Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin


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#Carignan Story # 294 : dans la série du pas cher

Bonne surprise l’autre jour lors d’une visite éclair à Maury : mes amis de la Cave Les Vignerons, la coopérative si vous préférez, me tombent sur le choux en brandissant fièrement une bouteille. « Tiens, c’est notre nouvelle cuvée de Carignan dans la série des Maurynates. On vient d’avoir une médaille d’or à Paris !« , me lance l’infatigable Aurélie Pereira, la jeune présidente du cru. Ici, beaucoup d’amateurs croient volontiers que le secteur n’est couvert que de Grenaches sur schistes, mais Maury et la Vallée de l’Agly, c’est aussi un peu le domaine du Carignan comme ont pu le constater les habitués de cette rubrique. Goûté sur place en début d’été, je n’étais guère emballé par l’échantillon présenté. Je me suis donc offert une autre bouteille ouverte récemment.

Photo©MichelSmith

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Comme il se doit, ce Côtes Catalanes Vieilles Vignes 2014 commercialisé à 6,20 € sur la boutique en ligne de la Cave, est bien marqué par son paysage chaleureux et rocailleux. Au nez, on a des notes assez concentrées, voire corsées, de figue, prune, café, épices avec des touches de garrigue. La bouche est souple et l’alcool ressort plus que l’acidité requérant, du moins à mon goût, une consommation à température cave (13 à 14°). Avec des tannins assez marqués sur une trame de fruits cuits paraissant très mûrs, la finale, sans être très allongée, est bien dessinée. Voilà une très honnête bouteille qui n’aura aucun mal à se mesurer dans les mois qui viennent à une bonne viande !

Michel Smith 


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#Carignan Story # 293 : le parti pris du petit prix

Cerné par 500 ha de garrigue et une centaine d’hectares de vignes, allure toscane au pied des Corbières un peu à l’écart de l’Agly et de ses flots capables des pires débordements, le Château de Jau offre une halte paisible en fin d’été avec une boutique qui ressemble plus à une galerie d’art qu’à un magasin ou « caveau de vente » classique. Cela tient à coup sûr de la passion pour l’art contemporains qui anime la famille Dauré depuis des lustres, Sabine et Bernard en particulier. Leur rencontre avec Benjamin Vautier, dit Ben, l’artiste Napolitano-Niçois dans les années 90 a donné naissance à une collection de vins dits « de soif » faciles et sans prétention, connus sous le nom de Jaja de Jau, série d’abord déclinée en rouge, rosé et blanc, puis augmentée depuis quelques années par une brochette de vins de cépages pour la plupart « internationaux », dont une cuvée heureusement laissée au Carignan.

Photo©MichelSmith

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Pour moins de 5 €, j’ai trouvé cette bouteille dans le rayon vin de mon hyper Carrefour, à Claira, au nord de Perpignan, magasin dans lequel je ne m’aventure guère plus d’une fois par an pour acheter les choses essentielles que vous imaginez et que je glisse dans un chariot en ferraille. Le plus souvent par simple curiosité, j’en profite toujours pour jeter un coup d’œil au rayon vins. Parfois, comme cette fois-ci, je suis pris par une envie d’achat en espérant tomber sur quelque chose d’intéressant.

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Ce petit prix est une sorte de parti-pris chez les Dauré. Cela s’explique par une vendange mécanique, des vinifications rondement menées, un appel au négoce si la récolte maison ne suffit pas et un gros tirage qui peut dépasser le demi-million d’exemplaires. Résultat, ce Côtes Catalanes 2014 au nez rustique mais sans défaut, s’annonce souple et légèrement corsé en bouche, avec ce qu’il faut de fruit pour retenir l’attention, peu de complexité et encore moins de longueur. Pourtant, il remplit son rôle de « vin de l’amitié » surtout si l’on décide de l’ouvrir et de le servir bien frais avec des tapas, saucisses grillées et autres plats simples, avant un bon match de rugby à la télé. Les grincheux et les âmes sensibles n’auront qu’à s’abstenir !

Michel Smith


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Carignan 292 : Tiens, voilà du boudin !

Parfois, j’ai l’impression de la ramener un peu trop… Ainsi, l’autre Samedi, alors que la troupe de vendangeurs amis rentrait de quelques heures passées à la vigne du Puch sous les bourrasques d’un vent du Sud qui, pour une fois, balayait le ciel chargé de lourds nuages, je découpais fébrilement quelques tranches d’un boudin noir et bien catalan acheté chez Marion Puig, à Thuir.

