Les 5 du Vin

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#Carignan Story # 275 : Retour sur trois, dont le plus grand !

Sans même me relire – promis, juré – pour voir ce que je pouvais écrire auparavant sur ces vins, je me suis amusé, grâce à une série de circonstances bienveillantes, à revoir quelques vins déjà décrits mais dans un millésime passé. À tout seigneur, tout honneur, j’ai d’abord mis la main sur « mon » Carignan du Puch, celui que nous réalisons à six individus pas toujours d’accord sur la méthode à suivre, mais faisant confiance finalement à l’un de nos associés que je ne citerai pas afin de ne pas le mettre mal à l’aise, un gars brillant qui a une grande expertise en matière de biodynamie, méthode de culture que nous ne revendiquons pas tout simplement parce nous ne la pratiquons pas vraiment. Et si nous le faisions, nous n’aurions pas de toute façon les moyens financiers nécessaires, sur un hectare, pour payer la certification.

Photo©MichelSmith

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Notre étiquette est Puch, un nom bien à nous pour désigner le sommet, pech en occitan, puig en catalan. Il faut dire que le Serrat d’El Puig est le nom du lieu-dit où se trouve notre vigne. Notre IGP est Côtes Catalanes. Notre « pays » est Tresserre, village de l’Aspres, entre l’Espagne et Perpignan. Pour nous amuser et pour casser les codes, nous changeons de couleur d’habillage chaque année avec, de préférence, un petit texte de présentation de plus en plus court, à mon grand regret vous vous en doutez. 2010, étiquette verte, est notre second millésime et sa robe paraît quelque peu évoluée, sachant que l’échantillon n’a pas connu d’autre cave que mon bureau parfois très chaud en été. Le nez n’est pas évident, tandis qu’une fois installé en bouche le vin a gardé son caractère acide, une franche et belle acidité sur une matière équilibrée et un fruité tendre aux notes confites. Pour moi, c’est un vin facile qu’il est grand temps de le boire – et nous avons vidé la bouteille sans mal avec des amis ce midi -, même si je sais qu’il peut tenir encore sans que je puisse me persuader de l’intérêt de le faire. Seule réserve : suis-je vraiment objectif pour en parler ? Pas vraiment, alors passons…

Le plus grand Carignan du monde ? Photo©MichelSmith

Le plus grand Carignan du monde ? Photo©MichelSmith

La dégustation n’étant pas à l’aveugle, je me réjouis par avance de venir à bout (facilement) du bouchon de verre qui coiffe ou décoiffe la haute bouteille de La Loute 2011, un Vin de France, enfanté sur les terres arides et sauvages des basses Fenouillèdes, là aussi à une vingtaine de kilomètres de Perpignan, dans ce que l’on peut qualifier l’arrière-pays. L’échantillon a été conservé (debout, c’est l’avantage) moins longtemps que le 2010 précédent, mais à l’abri de la lumière dans une pièce non climatisée. On change de registre car on a visiblement un vrai grand millésime estampillé de surcroît Cuvée du Jubilé. Le nez fonctionne à plein régime sur le registre de la garrigue, avec amplitude et finesse. La bouche est majestueuse, qui s’affirme sans hésitation. Le vin donne envie de s’incliner, de se recueillir, de s’isoler. Gelée de petits fruits noirs et rouges parfaitement murs en bouche, notes de ciste, laurier, thym, fenouil, matière fondue, tendre, pleine de sève, langoureuse, laissant apparaître des touches fumées, pierreuses, grillées. Grande longueur avec une pointe de fraîcheur délicatement parfumée (pinède) faisant de la finale un moment de contemplation, de ravissement, de bonheur. Tel un magistral Porto, c’est presque un vin religieux à boire seul dans un fauteuil en fermant les yeux et les oreilles pour se focaliser sur la musique du vent et les bruits de la nature. Je sais, ça doit vous fait marrer cette image, mais je vous assure avec force que c’est réellement ce que je ressens. Ou alors, choisissez un autre fond sonore, je ne sais pas moi, Mahler, par exemple !

