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Penfolds, l’Australien emblématique

Peu de producteurs viticoles peuvent sa targuer de pouvoir symboliser, à eux seuls, la production entière de leur pays. Mais la marque Penfolds tient clairement ce rôle en ce qui concerne l’Australie, actuellement septième producteur mondial. Ce phénomène mérite investigation et explication. Deux dégustations récentes à Paris, une organisée par le caviste Nicolas, et l’autre par le producteur lui-même, m’y incitent aujourd’hui.

Penfolds-Collection

Un peu d’histoire

 

L’entreprise fut officiellement fondée en 1844 à Adélaïde, en Australie du Sud, par un médecin à peine arrivé d’Angleterre, le Dr. Christopher Rawson et son épouse, Mary Penfold. Cette femme jouera un rôle important dans le développement des vins de Penfold, comparable avec celui des grandes dames de Champagne, également dans la deuxième moitié du 19ème siècle. Le couple était jeune à cette époque (33 et 24 ans, respectivement) et le mari médecin croyait fermement dans les vertus de vin comme fortifiant. Ils avaient acquis un domaine de 200 hectares proche d’Adélaïde sur lequel ils plantèrent des vignes. Une partie de ce domaine originel, qui s’appelle Magill Estate, appartient toujours à Penfolds, ainsi que la maison du couple, nommé Grange. On verra plus tard que ce nom allait jouer, et joue encore, un rôle capital dans la notoriété de la marque Penfolds. Une autre partie a été dévorée par le mitage urbain, à la manière d’un Haut Brion dans la banlieue bordelaise. Les pieds de vigne plantés à Magill provenaient d’Hermitage, via l’Angleterre. Il s’agissant donc de plants de syrah, dont l’orthographe variable de l’époque, largement basé sur la phonétique, aurait donné «shiraz» en Australie. Christopher s’est occupé essentiellement de sa pratique médicale, et ce fut Mary qui s’occupait de la vigne. Beaucoup des vins étaient mutés à cette période, à la manière d’un Porto ou d’un Xérès, mais quelques vins secs non-fortifiés étaient aussi produits, blancs comme rouges.

Penfolds Magill EstateLa winery de Magill de nos jours

A la mort de Christopher, en 1870, Mary a poursuivi l’activité, gérant 25 hectares de vignes plantés d’une large gamme de cépages dont shiraz, grenache, verdelho, mataro (mourvèdre), frontignac (muscat) and pedro ximenez. On se préoccupait aussi de la distribution chez Penfolds et, à la retraite des affaires de Mary Penfold, en 1884, l’entreprise était aussi propriétaire d’un tiers des magasins de vins de l’Etat de South Australia. Au tournant du 20 ème siècle, Penfolds était devenu le plus important producteur de cet Etat, avec une production annuelle de quelque 450.000 litres. D’autres acquisitions de vignobles ont suivi, notamment à McLaren Vale.

Mais une vraie révolution dans les styles des vins produits par Penfolds a eu lieu dans les années 1950, avec un basculement vers les vins secs, surtout rouges. Ce mouvement a aussi été une étape cruciale dans la progression de toute la viticulture australienne vers la conquête de marchés mondiaux, en l’adaptant à la demande étrangère. Un vignoble que ne s’adapte pas à une demande en mutation est un vignoble qui meurt, ou, au mieux, se marginalise. Et nul ne le sait mieux que les Australiens.

Schubert et sa suite

Un homme, le chief winemaker Max Schubert, joua un rôle essentiel dans ce virage. Envoyé en Europe pour étudier les techniques de production à Jerez et à Porto, il a aussi fait escale à Bordeaux et fut tellement impressionné par la capacité de garde et l‘élégance des grands vins rouges de la Gironde qu’il a décidé de mener des expériences dans cette direction avec le cépage les plus proche du Cabernet Sauvignon dont il disposait à cette époque: la syrah. Son premier essai, le millésime 1951, n’a guère été apprécié des dirigeants de l’époque, qui lui ont même ordonné d’abandonner cette voie. Heureusement pour Penfolds (et peut-être aussi l’avenir des vins australiens), il ne leur a pas obéi et a poursuivi ses expériences en cachette. Quelques année plus tard, ces vins, de production très limitée et ayant bénéficié d’un long vieillissement, ont connu un grand succès. La cuvée fut appelé Grange Hermitage, Bin 45. Grange pour la maison des fondateurs, Hermitage pour la syrah et ses origines (ce nom fut retiré plus tard suivant des accords sur le respect des noms d’appellations géographique), et le terme « Bin » signifiant le numéro de lot (en fait, un bac dans lequel on rangeait un lot de bouteilles). Ce dernier terme et largement utilisé par Penfolds pour désigner bon nombre de ses cuvées (Bin 707, Bin 389, Bin 28, Bin 128, etc).

grange-headerGrange

 

Depuis cette époque, les aléas des affaires et les appétits des corporations ont vu Penfolds successivement absorbés dans diverses structures plus ou moins importantes, dont la dernière en date s’appelle Treasury Wine Estates. Au poste d’oenologue en chef de l’entreprise, Max Schubert a connu trois successeurs: Don Ditter, d’abord; puis John Duval; puis Peter Gago, actuellement en poste. De nos jours, deux wineries sont intégrées à Penfolds : l’historique Magill Estate et une autre dans la vallée de Barossa. La renommée et la qualité de la cuvée Grange en a fait un des vins les plus collectionnés au monde, mais la réputation de Penfolds repose aussi, et je dirais surtout, sur la qualité et la régularité de ses vins à chaque marche de l’échelle de prix. C’est la raison majeur qui explique son titre, accordé en 2013 par la revue Américain Wine Enthusiast de «New World Winery of the Year» : demeurer au sommet de la qualité aussi longtemps en produisant autant de vins et une sacré performance, n’en déplaise aux esprits chagrins qui ne jurent que par le « small is beautiful ».

peter-gago-penfolds-FT-MAG0516Peter Gago, chief winemaker chez Penfolds

Si Penfolds opère comme un propriétaire et négociant, achetant une partie de ses besoins en raisins, c’est aussi un gros propriétaire viticole. Voici d’ailleurs une liste de ses quelques 700 hectares de vignes en production avec les cépages les plus plantés:

  • Adelaide
    • Magill Estate (5,34 hectares de shiraz)
  • Barossa Valley
    • Kalimna (153 hectares de vignoble – shiraz, cabernet sauvignon, mourvèdre, sangiovese)
    • Koonunga Hill (93 hectares – shiraz, cabernet sauvignon)
    • Waltons (130 hectares – shiraz, cabernet sauvignon, mourvèdre)
    • Stonewell (33 hectares – shiraz, cabernet sauvignon)
  • Eden Valley
    • High Eden (66.42 hectares – riesling, pinot noir, chardonnay, sauvignon blanc)
    • Woodbury (69.56 hectares)
  • McLaren Vale (141 hectares sur 4 zones – shiraz, grenache, cabernet sauvignon)

Il faut aussi ajouter Coonawarra (environ 50 hectares – essentiellement du cabernet sauvignon et de la syrah)

C’est moins grand que les superficies exploitées par Tariquet dans le Gers, par exemple, mais c’est un vignoble conséquent.

