Les 5 du Vin

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Rencontre sur les bords du Rhône

Elle les rencontra un soir d’été. Une brise agréable rafraîchissait cette petite terrasse des bords du Rhône, un endroit improbable où l’on se sentait tout de suite bien. Ils étaient accoudés au bar. Elle les cru un instant jumeaux, mais il y avait un je-ne-sais-quoi qui la détrompa, un détail, une façon d’être… Elle s’approcha. La conversation s’entama. Le premier se présenta: « Je m’appelle Nord »

Un prénom curieux, mais avant qu’elle ne lui pose la question, il enchaîna

« C’est parce que je viens de la partie la plus au nord de notre appellation Crozes, là où le sol est fait de granit, où le climat est plus frais, je rentre mes raisins un peu plus tard que mes frères. »

Ils étaient viticulteurs à Crozes-Hermitage, le premier près de Gervan, le second à Larnage comme il le dit dans l’instant:

« Je suis LA. Chez moi, le sol est blanc, c’est du kaolin, l’argile blanche qui sert à la fabrication de la porcelaine, je rentre mes raisins après Nord, je suis encore plus tardif que lui, mon vin est droit, austère comme mon caractère, mais il ne manque pas de générosité, il lui faut comme à moi un peu plus de temps pour se décider ».

Un message caché ?   

Sans hésiter, Nord la prit dans ses bras, elle sentit tout de suite son parfum, mélange de violette et d’iris. Puis, les myrtilles et des prunelles qu’il avait croquées et dont le jus maculait encore la commissure des lèvres. Plus serrée, sa peau épicée respirait le cumin et le poivre noir, de quoi l’enivrer. La fraîcheur du baiser la surprit, vif, il avait le goût des baies croquées, un rien acidulé, mais velouté. Il lui sourit et lui dit sans honte

« Comme mon vin, je s’exprime tout de suite, n’attend pas, impatient, quand j’ai soif, je bois… »

N’aimant guère la précipitation, c’est avec LA, enfin décidé qu’elle partit…

 

Nord et LA, deux cuvées Terroirs d’Exception de la Cave de Tain

On pourrait les croire jumeaux tant leur robe se ressemble, mais en y regardant bien, déjà leurs nuances font la différence. Le Cave de Tain l’Hermitage met en bouteille quelques terroirs sélectionnés issus de leurs plus belles parcelles. Parmi elles, voici deux Crozes venus de deux entités géologiques bien différentes. Le premier, appelé Nord, pousse du côté de Gervans dans la partie granitique de l’appellation. Il y fait un rien plus frais que sur les Châssis, les galets roulés du sud de Crozes.

Le second se plaît à Larnage, c’est le LA, le sol y est blanc, c’est du kaolin, une argile blanche qui sert à la fabrication de la porcelaine, les raisins se vendangent encore après Nord, il est encore plus tardif à cause de l’altitude et l’albédo. Cela nous fait un vin droit, presque austère, mais qui ne manque pas de générosité, il lui faut un peu plus de temps pour se donner.

 

Nord 2015 Crozes-Hermitage Terroirs d’Exception de la Cave de Tain

 

Violet sombre, il respire la violette et l’iris, se macule le nez de chairs de griotte, de prunelle et de myrtille. Quelques épices, poivre noir et cumin, ombrent les fruits. La fraîcheur de la bouche, presque vive, s’enveloppe d’une légère soie tannique qui laisse s’écouler les jus tout en laissant s’exprimer le fruit sans le moindre carcan. Voilà un Crozes de soif, croquant et joyeux qu’il nous plaît à boire.

LA 2015 Crozes-Hermitage Terroirs d’Exception de la Cave de Tain

 

Violet pourpre, son nez suave nous fait penser à des pâtes de cassis et de mûre relevées de réglisse et de cardamome. La bouche, ample et gourmande, s’installe tout de go dans l’espace buccal pour y déployer le velours bien marqué de ses tanins. Tissu frais et souple coloré sur lequel se dessinent fleurs blanches et fruits noirs bien épicés. Mais pour ce résultat, la carafe s’impose.

Les vinifications diffèrent légèrement. Pour Nord comme pour LA, la vendange est égrappée. Nord se vinifie en cuve béton, fermentation traditionnelle, avec délestages et pigeages en début de fermentation. Macération post fermentaire à chaud pendant 2 semaines pour une fermentation malolactique sous bois. Élevage sur lies fines en fûts de 400L de 1 et 2 vins pendant 15 mois.

LA subit une macération pré-fermentaire à froid puis traditionnelle en cuve. Macération post-fermentaire. Élevage en fûts de 400 L de 1 et 2 vins pendant 15 mois.