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On peut difficilement faire mieux dans le registre du Carignan ! Pour info, il affiche une degré de 14,5°, contre 12,5° pour le vin précédent et le même degré d’alcool pour le troisième. Une seule question subsiste : faut-il le boire ? Pour ma part, c’est oui, on peut commencer. Mais uniquement sur des mets choisis (gigot d’agneau, par exemple) pour leur grande qualité et surtout, sans se précipiter car le vin, dans une bonne cave, peut à mon avis encore tenir bien au delà de 2020. Et c’est sans hésiter que je l’ai classé dans ma tête comme « Champion du monde des Carignans », toutes catégories !

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Arrivé la veille par voie postale, le vin suivant, lui aussi, est bâti pour aller jusqu’à 2020, au moins. Il s’agit d’un autre Vin de France, mais d’un 2013, provenant du Vaucluse et du secteur de Vaison-la-Romainele danois Rune Elkjaer tâte du Carignan depuis quelques années déjà. Bien que trop jeune et quelque peu bouleversé par le transport, j’aime son Carignan. Il affiche son nom de cépage de manière ostentatoire sur l’étiquette : nez épicé, riche en matière, épais, savoureux, plein de notes de fruits rouges très mûrs en bouche, la garrigue en plus, et il se goûte sans mal sur la fraîcheur. Facile, dans le bon sens du terme s’entend (il titre 12,5°), sa texture est assez veloutée et portée sans retenue sur la longueur pour nous conduire sur une finale quasi parfaite. Manque plus qu’une fricassée de champignons des bois, trompettes de la mort si possible, pour aller au paradis !

                                                                                                Michel Smith


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#Carignan Story # 274 : le nouveau des Aspres

Dans le monde imaginaire et fort restreint du Cercle des Cavistes Carignanistes Convaincus Catalans, les bien connus 5C, le bruit s’est répandu telle une trainée de poudre : un nouveau-né enfanté et enregistré près de Perpignan, dans les Aspres en 2014, du côté d’un village au nom étrange de Trouillas, allait bientôt faire parler de lui. Seuls les initiés eurent la chance de pouvoir s’approcher de lui et, grâce à Jean-Pierre Rudelle (Le Comptoir des Crus) dans un premier temps, puis à l’ami Rodolphe Garcias, mon agent spécial dans les Aspres, animateur d’un fameux club de dégustation, j’en ai profité pour rencontrer le père-vigneron chez moi. En compagnie de ses échantillons, bien sûr. Il m’a présenté ses premiers vins, ceux de son Domaine de la Meunerie : un blanc et trois rouges dont un Carignan. Que des petites cuvées.

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À 42 ans, Stéphane Batlle (prononcez baille), yeux pétillants et physique apte au jeu de rugby, possède 17 ha de vignes dont les fruits étaient jusque-là en totalité réservés à la coopérative de Passa. Suite à ce qu’il dit être pudiquement « un accident de vie », tout en continuant de livrer du raisin à la cave coopérative, Stéphane est décidé de laisser libre cours à sa passion du vin et de construire poc a poc un domaine viticole à sa mesure dans un premier temps et dans l’un des meilleurs secteurs viticoles de sa commune. Perfectionniste dans l’âme – « je connais le moindre mètre carré de mes vignes » -, adepte du travail bien fait, il a réfléchi et « édifié » son projet durant 6 ans autour d’une ancienne meunerie avant de se lancer l’an dernier sur quelques parcelles choisies dont une de Carignans centenaires plantés sur une terre argilo calcaire très riche en fer. Avec une autre vigne, au sol plus sableux qu’il réserve à ses assemblages pour d’autres cuvées, dont un magistral Caruso pour moitié Grenache noir (12 €), il ne totalise qu’un hectare en Carignan.

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Ce sont ses vignes centenaires qui composent le Carignan 2014 (Côtes Catalanes, 14 €) que Stéphane a mis en bouteilles (un millier d’exemplaires) cet hiver. Le raisin a été trié à la parcelle, vendangé en caissettes de 12 kg, puis rangé dans une chambre froide réglée à 8° de température pendant 48 heures avant d’être éraflé, trié de nouveau sur table dans le but de ne garder que des grains intacts, grains qui seront versés directement dans une cuve inox. Dans la cuve recouverte mais non fermée hermétiquement (le couvercle repose sur des serviettes humides pour empêcher les moucherons de pénétrer) les grains de raisin vont macérer, maintenus à température ne dépassant pas 23°, ce pendant 14 jours avec foulages aux pieds et des piégeages réguliers u début assurés de la même manière par Stéphane en personne. Le vin n’est pas filtré.