Mes notes de dégustation

Lors de la grande dégustation organisée à Paris par Nicolas, j’ai particulièrement impressionné par les vins de Penfolds présentés à cette occasion. Pour ne prendre qu’un seul exemple, le sommet de leur gamme, Grange, fut présenté dans la même salle que les premiers crus de Bordeaux. Il est vrai que ces derniers avaient commis, à mon sens, une erreur en présentant des millésimes plutôt faibles (sauf Yquem), mais Grange 2010 les surclassaient assez nettement. Je sais qu’il ne faut pas comparer ce qui n’est pas comparable, qu’il s’agit d’une syrah (avec une pointe de cabernet) issu d’un pays plus chaud, etc etc. Mais quand-même. Ce vin (cher) est nettement moins cher que les premiers crus de Bordeaux et il donne deux fois plus de plaisir au dégustateur. Cherchez l’erreur !

Maintenant, voici quelques notes prises à une autre occasion. Ne cherchez pas des cuvées issues de « single vineyards » chez Penfolds : malgré des noms qui font allusion, parfois, à des parcelles du domaine. Ici, la règle est l’assemblage, souvent sur des zones assez différentes pour produire de la complexité et une forme de complémentarité, un peu à la manière d’une grande maison de Champagne.

tarrawarra-vineyardTarrawarra vineyard en Tasmanie

Yattarna Chardonnay 2012 : prix 150 euros

Depuis quelque temps déjà, Penfolds souhaite produire un grand vin blanc à mettre sur le même niveau que Grange ou Bin 707 (leur cuvée de cabernet haut de gamme). Une bonne partie des raisins de ce vin viennent de Tasmanie, pour son climat frais.

Nez intense, fin et vif. Le boisé se sent mais est parfaitement intégré. Le style est serré et presque austère; très vibrant. Long et très fin, juteux mais pas exubérant. Je serais intéressé de le comparer à l’aveugle avec certains Bourgognes blancs de très bon niveau et vendus à des prix comparables.

Koonunga Hill 2014 Shiraz/Cabernet Sauvignon : prix environ 12 euros

Cet assemblage classique en Australie doit être le plus vendu et le plus accessible de la gamme. Un bon test qualitatif, donc. Koonunga Hill est un des vignobles historiques de Penfolds, même si seulement une partie des raisins de ce vin en proviennent.

Nez classique, bien fruité mais avec de la finesse. La bouche est plus ferme, avec la structure apportée par le cabernet. Un vin ayant plus de tenue et de caractère que la plupart des vins « de base » des grands producteurs australiens.

Bin 8 2013 Cabernet/Shiraz : prix environ 20 euros

Les nez est plus dense et le palais plus charnu que le précédent. Le fruité est imposant. La richesse de sa matière, bien mûre, donne des sensations intenses.

Bin 28 Kalimna 2013 Shiraz : prix environ 30 euros

Kalimna est un autre vignoble du producteur.  Robe intense. Nez fumé, riche et intense. Beaucoup de densité en bouche et une pointe d’amertume agréable en finale pour ce vin puissant et long. Très bon.

Bin 389 2013 Cabernet/Shiraz : prix environ 60 euros

Nez d’une belle intensité, marqué par un boisé toasté/fumé. Long et charnu en bouche, ce très beau vin allie puissance avec finesse. Grande longueur.

St. Henri Shiraz 2012 : prix environ 90 euros

D’une autre expression que Grange, et qui peut lui être préféré dans certains millésimes (cela m’est arrivé). Nez magnifique, aussi fin qu’intense. Cela se prolonge en bouche avec une très grande durée des sensations et juste une pointe d’amertume qui aide l’équilibre de ce vin. Magnifique.

Grange 2010 (96% Shiraz, 4% Cabernet Sauvignon) : prix environ 550 euros

Pour les amateurs de cette cuvée, c’est incontestablement un grand millésime. Le caractère et très juteux et la texture est de velours, d’une suavité étonnante. D’une parfaite droiture malgré une matière somptueuse. l’apport de très vielles vignes de shiraz est évident, comme une parfaite maitrise de cette matière. Enorme longueur.

Grange 2004

Plus fondu, évidemment. Très complexe, toujours cette richesse et intensité. Une vin splendide pour amateurs fortunés.

 

Conclusion

Oui, on peut être une ancienne maison et rester au sommet. Et oui, on peut produire beaucoup et (très) bon. Que dire d’autre ?

Deux ou trois choses quand-même. On ne peut que respecter un producteur qui, malgré sa taille conséquente, est à la fois totalement fidèle à son origine géographique, avec des vins chaleureux mais équilibrés, expressifs et intenses mais parfois humbles et francs, et qui a aussi su s’adapter au monde comme il va, sans perdre son fibre ni son âme. Les vins de Penfolds ont un vrai style. On l’aime ou pas, mais il est bien là, clair, fermement planté, moderne et respectueux de son passé à la fois. Que demander de plus ?

 

David Cobbold

 

 


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Douro forever

Cela faisait quelques années que je n’étais pas retourné dans la vallée du Douro. Ce vignoble, le plus spectaculaire au monde eu égard à son échelle comme à son paysage, me donne des frissons chaque fois que je le redécouvre. Cette fois-ci, l’occasion  m’en a été donnée par un séjour de 3 jours, où j’accompagnais un groupe d’une trentaine de personnes, dont la plupart découvraient cette région pour la première fois. Personne ne fût déçu ! Mais, au delà des aspects visuels qui sont engendrés par la topographie et le travail incessant de l’homme pour façonner un paysage viticole somptueux, classé par l’Unesco, ce sont les vins qui étaient au cœur de l’affaire.

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Peut-on dire qu’un vin parle de l’endroit qui l’a vu naître? C’est un sujet d’ordre philosophique et de croyance (je dirais même de suggestion) autant que relevant d’une logique pure. Bien entendu, une fois sur place, on est tellement dans l’ambiance du lieu qu’on est forcément entraîné vers cette ligne de pensée. En serait-il ainsi avec une dégustation à l’aveugle pratiquée ailleurs? Je vais laisser volontiers cette interrogation en l’air car je n’ai pas la réponse. Ce qui est certain est qu’une révolution considérable est en train de se produire dans ce berceau du vin de porto, avec l’émergence d’une gamme de plus en plus fournie de vins secs, rouges comme blancs, et qui ont, du moins pour les premiers, des ambitions et le potentiel pour se situer parmi les meilleurs du monde.

