à certains Bourgognes d’un niveau village, voir au-dessus. Ils sont généralement moins tanniques et plus fruités dans leur style. Ils sont aussi moins chers. Mais il faut les choisir avec beaucoup d’attention. Certains producteurs, très réputés pour leurs vins blancs, n’ont pas réussi dans le domaine des rouges, en tout cas sur la base des vins que nous avons dégustés.

 

David Cobbold


9 Commentaires

L’étiquette fait partie de l’identité d’un vin, pour le meilleur comme pour le pire

Qu’est ce qui trouve dans une bouteille de vin ? Que peut-on savoir par les images et autres messages présentés sur une étiquette ? Peut-on tout dire avec une étiquette ?

question marks

Un billet d’humeur de Jacques Orhon dans le magazine québécois Vins et Vignobles m’amène à réfléchir aux messages qui peuvent être mis sur une étiquette de vin. Mais aussi à certains qui n’ont rien à y faire. Cette réflexion concerne aussi bien la question des limites de l’acceptable (qui fut le sujet ayant provoqué le billet de Jacques) que sur celles de la créativité et de l’impact possible de l’esthétique, comme de l’humour ou simplement de l’information au consommateur.

Wine-Label-with-personality

Certains, avec un moue de dédain né dans l’ignorance, vont désigner la conception d’une étiquette par ce mot, si mal compris, de « marketing ». Bien sur, cela en fait partie, comme tout ce qui lie un produit, y compris dans sa genèse, à un consommateur. Car toute action destiné à élaborer un vin, à le présenter ou à le représenter afin de séduire un acheteur potentiel, relève du marketing. Et tout vin signé constitue une marque. Un vigneron qui affiche son adhésion à une charte, comme le « bio », ou la « biodynamie », fait du marketing par exemple. Le marketing n’est pas qu’un alignement de gadgets factices : il comprend tous les aspects de la conception et de la communication autour d’un vin. Il n’est pas toujours bon dans tous ces aspects, comme un vin d’ailleurs….

Hitler-wine

L’étiquette d’un vin est souvent le premier et parfois l’unique contact entre un vin et un acheteur, du moins avant l’ouverture du flacon se celui-ci est acheté. Comment alors ne pas souligner son importance ? Comment aussi ne pas s’étonner devant la frilosité, le mauvais goût, la paresse ou, malheureusement, la bassesse de certains dans leur conception d’une étiquette pour orner un flacon dont ils sont (pas toujours malheureusement) fiers. Pour illustrer un cas de bassesse, notre confrère Jacques Orhon fait part de son étonnement et son dégoût devant des étiquettes de vins italiens que arborent des images de certains personnages historiques, parmi lesquels Adolf Hitler.  J’ai vu ces étiquettes comme lui, car ils était là, bien en évidence, dans un magasin de la sinistre cité balnéaire de Jesolo, à l’Est de Venise, lorsque nous participions au dernier Concours Mondial de Bruxelles. Jesolo, c’est un peu Palavas-les-Flots multiplié par dix, mais cela n’est pas une excuse pour ce producteur nommé Andrea Lundardelli qui se dédouane lamentablement en disant qu’il s’agit d’un « amusement » historique. La série comporte aussi d’autres personnages connus et plus ou moins sanguinaires comme Mussolini, Staline ou Che Guevara. Cette forme d’exploitation des horreurs du passé dans un but mercantile n’est pas acceptable, pas plus sur une bouteille de vin qu’ailleurs. Le fait que le producteur dise que ces bouteilles sont collectionnées par certains ne fait que renforcer mon dégoût devant son cynisme.

rothschild-1924-first-label-Jean-Carlu

Heureusement, l’usage d’images sur des étiquettes peut prendre des formes biens plus attrayantes ou amusantes. Je ne connais pas parfaitement l’historique de l’usage d’images pour rendre les étiquettes de vin plus distinctives, mais il me semble que le Baron Philippe de Rothschild fut un précurseur dans ce domaine, d’abord avec l’étiquette du Mouton Rothschild 1924, puis, plus tard, avec tous les millésimes de ce vin depuis 1945 qui ont été illustré successivement par des artistes, généralement célèbres, mais aussi par le Prince Charles d’Angleterre qui n’est pas exactement célèbre pour sa peinture.

rothschild-1993-Balthus

Parfois, des images peuvent choquer des populations pudibondes. Ce fut le cas pour cette étiquette, dessinée pour le millésime 1993 par le peintre Balthus mais qui a du être retirée pour le marché des Etats-Unis, ce pays dont l’industrie pornographique est florissante mais pour qui l’image d’une jeune adolescente nue sur une bouteille de vin était insupportable !