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Présence du fer oblige, la robe est bien soutenue. Des notes de fleurs de garrigue et de petits fruits noirs interviennent dès le premier nez, suivies d’une touche de verdeur. En bouche, on a d’abord la sensation de croquer le raisin bien mûr : de l’opulence, de la densité, un peu de sucrosité (notes de figues sèches, le vin affiche 14,5° en alcool), mais on devine surtout une grande réserve. On le sent ferme, tendu, long au point que l’on se dit que c’est vraiment trop tôt de le boire, qu’il faut le garder au moins un an ou deux pour voir. À mon avis, il sera très appréciable entre 8 et 10 ans de garde. Et pour un premier vin, nul doute que c’est un sacré vin !

Michel Smith


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#Carignan Story # 273 : Cariñena, auténtica denominación

Dans le sillage de sud de la France et du Chili, l’Espagne serait-elle en train de redécouvrir le Carignan et, comme moi, de succomber à ses charmes ? Dimanche dernier je vous ai offert un focus rapide sur cette vieille appellation d’Aragon qui porte le nom d’un cépage jadis réputé et planté dans le monde entier, le Carignan, ou Cariñena, lequel donne son nom à une appellation qui, ces dernières décennies, ne laissait que peu de place, ou plus du tout, au cépage qui nous intéresse dans cette rubrique. J’avais dit tout le bien que je pensais d’un premier vin, simple mais appréciable, qui ne coûtait que 5 € départ cave et qui arborait fièrement à la fois le nom et le cépage de cette appellation dont les vignes grimpent parfois jusqu’à 600 mètres d’altitude.

Photo©MichelSmith

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Aujourd’hui, je goûte pour vous un deuxième échantillon de Cariñena adressé par Hugo Mazel, de la société Grandes Vinos y Viñedos justement basée à Cariñena. Le nom de ce vin ? Anayón. Son millésime ? 2012. Il s’agit d’une cuvée à tirage limité, comme on dit, soit 4.944 bouteilles. Son prix public départ cave est de 20,50 €. Toujours de pur Carignan de Cariñena, ce vin est en fait issu d’une sélection sur le terrain des plus vieilles vignes offrant une moyenne d’âge de 75 ans. Ici, les vendanges se font à la main pour la bonne raison qu’il s’agit de vignes anciennes et de coteaux souvent pentus. Le moût a macéré au moins 25 jours avec délestages quotidiens. Puis le vin a passé une dizaine de mois en barriques de chêne américain et français.

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En voyant la bouteille, fort bien habillée au demeurant, on pourrait redouter un genre Syrah ou Merlot de compétition, une bête à concours généreusement boisée. Or, il n’en est rien. Le nez est gentiment boisé, sans excès. On décèle la pointe d’une mine de crayon avec une surprenante touche de finesse. L’attaque est soyeuse, ronde, épicée, enveloppante, avec un fruité (cerise) persistant et assez mûr. Le bois affirme sa présence en accompagnement la matière, mais ce n’est pas trop gênant : on se dit que l’on aimerait garder le vin un ou deux ans de plus, rien que pour voir. Il y a un surcroît de puissance, si on le compare au vin de dimanche dernier, mais aussi une légère amertume que je ne trouve pas trop gênante, du moins à mon goût. Ce qui est sûr, c’est que le fruit est là, bien en place, prêt à souligner la finale qui elle même se fait assez longue. Bref, il s’agit d’un vin bien travaillé, plutôt dans un style international, mais tout à fait acceptable chez nous sur une belle table du dimanche.

Photo©MichelSmith

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Mais cette chronique (voir photo ci-dessus) ne saurait être complète sans revenir au premier vin goûté la semaine dernière. Dans ma hâte, en triant mes échantillons, je viens de mettre la main sur l’autre vin boisé dont j’évoquais l’existence et le prix : 6 € départ cave. En fait, je l’avais zappé comme on dit désormais… Par conscience professionnelle, j’ai donc ouvert pour vous la version Premium selection de la cuvée 3 C qui se veut être un hommage appuyé au Carignan du village de Cariñena au sein de la DOP Cariñena, justifiant ainsi son nom de 3 C. Avec 25 jours de macération et 5 mois de passage en barriques, on a un peu plus de rondeur en entrée de bouche, une belle fraîcheur fruitée, en plus de notes assez épicées et une longueur qui me semble plus marquée. Seul bémol, la finale qui me paraît un peu sèche et brutale.