L'équipe de la vendange 2015 se retrouve chez François Douville, au Domaine des Conques. Photo©MichelSmith

L’équipe de la vendange 2015 se retrouve chez François Douville, au Domaine des Conques. Photo©MichelSmith

Fidèles à la coutume qui veut qu’à ce moment précis nous attaquions le repas des vendanges par le débouchage de quelques flacons du Carignan nouvellement mis en bouteilles (le 2014), je me suis laissé emporter par le suspense pas toujours très agréable que provoque la dégustation de son propre vin… enfin, celui que je fais en compagnie de mes camarades associés. On le mire, on le tournoie, on le fait se fondre en bouche, tout cela pour s’entendre dire qu’il est bien entendu différent de celui du précédant millésime, qu’il pétille encore un peu sur la langue, qu’il est dans le style 2011 mais bien meilleur que 2012, qu’il paraît léger, qu’il est chamboulé par la mise et que, finalement, il conviendra d’attendre la fin de l’hiver qui arrive pour se prononcer.

Vignes du Puch à Tresserre, Le Canigou en Majesté. Photo©MichelSmith

Vignes du Puch à Tresserre, Le Canigou en Majesté. Photo©MichelSmith

C’est à cet instant précis que je tiens mon verre d’une main et que je saisis une tranche de ce boudin noir si bien marbré de museau et de morceaux de langue. Je mange et je bois le plus classiquement du monde refusant de me prononcer si hâtivement sur un vin aussi jeunot. Mais bon, l’épicurien reprend vite le dessus car je remarque une chose d’une désarmante banalité : notre Puch 2014 marche du tonnerre de Zeus avec ce boudin de pays. L’accord est parfait. Un peu comme deux amants qui se trouveraient un goût commun à partager avec amour au beau milieu d’une foule où il y aurait quantité d’autres choses à grignoter.

Le boudin catalan et le Puch 2015 Photo©MichelSmith

Le boudin catalan et le Puch 2015 Photo©MichelSmith

Nul doute que ce commentaire même pas digne d’une page d’un bouquin de Philippe Delerm paraîtra d’une parfaite inutilité en ce Dimanche si spécial pour moi et si ordinaire pour d’autres, mais il y a parfois des constatations capitales qui se doivent d’être soulignées : mon jeune et modeste Carignan 2014 du Puch est un parfait vin de boudin !

C’est déjà ça, non ? Si seulement la Légion pouvait nous en commander quelques cartons, cela mettrait un peu de beurre dans nos épinards !

Michel Smith

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#Carignan Story # 291 : en échange de bons procédés

Entre personnes civilisées, il y a toujours matière à s’entendre. Pour preuve, cette supplique téléphonée de Paul Schramm qui, l’autre jour, pour accompagner sa traditionnelle choucroute, cherchait une bouteille de bon Riesling. En ayant déniché une dans ma cave, il se proposa fissa de me la rembourser. Bien entendu j’ai refusé et lui ai proposé un échange de bons procédés : « Vas donc faire un tour dans ta cave, lui ai-je suggéré, et sors moi une bonne bouteille de ton choix ! » Et c’est ainsi qu’il a débarqué le jour de l’échange avec ce Carignan 2006 sans autre nom que V.V. pour Vieilles Vignes inscrit à la main. Un vin de son village – Calce, en l’occurrence, à 20 minutes de Perpignan – vinifié le plus simplement du monde dans un garage (pièce bourguignonne neuve à la verticale) puis élevé 6 mois dans cette même pièce.

Calce, la cave de Padié un jour de vendanges. Photo©MichelSmith

Calce, la cave de Padié un jour de vendanges. Photo©MichelSmith

Paul, qui fut maire de Calce (deux mandats), a enseigné au Lycée Hôtelier de Perpignan dans lequel il a toujours partagé sa passion du vin avec ses élèves, en travaillant notamment sur le service et les mariages mets et vins, me donna pour seule info ce qui suit : « Il s’agit d’un pur Carignan provenant d’une vigne centenaire en fermage d’un de mes adjoints, Francis Cravié, et vinifié chez Jean-Philippe Padié, un jeune vigneron qui commençait tout juste à s’installer dans le village après un passage chez Gauby et qui depuis a fait son chemin, comme tu le sais. »