Sine-Qua-Non-Vertical

Le graphisme et l’art peuvent, dans certains cas, devenir une partie essentielle de l’image de certains vins. C’est le cas pour Sine Qua Non, un magnifique vin californien fait avec des cépages rhodaniens et dont la liste d’attente des acheteurs est aussi longue que celle de certains bourgognes. Elaine et Manfred Krankl ont innové non seulement avec leurs vins mais aussi avec la manière de le présenter car chaque cuvée porte une étiquette différente chaque année, les flacons varient par leur formes et les noms ne doivent rien au langage souvent codifié du vin. On trouve, par exemple, des noms de cuvées comme  « The Thrill of Stamp Collecting », « Queen of Spades » ou « The Marauder ». C’est tout le contraire d’une approche standard où la continuité des éléments visuels font partie de l’identité même du vin. Krankl est un artiste pour qui faire du vin était d’abord un amusement avant de devenir une occupation à plein temps et la réussite est totale.

bonny-doon-vineyard-le-cigare-volant-central-coast-usa-10250938

Une telle approche relève d’une stratégie de différenciation poussée à l’extrême. Une approche plus allusive, plus littéraire, est utilisée depuis longtemps par un autre californien, Randall Grahm. Ses étiquettes sont célèbres pour leur caractère innovant; souvent empreintes d’humour, elles racontent aussi une histoire. Celle-ci n’est pas toujours évidente pour celui qui les regarde sans posséder une part de connaissance du parcours atypique de Grahm, de ses idées et de son sens de l’humour. Ce type de vin vise nécessairement une niche.

basic labels

magnificent-wine

Mais on peut aussi être créatif en étant plus basique. Là encore, mes deux exemples viennent des USA, mais cette fois-ci de l’Etat de Washington. Qu’est qui est plus basique pour décrire un vin que de mentionner sa couleur ? Ou, dans un autre segment, son cépage ? Et un tel parti-pris graphique fort finit ici par être très identifiable et constitue un ingrédient de la marque sans même que le nom du producteur soit très visible.

Great-Labels-1

Outre l’ensemble, ou l’étiquette faciale, un détail dans l’habillage aussi peut avoir son importance pour positionner le vin ou faire un clin d’œil. Il est vrai que les pays du Nouveau Monde ont souvent une longueur d’avance sur les pays d’Europe en matière d’innovation autour du vin. Cela est du à la fois à des marché moins traditionnels dans leurs goûts, comme à une absence du poids des siècles sur le dos des producteurs.

Braille_wine_label

Mais on peut aussi signaler des innovations européennes comme les étiquettes en braille de Chapoutier, même si la parie graphique reste plus que classique.

minima-moralia-wine-4

La photographie peut aussi s’utiliser pour donner une identité forte à un vin ou à une gamme de vins. Dans ce cas, nous sommes en Roumanie avec une gamme issue du vignoble Domeniul Coroanei Segarcea. L’idée est plus philosophique car la gamme s’intitule Minima Moralia et les illustrations sont censé symboliser des valeurs morales comme honneur, gratitude, dévotion, espoir, honnêteté et respect. Je ne sais pas si cela fonctionne réellement mais les photos et la réalisation sont très réussis et cela permet au moins d’interpeller le consommateur.

Oui, l’étiquette constitue une part importante de l’image donné par un vin. Comme on l’a vu, il peut jouer sur différents registres, pour passer son message. Mais tout n’est pas acceptable. Les flacons faisant clairement l’apologie du nazisme me donnait une seule envie, celle de les casser .

David Cobbold

Si vous avez lu mon article de la semaine dernière (https://les5duvin.wordpress.com/2015/10/12/la-bataille-des-bulles-a-waterloo/), vous saurez que nous (Hervé, Marc et moi) montons une petite opération le 7 novembre, au Sud de Bruxelles au lieu dit « Waterloo ». Nous avons besoin de votre soutien financier, même modeste, pour couvrir les frais de cette dégustation que nous menons sans autre objet que notre curiosité et qui verra bulles anglaises, allemandes et françaises se confronter dans une bataille très pacifique. Pour voir les modalités et y participer, c’est ici: http://www.kisskissbankbank.com/fr/projects/bulles-a-waterloo

IMG_6536

 


6 Commentaires

Paradoxes, contradictions et préjugés

Une dégustation récente, plus ou moins improvisée entre quelques amis/collègues au Juvenile’sle bar à vins de Tim Johnston à Paris, a souligné pour moi, une fois de plus, à quel point il vaut mieux éviter de fonctionner selon des schémas de pensée préconçus, en matière de vin comme pour le reste.