Voilà deux cuvées qui démontrent (à nouveau) qu’une cave coopérative peut faire dans l’excellence. www.cavedetain.com

Ciao

 

Marco

 

 


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Un aperçu de Crozes Hermitage

La semaine dernière, je vous ai parlé d’une appellation, Gaillac, que j’ai critiquée pour l’hétérogénéité de ses vins. Cette semaine, je vais vous parler d’une autre appellation, Crozes Hermitage, qui me semble présenter un aspect différent sur ce plan.

Certes, elle ne couvre que la moitié environ de la surface de Gaillac et ne produit que deux types de vins : blancs et rouges, secs tous les deux. De surcroît, elle simplifie le sujet de l’encépagement presque à l’extrême, car les rouges sont des mono-cépages de syrah, tandis que les blancs, très minoritaires, admettent un assemblage marsanne/roussanne. Je ne vous parlerai ici que des rouges car, à l’origine des mes observations, il y avait une dégustation organisée à Paris, le 15 décembre dernier, de 28 vins rouges de Crozes-Hermitage, produits par autant de producteurs différents. Il ne s’agissait pas d’une véritable dégustation horizontale, car elle concernait 6 millésimes différents. Mais cette formule à l’avantage de permettre un regard sur l’évolution de ces vins dans le temps, du moins pour les plus anciens. Un compromis, certes, mais un compromis qui a son intérêt.

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Malgré une taille relativement faible de 1.600 hectares, Crozes Hermitage est la plus vaste des appellations de la partie septentrionale du Rhône français (oui, car il y a la partie suisse aussi). Le climat et les expositions méritent un peu d’attention.  Si on considère la latitude, l’aire de Crozes se répartit autour du 45ème parallèle, comme celles de Bordeaux et de Gaillac (bon, en pinaillant, on trouvera que la ville de Gaillac se situe vers 43,9°). Mais, n’en déplaise à ceux qui voient une sorte de magie dans les nombres, surtout quand ils correspondent à leur lieu de production, cette information ne suffit pas à doter une région d’une possibilité innée de produire de grands vins.

A Crozes-Hermitage, le climat est continental avec une touche d’influence méditerranéenne. Quant aux aspects topographiques et géologiques, la partie nord de cette appellation qui s’étend sur la rive gauche du fleuve est une extension de l’appellation Hermitage, avec des sols assez pentus, de type granitique.

trail 3On peut juger du caractère pentu d’une partie de l’appellation par cette image qui montre l’auteur en plein effort de montée, lors d’un trail de 15km couru entre Hermitage et Crozes en 2012, je crois.

Cette partie historique de l’appellation Crozes Hermitage (qui date de 1937) compte pour moins d’un tiers de la superficie actuelle qui a été étendue vers le sud dans les années 1950, incluant une zone plus large, appelée Châssis, présentant des surfaces plus planes et des sols d’alluvions argilo-sableuses, parfois très caillouteux. Il y a aussi des parties plus calcaires. En tout, 11 communes participent à l’appellation. L’axe formé par le fleuve joue aussi un rôle climatique important, en permettant l’influence des vents par exemple.

Les prix des vins

Dans ce cas, comme souvent, les prix dépendent largement de l’image projetée (le positionnement prix, si nous préférez) et de la réputation du producteur, et parfois aussi de la rareté de la cuvée en question. La fourchette de prix pour ces vins se situe entre 12 à 35 euros. Le niveau supérieur de cette fourchette étant celui des cuvées de Chapoutier, Jaboulet ou Combier, par exemple. On peut donc trouver d’excellents Crozes Hermitage entre 15 et 25 euros. A titre de comparaison, et parce que j’ai négligé de parler de cet aspect la semaine dernière, les vins de Gaillac mentionnés ont une fourchette de prix plus basse, qui va de 7 à 25 euros.

 

Les vins de cette dégustation

Haut Chassis

Un de mes vins préférés parmi les 28 était aussi le plus ancien vin de la série : le Domaine des Hauts-Châssis, Les Châssis 2005. Il avait pour lui un nez profond et expressif, la belle qualité de ses saveurs fruitées de type prune/pruneau (même à 10 ans d’âge), des notes élégantes de fumée et une impression globale d’une puissance maîtrisée et d’une grande beauté. J’ai beaucoup moins aimé la cuvée Le Rouvre 2007 de Yann Chave, la trouvant trop boisée, dure et ingrate en bouche.

 

darnaud-fildutemps-crozes

Des deux vins du millésime 2009 présentés, j’ai préféré, de loin, celui d’Emmanuel Darnaud, la cuvée Au Fil du Temps. Le nez avait une touche animale dans les limites du raisonnable qui ne réduisant pas sa belle ampleur en bouche, et ce vin avait aussi une très bonne structure et beaucoup d’intensité : un vin harmonieux et énergique. La cuvée Les Croix, du Domaine Les Bruyères, était un cran en-dessous, avec un nez épicé, une fermeté qui le situait sur le versant de la finesse plutôt que sur celui de l’ampleur et une petite raideur en finale. Pour les jansénistes peut-être ?