Photo©MicheSmith

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Souvent, le nez du Carignan a du mal à venir. Pourtant, dans ce cas, il est bien là, mais discret comme à son habitude, attendant que l’on s’occupe de lui avec une aération idoine : fines traces herbacées provenant de je ne sais quel coin de garrigue pierreuse, de celle que chasseurs et promeneurs parcourent tôt le matin avant le plein soleil. En bouche, les tannins paraissent un peu verts au prime abord, mais le vin se porte vite sur l’équilibre dans un ensemble assez velouté et enveloppant. Trois jours après, le nez se fait plus épicé avec des notes de bois sec et des touches enfouies de fruits rouges. En bouche, le fruit réapparaît par strates successives, sans aucune aspérité. Quant à la finale, elle s’effectue en douceur dans une sensation de légèreté. Si seulement j’avais un loup grillé pour aller avec, je crois bien que ce serait le bonheur. Et si on pouvait rajouter quelques morceaux de cèpes, alors là, ce serait le pied !

Michel Smith


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#Carignan Story # 290 : dégustations anciennes

Qui se souvient de l’Union des Crus Signés, une association fondée à la fin des années 90 par la fougueuse (cliché) Claude Vialade, aujourd’hui négociante et propriétaire viticole dans les Corbières ? Ce n’était pas tout à fait, comme on le croyait à l’époque, un syndicat-bis en bisbille avec le syndicat officiel noyauté par une écrasante majorité issue des coopératives alors encore nombreuses et très influentes, mais plus une association regroupant des domaines qui souhaitaient se distinguer de la masse, donner une autre image de leur Corbières. En lisant ce qu’en disait le cher Dupont, du Point, vous aurez un aperçu de la situation.

Moi même, je suivais de très près ce mouvement qui à mes yeux se rapprochait de l’Union des Crus Classés de Bordeaux. Mais passons puisque l’heure n’est plus à la polémique. Toujours est-il que les Crus Signés, qui ont depuis disparu de la circulation, en tout cas sur la Toile, avaient de l’ambition à revendre. Certains de ses membres y défendaient mordicus le brave cépage Carignan sur le thème « il fait partie de l’identité Corbières », refrain aujourd’hui cher à mon cœur. Et pour le prouver, ils avaient organisé dans l’été 1998 une dégustation qui se voulait aveuglante et à l’aveugle autour du Carignan. C’était quelque part du côté du magique village de Lagrasse.

Du côté de Fabrezan. Photo©MichelSmith

À quelques pas de là, Fabrezan. Photo©MichelSmith

N’écoutant que mon béguin naissant pour le cépage, sachant depuis belle lurette que la Corbières était le berceau du mal aimé Carignan, je m’étais empressé de me rendre à cette invitation. S’il n’y avait pas tous les grands et bons domaines des Corbières, quelques uns, en tant que membres, faisaient goûter des vin très majoritairement Carignan. C’était le cas par exemple d’un Château Pech Latt 1990 (70 % Carignan) dont je notais l’aptitude à se mesurer à un lièvre à la royale. Le même domaine présentait un 1976 (80 % Carignan) pour moitié vinifié en macération carbonique et élevé 20 mois en foudres qui se révélait moyen, acide et bien trop sec en finale. Une macération carbonique 1982 du Château Saint-Auriol (95 % Carignan), pourtant élevé 8 mois en cuves, manquait de netteté et de précision, semblant avoir besoin de béquilles tant il paraissait chancelant. Un autre 1982, le Château Pech Latt, avec 80 % de Carignan en partie égrappé et en partie vinifié en carbonique, avait beaucoup plus de tenue et de longueur en bouche. Tout comme ce 1990 Château de Lastours Fûts de chêne (80 % Carignan) : il me plaisait bien, mais pas au point d’être en extase…