IMG_7463Dans la fraîcheur sombre de ces cathédrales de vieillissement qui sont les lodges de porto à Vila Nova di Gaia. Ici chez Graham’s.

Ce mouvement, qui a vu le pionnier Barca Velha émerger, un peu seul, il y a une quarantaine d’années, a pris de l’ampleur depuis une dizaine d’années. On peut émettre plusieurs explications. D’abord, probablement, une tendance baissière du marché du Porto. Mais, peut-être d’une manière plus intéressante, la prise de conscience du formidable potentiel de cette région, et de son formidable réservoir de variétés essentiellement autochtones. Le Portugal, dont la surface en vignes ne représente que le double de celle du Bordelais, compte quelques 350 variétés de vitis vinifera identifiées, ce qui est nettement plus que la France. Un des domaines que nous avons visités dans le Douro, l’excellent Quinta do Crasto, qui surplombe le fleuve, nous a annoncé que leur programme de recherche et d’identification des variétés, mené en partenariat avec l’Institut de Vin de Porto et une université, a démontré qu’une de leurs parcelles les plus anciennes comporte pas moins de 41 variétés de vigne.

IMG_7489Quinta do Crasto (et sa piscine) domine la vallée du Douro en aval de Pinhao

Mais ce n’est pas tout, bien évidemment. Un autre des atouts de la région du Douro et des ses affluents est une très grande diversité d’altitudes, de pentes, d’orientations et d’organisations culturales. Proche du fleuve, et en fonction de orientations, les raisins sont murs un mois avant ceux situés en altitude et face au nord, et leur charge en sucre est d’autant plus important. Si les cépages utilisés les plus couramment et issus des plantations les plus récentes sont au nombre de cinq, essentiellement, les vielles vignes sont très souvent complantées avec de très nombreuses variétés ayant des phases de maturation et des caractéristiques bien distinctes. Que l’on choisisse de vendanger tout en même temps, ou selon un certain degré de maturité de chaque variété, donnera des résultats bien différents. Fermenter tout ensemble ou dans des vaisseaux séparés aussi. Si on rajoute à ces données issus du vignoble les choix de l’homme en matière d’outils et de méthodes de vinification, les options sont presque infinis. On constate, par exemple, que bon nombre de domaine de taille relativement modeste utilisent toujours les cuves de foulage en granite, peu profonds et appelés lagares afin d’extraire doucement mais rapidement couleur et tanins, aussi bien pour les vins secs que pour les vins mutés. Les systèmes de pigeage varient aussi, comme les durées et techniques d’élevages.

IMG_7468le foulage au pied – démonstration dans un lagare à Qunta do Noval, mais sans raisin car c’est le printemps

C’est pour cela qu’il me semble difficile de parler d’un style «Douro» dans les vins secs. Tandis que les Portos, issus pourtant des mêmes vignobles et cépages, ont un style immédiatement identifiable, bien qu’avec des variations autour de thèmes selon le producteur et le type de porto (ruby, vintage, tawny etc), à cause de l’impact du procédé de mutage et des élevages plus ou moins oxydatifs. J’éprouve, personnellement, plus de facilité à identifier un style commun entre les vins du Languedoc, à condition que ceux-ci fassent appel à des cépages du Sud, qu’entre la gamme des rouges secs du Douro. Je plaindrai quelqu’un essayant de coller ce terme collectif absurde de «typicité» sur des vins aussi différents que «Les Charmes» de Niepoort, Redoma du même producteur, Duas Quintas de Ramos Pinto, ou la Reserva de Crasto, pour ne prendre que quelques exemples. Est-ce un problème ? Bien sur que non, sauf pour quelqu’un qui serait obsédé par la simplification.

IMG_7485mur de schiste sur bloc de schiste : le pays est aride et le climat rude. La vigne n’a que s’y accrocher

Sur le plan des cépages, si le Touriga Nacional est la plus médiatisée des variétés que l’on trouve dans le Douro, elle est loin d’être la plus plantée, et certains producteurs le trouvent un peu trop violent dans son expression pour participer dans des proportions importantes dans leurs rouges secs. D’autres, comme Vallado ou Noval par exemple, en font des cuvées à part. Le Touriga Franca, le Tinto Roriz (Tempranillo) ou d’autres semblent retenir plus de suffrages pour le moment dans les cuvées les plus courantes, hormis le cas des field blends (vignobles de complantation) avec leur degrés de complexité supérieurs, dues à la fois à la grande diversité des cépages, mais aussi aux différents niveaux de maturités lors des vendanges, comme, souvent l’âge vénérable des vignes.

IMG_7495L’hôtellerie, la cuisine et le tourisme sont aussi en plein développement dans le Douro. Ici la cuisine ouverte à l’hôtel Six Senses à Lamego 

Un autre aspect de la production de cette région magnifique qui m’a frappé lors de ce voyage est la fraîcheur et la finesse des vins blancs. Ceux que j’ai dégustés constituent, pour les meilleurs, des vins d’apéritif idéaux, frais et délicat, parfumés selon l’assemblage utilisé, ou bien plus consistant mais jamais pesants. Les vignobles utilisés se trouvent généralement en altitude pour un gain de fraîcheur.

Je n’ai pas de dégustation importante ni de notes détaillées à vous présenter pour étayer mes dires car l’occasion ne s’y prêtait pas, mais je peux signaler quelques vins qui m’ont particulièrement plu issus de domaines visités ou qui ont été présentés lors des repas de ce voyage de trois jours :

Les Portos

Graham’s Crusted Ruby et LBV (ils font aussi de grands vintages mais je trouve leur style en tawny trop sucré à mon goût)

Niepoort Tawny 10 ans, très fin, complexe et finit plus sec que la plupart. Un des meilleurs de sa catégorie, pour moi.

Quinta do Noval Colheita 2000

Quinta do Crasto LBV 2011

Quinta Vale D. Maria Ruby Reserve (ce vin a le niveau de beaucoup de LBV)

Les vins rouges du Douro

Ramos Pinto : Duas Quintas Classico, Duas Quintas Reserva, Bons Ares

Niepoort Redoma, particulièrement un magnifique 2007 qui atteint une belle maturité et démontre la capacité de garde des meilleurs rouges du coin.

Vallado Tinto 2013 et Reserva Field Blend 2013

Quinta do Crasto Reserva 2014

Quinta Vale D. Maria 3 Vales 2013 et Quinta Vale D. Maria 2012

Il y a aussi de beaux rouges chez Quinta do Noval mais je les trouve trop chers pour leur niveau en ce moment.

Les vins blancs du Douro

Ramos Pinto Duas Quintas Branco

Vallado Prima 2015 (un muscat sec) et Reserva Branco 2014

Quinta do Crasto 2015

Quinta Vale D. Maria 2015

David Cobbold

(texte et photos, et ici sur le circuit du Vigean tout récemment)

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VSIGP (1): Vin de France, oui, mais avec quelle stratégie de marque?

