Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin


6 Commentaires

Et le commercial, dans tout ça?

Les articles de presse ou les commentaires de vin sur les blogs font-ils vendre du vin?

Comme le dit très bien l’ami Luc Charlier, « ça dépend du vin ». Ca dépend aussi du media. De l’adéquation entre les deux.

Je serais surpris qu’un commentaire de vin dans L’Humanité puisse faire vendre beaucoup de Mouton-Rothschild. Mais qui sait?

Moi, en tout cas, j’ai très rarement l’aspect commercial à l’esprit quand je commente un vin.
C’est paradoxal, puisque sans vente, plus de vin. Mais j’essaie de faire abstraction de tout ce qui n’est pas le contenu de la bouteille.

Tout au plus me permettrai-je, une fois le vin dégusté, de m’enquérir de son prix et le cas échéant, d’insister sur son bon rapport qualité-prix. Je m’efforce en tout cas de ne jamais faire varier mon commentaire en fonction de la notoriété du vin, de sa disponibilité, ou même du volume produit.

Ce qui vous vaut le plaisir (?) de lire mes notes sur des trucs parfois difficiles à trouver, genre fino chypriote, rosé et muscat tunisiens, rouge crétois ou traminer slovène. Mais aussi, à l’occasion, des bulles de Loire ou d’Alsace produites en très grosses séries et vendues pour de très modiques sommes. Aucune coquetterie là-dedans. Juste le plaisir d’avoir découvert quelque chose et de le faire partager.
A l’inverse, je suis plutôt moins intéressé par les produits possédant déjà un grand statut. Parce que j’ai l’impression que je n’ai rien à apprendre à quiconque, que le service après-vente est déjà fait, et bien fait.

Aucun mépris de ma part. Ces vins-là peuvent être très bons.

icone

« Iconic »

Il y a quelques années, pour In Vino Veritas, j’avais lancé la rubrique Icones, ce qui m’a permis de passer en revue quelques « incontournables » – et même, de les déguster (car bien souvent, même chez les pros, on en parle plus qu’on en boit).

Le premier, je crois, c’était Haut-Brion. Si ma mémoire est bonne, il y a eu aussi Château Margaux, Beaucastel, Quinta de Noval. Et puis Klein Constantia. Grange, Tignanello, Egon Müller (grâce à Luc, d’ailleurs). Mon copain Gérard Devos a commenté Le Clos Sainte Hune, aussi. Marc (oui, notre Marc), Vega Sicilia.

J’ai bu de belles choses. C’était sympa. Surtout pour le côté historique: comment devient-on une icone? Pourquoi celui-là et pas un autre? Est-ce que c’est toujours du vin? Combien ça coûte? Est-ce que ça se garde? J’avais encore quelques idées (notamment pour la Bourgogne et puis l’Italie); mais ça ronronnait un peu; alors on a mis la rubrique en sommeil.

Et puis, je n’ai qu’une vie, mes journées sont déjà longues, je dois faire des choix.

« A quoi sert une chronique si elle est convenue,

Me disaient des Chiliens, les mains pleines d’invendus » (merci à Roda Gil).

Ma « mission », c’est moins Haut-Brion que le plaisir de la découverte partagée.

Alors je crois que je vais continuer à déguster à l’aveugle et à faire semblant que le prix et le statut n’ont pas d’importance. A ne pas déguster beaucoup d’icônes parce qu’on les voit rarement dans les dégustations organisées par leurs appellations; et qu’à 52 ans, non seulement je n’ai toujours pas de Rolex, mais je ne reçois toujours pas de Romanée Conti à déguster pour mes étrennes.

Quitte à gâcher mon beau talent, je crois que je vais me garder les vins trop abordables, méconnus, limite insignifiants.

Et vous savez quoi: le pire, c’est que ça me plaît!

Hervé Lalau


6 Commentaires

La Styrie et le sauvignon blanc, ou comment se forger un style (1/3)

 la frontièreNous sommes à la frontière entre l’Autriche et la Slovénie, qui passe là, dans les vignes, au milieu d’une route, entre des bosquets, intangible et insignifiante

 

Le premier article de cette série de trois sera consacré à des considérations générales. Les deux suivants feront part de mes dégustations et mes rencontres avec la dizaine de producteurs que j’ai visité pendant trois journées passées dans cette partie méridionale du vignoble autrichien.

Depuis la crise engendrée par le scandale de vins trafiqués, il y a 30 ans, l’Autriche a su opérer un des plus spectaculaires retournements de situation qui je connaisse parmi tous les pays viticoles au monde. Sa production actuelle, même si elle ne pèse que pour 1% du volume mondial, fait régulièrement la une des revues spécialisées (ailleurs qu’en France !) pour sa qualité exceptionnelle, ainsi que grâce à une bonne diversité de types et de styles de vins pour un si petit pays. Que ce soit sur le plan de son organisation, sur celui du niveau de compétence de ses producteurs, en passant par le soin apporté à l’architecture vinicole et par la qualité de l’accueil pour des visiteurs, l’Autriche sait se montrer exemplaire et je conseille à bon nombre de producteurs ou amateurs français d’aller y faire un tour. Toutes mes visites m’ont convaincu du grand intérêt des meilleurs vins d’Autriche, qui me semblent représenter une proportion plus élevée de la production qu’ailleurs.

le modernismeLa beauté épurée de l’architecture vinicole en Autriche, et particulièrement en Styrie, est remarquable. Il y a là un respect de la matière et de l’artisanat qui suscite de l’admiration. Ici chez Neumeister, en Sudoststeirmark.

Mon récent déplacement en Styrie/Steirmark avait pour objectif principal de cerner la qualité et le style des meilleurs vins de Sauvignon blanc, cépage dont cette région s’est fait une petite spécialité. Bien sûr, le Grüner Veltliner est plus connu et bien plus planté en Autriche. Il est aussi plus original vu de la France. Mais il ne mûrit pas en Styrie, qui possède le climat le plus frais et le plus pluvieux de toutes les régions viticoles d’Autriche. Tandis que le sauvignon blanc, qui, comme le chardonnay, est présent dans la région depuis le 18ème siècle, produit des vins de plus en plus fins et intéressants et gagne du terrain, couvrant maintenant 750 hectares sur les 4.200 que comportent les trois sous-zones de la Styrie, traditionnellement plantées (et autrefois complantées) d’une dizaine de variétés différentes.

L’émulation a toujours bien fonctionné pour engendrer l’excellence. C’est ce moteur-là, ainsi que la volonté de distinguer les meilleurs vins d’un marquage trop générique qui guettent des vins élaborés avec des variétés connues, qui a motivé un groupe de 10 producteurs situés dans deux des sous-régions de la Styrie, le Sudsteirmark et le Sudoststeirmark, à grouper leurs forces de réflexion et de communication dans une association appelé Steirische Terroir & Klassik Weinguter (oui, je sais, c’est un peu long alors va pour STK pour faire dans l’acronyme). Ce sont toutes des entreprises familiales, de tailles variables, mais ayant un objectif qualitatif commun et la volonté de partager des expériences et de promouvoir des échanges. Ils ont élaboré une charte de qualité avec des cahiers de charges pour des vins qui répondent à quatre niveaux hiérarchiques : en ordre montant cela donne Steirische Klassik (génériques régionales), Orstwein (village ou commune), Erste STK Lage (premier cru) et Grosse STK Lage (grand cru). Ce classement volontaire est partagé par les 10 adhérents du groupe.

les vignes de l'égliseL’église a toujours su garder un oeil sur les meilleurs sites viticoles, en Autriche comme ailleurs en Europe