Ce qui serait intéressant à présent, c’est de savoir s’il y a d’autres producteurs dans cette appellation qui se seraient penchés sur l’idée de concevoir une cuvée où le Carignan serait dominateur (au moins à 80 %), voire même le seul cépage présent. Et, pourquoi pas, peut-être même ailleurs qu’à Cariñena

Michel Smith


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#Carignan Story # 272 : Enfin, un Cariñena de Cariñena à Cariñena !

J’avoue que je n’y croyais plus. Cela me paraissait du registre de l’impensable, de l’improbable… J’en étais même arrivé à promettre en public qu’un de ces jours, je me lancerais sur les routes avec pour mission de traverser les Pyrénées et de fouiller in situ le vignoble de Cariñena en Aragon. Je jurais que j’irais écumer la bourgade de Cariñena pour tenter de mettre le grappin sur un flacon qui ne renfermerait ne serait-ce que 50% de Carignan de cette Denominación de Origen Cariñena, en place depuis des lustres, 1932 pour être précis, l’une des plus anciennes du royaume. Eh bien voilà : il aura fallu qu’un Cariñenense d’adoption, mais Français d’origine, lise ma rubrique un jour et m’adresse un message par la valise diplomatique du web m’affirmant que le pur Carignan existait bel et bien pour que ma mission prenne forme.

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Alors, sans attendre, grâce soit rendue à Hugo Mazel, un Périgourdin perspicace qui, en lisant notre site, a pris l’initiative de me contacter afin de m’offrir la possibilité de mettre mon nez dans un Cariñena de Cariñena. Installé à Saragosse, il travaille comme export manager pour la plus grosse entreprise viticole de la DOP Cariñena, Grandes Vinos y Viñedos, laquelle regroupe plusieurs coopératives de la région et contrôle les apports de quelques 4.500 ha de vignes, de la Syrah au Cabernet en passant par le Merlot et le Chardonnay, sans oublier la Garnacha et le Tempranillo !

Il m’explique que la philosophie de l’œnologue maison, Marcelo Morales, un Chilien, résume bien les vins, lui qui cherche à associer « le meilleur du nouveau monde avec les vieilles vignes du vieux continent ». Mais il me confie aussi que depuis qu’il est là, il s’est pris de passion pour le Carignan du pays. Résultat, j’ai pu déguster l’autre jour deux échantillons de Cariñena, deux visions bien différentes.

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La première cuvée, la moins onéreuse puisqu’elle tourne autour de 5 €, s’appelle 3 C pour une raison que je n’arrive pas encore à éclaircir si ce n’est que le vin pourrait bien provenir de 3 vignes, à moins qu’il ne s’agisse du simple numéro de la cuve, ou que la commercialisation de trois cuvées de Carignan soit à l’origine de ce nom. Sans trop en faire, le cépage est mis en avant avec évidence en même temps que l’appellation Cariñena et son millésime, 2013. J’ai compris qu’il y avait une version Premium selection du même cépage avec 25 jours de macération et 5 mois de passage en barriques, le tout pour un euro de plus ! Par contre, je n’ai pas idée du nombre de bouteilles produites dans les deux cas. Pour le vin qui nous intéresse, il s’agit d’une macération pré fermentaire au froid (6 à 10°) sur deux jours, puis d’une macération en cuve à température quasi constante (26°) sur quinze jours avec délestages quotidiens.

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Une douceur poudrée et épicée se fait sentir au nez, sans plus. En bouche, l’approche est souple, mais cette impression presque sur le velours est vite contrebalancée par l’acidité qui fait que le vin se tient bien droit, comme drapé dans sa fierté avec des arômes d’épices qui persistent sur de discrètes notes fruitées, entre mûre et framboise. Après un large temps d’oxydation, il n’a plus cette souplesse apparente que l’on pouvait lui prêter au début. D’un vin presque simple, on en vient à un vrai vin de repas, épais et tactile, qui maintient une agréable ambiance de légèreté en bouche.

À mon humble avis – je ne sais pourquoi mon avis a toujours tendance à être humble – ce 2013 peut encore tenir 2 à 3 ans et, pour une fois je l’avoue, après plusieurs tests, j’ai apprécié de le boire à température raisonnable, c’est-à-dire autour de 16/18°. C’est sur un lapin de garennes grillé à la broche, ou un poulet fermier cuit de même manière, que je le verrais le mieux en situation.