Premier volet de notre semaine VSIGP – Vins sans Indication Géographique de Provenance, pour les intimes. On démarre avec le Vin de France, et c’est David qui s’y colle…

Une stratégie de marque digne de son nom implique tout le processus, de l’élaboration du produit jusqu’au réseaux de distribution. A mes yeux, une appellation, même prestigieuse, ne peut se substituer à une stratégie de marque individuelle, et tous les vins qui réussissent à vendre leurs vins bien au-delà du prix moyen de leur appellation en sont la preuve, depuis les vins du DRC jusqu’à la production d’un Marcel Lapierre, par exemple. S’il est vrai que beaucoup  de vins médiocres se reposent sur la marque « ombrelle » que constitue l’appellation, qu’elle soit AOP, IGP ou autre, ce n’est jamais le cas de ceux qui réussissent.

Cela ne veut pas dire que l’appellation ne sert à rien. Elle fournit un cadre, une espèce de garantie d’origine qui peut et doit aider le consommateur. Mais c’est le producteur qui est, in fine, responsable aussi bien de la qualité de ses vins que de la réussite de son marketing. Cette question va se poser avec d’autant plus d’acuité que le cadre en question sera large. C’est la cas de la désignation Vin de France, dans laquelle je disais il y a quelques semaines que je croyais en tant que cadre permettant la constitution d’entités de production capables de rivaliser avec celles du Nouveau Monde.  Mais il faut que les producteurs dans cette catégorie, qui autorise des assemblages très larges (à condition de rester en France) ainsi qu’une vaste choix de cépages, aient une bonne stratégie qui s’adapte à la catégorie et aux prix demandés dans les marchés visés.

Par le biais de la dégustation de 7 échantillons de cette catégorie, j’ai voulu tester l’aspect produit, n’ayant pas au moment d’écrire ni les prix de vente public, ni d’autres éléments du marketing-mix pour juger du reste, hormis les noms des cuvées et l’habillage des flacons. En revanche, pour la plupart des cuvées, les prix ex-cellars sont annoncée entre moins de 2,50 et 4 euros. On peut imaginer des prix de vente public au double des ces chiffres.

D’abord, les vins blancs :

Kiwi Cuvée Bin 086, Sauvignon Blanc 2015 

(producteur en Loire : Lacheteau) capsule à vis

Une attaque frontale du pays qui a le mieux réussit avec ce cépage : non seulement ils ont pris le nom donné au habitants de la Nouvelle Zélande, mais ils utilisent la terminologie courante pour désigner une cuvée de vin en Australie (Bin + un numéro de lot). C’est plus que culotté, cela frise la copie ! La capsule à vis convient parfaitement, en revanche, et le vin est très bien fait. C’est même facilement le meilleur de cette série de blancs : aromatique sans excès, touchant la gamme classique des asperges, citron et groseille à maquereau, mais sans tomber dans l’excès. Vibrant et alerte en bouche, assez pleine de texture et d’une longueur efficace. Un vin que je boirais avec plaisir.

Je serai curieux de connaître son prix, même si je ne suis pas convaincu par cette stratégie d’imitation que je vois mis en place.

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Daudet-Naudin, Chardonnay 2015

(producteur situé en Bourgogne) bouchon liège massif

Je pense que la capsule serait plus appropriée comme fermeture et aiderait à conserver plus de fraîcheur dans ce vin qui en a besoin. L’habillage est dans le registre classico-moderne, assez élégant. Le vin me semble plus sudiste qu’un Bourgogne, avec un boisé discret mais présent, un palais bien rond et presque chaleureux, une pointe d’amertume en finale et un profil un peu mou. Pas désagréable, mais peut mieux faire.

Patriarche Père et Fils, Viognier 2015

(producteur en Bourgogne) bouchon liège aggloméré

Le nez est séduisant à l’aune du registre habituel de ce cépage, mais le vin me semble mou en bouche et manque de précision. La sensation d’amertume en finale est assez caractéristique. Habillage classico-moderne.

Secret d’Automne, Viognier-Sauvignon 2015 (moelleux)

(producteur en Ardèche : Vignerons Ardéchois) pas vu le bouchon

Vin plaisant, sans histoires, aux saveurs agréables, tendres et fruitées. Peut convenir à certains marchés mais quelle tristesse, cet habillage ! Je ne décèle aucune stratégie particulière dans la présentation de ce vin qui est d’une banalité affligeante.

 

Les vins rouges

 

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Café du Midi, Merlot 2015

Je ne sais pas qui est le producteur ni où se trouve sa base, n’ayant pas l’étiquette définitive. Bouchon aggloméré.

L’étiquette doit être provisoire car il n’y a presque aucune mention légale dessus ! On joue clairement sur une image classique de la France (« Café », puis « Midi » et un dessin d’une terrasse de café).  Le nez est chaleureux et rond, de type prunes cuites. Même rondeur assez fruitée en bouche. Souple, simple et plaisant. Je ne vois pas trop ce que ce vin propose, outre son origine, face aux merlots entrée de gamme de Chili, par exemple, qui sont souvent meilleurs.

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La Villette, Cabernet Sauvignon 2015

Le producteur est basé en Bourgogne. Bouchon en liège aggloméré

On voit ici une volonté claire de construire une marque, avec des ingrédients visuels qui créent l’ image d’une France traditionnelle d’une autre époque. Ce n’est pas du modernisme, mais c’est bien fait. Ce vin est le meilleur des trois rouges que j’ai dégusté et confirme mon impression à la dégustation qui a suivi la conférence de presse il y a quelques semaines. Nez fin et précis, marqué par un boisé (probablement des copeaux) mais aussi très fruité (cassis). Il a aussi une bonne petite structure pour le tenir deux ou trois ans sans problème, et une excellente fraîcheur. Très agréable, ce vin vaut largement certains issus d’IGP ou d’AOP.

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Syrah (non millésimé), Vins Descombe

La producteur se trouve dans le département du Rhône. Bouchon synthétique.

L’approche visuelle et simple et moderne, avec le nom du cépage et une signature. Pas de millésime, donc assemblage verticale. Un peu de gaz au départ. Bon fruité, assez expressif. Acidité élevée et une pointe d’amertume en finale. Aurait besoin d’un peu plus de rondeur pour plaire au plus grand nombre. Correct, quand même.

 

Conclusion générale

Cette dégustation était bien trop restreinte pour pouvoir tirer de vraies conclusions, d’autant plus que je ne dispose pas d’éléments sur les options commerciales, y compris les volumes produits et les prix de vente. Il y avait deux bons vins dans le lot, et, sur ces mêmes vins, un parti pris (très différent) lisible à travers les habillages. Mais je trouve que le niveau de créativité est trop pauvre (sur la base de cette courte sélection, du moins) pour réellement aider les marques en question à faire leur trou et démontrer tout l’intérêt de cette catégorie. Peut-être est-il trop tôt pour voir émerger de véritable stratégies innovantes ?