La Styrie jouxte la frontière slovène et certains domaines, comme Tement, débordent une barrière devenu très peu visible, même si les vins sont nécessairement vinifiés à part. Elle est belle et assez spectaculaire par la constance de pentes abruptes sur lesquelles il est parfois difficile de se tenir debout. La plupart du temps le rangs de vignes dévalent ces pentes, mais parfois, quand l’inclinaison devient trop forte, on y construit des terrasses. Les meilleures parcelles de vignes font face au sud, au sud-est et au sud-ouest afin de maximiser les rayons du soleil. Ailleurs ce sont des bois, avec une forte présence d’hêtre notamment. Les zones de plaines sont consacrées au maïs et autre céréales. Comme ailleurs en Europe, les meilleurs sites viticoles ont été exploités depuis longtemps par l’église. Souvent en Autriche, ces parcelles leur appartiennent encore, mais sont donnés en location longue durée à des vignerons. Bon nombre de ces parcelles se trouvent dans les classifications actuelles d’ErsteLage ou de Grosse Lage. Les règles pour l’élaboration des vins ayant ces deux statuts impliquent la définition du site, qui est toujours sur une pente bien orientée et à une altitude élevé pour assurer l’influence favorable du vent, un âge minimale des vignes, une viticulture raisonnée ou biologique (pas de désherbants ne d’engrais artificiels), des vendanges manuelles, si nécessaires en plusieurs passages. De toute manière les pentes ne permettraient pas l’emploi de la machine à vendanger. Les vins doivent être vinifiés en sec (sauf pour les vins issus du traminer) avec un potentiel d’alcool d’au moins 12,5%. Uniquement des raisins sains sont autorisés (pas de botrytis), et le rendement est limité à 45 hectolitres par hectare. Ces vins doivent avoir un potentiel de garde d’au moins 5 ans, ce qui est contrôlé en dégustant des vins des 5 derniers millésimes, parfois aussi des vins plus anciens, à chacun des domaines ayant adhéré à la charte. Les règles pour les Grosse Lage (grands crus), vont encore plus loin avec un rendement maximum de 35 hectolitres, des exigences quant à la nature des sols, des vignes d’au moins 15 ans d’âge et une capacité de vieillissement de 10 ans. Il leur faut en outre un élevage de 18 mois. Chaque catégorie porte une double identification, à la fois sur l’étiquette et sur la capsule.

 vignes en penteDe fortes pentes caractérisent les meilleurs parcelles, comme ici pour la parcelle nommée Zieregg, un grand cru appartenant à Tement

 

Comme en Bourgogne, par exemple, les parcelles classées ne sont que rarement le monopole d’un seul producteur. Comme le lieu-dit décrit en générale toute une pente ou parfois une colline, il peut aussi y avoir des orientations variables à l’intérieur d’un seul nom de lieu-dit, mais les vignes se situent toujours vers le haut de la pente, là ou le vent aura son meilleur effet pour sécher les raisins et la gel impactera le moins. Cette article ne parlera que des vins issus du sauvignon blanc, bien que j’ai pu déguster aussi des vins intéressants d’autres variétés ; Weissburgunder (pinot blanc), Grau Burgunder (pinot gris), Morillon (chardonnay) et Traminer (la version Gewürz et d’autres), sans parler de quelques pétillants faits avec du pinot noir et du chardonnay. On y produits aussi pas mal de vin rouges, essentiellement avec les cépages locaux Zweigelt et autres. Les lecteurs de mes articles connaissent ma réticence à m’étendre sur l’influence des structures géologiques car j’ai des doutes quant à leur influence réelle (et pas fantasmée) sur le goût d’un vin, mais il faut mentionner qu’il s’agit d’un ancien fond marin et donc que les sols sont essentiellement calcaires, parfois avec des dépôts sablonneux ou graveleux. Il y a aussi des zones schisteuses et même un secteur volcanique.

 mur de bouteillesDes murs de bouteilles font partie de l’architecture vinicole. C’est beau et astucieux

 

Comment résumer le style de ces sauvignons de Styrie? Il est parfois plus facile de dire ce qu’ils ne sont pas, mais je ferai aussi quelques remarques sur leurs évolutions stylistiques depuis quelques années, ayant pu déguster des échantillons qui remontaient une vingtaine d’années en arrière. Le style actuel est bien plus restreint que celui des Sauvignons néo-zélandais, par exemple, mais peut-être un peu plus expressif et tendre, surtout par leur textures plus raffinées que les Sauvignons de Loire. Et surtout il n’ont que rarement ces arômes végétaux de buis ou de poivron que je trouve si déplaisants et parfois agressifs. On pourrait les comparer à un bon Sancerre issu de cuve, avec peut-être un peu plus de volume en bouche, mais pas forcément. En dehors des vins dégustés lors des visites des 10 domaines, j’en ai dégusté une soixantaine dans une séance dédiée aux Sauvignons des 4 catégories et produits par les 10 producteurs du groupe, dont vous trouverez les noms en bas de cet article.

 les vins dégustésLes vins dégustés

Les vins du niveau de base de ce système de classement (bien qu’il y aient généralement dans la gamme des producteurs des vins encore plus accessibles en prix), les Steirische Klassik, se vendent entre 10 et 12 euros la bouteille. La série d’une dizaine des ces Sauvignons-là ont tous mérités des notes entre 13 et 15/20, et donc était d’un bon niveau. Les vins ayant une mention de village, qui se vendent entre 12 et 15 euros, ont parfois un peu plus d’intensité mais sont assez proche des Klassiks (notes entre 13,5 et 15,5). C’est avec les Erste Lage que les écarts se sont creusés. D’abord il y en avait bien plus, entre autres parce que différents millésimes étaient présentés, mais aussi parce que certain domaines touchent plusieurs communes. Je n’ai pas trouvé que la qualité globale était beaucoup au-dessus de celle des vins ayant la simple mention communale, mais, dans une série de 13 vins, 4 méritait une note égale ou supérieur à 15/20. Les prix pour ces vins tournent entre 17 et 20 euros. La série des Grosse Lage était de loin la plus importante, avec 30 vins, dont un, chez le seul de ces producteurs qui utilise encore le liège, était bouchonné. Là le niveau est monté d’un cran. Pas seulement par les prix (entre 25 et 35 euros), mais par la qualité, avec 9 vins auxquels j’ai attribué des notes égales ou supérieur à 16/20.

Qu’est-ce qu’on gagne en grimpant dans l’hiérarchie ? Plus d’intensité et de longueur en bouche, mais sans que le caractère « sauvignon » ne domine ni même se fait sentir. On est très loin d’un vin dit « de cépage ». Plus de raffinement aussi car il y a aussi, et surtout chez les meilleurs, une superbe suavité de texture qui ne vient pas d’un « gommage » par le bois, mais d’un emploi très intelligent de l’élevage en grands récipients en bois, dont très peu sont en bois neuf, et, certainement, d’une belle qualité de fruit. Ceci est particulièrement vrai pour le millésime 2013 qui est très prometteur et qui sera prochainement en vente.

Les meilleurs sauvignons de Styrie sont parmi les meilleurs que j’ai dégusté au monde. Il est bien fini le temps d’un boisage un peu lourd. Ces vins ont un équilibre et une texture presque parfaits. Et très peu m’ont déçu ! Oui l’émulation, et l’intelligence, font beaucoup de bien.

David Cobbold

liste des producteurs STK

Gross

Lachner Tinnacher

Wolfgang Maitz

Neumeister

Erich & Walter Polz

Erwin Sabathi

Hannes Sabathi

Sattlerhof

Tement

Winkler-Hermaden


11 Commentaires

Le vin japonais

 

Une récente dégustation des vins japonais organisée par l’excellente caviste parisienne Soif d’Ailleurs ( http://soifdailleurs.com/) m’incite à vous parler aujourd’hui des vins du pays du soleil levant. Je vais revenir aux vins de cette dégustation à la fin de l’article, ainsi qu’à d’autres, dégustés lors d’une présentation de vins issus du cépage koshu à l’OIV il y a quelques temps. Mais d’abord quelques indications…

sweet wine in JapanLe marché du vin au Japon a bien évolué depuis ses débuts, au tournant du 19ème au 20ème siècle. L’influence du Portugal se faisait encore sentir dans ce charmant image où le « sweet wine » était à l’honneur.