Hier soir, sous la pluie, dans le nouveau stade  Jean Bouin, j’en ai eu une nouvelle illustration:  après une victoire convaincante la semaine précédente contre Clermont (qui est pour moi le meilleure équipe de rugby en France depuis plusieurs années), le Stade Français était à la peine pour battre une valeureuse équipe de Brive, pourtant bien plus modeste sur le papier.

Autre exemple: le bio lave plus blanc que blanc, selon la doxa qui semble dominer de plus en plus dans le monde du vin aujourd’hui. Mais qu’en est-il de son bilan carbone par rapport à celui de la viticulture raisonnée ? J’aimerais bien voir des analyses sérieuses de cela, avec des exemples pris dans différentes régions et sur plusieurs années.

J’ai souvent été traité, sur ce blog, d’infâme sceptique pour mon attitude envers l’influence supposée de la nature géologique des sols ou sous-sols sur le goût d’un vin. Je continue à considérer qu’une telle influence, en tout cas réellement perceptible par le palais humain, est largement un effet de l’imaginaire nourrie par des discours répétés, et qu’il y a bien d’autres facteurs qui jouent des rôles bien plus importants dans ces variations subtiles, que nous aimons tant et qui nous font aussi un peu vivre, entre les goûts des vins issus d’un même cépage, par exemple.

DSC_0028Ma flèche d’argent : aucun rapport avec le sujet du jour, sauf qu’elle aussi à bien vieilli (aidé par des liftings, certes) car elle est du millésime 1990 à la base. (photo David Cobbold)

Mais il est temps de revenir à cette belle dégustation qui avait lieu vendredi 13 (je ne suis pas superstitieux). L’initiateur de la séance, Gaetan Turner, dont la société South World Wines importe une très belle gamme de vins essentiellement de pays de l’hémisphère sud, voulait tester la capacité de vieillissement de quelques flacons élaborés autour du cépage Cabernet Sauvignon. Il a apporté trois vins australiens, de trois régions différentes, tous issus des années 1990 mais dans différents millésimes. La patron des lieux, Tim Johnston, a rajouté deux bouteilles de sa propre cave, sans préciser leur identité ni leur âge, et donc en les servant en carafe. Enfin, Eric Riewer avait amené une Shiraz 2004 de Yarra Yering (Yarra Valley, Victoria, Australie), histoire d’épicer la série.

J’ai honte d’avouer que je n’ai rien amené du tout : mon excuse étant que je venais d’une banlieue lointaine, sous la pluie, avec une bécane qui sortait de chez le docteur (voir photo ci-dessus, mais aucun rapport avec le sujet du jour!). On le voit bien, il ne s’agissait nullement d’une dégustation comparative, tant l’âge et les régions d’origine (avec deux inconnues) différaient.

Nous n’avions aucun objectif précis dans cet exercice, outre le plaisir de découvrir, ensemble, le goût de ces vins et leur tenue dans le temps. Et le résultat contenait bien son lot de surprises. Je vais tenter des les faire émerger en racontant cette dégustation par le menu, sans me perdre dans des descriptifs trop ennuyeux.

Les deux premiers vins servis étaient les vins mystères. Le premier avait un nez superbe. Il était manifestement d’une certain âge et j’aurai parié sur 20/30 ans, mais il encore bien fruité, avec une très belle fraîcheur en bouche, de la finesse et une touche d’austérité très classique. Cela semblait bien bordelais et ce fut le cas… Ducru Beaucaillou 1975.

Ducru 1975

La première surprise fut donc la belle expression de ce vin d’un millésime initialement encensé, puis autant décrié comme étant dur et n’allant jamais s’ouvrir convenablement. Néanmoins ce vin, comme un Cheval Blanc du même millésime que j’ai dégusté il y a quelques années, était superbe.