Affaire à suivre, dans un an ou deux peut-être…..

 

David

(PS, je serai en route ce lundi pour deux journées de piste au circuit du Vigean avec l’engin ci-dessous. C’est bien rouge mais cela sera sans vins, forcément)

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Riesling d’Alsace, la paix (2 ème fournée)

Je suis maintenant sur un autre riesling, un 2005, un autre genre bien que lui aussi de Vendanges Tardives. Je suis dans l’interprétation bien dosée, précise et sage des dames Faller. Le vin a été vinifié par Laurence, aujourd’hui partie rejoindre le paradis des vignerons, à partir d’une vigne d’une autre terre, d’une autre vigne, celle du Schlossberg, celle d’un autre Grand Cru. La blondeur n’est plus vraiment vénitienne car elle est moins soutenue. Outre de très légers reflets gris-vert, on a un vin plus lumineux, plus ensoleillé, plus jaune, plus blond quoi. Ici, on est sur la douceur fruitée, notes d’angélique et de poire confites, de fleur de tilleul par la même occasion. La douceur est présente tout du long, un peu trop penseront certains chichiteux. Pour ma part, je la trouve certes aguichante, mais belle et pas du tout ennuyeuse. Encore une fois on doit cette beauté singulière à la grâce et la fraîcheur acidulée qui l’habille. Revue quatre jours plus tard, alors que le flacon était à moitié vidé, cette grâce particulière semblait revivre avec un surcroît d’intensité.

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Ce 2005 me revient en bouche avec limpidité. Il s’étale en gras et fraîcheur, avec une saveur d’une insondable diversité (tilleul, mangue, ananas, miel, truffe, clémentine, cédrat confit, écorce de citron…), une richesse démultipliée, plus prononcée et bien plus persistante qu’au début de l’ouverture. La finale est d’une telle infinie longueur qu’elle me fait renoncer au comptage des caudalies vers lequel il m’arrive de glisser. Et c’est sans parler de l’étendue de fraîcheur qui tapisse le palais un bon moment après avoir avalé le vin. Cela me fait penser à un vaste horizon de montagnes qui pourraient bien ressembler à la Route des Crêtes vosgiennes. Une fois de plus, j’ai débouché un monument, un modèle du genre riesling.

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Plus vieux ? Voyons un 2004, par exemple. Prenons un des plus grands noms : le Clos Saint Urbain (vous saurez tout ici, en allant jusqu’au bout) en plein cœur du très volcanique Rangen, celui de Thann qui fut tant admiré par Michel de Montaigne. En ce temps-là, pas au temps de Montaigne, bien sûr, mais au temps béni où je me rendais souvent Alsace, l’immense Léonard Humbrecht était encore aux côtés de son fils Olivier comme il l’est probablement toujours, mais de manière plus discrète. Peu importe d’ailleurs, car la discrétion est ici affaire de famille : on a beau être grand par la taille, par la qualité du travail et les soins que l’on apporte à la vigne, ce sont des valeurs dont on ne se vante pas. Comme d’autres l’ont écrit avant moi, c’est en buvant son vin que l’on voit le vigneron.

Robe jaune jonquille, la finesse du nez ne demande qu’à répondre aux sollicitations de ma main qui ne cesse de faire tournoyer le liquide. À chaque mouvement de mon poignet, le vin exhale, tantôt crémeux, tantôt floral, une pointe de rose fanée par ci, un nuage de lilas mauves et d’iris par là. Indéniable finesse au nez, bouquet intense, on sent une fois de plus venir la truffe blanche qui va pouvoir accompagner un risotto aux petits pois.

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J’ai vraiment eu du pif en mettant ce vin de côté, car je ne pense pas qu’il y en ait beaucoup encore en vente. En effet, il fallait parier à l’époque sur la structure et la puissance du riesling associé à la roche du Rangen pour se dire que cela en vaudrait la peine plus de dix ans après. Pour une fois que je m’envoie des fleurs… En bouche un aspect prégnant, une présence inouïe et persistante, une volonté incontrôlable de vouloir marquer le palais, une manière noble de s’imposer. Vingt quatre heures après, un peu plus de caractère salin, semble-t-il, plus herbacé aussi, avec la force qui s’en suit, le riesling n’est pas prêt de s’effacer. Les effluves floraux se sont presque tous volatilisés mais l’impression de finesse est encore là. Et la fraîcheur reste en bouche telle une veilleuse qui vous enjoint de fermer les paupières sans pour autant s’endormir. Un rêve éveillé. Hélas, je n’ai plus de foie gras mi-cuit au naturel à me mettre sous la dent… encore moins de risotto.

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Évidemment, après une telle pointure, il va falloir être très clément envers le vin qui suit, juste dans la foulée. Une teinte de bronze assez prononcée, un nez de fruits confits (pruneau, ananas, pomme…), un tantinet oxydé, assez concentré et mou en bouche, au premier abord, ce 2004 du Rosenberg, celui de Wettolsheim, est un beau piège de dégustation aveugle pour la bonne raison qu’il est déroutant, complètement inattendu. Ses parents, Geneviève et François (ce dernier aujourd’hui disparu) Barnès, sont des biodynamistes convaincus, comme la plupart des vignerons qui m’ont interpellé en Alsace ces trente dernières années. Le vin qui, tout compte fait peut paraître un peu brumeux au départ, se dévoile peu à peu et s’ouvre sur la fraîcheur. Étrangement, il nous fait d’abord penser à un Jerez avec quelques touches de noisette fraîche en bouche, mais comme j’ai horreur de ces comparaisons, je n’insiste pas…

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À l’aération forcée, il évolue toujours dans son sens initial, voguant sur l’oxydatif, allant de plus en plus vers la ténacité, la longueur et une finale plutôt sèche et feuillue d’un fort bel effet ma foi. Il me fait penser à un écrivain classique d’un autre siècle ruminant son histoire, penché sur une table éclairée par une chandelle. Ma compagne, elle, n’a guère apprécié ce style, ce qui fait que j’ai bu ce riesling très spécial à moi tout seul comme à chaque fois que j’ouvre une bouteille de fino d’ailleurs. À l’instar du précédant, il affiche bien ses 14° d’alcool et c’est à température cave que je l’apprécie le mieux (entre 13 et 15°) sur un fromage à pâte dure, vieux cantal ou beaufort. Je serais aussi curieux de voir ce qu’il donnerait sur un vieux parmesan, mais voilà, je n’en ai pas sous la main. Mon fromager non plus !