Le Japon est un marché très important pour le vin qui, pour une partie, est aussi extrêmement connaisseur. Lors de voyages dans ce pays que j’aime beaucoup, j’ai trouvé, dans des boutiques spécialisées, certaines cuvées qu’on a du mal à dénicher en France et les questions après des conférences ou dégustations sont souvent très pointues. Mais sait-on assez qu’on produit aussi du vin au Japon ? Il semblerait que l’histoire de la production de vin au Japon a commencé par le fait de quelques jésuites qui y ont suivi les explorateurs portugais au 16ème siècle. Cette production était certainement destinée, avant tout, à la messe. De nos jours la viticulture dans cet archipel, dans lequel les montagnes occupent la majorité de la superficie, touche une zone allant de l’île de Kyushu, au sud, jusqu’à l’île de Hokkaïdo dans le nord. D’une manière générale au Japon, le climat de mousson, chaud, souvent couvert et humide en été, conjugue à peu près tout ce que la vigne déteste, d’où la présence d’hybrides qui, à défaut de donner toujours des vins passionnants, fournissent au moins des raisins sains et mûrs, consommés frais ou vinifiés..

Si la vigne couvre une superficie totale  de 30 000 hectares au Japon, la majeure partie est consacrée à la production de raisins de table. En matière de vin (ou de moût), la production japonaise totaliserait environ 370,000 hectolitres, ce qui serait à peu près l’équivalant à la somme des volumes produits en Corse, Savoie et Jura, ou bien au tiers du Beaujolais. Ce n’est pas une quantité négligeable mais j’avoue ne pas être très sûre de la fiabilité de mes sources et je pense qu’une partie de ce volume est destinée à la production de jus de raisin plutôt qu’à la vinification.

Koshu-Grapes-by-Genta_ghrGrappes de koshu. On voit bien la couleur rose des baies et le système traditionnel de conduite en pergola. (photo Genta)

Les régions viticoles les plus importants sont Yamanashi et Osaka, suivies de Yamagata et de Nagano. Parmi les cépages plantés, on trouve un certain nombre des variétés françaises les plus connues, mais aussi pas mal d’hybrides capables de résister à la forte humidité de l’archipel. Un seul cultivar de vitis vinifera semble être exclusif au Japon, bien que son origine se trouverait plutôt en Asie continentale, quelque part le long de la Route de la Soie. Il s’agit du koshu, qui serait arrivé de la Chine avec des moines bouddhistes. C’est une variété à la chaire blanche mais à la peau rose qui est cultivée essentiellement autour du Mont Fuji dans la région de Yamanashi. Ses raisins étaient surtout destiné à la table mais sont de plus en plus souvent vinifiés de nos jours. Les vignes de koshu sont traditionnellement très espacées (une centaine de pieds à l’hectare) et conduites en pergola, ce qui éloigne les grappes du sol et facilite la récolte. Mais cela fait beaucoup de grappes par pied de vigne (des centaines) et des expériences avec d’autres modes de conduite, plus favorables à la production de vins de qualité, sont en cours. Les grappes de koshu sont longues et la peau des baies épaisse, ce qui lui permet de résister à la pourriture consécutive aux fortes pluies pendant la saison de maturation. Les exploitations viticoles sont minuscules, 0,25 hectare en moyenne. Une poignée de producteurs possède de plus vastes domaines et achètent des raisins à des viticulteurs.

Lors du passage de l’association koshu of Japan en France en 2013, j’ai eu l’occasion de tester toute une série de vins de ce cépage fascinant, car très différent de tout ce qu’on peu trouver ailleurs.  Tous venaient de la région de Yamanashi, et la grande majorité du millésime 2011. La plupart des producteurs préfèrent un élevage court et en cuve mais quelques-uns s’essayent à un élevage en barriques. Tous les vins étaient secs avec des degrés d’alcool très raisonnables : entre 10,5% et 12% pour les vins dégustés. Les acidités variaient pas mal, selon les modes de vinification. Si on veut à tout prix faire des comparaisons, ces vins ressemblaient à quelque chose entre un riesling sec et un ugni blanc/trebbiano, en un peu plus parfumé. Le toucher est délicat, presque soyeux ; l’acidité bien présente et les parfums subtils mais pas expansifs. Les couleurs sont très pâles, sauf pour ceux ayant fréquenté du bois.

Alps Wine, Koshu 2011

Il m’a semblé plus pesant que les 11,5% annoncés, et je n’aurais pas deviné que le sucre résiduel se situait aussi bas que 1,1 gramme. Mais il est fin et vibrant, relativement intense parmi les vins de la série.

Grace Wine, Koshu Kayagatake 2011

Délicat et floral, très vif. Sensation de pureté dynamique.Très joli vin

Grace Wine, Koshu Private Reserve 2011

Aussi parfumé que son frère d’écurie mais plus structuré, un peu plus austère et avec une allonge supérieure. Le meilleur vin que j’ai dégusté dans cette série.

Yamanashi Wine, Sol Locet Koshu 2011

Fin, délicat et précis.

Yamanashi Wine, Sol Locet Koshu 2010

Un des rares vins (un peu) âgés dans la dégustation. Il montrait davantage de complexité et une longueur supérieure aux autres.

Suntory Tomi No Oka Koshu 2010

Ce vin a eu un vieillissement (je crois partiel) en bois. Il paraissait plus mûr et rond que les autres, avec une acidité bien plus faible (5,6 g/l). Texture plus soyeuse aussi.

Si aucun de ces vins n’est disponible en France, on peut y trouver deux autres cuvées de koshu, produites par des bordelais en partenariat avec des producteurs locaux. Celle de Bernard Magrez, goûtée il y a deux ans, montrait une vraie délicatesse de parfums et de texture, avec une sensation de légèreté, d’élégance et de fraîcheur, hélas bien trop chère (autour de 30 euros). Plus abordable (18 euros), mais pas dégustée, celle de Denis Dubourdieu, disponible sur www.lespassionnesduvin.com.

japonais 1le koshu avec ou sans vinification en fûts. C’est selon ses goûts, mais j’ai préféré le vin à droite pour sa plus grande complexité (photo DC)

 

 Maintenant ma plus récente dégustation, à la cave Soif d’Ailleurs

Elle a eu lieu le 30 janvier 2015 et concernait les vins d’un seul domaine : Diamond Winery. Cette production est le fait d’un jeune vinificateur japonais (désolé mais j’ai négligé de noter son nom) qui a travaillé en temps en Bourgogne, chez Simon Bize. Il y avait deux cuvées de koshu (blancs), et trois d’une variété hybride rouge nommé Muscat Bailey A (une hybride entre Muscat d’Hambourg et Bailey, obtenu en 1927 au Japon) Le caviste en question liste deux de ces vins, un blanc et un rouge, et je crois savoir qu’il s’agit de mes deux vins préférés de cette dégustation (à vérifier).

Diamond Winery Chanter YA, Amarillo 2013

cépage koshu 100%, cuve inox

Robe très pâle, translucide. Nez délicat et parfumé, floral. Vibrant mais sans avoir une forte acidité. Longueur moyenne et sensation de pureté très agréable.

Diamond Winery Chanter YA, Koshu 2013

cépage koshu 100%, élevage en barriques bourguignonnes (pas neufs)

La robe est un peu plus intense, aux reflets verts. Nez très fin mais ayant davantage de puissance que le précédent. Le bois me semble bien intégré. Très belle vibration au palais avec, là encore, plus de puissance et de complexité que pour la version cuve. L’acidité me semble aussi plus élevée, mis l’ensemble reste très délicat. Un très joli vin.

Muscat Bailey ALes étiquettes de ce domaine répondent à une esthétique double : japonaise et européenne. Et le noms des cuvées incorporent des jeux de mots/lettres que je suis incapable de vous restituer. Mon vin préféré de cette série se trouve à droite. C’est un des meilleurs vins issus d’une variété hybride que j’ai dégusté. (photo DC)

Diamond Winery Chanter Y, Y-carré 2012

cépage muscat bailey A 100%, 24 mois d’élevage sous bois

Le robe est relativement légère, du type pinot noir. Le nez me fait penser un peu au jambon fumé avec un peu de caramel et d’épices douces. Mais le vin est parfaitement sec et plus structuré en bouche que je n’imaginais. Il a de la fraîcheur et un bon équilibre acidité/tanins, mais ne m’enchante guère.