La semaine prochaine, je vous ferais part de mes impressions concernant l’autre flacon adressé par Hugo que j’encourage à me tenir informé en cas de nouvelles cuvées. Et si je me rends sur place, promis, je ne manquerais pas de goûter ses grenaches !

Michel Smith


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#Carignan Story # 271 : Le loup farceur de Berlou

Autant vous l’avouer : entre la Toscane et la Catalogne, la route est buissonnière car assez longue, et j’avoue franchement ne pas avoir pris le temps de vous préparer un nouveau Carignan Story. Résultat, juste avant de partir de Siena, je viens de sortir du placard à archives le quatrième épisode de ma rubrique dominicale : il a un peu plus de 5 ans et si j’ai un peu modifié le début, ajouter des prix et corrigé certaines horreurs, j’ai laissé le reste tel quel, dans le même tonneau, si j’ose dire ainsi.

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Ce Carignan-là, on le trouve sur les coteaux de schistes, à l’ombre du massif du Caroux, pile au nord de Béziers et plus précisément dans un village cul-de-sac d’à peine 200 et quelques âmes nommé Berlou, le tout au cœur du Parc Régional du Haut-Languedoc, dans la vallée du Rieu Berlou, à moins de 10 km de Saint-Chinian responsable du nom de l’appellation locale. Un peu plus haut vers le nord, il fait plus frais et l’on peut dire ciao à l’influence méditerranéenne ! Sur le blason de la commune, j’ai vu un chêne d’un côté et de l’autre un loup tenant une grappe de raisin rouge dans sa patte. Se prendrait-il pour un sanglier ?  S’agit-il d’une grappe de Carignan, cépage qui se plaît si bien dans cette contrée ? Est-ce la véritable origine du nom de Berlou ? Le mystère demeure que ne manquera pas d’éclaircir notre vigneron lors d’une prochaine rencontre.

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Ici, la garrigue est reine et c’est précisément dans ce maquis que la vigne tente de se frayer un chemin depuis plusieurs générations grâce au labeur des paysans-vignerons. Parmi les aventuriers ayant posé leurs sacs en ce coin reculé du Languedoc, Jean-Marie Rimbert est une sorte de figure héroïque. C’est simple : avant on avait entendu parlé du Loup de Wall Street, maintenant il faudra compter sur le Loup de Berlou ! Grand, pour ne pas dire immense, massif, la voix caverneuse et l’accent rocailleux gentiment teinté de provençal, le jeu de mots fréquent, la blague aussi, subtil et jovial, aussi allumé qu’illuminé, le bonhomme a débarqué de son Ventoux natal en 1996. Avec une devise bien à lui, puisque dès le départ, il se dit « croqueur de plaisir plus que buveur de temps ».

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Le Domaine Rimbert qu’il dirige avec Isabelle, couvre aujourd’hui près de 30 ha partagés en une quarantaine de parcelles ici appelées « travers ». Une grande diversité s’offre au vigneron qui peut ainsi s’en donner à cœur-joie en vinifiant plusieurs cuvées «typées», cuvées dans lesquelles le vieux Carignan a souvent son mot à dire. La grande fierté de Jean-Marie est de revendiquer haut et fort son estime pour le cépage qui nous vaut cette chronique à épisodes. Depuis ses débuts, il lui consacre au moins deux cuvées régulières issues de raisins bien mûrs qu’il égrappe (ou pas) et qui fermentent à l’aide de leurs propres levures avant macération en cuve et pigeages réguliers.

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Ses vins sont toujours sur la finesse, un rien charmeurs. Que ce soit dans la version Carignator (15 €) ou Le Chant de Marjolaine (9 €), qu’il appelle aussi volontiers sa Carignatora, car plus tendre que le premier. Les deux n’ont pas d’autre appellation que celle de Vin de Table et cette mention leur va comme un gant. Personnellement, j’avoue un faible pour le Carignator, un vin aussi sombre que costaud, un temps construit sur plusieurs vendanges (aujourd’hui, il vend du 2012) à partir du fruit des plus vieilles vignes en partie fermenté en fûts puis élevé en barriques. Pour en savoir plus, allez sur son site et éventuellement insistez auprès de lui pour qu’il change le lien conduisant au site de l’Association Carignan Renaissance dont il est un des membres fondateurs.