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Je sais que les dégustations sont toujours matière à caution, que ça ne passionne pas le gros de nos chers Lecteurs, que les mots utilisés pour décrire un vin ne plaisent pas à tout le monde, et qu’en outre la naïveté que j’aie qui consiste à aborder un vin comme s’il s’agissait d’un personnage important, ne sied guère. Mais voilà, vous n’y couperez pas ! Afin de rattraper mon retard sur le sujet du dieu Riesling, vous aurez droit Jeudi prochain à une troisième et dernière fournée. Tant pis pour vous !

Michel Smith

 

 

 

 

 

Gérard Gauby et ses Vieilles Vignes !


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Et si le vin est bon… le vigneron l’est aussi

J’avais prévu un bon kilomètre de prétentieuses réflexions et dégustations sur le grand Riesling. Les circonstances de la vie me font remettre cette chose à plus tard. En échange de votre patience – à moins qu’il n’y ait une sorte de « ouf ! » de soulagement de votre part -, je vais vous servir en titre une lapalissade.P9120025.JPG

En effet, je vais évoquer un problème maintes fois abordé (trop à mon goût) sur les réseaux sociaux. Sur Facebook comme ailleurs, il est de bon ton de déblatérer sur les méthodes culturales des vignerons. Parfois, cela ressemble même à un combat de coqs. En voilà un qui y va de son commentaire forcément pertinent sur tel ou tel maléfique produit de synthèse, tandis que d’autres batifolent sur les avantages et les inconvénients du soufre en poudre ou du cuivre qu’il serait logique d’appliquer avec une extrême modération. Quand ce ne sont pas des conseils distillés plus ou moins amicalement, on diabolise tel vigneron parce qu’une photo montre un sol dénudé ou, à l’inverse, un travail de labours trop prononcé. Un tracteur sur sa parcelle et c’est une cata écolo, une jument et sa charrue  devient nettement plus politiquement correcte.

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Sans compter bien entendu sur les éventuelles remarques désobligeantes concernant l’élevage, le vigneron est ainsi rhabillé pour toujours, accusé de telle ou telle déviance, voire de négligence. Il est constamment surveillé par les chiens de garde, exposé à la vindicte des pseudo critiques ou livré à la prétendue expertise de consommateurs débutants à peine capables de surveiller leur orthographe. Il se trouve que je commence à en avoir ras la casquette de ce flot de platitudes, de redites, de leçons passéistes ou de conseils péremptoires. Et si j’en ai l’occasion – ou le temps -, je ne me gène pas pour le dire.

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Depuis longtemps, j’ai un principe bien chevillé en moi, celui du respect. Tout vin qui à répétition se révèle être bon, voire excellent, quelque soit son millésime, ne peut être que l’œuvre d’un vigneron exemplaire. Qu’est-ce qu’un vigneron exemplaire, me direz-vous ? Pour moi, c’est un gars ou une fille qui cherche à comprendre mais qui en apprend chaque année sur le mystère du vin. Un gars ou une fille qui respecte sa terre et qui vit presque en osmose avec elle, qui fait corps avec ses parcelles, qui s’y promène régulièrement. C’est aussi un gars ou une fille qui doute mais qui n’a pas peur de travailler et qui sait ce qu’il y a à faire sur un domaine pour obtenir le meilleur des vins.

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Bien sûr qu’il y a des chances pour que je me pose des questions sur sa façon de traiter son vignoble, sa philosophie de travail. Évidemment que sa vision du pressurage, que sa conduite des vinifications et de l’élevage sont des éléments qui m’intéressent. Mais là n’est pas le principal dans un vin. On doit avant toute chose se poser la simple question de savoir si le vin que l’on goûte est bon ou pas. Évidemment que c’est son goût à soi et non celui de son voisin ou des propagateurs de ragots qui va déterminer la qualité du vin. Si le vin est bon, c’est que le vigneron est bon et que ce dernier a compris l’essentiel du rapport intime qu’il y a entre lui, l’homme, son environnement, sa terre, son cépage, son climat. Peu importe ce qu’il y a dans l’assiette : si c’est bon, c’est bon et je le mange. Avec le verre de vin c’est un peu pareil, non ?

Gérard Gauby et ses Vieilles Vignes !

Alors vous comprenez que les censeurs, les experts, les doctes commentateurs, les critiques patentés et les messieurs je-sais-tout-car-j’ai-tout-vu-et-compris, ces gens-là, je les renvois volontiers à leur chères études. Suffit de trouver que le vin est bon (ou mauvais), et c’est bien là l’essentiel !

Michel Smith

©Photos MichelSmith


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Cépages obscurs : le bon travail d’un caviste voyageur

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Rassembler des vins issus de cépages peu ou pas connus pour les proposer au public n’est pas simplement une affaire qu’on pourrait assimiler à une rubrique « cabinet de curiosités » : il contient, potentiellement, le projet d’ouvrir les esprits et d’élargir la gamme des profils gustatifs offerts par les vins. J’ai déjà évoqué, il me semble, le travail fait dans ce domaine par le caviste Soif d’Ailleurs, à Paris. Une dégustation organisée vendredi dernier m’a démontré encore que ce lieu dirigé par Mathieu Wehrung continue à explorer des chemins inconnus de la plupart des amateurs de vins. Je vous conseille une visite si vos pas vous amènent dans ce quartier vivant entre Marais et République

Soif d’Ailleurs
38 rue Pastourelle, 75003 Paris
Téléphone : +33 1 40 29 10 82
Ils ont aussi un site de vente sur l’internet :

 

D’abord, aucun des vins vendus dans cette jolie petite boutique n’est français, ce qui ne suffit pas, bien entendu, à rendre leur sélection intéressante. Il y a en stock quelques classiques, chers ou pas chers, mais devenus incontournables comme le Sauvignon Blanc de Cloudy Bay (Nouvelle Zélande) ou bien les bulles de Miolo (Brésil) dont Soif d’Ailleurs est devenu, en peu de temps, le plus important vendeur dans toute l’Europe. Mais les vins qui m’intéressent le plus sont les autres, ces domaines peu connus ou peu disponibles en France, comme, par exemple, l’excellent Koslovic (cépages terran ou malvasia, Croatie) ou Anselmo Mendes et ses exceptionnels alvarinhos (Portugal).

Certains vins de la gamme sont assez chers, mais jamais d’une manière délirante car les marges sont raisonnables, vu le travail accompli, et on peut y trouver des très bons vins à moins de 20 euros. Cela reste peut-être un poil exclusif si on considère le prix moyen des vins vendus en France, mais ce n’est pas hors de prix pour des choses qu’on aura bien du mal à trouver ailleurs.

La dégustation à laquelle j’ai assisté la semaine dernière a regroupé 9 vins, issus d’autant de cultivars et de 6 pays différents. N’étant pas ampélographie, mais ayant plus de 30 ans d’expérience professionnel dans le vin, je dois avouer que je n’avais entendu parler que deux des ces neuf cépages auparavant, dont le Räuschling, qui va ouvrir le bal de cette petite dégustation que les organisateurs ont intitulé «les cépages rescapés».