Diamond Winery Chanter Y, Y-cube 2012

cépage muscat bailey A 100%, 18 mois d’élevage sous bois

Issu d’une autre parcelle et ayant reçu une macération de 5 semaines, ce vin à une robe bien plus dense, de ton carmin. Le nez est aussi radicalement différent et assez intense autour de fruits noirs (cassis), avec toujours ce caractère un peu épicé et fumé. En bouche c’est très séduisant, bien fruité et un peu poivré, vibrant avec un joli toucher. Je mettrais bien ce vin dans une dégustation à l’aveugle !

Diamond Winery Chanter Y, Vrille 2012

cépage muscat bailey A 100%, 18 mois d’élevage sous bois

Issu d’une récolte plus tardive de 12 jours par rapport au précédent (vers les 12/13 octobre). C’est plus rond et charmeur, mais donne aussi une impression de chaleur qui perturbe un peu, pour moi, son équilibre. Belle densité et longueur, mais je préfère le Y-cube.

 

Le voyage forme la jeunesse et tout ceci me donne envie de retourner au Japon….

 

David Cobbold


7 Commentaires

Plongée en eau-de-vie charentaise

Mes excuses pour le retard de parution. Problèmes techniques sur ma ligne…

« Tout est dans le flacon » aurais-je pu titrer. Sauf que dans certains de ces flacons on a du ravissement à revendre, de la séduction à ne plus savoir qu’en faire. Tel est le miracle du Cognac. À condition d’y mettre le prix !

Cela m’a pris comme ça, au débotté, un beau jour d’octobre, alors que j’étais effaré par la vue d’échantillons en attente sur ma grande table blanche. Au milieu, trônait un petit lot de flacons de Cognac de différentes tailles. Je me suis dit : « Tiens, ce serait pas mal d’en causer à l’occasion des fêtes de fin d’année. D’autant qu’il te reste en stock quelques belles bouteilles à la robe acajou que tu pourrais ajouter à celles-ci… ». Puis, faute de place dans ma tête chargée de Toscane puis de Bandol, j’ai repoussé cela à plus tard. Fin décembre, entre deux fêtes stupides où l’on s’extasie sur un saumon médiocre et des truffes sans maturité, je me suis rappelé qu’il m’en restait une ou deux, de truffes, au congélateur. Et qu’il suffirait de deux amis bon goûteurs pour m’aider à venir à bout de ce trop plein de flacons d’eau-de-vie charentaise. Qu’un poulet fermier, quelques tranches de pain grillé à l’allure campagnarde, et de la plus grosse de mes truffes pouvait les attirer. Les épluchures iraient dans la cocotte où ma volaille baignerait dans le riesling, tandis que les lamelles ni trop fines ni trop épaisses recouvriraient le pain chaud avec un filet d’huile nouvelle de Toscane et que le tout serait coiffé d’un fin et translucide voile de lardo di Colonnata. Un tour de moulin sur chaque tranche et la magie d’une fin de dégustation opèrerait à coup sûr.

Inutile de vous dire que mes camarades, Emmanuel Cazes et Jean-Jacques Salvat, deux « pros » locaux, étaient ravis de pouvoir m’assister. Ils furent pile à l’heure, pour une fois, malgré leurs libations des deux jours précédant. L’occasion autour du café de leur expliquer que je vénère le Cognac plus que l’Armagnac, le Calvados et le Whisky réunis, fort probablement pour des raisons sentimentales qui seraient trop longues à développer ici. Leur dire qu’il m’arrive de m’en servir une goutte ou deux en compagnie d’un bon café, d’un cigare cubain et d’une bonne musique. Révéler aussi que je goûte l’eau-de-vie comme s’il s’agissait d’un vin tout en restant beaucoup plus passionné par le vin que par ce qu’il est convenu d’appeler « les alcools ». Plusieurs échantillons de huit maisons furent dégustés à découvert (à cause de la disparité des tailles et des formes de bouteilles) après une série de vins d’Alsace et d’inévitables Carignans dont je vous reparlerais un dimanche dans ma rubrique dédiée, comme on dit.

Voici mes commentaires, dans l’ordre de la dégustation, les échantillons ayant été regroupés par marques, sans aucune logique me dois-je de préciser. Un peu de désordre dans ce monde de luxe ne fait pas de mal après tout !

-Delamain. Trois mignonettes sorties de mes étagères, dont un « Vesper » (Grande Champagne XO), qui, outre une très légère note de moisissure (ou champignon ?) au nez, m’a paru puissant, rondouillard, posé et marqué par un discret rancio de belle facture. Moins vieux, moins foncé de robe, le « Pale and Dry » (Grande Champagne XO), en général un de mes cognacs favoris pour sa franchise et son aspect sec, prend un style finement ciselé, vanillé, une trame élégante, une belle structure doublée d’une séduisante amertume fraîche. Avec la cuvée « Extra » (près de 300 €), on a une Grande Champagne plus âgée que les précédents : nez ouvert sur le cuir, la fumée, le bois de réglisse (surtout en bouche) et une certaine astringence en finale. Le moins cher du lot tourne quand même autour de 80 €, mais la maison de Jarnac reste une référence…

-Navarre. Deux mignonettes de ce petit domaine (10 ha) de Gondeville qui jouit d’une certaine réputation pour ses vieux Pineau déjà décrits ici et qui possède encore pas mal de vignes de Colombard et de Folle Blanche en plus de son Ugni blanc. Un 1er Cru ample mais facile, bien fait et sans grande complexité, puis une Grande Champagne « Vieille réserve », finesse au nez mais puissant en bouche, moelleux et profond, touche de vanille en rétro olfaction, pointe d’astringence rustique en finale. Bon rapport qualité-prix.

-Jean Fillioux. Cette maison familiale (depuis 5 générations) ne propose de par la situation de son domaine (25 ha) que des fines de Grande Champagne. A l’instar de cette vieille eau-de-vie « La Pouyade » au nez délicatement fumé de rose ancienne, c’est posé en bouche, épicé mais sans excès en dépit du bois que l’on sent bien mais qui garde un côté précieux, élégant. Je le verrais bien à l’écossaise avec une dose d’eau pure et fraîche, à l’apéritif, en compagnie d’amandes grillées et d’un bouquin palpitant ! Il y a paraît-il bien d’autres cuvées encore plus spectaculaires. Autour de 50 €.

-Courvoisier. Fournisseur officiel de Napoléon III, la maison de Jarnac nous propose ici un mini échantillon de son « Essence de Courvoisier », assemblage de crus de Grande Champagne et des Borderies avec une part (pas de pourcentage) d’eaux-de-vie remontant au début des années 1900 associée à des lots plus récents. Chaque carafe est l’œuvre manuelle d’une trentaine d’artisans verriers de Baccarat, ce qui justifie (peut-être ?) son prix : 2.950 € le flacon de 70 cl. Poivre de Sichuan et autres épices, bigarade confite, iris, figue, pêche, iode… le genre de nez sur lequel on peut rester des heures. Gras en bouche, note de caramel légèrement brûlé, épices, profondeur, gingembre confit, sous-bois… on a une impressionnante longueur et une finale de toute beauté.

Photo©MichelSmith

Photo©MichelSmith

-Mas d’Alezon. Avec cette Fine Faugères, c’était mon petit clin d’œil piégé de la dégustation. En outre, c’était la première fois que je la goûtais en situation, avec sérieux et concentration. Distillée à l’alambic charentais, vieillie au moins 5 ans en fûts et rectifiée (à 40°) à l’eau pure du Mont Roucou, elle a son appellation depuis 1948. La Fine de Catherine Roque distillée par Mathieu Frécon et venant tout de suite après la grande cuvée de Courvoisier, n’a pas démérité, loin s’en faut. Certes la robe est moins acajou et le nez moins éloquent, mais l’attaque en bouche est précise et saisissante, avec ce qu’il faut de rondeur pour ne pas agresser et une finale faite de réglisse, de boisé, de salinité, de vieux cuir et de poivre. Imparable sur du chocolat noir (ne pas aller au-delà d’un 70% cacao), sur un moka ou sur un gâteau aux marrons. S’accompagne aussi d’un bon havane.