J’ai goûté le Carignator 3, hélas dans le désordre qui marquait la fin de Vinisud (en 2010, ndlr), ce qui fait que je n’étais pas assez concentré pour noter dignement ce vin. Mais je me rappelle à la fois de sa fermeté, de son bel équilibre et de sa finale langoureuse. El Carignator II, son prédécesseur, était de la même trempe, marqué par un velouté de bon aloi et teinté d’une sacrée minéralité. Ce sont des vins élégants, que l’on réserve aux grandes occasions. Ils se tiennent avec dignité sur des plats de gibier et ils étonnent plus d’un amateur si l’on prend la peine de les servir anonymement dans une carafe sans annoncer ni le cépage ni sa provenance. Content de ce piège, je l’ai ainsi fait goûter à un anti-carignanasse primaire qui en est resté sur le cul !

Michel Smith

PS Un autre article de mon cru sur le sieur Rimbert et ses Carignans. Et pour ne pas faire de jaloux, signalons tout de même le valeureux Carignan de la petite cave locale raconté ici même


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#Carignan Story # 270 : allez, encore un effort…

Quelques fois je suis pris de découragement. Je me dis que je pourrais mettre la clef sous la porte, que ce serait beaucoup plus simple pour moi de ne plus rien écrire, de ne rien faire, de profiter de mes vacances toscanes sous les regards protecteurs de mes saints voisins, Domenico et Caterina. Laisser les choses glisser sur mon cuir tanné par les ans et, tout simplement, vagabonder corps et âme. Faire comme mes confrères qui, lorsqu’ils sont en vacances, donnent parfois sur le registre du strict minimum syndical. Commencer par dresser une liste de choses à ne surtout pas négliger, comme siroter mon Campari-soda un peu plus à l’ombre que d’habitude, oublier le Carignan, penser à goûter les pici au ragoût de lièvre, dénicher un bon Sangiovese ne dépassant pas 10 €, passer boire une tasse de chocolat chaud chez Nannini (le roi du café), écouter les musiciens du Tubo, m’asseoir sur le marbre bien frais pour lire un chapitre de mon Livre de Poche en tirant sur mon mini Romeo y Julieta… En voilà des choses à faire en cette bonne ville de Siena, des choses faciles, belles, capitales et urgentes.

Siena, vue du Jardin botanique de l'Université. Photo©MichelSmith

Siena, vue du Jardin botanique de l’Université. La pluie menace… Photo©MichelSmith

Au lieu de ça, je rumine. Je pense à entretenir cette satanée rubrique que personne ne songe à lire. Tiens, par exemple, je me questionne encore sur le rôle parfois excessif que jouent certains œnologues dans la conception d’un vin. La chose n’est pas nouvelle et pourtant elle alimente encore les pensées du vieux critique en vins que je suis devenu. Sujet bateau, s’il en est, marronnier de toujours, débat insoluble mais pourtant capital.

Il y a quelques mois, je m’étais énervé ici même sur un Carignan que je trouvais mal fagoté, Les Jamelles, acheté à un prix très raisonnable dans un magasin des Corbières : le vin puait la noix de coco et cela avait eu le don de me mettre hors de moi d’autant plus que je savais que j’allais recevoir, à ma demande, des échantillons d’une autre cuvée de Carignan conçue par le même œnologue bourguignon, Laurent Delaunay, acclamé un peu partout, surtout dans les pays anglo-saxons, comme un talentueux créateur de vins. Pis, il m’avait été recommandé par un ami vigneron qui le savait « fou de Carignan ».

Mais avant d’aller plus loin, voici un petit avant-goût de ce qui m’attendait au travers du site d’une des maisons que l’oenologue sus mentionné a créé : « Convaincu par le formidable potentiel des terroirs du Languedoc, c’est en 2005 qu’il (Laurent Delaunay, ndlr) rachète la Maison Abbotts, créée en 1996 à Marseillette, près de Carcassonne par la jeune et talentueuse oenologue australienne, Nerida Abbott. Séduite par la région et la diversité de ses terroirs, animée par une grande rigueur et une infinie précision, elle a toujours travaillé à produire les meilleurs vins des appellations du Languedoc-Roussillon ».