La nouvelle cave de Lastours, en 2010. Photo©MichelSmith

La nouvelle cave de Lastours, en 2010. Photo©MichelSmith

Même mon brave Château Cascadais 1997, un pur Carignan destiné à être assemblé, est passé entre les mailles de mon filet me paraîssant quelconque alors qu’il faisait probablement la gueule en refusant de se livrer. Philippe Courrian lui même ne le voyait qu’en vin d’assemblage. Il a un peu changé depuis… comme on peut le constater ici. C’était le cas aussi à l’époque du Château La Baronne, dont les vins ne passaient pas trop à mon palais, mais qui depuis ont nettement progressé avec notamment de très vieilles vignes d’une parcelle vinifiée à part dont j’ai déjà vanté les mérites ici et là. Ma meilleure note devait aller à la cuvée Simone Descamps 1986 du Château de Lastours. Cent pour cent égrappée, elle ne précisait pas son encépagement se réfugiant sous un mystérieux « majorité de Carignan », mais ces dernières années on peut raisonnablement penser que le Carignan y est présent à 50 %. À l’époque, le vin présentait non seulement une belle robe, mais il avait de la garigue au nez, de la profondeur, de la densité et du minéral en bouche. J’avais aussi très bien noté un tout jeune Château Baronis 1997 à majorité Carignan que j’avais trouvé fin, profond, riche gras et long en bouche. Un domaine ignoré depuis (marque de négoce ?) et oublié dans le livre sur les Corbières que j’avais publié deux années avant.

Photo©MichelSmith

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Que conclure de cette dégustation sortie du passé ? Mon vin préféré titrait 14° d’alcool tandis que les autres tournaient autour de 12°. Déjà, les protagonistes de l’époque réfléchissaient sur la bonne maturité du Carignan. Question de générations, les jeunes voulaient du très mûr, les anciens du pas trop mûr.

Pour ma part, au regard de mes notes, je devais être plus sévère à cette époque que je ne le suis désormais. Je me souviens aussi que nous nous sommes presque empoignés à l’issue de la dégustation entre les tenants de la macération carbonique, symbole d’un glorieux passé de vins de coopératives surtout, et les partisans d’une vinification raisins égrappés. Aux yeux de ces derniers, jeunes pour la plupart, la rafle du Carignan était à leurs yeux un danger public, jamais vraiment assez mûre, et de ce fait bien trop amère, pour faire du bon vin. Je me situais entre les deux, persuadé que j’étais qu’une bonne macération carbonique avait des vertus non négligeables sur des raisins menés à point.

L’autre débat que je lançais portais sur la capacité qu’avait le vin de Carignan à pouvoir bien se tenir dans le temps. Les plus jeunes doutaient de cette capacité et ne la voyaient pas dépasser 10 ans, tandis que leurs aînés misaient sur des gardes quasi faramineuses. J’en déduisais hâtivement que le Carignan était fait pour une clientèle plus traditionnaliste, pour les amateurs de goûts anciens, pour les amants du vieux vin. Mais en sous-main je poussais mes interlocuteurs à travailler sur des versions plus modernes. Je leur disais en substance : « Osez chercher pour obtenir des vins plus purs, plus frais, plus fruités, plus élégants ».

Philippe Courrian dans ses vieux Carignans. Photo©MichelSmith

Philippe Courrian dans ses vieux Carignans. Photo©MichelSmith

Il y avait en cette fin de millénaire des personnes qui avaient très bien analysé la situation, comme Hervé Leferrer du Domaine du Grand Crès, présent au titre d’observateur dans cette dégustation puisque ce vigneron formé en Bourgogne où il fut régisseur de La Romanée Conti refusait le Carignan dans son encépagement. « Ce cépage a fait la richesse des vignerons dans les zones de grosses productions, en plaine. S’il fallait faire un choix, j’arracherais le maximum pour ne garder que ceux qui sont dans les zones géologiques reconnues comme étant au sommet de la pyramide ». Philippe Courrian (voir plus haut), disait quant à lui : «On peut encore en arracher. En avoir 30 % dans un domaine comme le mien, ça suffit» ! Personnellement, je me drapais déjà dans cette idée fixe qui est la mienne : ce cépage fait partie intégrante des Corbières, laissons lui donc la liberté d’exister dans les vins, quelque soit sa proportion.

Michel Smith

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#Carignan Story # 289 : Précieuses Grands-Mères !

J’aime cette idée que de vouloir dédier ainsi un vin aux grands-mères. Dans ce cas précis, le Côtes du Roussillon Villages Les grands-mères signifie beaucoup de choses chères à mon cœur, un monticule de symboles. Bien évidemment, il y a l’âge canonique de ces vieilles vignes de Carignan parfois centenaires implantées dans le cirque aride de Vingrau qui s’ouvre sur les Corbières. De précieuses et merveilleuses grands-mères encore bien utiles dans les assemblages puisqu’elles donnent toute leur sève aux vins du coin pour autant qu’on les prenne respectueusement en considération. Mais j’aime ces grands-mères pour une autre raison tout aussi évidente : elles symbolisent la présence des femmes. Présence dans les vignes, certes, mais aussi au sein des exploitations viticoles (je n’aime pas trop ce mot là, mais enfin…), des domaines que souvent, durant les guerres notamment, elles dirigeaient avec poigne et efficacité, sans pour autant chercher de reconnaissance particulière.