Photo©MichelSmith

Photo©MichelSmith

-Merlet. « Cognac Brothers Blend » est la version moderne du Cognac vu par les frères Merlet dont le père s’est fait connaître dans les années 70 par la production, en pleine Saintonge, de crèmes de fruit, cassis en tête. Mais c’est le « Sélection Saint-Sauvant » que nous avons goûté, un assemblage de Grande et Petite Champagne (compte d’âge supérieur à 10 ans), ainsi que de Fins Bois (1992 et 2001) et de Petite Champagne de 1993. La robe est plutôt pâle, le nez porte sur le fruit blanc et la marmelade d’orange, tandis qu’en bouche on a de la puissance, de la profondeur et une finale poivrée/boisée. Un peu plus de 45° dans un élégant flacon, pour 80 € départ distillerie.

-Hine. Depuis quelques années, je n’ai plus de contacts avec cette maison de Jarnac pour laquelle j’ai toujours eu beaucoup d’estime car elle élève ses cognacs dans d’anciennes caves de pierres. Résultat, je me suis senti obligé de sacrifier un flacon millésimé 1976 que j’avais jalousement gardé pour ma pomme ! Le « Family Reserve », mon favori d’une autre époque, est toujours en vente au prix de 503 €, alors qu’il faut aligner plus de 10.000 piastres pour posséder un « Hine 250 » ! Pour en revenir au 1976, il n’est plus sur le tarif, mais le 1975 frise les 450 €, tout de même. Il s’agit d’une Grande Champagne séduisante au possible : finesse intense au nez, notes de cuir, du moelleux en bouche, de l’amplitude aussi, on a l’impression de planer sur un nuage, dans une atmosphère épicée entre effluves de cannelle, cèdre, clou de girofle et de vanille…

Photo©MichelSmith

Photo©MichelSmith

-Deau. Au dessus de la Charente, au milieu des vignes, le Cognac Deau compte sur 12 alambics de cuivre pour faire naître des cognacs qui mûrissent lentement dans 2.000 barriques de chênes du Limousin. Cette maison a la particularité de mettre en vente des coffrets, dont un composé de 3 élégantes « montres », des flacons de 40 cl qui servent d’ordinaire au maître de chais pour échantillonner ses eaux-de-vie. Commençons par le « XO », assemblage de Petite Champagne et de Fins Bois au nez assez strict et classique de prime abord qui devient presque envoûtant à l’aération. Fait pour le cigare et la méditation, il y a de la densité, de l’équilibre, quelques notes terreuses et feuillues sur une longue finale entre réglisse et vieux cuir. Le « Black » n’est pas d’une robe aussi foncée que son nom le laisserait supposer. C’est un assemblage de Grande et Petite Champagne de style « XO » : nez fin, aérien, floral ; bouche épaisse, assez majestueuse, fraîche et souriante ; notes de reine-claude confite et de verveine. Et toujours cette langoureuse façon de s’étendre en douceur, de se fondre en traînant avec de légères notes sucrées de marmelade d’agrumes et d’angélique. Pour moi, c’est du grand art ! Le « Louis Memory », quant à lui, très distingué au nez, concerne les eaux-de-vie les plus anciennes (Grande Champagne pour la plupart) assemblées en hommage à Louis Deau né sous le règne de Louis XIV : délicates notes de rancio au nez, de sous-bois, d’abricot sec et de vieux cuir, belle amertume fraîche et persistante en bouche sur une finale aux accents fumés et aux notes de gingembre confit.

Photo©MichelSmith

Photo©MichelSmith

-Frapin. J’ai beaucoup apprécié le dynamisme de cette maison au temps où la pétillante Béatrice Cointreau la dirigeait au point que j’ai longtemps gardé une bouteille de « Château Fontpinot » que j’ai fini par ouvrir pour cette dégustation. Il s’agit d’une Grande Champagne de « très vieille réserve » amplement marqué par les fruits confits, l’abricot en premier lieu. C’est puissant en bouche, presque violent, persistant, avec une amertume prononcée, un boisé qui se mêle à des notes de cuir en finale. L’autre bouteille a été envoyée par le service de presse de la maison. Il s’agit d’un magistral « 1988«  issu des vignes du domaine, une Grande Champagne vieillie 25 ans en fûts de chêne et mise en bouteilles (numérotées) au château. Le nez est fin, marqué par de belles notes de poire williams et de noisette. L’attaque est ronde, mais très vite la droiture, la noblesse de l’allure, la persistance, les notes boisées et les touches de poivres doux prennent le dessus. Son prix : autour de 140 € chez les cavistes.

LesAntiquairesduCognac4

Ce dernier Cognac est, pour ma part, le mieux noté de cette dégustation avec le Hine 1976 et le « Pale & Dry » de Delamain. Avec le recul, en goutant les échantillons de nouveau deux semaines après, puis en relisant mes notes étoilées, j’aurais pu être plus généreux avec la Maison Deau.

Enfin, une info de plus pour ceux qui aiment la découverte des vieilles eaux-de-vie : David Mell et son oncle Maurice Pinard, issu d’une famille de distillateurs, ont fondé une société, Les Antiquaires du Cognac, qui propose aux amateurs des eaux-de-vie exceptionnelles. Des cognacs de plus de 40 ans, qui sont autant de « monocrus » la plupart issus de la distillation de vins confiés par des viticulteurs réputés puis élevés avec soin. Chaque flacon est identifié avec la date de mise en bouteilles, le millésime est écrit à la plume, le nom du chai de stockage et la référence (par gps) permettent de retrouver la vigne qui est à l’origine du Cognac proposé, lequel est protégé par un magnifique coffret de chêne massif.

Michel Smith

13732_je_suis_charlie_1_460x230


9 Commentaires

Muscadet dans le temps (2/2)

Suite à mon article de la semaine dernière, j’ai poursuivi mes investigations sur la capacité de vieillissement de certaines cuvées de Muscadet avec une deuxième série de vins. Cette série était constituée de vins ayant subi un élevage au moins égal à 18 mois, et parfois bien plus, mais qui revendiquaient aussi une désignation communale à l’intérieur de la grande zone de Muscadet. A ce jour, seulement trois communes possèdent officiellement ce statut-là: Gorges, Clisson et Le Pallet. Mais bien d’autres sont en attente: Goulaine, Château-Thébaud, Monnières-Saint-Fiacre, Mouzillon-Tillières, La Haye-Foussière, Vallet….fermez le ban, en se souvenant aussi qu’il existait déjà trois désignations sous-régionales de Muscadet : Sèvre et Maine, Côteaux de la Loire, et Côtes de Grandlieu (sans parler du « sur lie » ou « pas-sur-lie ») !

IMG_6462Mes vins préférés de cette dégustation. Ces étiquettes ne sont pas trop moches, et certaines sont même honorables, mais il faut dire que le niveau moyen dans l’appellation, aussi bien sur le plan de la clarté que sur celui de l’esthétique, est assez proche du degré zéro ! Il reste du boulot pour les graphistes de la région Nantaise. 

Etant totalement contre la multiplication des appellations pour les vins en général, j’ai du mal à comprendre comment une telle explosion de désignations pourrait aider cette région qui a pourtant bien besoin de sortir de l’ornière. Certes, on pourra toujours dire que cela va appuyer la sacro-sainte recherche d’une identification au « terroir ». Mais qu’est-ce que cela veut dire en réalité, et quelle importance cela peut-il avoir quand on voit le poids dans le bilan final du travail de chaque producteur ?

Certes, il était nécessaire, pour la santé économique de cette région viticole, de trouver une manière de vendre les meilleurs muscadets plus cher que la triste moyenne régionale actuelle. Mais est-il vraiment utile d’avoir au moins 10 nouvelles sous-régions pour une zone pas si vaste que cela (9.000 hectares en tout)? Et, de surcroît, ces communes ont souvent des noms à rallonge qui seront totalement impossibles à retenir pour un Français, sans parler des barbares qui importent, parfois, ces vins-là. Je crains que la fierté locale ait, une fois de plus, primé sur l’analyse marketing dans cette affaire et que tout cela ne mène à rien, ou à pas grand chose, car les différences entre toutes ces appellations communales ne sont pas toujours évidentes. Ayant effectué une dégustation triée par cru communal l’an passé lors du Salon des Vins de Loire à Angers, je n’ai pas été convaincu d’une quelconque typicité communale. Et, même si elle existait, serait-elle pertinente pour le consommateur ?