Je me lance donc en compagnie de quelques amis, et les vins d’Abbotts & Delaulay sont placés au milieu d’une dégustation informelle où se trouvent quelques crus du Sud. Les trois échantillons de Carignan, en Vin de France, sont goûtés en tentant d’effacer de mon esprit les reproches passés. Cela commence par un 2012 où, rebelote, le goût de vanille teintée de noix de coco se met en avant, certes de manière un peu moins caricaturale que lors de ma dégustation des Jamelles, mais suffisamment pour me choquer.

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Qu’à cela ne tienne, je laisse passer l’orage. J’attaque le second échantillon, version 2011 du même vin : là, j’admets que la matière s’impose avec plus d’ambition. Mais la puissance arrive telle un tsunami et déroule son tapis de planches macérées à l’alcool. Un bon point tout de même puisque la fraîcheur semble faire surface… Las, avec le 2010, on tombe de nouveau dans les mêmes travers avec ce yukulélé exotique pour moi insupportable. Il y a bien du fruit en finale, mais aussi un paquet de bois carrément inhospitalier.

Mes camarades trouvent que j’exagère un peu. Ils me font remarquer que cette série est certes « commerciale », mais techniquement bien faite. Alors…

Alors, quelques semaines plus tard, avant d’aller boire mon café au bar Il Palio sur la fameuse place du Campo, je jette à nouveau un coup d’œil sur le site de la maison australo-languedo-bourguignonne Abbotts & Delaunay histoire d’en savoir un peu plus. Est-ce le même Carignan 2012 qui compose la cuvée Alto Stratus mise en avant sur le site ? Bien que n’ayant pas noté ce nom de cuvée sur mes petits papiers, je n’en doute pas. « La vendange est manuelle, et faite seulement avec des raisins mûrs. 40% de la vinification est faite traditionnellement, et 60% à partir de vendange entière. L’élevage est de 9 mois, 60% en fûts et 40% en cuve inox afin d’apporter de la fraîcheur. A la dégustation, on aperçoit une robe foncée et vive. L’Alto Stratus a un nez légèrement sauvage et végétal, avec des notes de rhubarbe, de réglisse, de pain d’épice et de poire. Son attaque est très ronde et gourmande. Ses notes crémeuses et fruitées rappellent le clafouti aux griottes acidulées de mon enfance ».

J’en déduis que je dois me faire trop vieux, qu’il est temps que j’arrête, que je laisse tomber le pinard et que je me mette à l’aquarelle une bonne fois pour toute. Cerise sur le clafoutis, ce vin fort nuageux est commercialisé sur le site maison à 19,50 € la bouteille ! On m’annonce que Bettane et Desseauve l’avaient (trop généreusement ?) noté 14,5/20. Je ne sais pas pourquoi, mais cette dernière précision me rassure… Ciao tutti !

Michel Smith


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#Carignan Story # 269 : la resucée de derrière les fagots.

Seuls quelques aventuriers facebookiens – dont Luc dit Léon, qui eut cru qu’un jour il commenterait sur Facebook ! – savent que je m’autorise crânement quelques vacances bien entendu méritées dans le paisible quartier de l’Oca (l’oie) en plein cœur de la médiévale cité de Sienne, Siena en italien. Soyez rassurés braves commentateurs, je ne vais pas me transformer en guide touristique et vous narrer mes itinéraires découvertes et mes lieux de perditions ou de rêveries : je me plais dans cette cité de Toscane et je savoure tout ce qui s’offre à moi, les plats de pasta, les églises, les paysages, les gens aussi, avec juste ce qu’il faut de retenue pour ne pas me transformer en touriste « de forte corpulence », comme on dit à mon endroit lorsque l’on tient à rester courtois. Si j’écris volontiers sur les vins de Rhône, j’ai du mal, je vous l’avoue, à me concentrer sur un de mes sujets de prédilection, le sieur Carignan. Pourtant, j’ai deux ou trois bouteilles en réserve qui m’attendent dans le coffre de ma petite caisse made in France miraculeusement garée sous les arbres qui enserrent la Fortezza di Santa Barbara connue aussi sous le nom de Medicina. Comme il s’agit pour partie (un sixième) de mon propre vin, le Puch, je ne tiens pas à donner du grain à moudre à certains lecteurs critiques qui, en cas d’article laudateur, n’y verraient qu’une forme de publicité déguisée. Et puis j’ai plutôt envie de Sangiovese, pour ne rien vous cacher.