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Les vins blancs

R3 Räuschling 2014, AOC Zürichsee, Suisse

(Cépage Räuschling) Prix 45 euros

Notre ami Marc a récemment évoqué ici même ce cépage blanc Räuschling, devenu rare et localisé presque exclusivement de nos jours dans cette partie de la Suisse germanique. Je dis «devenu», car il fut autrefois bien plus répandu, en Suisse, en Allemagne et même en Alsace. L’expansion du Müller-Thurgau, plus facile et plus productif, lui aurait scié les pattes cependant, malgré une présence attestée dans ces régions qui remonte au 16ème siècle. La variété est issue d’un croisement entre le très fertile Gouais Blanc et, soit le Savagnin, soit un membre de la famille des pinots (les versions divergent).

Vin d’abord tendre mais d’une belle vivacité. Assez aromatique et doté d’une longueur agréable, il ferait un vin d’apéritif très plaisant et pourrait bien accompagner des poissons de toutes sortes. Il souffre en revanche de son origine helvète sur le plan du prix.

 

Curil Blanco 2012, (vin hors D.O. de la région d’Alicante, Espagne)

(cépage Trepat Blanc) Prix 20 euros

Cette variété blanche à l’avantage, dans un climat chaud, de produire peu d’alcool : 12% dans ce cas.

Robe profonde, entre or et ambre. Nez étonnant, sur le versant de l’oxydation et qui rappelle le curry. Texture un peu huileuse et notes d’amertume confirment une vinification avec de la macération pelliculaire. Ferme et très long en bouche, c’est un style à part qui plaira aux amateurs de ce genre de vin : on n’est pas tout à fait dans le domaine des vins « oranges », mais ce n’est pas loin.

 

Weingut Umathum, Königlicher Wein 2013, Burgenland, Autriche

(Cépage Lindenblättrige) Prix 23 euros

En réalité ce cépage ne m’était pas totalement inconnu car il s’agit de la variante autrichienne de celui connu sous le nom d’harsévelu en Hongrie. Cela dit, je ne pense pas voir dégusté un pur harsévelu plus d’un fois, tant il est généralement assemblé avec le Furmint, surtout à Tokay. Je connaissais auparavant les vins rouges de cet excellent domiane de Burgenland, qui sont importés depuis un moment en France.

Vin fin, un peu ferme par sa texture, mais délicat par ses saveurs vives et acidulées.

 

Azienda Rivetto, Nascetto borea 2013, Piemonte, Italie

(Cépage Nascetta) Prix 24 euros

Le domaine est situé à Serralunga d’Alba, donc dans l’aire d’appellation du Barolo, mais ce cépage n’est admis dans aucune des DOC ou DOCG du coin.

Beau nez, qui m’a fait penser à de la pomme verte avec des élans citronnés. Fin, savoureux est assez salin. Pourtant la mer n’est pas si proche ! La vivacité domine mais l’équilibre est bien pour ce style de vin.

 

Albet i Noya, Rion 2013, DO Penedes, Espagne

(Cépage inconnu) Prix 25 euros

Bien connu pour ses cavas de haut niveau, ce domaine explore la richesse ampélographique de la Catalogne en élaborant aussi des vins tranquilles. Le producteur n’a pas réussi à identifier cette variété et il a nommé le vin avec le prénom de sa grande mère.

Le nez m’a semblé marqué par un élevage sous bois, mais il est également frais. Cette fraîcheur est encore plus marquée en bouche, et la texture me fait penser à de la craie. Pas mal de précision dans les saveurs, mais cette texture crayeuse assèche un peu le palais en finale. C’est peut-être pinailler que de dire cela car avec un plat je suis sur que ce vin serait très bon.

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Les vins rouges

Hatzidakis Mavrotragano 2013, Santorini, Grèce

(Cépage Mavrotragano) Prix 35 euros

Je connaissais cette île des Cyclades pour son origine volcanique et donc ses sols si particuliers. Je ne connaissais que ses vins blancs remarquables fait avec l’excellent cépage Assyrtiko. Je ne sais pas grand chose sur cette variété rouge.

C’est manifestement un cépage tannique, qui contient aussi, il semblerait, une belle acidité (même si je soupçonne un peu d’ajustement de ce dernier ingrédient dans ce vin). Le fruit est un peu dominé par le double assaut de tannins et d’acidité, mais il est présent. C’est un vin intéressant, qu’on dit « de caractère », mais un peu brut de décoffrage avec de l’amertume en finale et une impression végétale. Trop cher dans ce cas.

 

Podere Gualandi, Foglia Tonda 2012

(Cépage Folia Tonda) Prix 44 euros

Le patron de Soif d’Ailleurs est enthousiaste à propos des vins de ce producteur atypique. Je le suis un peu moins car je les trouve souvent austères et parfois avec des arômes que je qualifie de «déviants». Je les trouve aussi bien trop chers, mais on m’explique que les rendements sont très bas, etc…

A la dégustation, la masse tannique impose sa structure, renforcé par une acidité importante et à peine rendu harmonieux par un peu de fruit. Beaucoup d’austérité mais, en contrepartie, une très belle longueur. Equilibré quand-même, c’est un vin très particulier et je serais curieux de voir son évolution. Pour l’instant on ne peut le conseiller qu’avec un plat salé pour amadouer ses tannins.

 

Bodegas Pablo Menguante, Vidalello 2011, DO Carinena, Espagne

(Cépage Vidadello) Prix 19 euros

Cette appellation aragonaise qui porte le nom d’une variété chère à Michel Smith n’a, curieusement, que très peu du cépage éponyme. Les vignes de ce vin sont franches de pied, mais je n’en sais pas plus.

Un beau nez qui a de l’intensité et de la profondeur dans ses arômes fruités, avec juste une patine raisonnable du à son élevage. Le bois est aussi perceptible en bouche, et les tannins sont fermes et un peu asséchants en finale. Cette finale laisse aussi percevoir de jolis arômes de cerise amère. Bon vin d’un prix abordable, qui peut bien se comporter à table avec des plats de viandes ou en sauce, à cause du sel.

 

Likya Acikara 2014, Lycie, Turquie

(Cépage Acikara) Prix 24 euros

Je ne sais rien de ce cépage qui fait partie de la vaste réserve ampélographique de la Turquie. Le vignoble est planté sur un sol très calcaire.

La robe est très sombre et violacé mais il ne s’agit pas d’un cépage teinturier. Beau nez qui évoque la cerise noire. C’est un très joli vin, assez peu tannique mais très frais et, en même temps, doté d’un alcool relativement puissant. Sa vivacité l’aide dans l’équilibre et le vin est net et très bien fait. J’aime ce vin qui me fait voyager.