Comme toujours, la vérité est dans le verre, et nous verrons que la qualité dépend surtout du couple vigneron/millésime et non d’une sorte de loi sacrée du sol, ou, plus exactement, du binôme sol/meso-climat.

IMG_6469Les Daltons ? Non, votre serviteur entouré par les Cormerais, père et fils

 

Deuxième partie de ma dégustation de Muscadets ayant de l’âge : les Muscadets avec désignation communale.

14 vins sélectionnés sur un total de 24 échantillons dégustés

Les élevages des vins de cette série sont longs : 18 mois au minimum et souvent bien plus

Comme la semaine dernière, le service des vins était en semi-aveugle, seul le millésime et l’appellation étant connus.

 

Clos du Pont 1990, Sèvre et Maine, Mouzillon (16/20)

Beaucoup de complexité au nez qui est marqué par des notes fumées. Si c’est dû à un élevage sous bois, celui-ci est bien réussi. Belle richesse au palais aussi avec un ensemble long et savoureux, très bien équilibré (plus à la vente).

Clos du Pont 2002, Sèvre et Maine, Mouzillon (16/20)

Le nez est un peu fermé, assez complexe avec une impression de bois qui reste discret. En bouche c’est intense et riche en saveurs. Excellent vin que je mettrais avec intérêt dans des dégustations à l’aveugle avec des blancs d’autres régions (plus à la vente).

Domaine du Haut Bourg 2001, Côtes de Grandlieu, Bouaye (16/20)

Le nez est splendide avec de jolis parfums aériens. Ce vin manifeste une grande délicatesse, comme de la dentelle. L’équilibre me semble idéale (plus en vente).

Bonnet Huteau 2005, Sèvre et Maine, Goulaine (15,5/20)

Le nez a beaucoup de complexité et une profondeur intéressante. La texture est soyeuse et ses belles saveurs sont longues et salivantes. Un vin splendide qui en vaut largement d’autres vendus à deux fois ce prix (12 euros).

Domaine du Haut Bourg 2002, Côtes de Grandlieu, Bouaye (15,5/20)

Un joli nez, parfumé avec des arômes floraux. Belle association de vivacité et de souplesse. Gourmand et délicat. Très bon vin (plus à la vente, malheureusement).

Domaine de la Fruitière, M de la Fruitière 2002, Sèvre et Maine, Château Thébaud (15,5/20)

Vin très suave avec des saveurs magnifiques, complexes et gourmandes. Cette richesse apparente lui va bien, car la sensation de sur-maturité est parfaitement maîtrisée et se trouve portée en longueur par une très belle fraîcheur. Vaut son prix (25,40 euros)

Pierre Luneau Papin, Excelsior 2002, Sèvre et Maine, Goulaine (15/20)

Une très beau nez, plus puissant et chaleureux que la plupart de cette série. Ce vin semble relever d’un autre style mais est bien réussi dans son profil, comme tous les vins dégustés de ce domaine (plus à la vente).

Michel Luneau, Tradition Stanislas 2003, Sèvre et Maine, Mouzillon (14,5/20)

Vin très savoureux avec une impression de richesse et de rondeur très agréable. Bonne longueur et prix très modeste pour une telle qualité (10,50 euros).

Bonnet Huteau, Heritage 2003, Sèvre et Maine, Goulaine (14,5/20)

Le nez, si pas très expansif, est plein de finesse pour un millésime plutôt rond dans son expression. En bouche la sensation est différente : légèrement oxydative avec des notes de caramel (peut-être un bouchon peu étanche ?). Bonne fraîcheur en finale qui prouve le tenue de ce vin mais pourquoi est-ce que ces vins n‘adoptent pas tous la capsule à vis ? Un peu cher (25 euros).

Bonnet Huteau, Heritage 2002, Sèvre et Maine, Goulaine (14,5/20)

Le nez donne une impression crémeuse, avec une belle complexité. Pas très long, mais des saveurs d’une fraîcheur parfaite à 12 ans d’âge (23 euros).

Michel Bregeon 2004, Sèvre et Maine, Gorges (14,5/20)

Beaucoup de vivacité et même un soupçon d’arômes de type végétal. Mais c’est un vin aussi délicat que vif, avec un joli équilibre autour de son acidité. (10,20 euros)

Les Bêtes Curieuses 2004, Sèvre et Maine, Gorges (14/20)

Les arômes transmettent une sensation de pureté. Tendre, salivant, mais pas d’une grande complexité, c’est un bon vin très agréable, frais et fin (13,80 euros).

Domaine du Haut Bourg , Origine 2003, Côtes de Grandlieu, Bouaye (14/20)

Le nez semble relativement tendre. Est-ce du au millésime ou à l’influence d’un élevage sous bois ? Ou aux deux ? La texture est très belle en tout cas, même si ce vin manque un peu de vivacité en fin de bouche. Encore un tarif des plus raisonnables (9 euros).

Pierre Luneau Papin, Excelsior 2005, Sèvre et Maine, Goulaine (14/20)

Encore un peu fermé, le nez fait preuve de finesse et d’une belle vivacité. En bouche ce vin reste un peu austère et sa texture et légèrement crayeuse, mais il a beaucoup de fond et va surement très bien évoluer (25 euros).

 

Visite du vignoble

Jo Landron
Jo Landron dans ses vignes. C’est un des pionniers du bio et de la biodynamie dans la région mais il évite bien de tomber dans les pièges du sectarisme

Le lendemain de la dégustation dont le compte-rendu apparaît pour moitié ci-dessus et pour moitié la semaine précédente, le bureau du Wine & Business Club de Nantes (oui, il y a à Nantes des hommes d’affaires qui sont fiers de leur vignoble) a organisé une série de visites dans le vignoble, ce qui m’a permis d’améliorer mes connaissances et rencontrer des gens formidables. Dans l’ordre, nous nous sommes rendus chez Bruno Cormerais, Gilbert Bossard et Jo Landron. Merci à eux pour leur accueil. Bruno et Gilbert sont en train de passer la main à leur fils respectifs. Le fils de Jo s’installe, par choix, sur un domaine plus petit que celui d’une quarantaine d’hectares bâti par son père. Tous font partie de ceux qui croient en leur appellation et dont les vins font honneur. Une promenade dans les vignes avec Jo Landron est très instructive et m’a permis de découvrir quelques beaux coins cachés aux abords de la rivière.

Conclusion

IMG_6463Certains, comme Bruno Cormerais, mettent tant l’accent sur sa commune (en l’occurence Clisson) qu’on ne voit même plus Muscadet sur l’étiquette. Je ne pense pas que cela aide bien l’ensemble, même si ses étiquettes font partie des plus belles de l’appellation

J’ai déjà exprimé mon scepticisme quant à l’intérêt de la multiplications de sous-appellations ou désignations locales. Mais ce qui me semble bien plus important est la qualité d’une proportion significative des échantillons dégustés. Sans tenir compte des prix de vente (pas toujours connus car certains vins ne sont plus à la vente), j’ai retenu comme « bons » ou « très bons » la moitié des 58 échantillons dégustés dans ces deux séries. Il s’agit, pour moi, d’une proportion très élevée et marque, une fois de plus, le potentiel qualitatif de cette appellation qui soufre pourtant de plusieurs handicaps.  A commencer par le nom de son cépage unique, inconnu ailleurs et doté d’un nom difficile à retenir et peu vendeur : qui voudrait afficher « melon de bourgogne » sur son étiquette ? Pourtant c’est bien ce cépage unique, délicat et plastique, et donc pas dominateur par rapport au travail du vigneron, qui fait l’identité des vins de Muscadet. Il ne faudrait surtout pas céder aux sirènes de l’aromatisation facile et commencer à y rajouter sauvignon ou colombard. Peut-être trouver un nom de cépage plus sexy que « melon » ? Autre ligne d’attaque possible : insister sur les capacités de bonne garde de ces vins, et les valoriser parfois mieux, au regard des prix très bas de certaines cuvées retenues (6 euros pour des vins de qualité ayant 10 ans d’âge, est-ce bien raisonnable ?).