"Mon" église San Domenico, à Sienne. Photo©MichelSmith

« Mon » église San Domenico, à Sienne. Photo©MichelSmith

Alors, tandis que les cloches de San Domenico se mettent à se balancer en des sons qui me rappellent les odeurs de la sacristie le dimanche mêlées à la mauvaise haleine du curé lorsque je servais la messe dans l’unique but de mater les filles du premier rang (aucun rapport, je sais, sauf que déjà je devais m’intéresser au sang du Christ), je me suis dit en songeant à mes quelques lecteurs dominicaux : « Pourquoi ne pas leur refiler une de tes premières chroniques ? » Sitôt dit, sitôt fait et j’ai retrouvé un texte qui j’espère devrait vous plaire. Si ce n’est pas le cas, tant pis ! Il s’agit en fait du premier article d’une série qui ne s’appelait pas encore Carignan Story publiée je ne sais même plus à quelle date précise, mais cela devait être en Février/Mars 2010 puisque, à l’époque, je sortais à peine d’un pénible souvenir : je fus en effet victime d’une ravageuse épidémie de gastro lors du Salon d’Angers ! J’avais intitulé mon article Gratifiant Carignan, ce cépage ayant contribué à sa façon à me remettre sur pieds. Allez, on y va !

Photo©MichelSmith

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Figurez-vous qu’un simple Carignan a fait l’affaire et a su réchauffer mon corps ô combien meurtri. Sa dénomination ? Vin de Pays des Coteaux du Littoral Audois (oui, oui, ça existe !). Son nom ? La Mauvaise Réputation. Son vigneron ? Alban Michel, un gars fou de Brassens au point qu’il a baptisé son domaine Les Sabots d’Hélène. Au passage, Hélène est aussi le prénom de sa compagne qui participe activement à la création d’étiquettes iconoclastes pour des vins qui ne le sont pas moins. Descendu de Lorraine (avec ses gros sabots) via la vallée du Rhône il y a quelques années pour s’établir enfin non loin de Perpignan dans les Corbières maritimes, le type s’est vite imposé dans le PVL, le Paysage Viticole Local, si vous préférez. badreputation-copie-1 Son millésime 2007 donne un vin au nez de garrigue et de fruits rouges cuits avec, en bouche, des accents de figue, de pruneau et de café. En cela, il est très Corbières. Le Carignan, l’un de mes cépages favoris soit dit au passage, ne se livre pas tout de suite. Il faut deux ou trois gorgées avant qu’il ne vous refile un gentil coup de poing (« Qu’est-ce qui te prend pour oser me réveiller ainsi ? »), comme pour mieux vous faire prendre conscience de la force de sa chaleur (près de 15° d’alcool), de son grain, mais aussi parfois, et, c’est le cas ici même, de sa grâce. Oui, c’est un vin baraqué mais fin, sensible. Ce Carignan-là a aussi des tannins, certes un peu secs, j’en conviens, mais qui font office de colonne vertébrale venant s’ajouter à une structure déjà bien construite basée sur l’acidité naturelle du cépage. C’est dans ces moments, lorsque l’on constate, contre toute attente, que le vin n’est ni lourd ni empoté, qu’on se dit que le sieur Carignan est vraiment un cépage bien adapté au Midi. Bref, malgré sa puissance, le vin a de l’élan en plus d’un bâti solide qui va lui assurer une bonne garde, de l’ordre de 10 ans tellement il est bien vinifié. Je vide, que dis-je, je sirote le même flacon depuis quatre jours par petites gorgées, à 14° de température, et, à chaque fois, il me réserve des surprises différentes. Et je m’auto congratule en me disant que j’ai eu raison de préconiser une petite garde à mes lecteurs quand, en son temps, je fus bien inspiré de leur recommander ce bougre de vigneron voyageur qui, comme beaucoup d’autres, a choisi de refaire sa vie entre Roussillon et Languedoc.

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Voilà, c’était un peu court, j’en conviens, pas très palpitant comme description, mais c’est de là que m’est venue l’idée de « chroniquer » sur le Carignan. Alors… Et surtout, cela me permet de vous refiler au passage une affichette annonçant une manifestation qui se tiendra à Rivesaltes l’autre dimanche, un salon qui vous donnera l’occasion de découvrir, parmi d’autres, les vins de l’ami Alban Michel et de sa belle Hélène.

Buona domenica a tutti ! Michel Smith

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