 

etiquette-clos-des-grives-2010S’en est suivie une belle série de 6 vins du millésime 2010. Le Clos des Grives, du Domaine Combier brillait comme souvent et sera encore meilleur avec quelques années de plus. C’est un vin d’une grande élégance, très juteux et avec des tanins très fins. Je n’ai pas aimé la cuvée Roche Pierre, du Domaine Belle, austère et pas tout à fait nette, probablement à cause d’une bonne dose de bretts. La cuvée Gaby, du Domaine de Colombier, m’a semblé fermée mais fine et avec une jolie structure. La cuvée Thalabert, de Paul Jaboulet montrait un fruité séduisant et charnu, une impression de pureté et de précision et une belle longueur. J’ai eu un peu de mal à juger le Château Curson, du Domaine Etienne Pochon, car il m’est paru austère et fermé, mais certainement bien fait. Le dernier vin de ce millésime, la cuvée tradition du Domaine des Sept Chemins, était probablement le plus accessible pour beaucoup, car souple, juteux et vibrant, donnant ses sensation très plaisantes mais peu complexes (peut-être un soupçon de bretts aussi ?).

 

LesMachonnieresCrozesHermitageMes notes pour les 6 vins proposés issus du millésime 2011 sont globalement inférieures à celles pour la série des 2010, avec une exception notable : la cuvée Les Machonnières, du Domaine des Entrefaux. Ce vin m’a emballé avec un nez très attrayant, une grande impression d’énergie donné par sa vivacité et sa finesse, une qualité très gourmande de fruit et une bonne longueur. Un des mes fins préférés de toute la série. Le Domaine Etienne Bécheras, avec sa cuvée Le Prieuré d’Arras  a produit un bon 2011, de structure légère et de fruité délicat mais assez savoureux. J’ai trouvé le vin du Domaine Betton, la cuvée Caprice, trop réduit et assez simple ; le Clos des Comirets, du Domaine Fayolle, me gênait par sa finale trop asséchante et la cuvée Ghany, du Domaine Gaylord Machon, avait un joli nez mais décevait ensuite, semblant maigre en milieu de bouche et décousu. Enfin Le Grand Courtil, du Domaine Ferraton, était bien agréable, assez riche en bouche et expressif au nez, avec un bon équilibre et de la longueur.

aleofane1Tous les autres vins (au nombre de 12) étaient issus du millésime 2012. Ces vins sont très jeunes et ne s’expriment pas encore totalement, alors, pour vous épargner, je ne vous parlerai que des mes préférés. J’ai beaucoup aimé Aléofane, de Natacha Chave (et ce n’est pas la première fois) : un vin qui, bien que très jeune en apparence, montre une grande précision de saveurs et un équilibre intéressant. La Cave de Tain, avec sa cuvée Les Hauts du Fief, est une autre réussite dans ce millésime, précis et au très beau fruité. La cuvée Les Varonniers de M. Chapoutier est aussi très beau, fin, poivré au nez, presque délicat à ce stade. Le Domaine des Grands Chemins, de la Maison Delas est juteux et fin, encore un vin qui joue sur le registre de la délicatesse plutôt que sur celui de la puissance, comme c’est le cas pour le Domaine Laurent Habrard. Deux autres vins ont retenu mon attention : La Fleur Enchantée, du Domaine Saint Clair, pour sa vivacité précise et sa bonne longueur, et, surtout, le Domaine des Remizières, et sa cuvée Christophe, qui était ma meilleure note de cette série de 2012 : intense, long et bien équilibré, la matière est très belle et ce vin fera une excellent bouteille dans les années à venir.

remezières

Les autres vins dégustés dans ce millésime étaient : Cave de Clairmont, cuvée Immanence; Philippe et Vincent Jaboulet, cuvée Nouvelère ; Gabriel Meffre, Laurus; Domaine Melody, Etoile noire ; Domaine Michelas St. Jemms, Terre d’Arce.

 

Conclusion

Une dégustation plutôt convaincante, dans l’ensemble; en tout cas, présentant beaucoup moins de faiblesses qualitatives que dans le cas de Gaillac. Certes, sur le plan stylistique, la donne est plus simple avec un seul cépage et un seul type de vin. Mais j’ai l’impression que, derrière les leaders de cette appellation, bien installés mais qui ne se reposent nullement sur leur lauriers, il y a aussi plein de domaines moins connus qui font ce qu’il faut pour donner une belle qualité de vin aux consommateur, quelques soient les difficultés de tel ou tel millésime.

Une bonne année 2016 à toutes et à tous, si possible avec plein de bonnes découvertes de partout!

David Cobbold