Et tout cas, cette dégustation, comme celle organisée il y a peu de temps à titre privé par le caviste Yves Legrand, m’a convaincu que les meilleurs Muscadets sont à situer au niveaux des très bons blancs d’ailleurs en France, bourgogne compris. Merci à Interloire pour sa parfaite organisation dans ses locaux près de Nantes. Je trouve dommage et peu rationnel que certains producteurs ne veuillent par participer à ces actions collectives. Sont-ils capables de monter de telles opérations pour faire connaître leurs vins ? Merci aussi à l’équipe d’amateurs de vin (mais grands professionnels par ailleurs) du Wine & Business Club de Nantes de m’avoir organisé aussi une belle tournée dans le vignoble.

 

David Cobbold

(textes et photos, sauf celle de Jo Landron dont je n’ai pas réussi à trouver le nom de l’auteur)


13 Commentaires

La leçon de rosé

À une époque, au début des années 1960, j’ai connu La Leçon de Twist par  Les Chaussettes Noires tout justes essorées du Golf Drouot. Faudra désormais compter sur La Leçon de Rosé by Bandol, grand vin de Provence !

L’été est bien rangé avec les maillots au fond du tiroir à souvenirs, l’automne aussi d’ailleurs, et pourtant… Est-ce une soudaine envie de soleil en ce jour de petit jésus apparu sur sa couche de paille dans sa crèche avec les joujoux par milliers dans les petits souliers (air aussi connu) ? À moins que ce ne soit un simple appel de notre azuréenne Méditerranée ? Tant de précautions prises pour annoncer l’impensable aux éventuels lecteurs de Noël. Oui, sans aucune raison apparente,  je souhaite revenir sur un sujet brûlant : le vin rosé. Si je ne le faisais pas maintenant, jamais je ne le ferais. Peu importe, les robes, les nez, les techniques, les sols, les dates de vendanges, les encépagements… Foin de tout ce micmac savant qui va si bien avec la science œnologique. Pas grave non plus si nous sommes en plein début de l’hiver, en un jour saint pour la chrétienté où nous sommes sensés vider des flacons de grands crus. Laissons toute cette problématique au Centre du Rosé puisque ce vin fascine tant nos nez aussi experts que nobles. Et buvons du Bandol rosé, y compris à Noël !

Photo©MichelSmith

François Pyeraud, Domaine Tempier. Photo©MichelSmith

D’ailleurs, peu importe la saison, pourvu que l’on ait l’ivresse. Car, après tout on en a un peu marre de subir les clichés, les dictats saisonniers. Descendez la cheminée si le cœur vous en dit. Déchirez vos papiers cadeaux, étrennez vos consoles, déballez tablettes et téléphones, riez, pleurez… Quoique vous fricotiez avec vos grands crus de réveillonnades, l’important pour moi, même si ce texte est antidaté, c’est de retenir votre attention ne serait-ce que pour quelques minutes, en vous faisant déguster du rosé. Et pourquoi ? Eh bien parce que je reviens d’un de mes vieux terroirs, d’un cru témoin de mes premiers émois œnophiliques (il est pas beau ce mot ?), d’un morceau de Provence où j’ai appris, il y a plus de 30 ans, grâce à des maîtres tels Henri de Saint-Victor ou Lucien Peyraud, à mettre mon nez là où il ne fallait pas, à regarder le vin dans les yeux, à le gronder, à le comprendre, à le questionner, à le suivre. Oui les amis, je vais écrire sur Bandol. Rien de plus logique puisque je reviens de Bandol. Enfin, j’y étais au début de ce mois.

Damien Roux, l'Hermitage. Photo©MichelSmith

Damien Roux, l’Hermitage. Photo©MichelSmith

Cela n’a pas faites gros titres de Var Matin, j’en conviens, mais j’étais invité à la fameuse Fête du Millésime, trente troisième du nom qui, comme chaque année, début Décembre, attire une foule de visiteurs sur les quais du port. Fort bien organisés, les responsables de l’Association des Vins de Bandol avaient pris l’initiative de me contacter quelques jours auparavant afin de savoir si j’avais un thème particulier de dégustation à (me) proposer, histoire de travailler un peu le samedi matin, la matinée suivante étant consacrée au jury réuni pour sélectionner deux vins rouges « de longue garde » comme le veut la tradition. Profitant de la perche tendue, faisant mon malin comme d’habitude, je proposais une dégustation aveugle de « vieux » blancs et de « vieux » rosés en prélude à une dégustation plus conséquente de rouges du millésime 2004. Oui, des fois il m’arrive d’avoir des fulgurances, de la curiosité pour les vieilleries en bouteilles. Que voulez-vous, à cause de l’importance accordée au Mourvèdre, depuis mes premiers pas entre La Cadière-d’Azur et Le Castellet, j’ai pris à la lettre ce que me tançaient jadis les Vignerons : « Non seulement le Bandol peut le faire, mais il doit vieillir pour être apprécié à sa juste valeur… »

L'Olivette, plus que bien noté en 2005 et remarquable en 2013 ! Photo©MichelSmith

L’Olivette, plus que bien noté en 2005 et superbe en 2013 ! Photo©MichelSmith

Promis, on reparlera des rouges la semaine prochaine, car ils restent pour moi une vraie spécificité de Bandol, même si cette couleur est aujourd’hui largement dépassée par le rosé. Je reviendrai aussi sur les blancs qui ne représentent que 2 à 4 % des ventes, car avant d’aller plus loin, je souhaite vous faire part de mon scepticisme affiché lors du premier contact. En réclamant des millésimes « anciens », blancs et rosés à goûter à l’aveugle, je provoquais sciemment les vignerons. Je les mettais au défi de me présenter des vins dignes d’intérêt et je ne pensais pas obtenir plus de 4 ou 5 échantillons par couleur avec la plupart des vins sur le déclin. Quant aux rouges 2004, je pensais aller jusqu’à 12 bouteilles au plus, soupçonnant au passage les vignerons d’un manque d’esprit de garde pour un millésime, certes de belle tenue en Provence, mais suscitant moins d’enthousiasme et de réputation ailleurs. Force est de constater que je m’étais trompé sur toute la ligne ce qui n’est pas nouveau chez moi.

Salettes absent à la dégustation, mais remarquable en 2013 ! Photo©MichelSmith

Salettes absent à la dégustation, mais remarquable en 2013 ! Photo©MichelSmith

Le rosé, donc. Pourquoi lui ? Depuis la fin des années 1980 où je notais sur mes calepins qu’aux dires des vignerons, il grimpait en flèche sur le tableau des ventes, j’avais conscience que Bandol me faisait goûter des vins exceptionnels dans cette appellation et dans cette couleur, bien plus intéressants que ceux des Côtes de Provence qui, depuis, c’est vrai, ont nettement progressé de leur côté. En m’installant en ce samedi de Décembre, à proximité du village du Castellet au dessus des restanques (terrasses) de vignes dans une pièce isolée au sein de la Maison des Vins de Bandol (ne pas confondre avec celle située face au casino de Bandol…) , on m’informe qu’ils représentent désormais 70 % de la production, jusqu’à 80 % dans certains domaines. Quand je pense qu’il y a une vingtaine d’années, malgré la qualité, je m’inquiétais dans je ne sais plus quel article de les voir frôler la barre des 50 %… au risque de détrôner les rouges ! Pour cette dégustation, après les blancs dont je vous entretiendrai la semaine prochaine, je me retrouve donc avec 12 rosés masqués que je vais goûter à ma demande en compagnie de deux vignerons désignés par leurs pairs, François Peyraud (Tempier) et Damien Roux (L’Hermitage), tandis que deux autres confrères de la RVF et une consœur d’IVV (In Vino Vertitas, dont notre Hervé Lalau est le rédacteur-en-chef) goûtent des millésimes plus récents dans une autre salle avec d’autres vignerons pour les chaperonner.