Le deuxième vin mystère semblait un peu austère et fermé, mais avait autant de finesse que le Ducru. Il semblait aussi beaucoup plus jeune. Je pensais également à Bordeaux, car il portait pour moi le caractère d’un climat relativement frais, mais je n’étais bien trompé, car le voici…..

Opus One 1982

Cet Opus One 1982 est un très beau vin, peut-être encore trop jeune, mais qu’est-ce qui est « trop » jeune? Un producteur de vin a récemment dit, en réponse à une question du genre « quel est le bon moment pour boire ce vin« , « Ecoutez, si vous rentrez dans votre chambre et vous trouvez une belle femme d’une vingtaine d’années sur votre lit, allez-vous ressortir et revenir dans 10 ans ? »

Donc deuxième enseignement : les bons vins du « Nouveau Monde » vieillissent admirablement et aussi bien que les vins d’Europe. Mais cela, je le savais déjà !

Tahbilk-rsrve-CabSauv

Tahbilk est un des plus anciens domaines viticoles d’Australie, car il a commencé à faire du vin en 1860 (certains châteaux bordelais sont plus jeunes que cela!).  Le domaine, qui comporte aujourd’hui 200 hectares, est situé dans la région des lacs Nagambie, à 120 kms au nord de Melbourne. Le Château Tahbilk Cabernet Sauvignon 1991  (le terme « château » fut abandonné en 2000) était tout à fait surprenant. Ne titrant que 12,5°, il m’a semble frais et presque délicat, aux tanins encore un peu fermes et légèrement crayeux. C’est un très beau vin que la plupart des dégustateurs n’auraient jamais situé en Australie. Encore plus « bordelais » que l’Opus One. Comme quoi, les généralisations sur un climat « type » pour l’Australie, comme pour des vins « types » sont d’énormes sottises.

Mosswood 1995

Nous traversons maintenant tout un continent, en restant en Australie, pour déguster le Mosswood Cabernet Sauvignon 1995, de Margaret River, belle région côtière qui se trouve à environ 200 kms au sud de Perth et dont les premières plantation de vignes datent des années 1970. Ce vin était manifestement issu d’un climat de type méditerranéen, et sa chaleur se faisait sentir. Riche et plein, long et assez fondu, c’est un très beau vin classique pour sa région dans un millésime très mur. Malgré son caractère sudiste, aucun signe d’oxydation ni de fatigue, cependant.

Cyril Henschke 1996

Retour vers l’Est, mais en s’arrêtant en South Australia, dans l’Eden Valley, au-dessus d’Adelaïde. La famille Henschke y est établie, ainsi que dans le Barossa Valley voisine, depuis 150 ans. Eden Valley est plus frais que Barossa et est pas mal planté de riesling, par exemple. mais aussi des cabernets, tandis que le shiraz trouve une des ses grandes zones dans le Barossa. Le nez est encore très jeune et assez puissant. Serré et vibrant en bouche, c’est une vin d’une très belle puissance, mais très complet et équilibré. Pour moi ce vin a encore 20 ans devant lui sans problème. On pourrait le boire maintenant ou le garder, selon ses goûts. Il fait partie, à mon avis, de la catégorie des grands vins, si on accepte que ce terme signifie quelque chose.

yarrayeringunderhillshiraz

J’avais rencontré l’ancien homme fort (maintenant décédé) de ce domaine, le Docteur Carruthers, en lui rendant visite en 1992. Il était réputé « excentrique », localement, mais je l’ai trouvé aimable et intéressant. Il faisait des vins souvent considérés comme atypiques dans le Yarra Valley, avec des levures indigènes et uniquement avec ses propres raisins, Les vins de Yarra Yering sont devenus assez « cultes », notamment à Singapour ou j’ai eu l’occasion d’assister à une dégustation verticale une autre fois. Cette fois-ci, pas de cabernet mais le Yarra Yering Underhill Shiraz 2004. Le nez était très marqué par des odeurs de type truffe et un peu animales (je ne dirais pas le descripteur que Tim a employé et qui m’a semblé assez juste). L’ensemble est intense mais pas très raffiné. Un vin de caractère, certainement, mais qui ne m’a pas totalement convaincu. Comme quoi, il faut se méfier des cultes, et ne pas se fier aux symboles !

Tout cela pour vous conjurer de découvrir sans préjugés et avec votre palais et vos tripes, et pas qu’avec vos yeux et vos idées. Mais cela, vous le savez déjà. A quoi servons-nous, alors ?

David

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Rejoignez 15 713 autres abonnés