Photo©MichelSmith

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Comptabilité, gestion, taille, vendange, lessive, ménage, cuisine, jardinage, nos grands-mères des vignes assumaient leur part (gigantesque) de travail parfois dans l’ombre, sans rien demander d’autre en remerciement que la satisfaction du travail bien fait. Elles étaient utiles et rendaient service jusqu’au dernier souffle de leur vie. Alors, quand Alain Razungles, donnant à l’époque un coup de mains à ses parents au Domaine des Chênes, à Vingrau, a décidé il y a une décennie déjà de baptiser une cuvée majoritairement Carignan de ce joli et simple nom, Les grands-mères, j’étais aux anges, réalisant ô combien ce que cette cuvée pouvait représenter de sens dans une région où l’on a tout fait pour éradiquer ce cépage. À mes yeux, la cuvée est celle de l’hommage. C’est le vin de la mémoire, des années de travail harassant de génération en génération, le respect du passé autant que de la confiance en l’avenir.

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J’ai déjà consacré il y a peu un article à Alain Razungles et à son village de Vingrau, ici même. L’homme, qui aime préciser qu’il n’est pas « passéiste, encore moins intégriste« , est très satisfait de ses 6 ha de Carignan qu’il refuse toujours d’arracher. La moitié des raisins sont traités en macération carbonique et le vin est élevé en cuves sans fréquenter le bois, « comme on le faisait autrefois », précise Alain, faisant probablement référence aux années 50, lorsque le vin d’ici avait l’appellation Corbières du Roussillon. Il y a effectivement un style Corbières dans ce 2011, un goût épicé aux parfums de garrigue difficilement définissable qui marquait les meilleurs vins lorsque j’atterrissais en Languedoc-Roussillon la première fois à la fin des années 80. On pourrait croire ce goût ancien ou passé de mode. Pas pour moi en tout cas, car la fraîcheur est toujours au rendez-vous quand bien même la matière dense et serrée donne envie de le conserver encore quelques années.

Photo©MichelSmith

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Attention, je ne dis pas que c’est le meilleur Carignan du Roussillon. Ce qui est certain, c’est que c’est l’un des plus civilisés que je puisse trouver, un des meilleurs rapports qualité-prix (moins de 10 €) dans la catégorie super vin de grillade que je viens d’inventer pour l’occasion, notamment sur des côtelettes de mouton saisies sur un feu apaisé de sarments de vignes. Cela tombe plutôt bien en cette période bénie où les vendanges rythment encore quelque peu la vie de nos campagnes du Sud.

Michel Smith


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#Carignan Story # 288 : Le temps béni des Albères

Et me voilà encore obligé de regarder en arrière, contraint de me repasser le film de la nostalgie, du temps où de ma fenêtre je distinguais la masse sombre des Albères parfois si proche que j’avais l’impression de pouvoir la toucher. En ce temps-là, je filais à l’assaut des sentiers de cette montagne couverte de chênes lièges. Aux pieds de cette queue pyrénéenne qui sert si bien de frontière avant d’aller se fondre dans la Grande Bleue, certains domaines se distinguaient par l’équilibre de leurs vins. Je mettais cela sur le compte de l’exposition plutôt nord de leurs vignes et sur les éboulis de toutes sortes qui pouvaient s’amonceler en ce lieu offrant un coussin confortable aux plantes.