 

Conclusion

Quand il s’agit du vin (et de bien d’autres choses), le voyage dans l’espace implique inévitablement des croisements avec le voyage dans le temps. Je sais bien qu’il ne suffit pas d’être différent pour être « bon », mais comme c’est agréable (et probablement très utile) d’explorer ces morceaux du riche patrimoine botanique de la vigne et ses produits. Pourvu que, dans les pays à la réglementation viticole cadenassée comme la France, on sache apprendre et piocher dans ce réservoir ampélographique profond et, il me semble, si mal exploitée.

 

David Cobbold


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Contre étiquette, l’envers du décor

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L’Envers du Décor est le nom d’un célèbre et excellent bistrot à vin, situé à Saint Emilion et propriété de François de Ligneris, pour qui j’ai beaucoup d’affection. Mais cela n’est pas du tout le sujet de ma chronique d’aujourd’hui !

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La contre-étiquette est de plus en plus utilisée sur des bouteilles de vin, et contient de plus en plus de mots et de signes. C’est un outil de communication et d’information qui peut être très utile, voire nécessaire. Pour une bonne partie, comme dans l’exemple ci-dessus, venu des USA, il est fortement chargé de mentions légales. Mais est-il toujours bien utilisé par les producteurs ?

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Je veux d’abord souligner l’écart, parfois frappant et redoutable, entre la vérité telle que nous le percevons et le discours des producteurs de vin et leurs diverses antennes « communicantes ». Ce qui a déclenché mon envie d’évoquer cette distorsion entre réalité et discours a été notre dégustation d’un vin d’Ardèche, mis en parallèle avec le texte imprimé sur son contre-étiquette. Un collègue a perçu exactement la même chose dans cette instance, alors il s’agit peut-être d’autre chose qu’une simple lubie personnelle. Cela aurait très bien pu arriver avec un vin d’ailleurs : là n’est pas la question, car je n’ai rien contre les vins d’Ardèche en particulier.

Commençons par les commentaires de dégustation tels qu’ils apparaissent sur la contre-étiquette de ce vin, nommé Chatus, Monnaie d’Or 2012. Le chatus est une variété rouge, rare et plutôt tannique, ancienne car mentionnée par Olivier de Serres et qu’on trouve dans l’Ardèche, mais aussi dans le Piémont sous le nom de Neiret.  Je prends encore mes précautions en soulignant que  ceci n’est pas une critique de cette variété, mais juste du lien défectueux entre ce vin (honnête, par ailleurs) et sa contre-étiquette.

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Le commentaire imprimé sur la contre-étiquette :

« arômes de cassis, de pâte de coing, de figues sèches et de réglisse » Et c’est tout, car rien n’est dit sur les impressions tactiles ou gustatives en bouche du vin : tout semble se passer au pif ou bien en rétro-olfaction.

Mon commentaire sur le même vin (uniquement olfactif) :

« arômes de terre humide et de sous-bois, notes de fruits rouges frais et cuits avec un léger accent boisé et animal. »

Je sais bien que l’appréciation des arômes est une affaire individuelle, mais quand-même !

Mieux encore, cette même contre-étiquette conseille de servir le vin à 20° et d’ouvrir la bouteille 6 heures avant le service ! Servir n’importe quel vin rouge à une telle température me semble une aberration qui a pour résultats principaux de déséquilibrer les sensations vers l’alcool et de détruire la finesse des saveurs. Conseiller au consommateurs d’ouvrir un vin 6 heures avant le service, surtout pour un vin qui ne sera jamais (je pense) mis sur une table en grande cérémonie, ne relève pas d’un sens aigu du réalisme. Ce vin est vendu autour de 8 euros, donc je doute que beaucoup de consommateurs aillent le préparer à la dégustation 6 heures avant. Il faut être plus terre à terre dans les usages !

Quand aux conseils d’accompagnement pour ce vin, la contre-étiquette brasse large : « ce vin charpenté accompagne à merveille daube de sanglier, cuisine provençale et fromages typés ». Pas facile à trouver, le sanglier, dans nos villes ou la plupart des habitants de ce pays vivent ! La cuisine provençale est assez diversifiée, faisant un usage important de légumes et, proche de la méditerranée, elle est souvent très poissonneuse. De quels mets parle-t-on exactement ? Quant aux fromages « typés », je ne sais pas trop ce que cela voudrait dire. Supposons qu’il s’agit de fromages aux goûts forts. Dans ce cas, le consommateur curieux pourra courir chez son fromager chercher un camembert, un époisses, un roquefort ou un banon, par exemple. Avec chacun des ces fromages, l’accord avec le vin en question, qui est plutôt tannique, serait catastrophique !

Quittons ce mauvais exemple pour regarder d’autres options. Il y a plusieurs catégories parmi les contre-étiquettes. D’abord la minimaliste. Dans celle-ci on trouve bon nombre de vins dépourvus de tout contre-étiquette.  Cette option est surtout réservée aux producteurs qui s’en foutent parce qu’ils vendent leurs vins à des gens qui les achètent pour leur étiquette faciale, ou bien qui ne savent pas lire.

La catégorie qui est sûrement la plus remplie est celle du « bla-bla enflé », dite aussi « pompe-à-vélo ». Ce type de texte va chanter les louages de la « noblesse du terroir », du « grand raffinement » ou de la « finale magistrale » du vin en question (tous ces exemples sont réels).

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Mais quelques producteurs honnêtes, et j’espère qu’ils seront de plus en plus nombreux, adoptent une approche purement factuelle et informative. Je trouve l’étiquette ci-dessus d’un vin de Loire (Château de Fesles, Bonnezeaux) exemplaire. J’en ai aussi rencontré plusieurs lors de mon récent voyage en Champagne. Ceux-ci se contentent d’indiquer sur leurs contre-étiquettes les origines parcellaires ou communales des raisins, de mentionner éventuellement l’approche culturelle dans leur vignoble, de nommer le ou les cépages et leur proportions, de préciser la durée de mise en cave ou la date du tirage et de dégorgement du vin, etc. La seule critique qu’on pourrait émettre à ce méthode « carte de visite » est qu’il s’adresse exclusivement à des professionnels ou à des amateurs avertis qui savent déduire de ces informations techniques ce qu’il convient de déduire, sans préjuger de leur avis sur le vin en question. Il s’agit de l’information pure et précise.

vin de merde


levrette

fine grapes

Boire tue

J’aime bien aussi une dernière catégorie, rare mais avec de beaux exemples que je montre ci-dessus, qui relève de l’humour ou de la dérision. Elle existe souvent dans un contexte particulier, et souvent en réaction à des législations perçues comme excessives, ou bien à des excès de la catégorie « bla-bla enflé » déjà mentionnée.

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Donc il faut se battre, non seulement contre les cougars (autre nom du mountain lion, ou puma), mais aussi contre une mauvaise communication sur les contre-étiquettes.

 

David

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