Les Albères, vers Argelès...Photo©MichelSmith

Les Albères, vers Argelès…Photo©MichelSmith

Une ou deux fois, je ne sais plus trop, j’y allais voir un bon docteur et son épouse coquette. Ernest, trop tôt disparu comme on dit en pareil cas, Ernest Pardineille, était vétérinaire et il trouvait le temps et l’argent pour bichonner sa vigne et ses vins dans un vieux mas cossu où il y avait de la place pour assouvir sa seconde passion, laquelle occupait une poignée d’hectares et une cave qui sentait bon le vieux rancio. Juliette, son épouse, pétillait non loin de la cave dans une boutique où les pots de miel du coin, les flacons de vins aussi – je me souviens d’un Rivesaltes 1982 tuilé de robe très porté sur le noyau de cerise qui se vendait à 28 Francs départ cave -, côtoyaient les meubles de campagne et les bibelots anciens. Parfums de cire et de rancio, le tout était charmant, délicieusement suranné, paisible, heureux. Ce lieu s’appelait, et s’appelle encore, le Mas Rancoure, à Laroque-des-Albères. Et il est aujourd’hui entre les mains de leur fille, Anne-Isabelle.

Antoine me présente

Antoine me présente « sa » bouteille… Photo©MichelSmitth

L’autre soir, je suis retourné aux pieds des Albères dans un autre lieu qui brille désormais dans les guides sans perdre pour autant de son charme. Ce Cabaret, restaurant déjanté où l’on se restaure sous un mûrier géant autour de plats simples et canailles préparés dans la légèreté, je vous en ai déjà parlé il y a 3 ans, mais mon ami Vincent Pousson l’a fait mille fois mieux que moi dans son blog que je vous invite à lire aussi régulièrement que le nôtre. Ça y est, vous avez bien lu ? Vous avez bien saisi la magie de l’endroit ? Imaginez donc l’Antoine qui de sa voix rauque, entre deux regards de braise posés sur des coquillages qu’il convient d’arroser d’un large filet d’huile d’olive, vous annonce fièrement « la » bouteille, celle qu’il tente de vous faire goûter depuis des lustres. Flatté, on pourrait croire qu’elle fut mise de côté spécialement pour moi, mais elle figure bel et bien au tarif à un prix raisonnable qui pourrait se situer entre 30 et 40 € si je me souviens bien de l’addition. Mais au diable les varices comme disait un vieux pote à moi !

Photo©MichelSmith

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Oui, pourquoi ne pas céder aux sirènes des vignes centenaires rencontrées lorsque je faisais mes premiers pas dans le Roussillon tandis qu’Antoine et sa compagne Émilie vivaient je ne sais quelle aventure loin de là ? Ce vin ne pouvait être qu’un pur Carignan ! Un Côtes Catalanes 2013 vinifié nature comme il est précisé sur l’étiquette, par un certain Michaël Georget. La robe, noire au possible, cachait suavité et tendresse qui se glissaient en bouche avec cet équilibre particulier que l’on ressent chez les bons vignerons du piémont des Albères. Du fruit il y avait aussi, mais rien d’exubérant, sans aucune putasserie, un fruit discret de petites merises bien mûres gentiment acidulées. Sur le coup, je ne lis pas l’étiquette dans le détail. Je comprends qu’il y a un élevage en fûts, que la vigne est en biodynamie, et je ne réalise que bien après : la très vieille vigne dont j’avais savouré le jus est la même que celle que je découvrais au Mas Rancoure à la toute fin des années 80.

Photo©MichelSmith

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Par l’entremise d’Antoine, je reçus plus tard confirmation d’Anne-Isabelle Pardineille, la fille de Juliette et Ernest : « Oui je suis leur fille et le carignan que vous aimez est issu de nos vignes que nous avons préservées après la mort de notre père en 93 et heureusement reprises par Michael Georget . Vous reviendrez nous voir ? » Michaël Georget a repris une partie des vignes du Mas Rancoure en 2012, dont les vieux Carignans centenaires qu’il travaille avec le concours d’un cheval de trait connu sous le nom de Goliath. On pourrait même dire qu’il les a sauvé ! Anne-Isabelle les lui a cédées tout en lui facilitant l’accès à la cave de son papa. Une belle histoire, ne trouvez-vous pas, pour ce vin baptisé Le temps retrouvé. Pour tout savoir des aventures de ce chinonais passé par l’Alsace, reportez-vous à ce reportage paru l’an dernier sur le blog La Pipette aux Quatre Vents.

Il me reste à vous dire que je verrais bien ce vin se faufiler crânement sur la chair suintante et rôtie d’un lapin de garennes aux herbes. De là à en faire un vin de lapin, il ne faut pas exagérer. Puisque la chasse va bientôt reprendre, il serait intéressant aussi de le réserver pour un cuissot d’isard ou une palombe qui serait cuite à la goutte de sang.

Et si vous êtes végétariens, c’est votre affaire !

Michel Smith