Damien Roux et François Peyraud au boulot ! Photo©MichelSmith

Damien Roux et François Peyraud au boulot ! Photo©MichelSmith

L’avantage de ce système réside dans le fait que chacun de nous peut déguster en paix, à son rythme en compagnie d’interlocuteurs valables et bénévoles en cas de questionnements. Damien et François ont respecté la règle de silence exigée en début de session. Ils sont intervenus pour changer une ou deux bouteilles défectueuses (satanés lièges !), puis pour échanger et confronter nos notes entre chaque séance. L’entente et l’organisation étaient parfaites, y compris la température de la pièce et celle des vins (tous à 13°, quelque soit la couleur), je me dois de le préciser car cet aspect des choses est tellement rare et si souvent mal compris par ceux qui pourtant dépensent de l’argent pour nous inviter.

Sur les douze rosés présentés, millésimes 2010 à 1996, un seul, dont je tairai le nom par charité chrétienne, n’eut pas l’heur de me plaire. Je l’ai trouvé trop simple, trop souple, trop creux et il s’agissait d’un 2009 d’un domaine connu. Onze vins furent bien notés et la moitié furent plus que bien notés, entre 3 et 4 étoiles, alors que les autres obtinrent 2 étoiles. Commençons par le plus ancien, le 1996 de La Tour du Bon. Avec sa robe de vieux cognac et son attaque sans grande conviction, il avait du fruit, une bonne longueur et de la fraîcheur en embuscade. La Bégude 2010, le plus jeune du lot, affichait une robe plus soutenue que les autres et bien éloignée de la mode des rosés pâlichons. Dense, structuré, acidulé, il avait lui aussi une belle longueur en bouche.

À ce stade de la relecture de mes notes, un constat s’impose : ce furent les vins dont l’âge ne dépassait guère 10 ans (2008, 2007, 2005, 2004) qui s’en sortaient le mieux. Hormis deux exceptions, le 2002 de Souviou, solide de robe en dépit d’un disque orangé, rond, floral, riche en matière; et le 2001 de Sainte-Anne à la robe légèrement jaunie, très frais en bouche, profond, intense, poivré, limite tannique, deux vins que je verrais bien l’un sur un saint-pierre au four, l’autre sur une faisane au chou.

Pradeaux, excellent en 2013, ne participait pas à ma dégustation. Photo©MichelSmith

Pradeaux, excellent en 2011, ne participait pas à ma dégustation. Photo©MichelSmith

Passons à quatre beaux vins qui n’ont pourtant pas atteints les sommets de ma notation. La Laidière 2008, belle robe pâle, souplesse en attaque, courageux sursaut de fraîcheur en milieu de bouche, finale pamplemousse, offrait une longueur un peu timide. La Bastide 2005, robe très légèrement ambrée, tendre nez de grenade, gourmand et frais, manquait juste un peu de finesse mais ne faiblissait guère en longueur. L’Olivette 2005, robe tirant un peu sur l’ambre, affichait une matière dense, large et fruitée, un bel éclat, de la longueur, avec une acidité assez forte en finale. Au passage, la version 2013 de ce rosé goûté la veille au soir, était insolente d’éclat, de vivacité et de longueur, tout comme Les Salettes 2013 dont j’ai regretté l’absence d’échantillons dans cette dégustation. Tempier 2006, même type de robe, bien sec en bouche, petit fruit subtil en finale et bonne longueur, aurait pu quant à lui faire mieux avec un surcroît d’intensité.

Un autre bon rosé en 2013 et pourtant absent à ma dégustation. Photo©MichelSmith

Un autre bon rosé en 2013 et pourtant absent à ma dégustation. Photo©MichelSmith

Deux vins exceptionnels pour finir. Pibarnon 2004, avec sa robe corail, était à l’apogée de sa forme, parfaitement net, alerte, doté d’une matière superbe, probablement le plus persistant en bouche, tandis que que le même, version 2009, probablement victime de son millésime chaud, avait la couleur d’un vin gris, une matière bien présente, certes, une finale poivre-épices et une longueur de moindre durée. Puis Terrebrune 2007, robe teintée de reflets d’or, nez fin, texture soyeuse, impeccable, délicatement agrumes, qui brillait par son aspect sec et sa grande longueur.

Conclusion : Mesdames et Messieurs les Vignerons de Bandol, gardez vos rosés quelques années (certains le font déjà) et revendez-les nous une fois transformés en oeuvres d’art ! Parmi les crus manquants, j’aurais bien aimé avoir ceux de La Salette, de Pradeaux, de Lafran-Vayrolles… Suite au prochain numéro avec les blancs et surtout les rouges 2004.

 

Michel Smith

 

 

 

 

 

 


13 Commentaires

Muscadet : un trésor caché ? (1/2)

Je vais publier cet article, qui concerne essentiellement la capacité de vieillir des vins de Muscadet, en deux parties à une semaine d’intervalle. En voici la première, avec un compte-rendu de dégustation qui concerne les Muscadets vieillis mais sans mention communale. Cette sélection comporte 15 vins sur les 33 échantillons dégustés. La semaine prochaine, vous aurez droit aux vins avec mention communale et à ma sélection de 15 vins sur les 24 échantillons dégustés, ainsi qu’à quelques remarques en guise de conclusion.

muscadet-bregeon-5Est-ce que le Muscadet est toujours un vin pâle, simple et assez vif ? Parfois oui, mais parfois les choses sont bien plus complexes, comme je l’ai découvert, et pas pour la première fois, lors de cette dégustation.

Il y a deux réactions possibles quand on suggère, en compagnie, de commander une bouteille de Muscadet à table. La première est un regard d’injurié qui tente de cacher l’insulte par un masque d’étonnement ; la deuxième est un œil approbateur, mêlé d’une pointe d’admiration et, parfois, d’un brin de méfiance. Les deux types de réactions, avec des nuances en ce qui concerne le second, nécessitent qualifications et explications.

La première réaction «type» est celle d’un amateur lambda, qui se méfie encore du Muscadet, ou, au mieux, ne le conçoit que dans le registre très mineur de vin pour rincer des fruits de mer. La faute à un passé, pas trop éloigné, rempli de flots de vins médiocres, produits avec des rendements déraisonnables et copieusement soufrés. La deuxième pourrait être celle d’un professionnel du vin, convaincu par la qualité remarquable des meilleurs vins de Muscadet mais conscient que cette qualité dépend, surtout, du producteur et de son approche.

Carte-des-rgions-viticoles-du-Pays-nantais-et-de-Vendee-C-M.CRIVELLAROPour bien situer la géographie et l’influence océanique, un peu de recul peut être utile

 Les causes de cette désaffection, pour ce qui a longtemps été une des appellations françaises de blancs secs les plus en vogue, ont déjà été mentionnées. Mais la mécanique du renouveau dans la qualité des meilleurs vins de cette région nantaise, donc océanique, méritent qu’on s’y attarde un peu. Comme toujours, le point de départ, et qui reste la pierre angulaire, a été la volonté et le talent de quelques producteurs opiniâtres. Ceux-là continuent à mener le bal. Mais la prise de conscience du potentiel du cépage melon de bourgogne (un nom curieux et un peu malheureux qui fait partie des petits handicaps de l’appellation) est devenue plus large. Après tout, cette variété est un cousin du chardonnay car les deux ont pour co-géniteur le gouais blanc, parfois connu sous l’intitulé de «Casanova des vignes».

Après une vague de modernistes qui ont tenté de lui donner des lettres de noblesse avec des élevages sous bois, d’autres, peut-être plus sages, ont insisté sur ses capacités de vieillissement en bouteille ou bien en cuve enterrée et vitrifiée. Ce sont ces vins-là que j’ai voulu tester lors d’une récente dégustation près de Nantes, organisée pour moi par Interloire, et qui a réuni près de 60 échantillons. Le vin le plus jeune de cette série provenait du millésime 2005, et le plus ancien de 1982. Et la fourchette des prix, du moins pour les vins encore à la vente, allait de 6 à 50 euros : ce dernier prix, excessif à mon avis, étant exceptionnel dans une série dont la valeur moyenne tournait autour de 15 euros pour des flacons ayant une bonne dizaine d’années de mûrissement derrière eux. Et, vu le niveau des meilleurs vins que j’ai dégustés, il serait très difficile d’égaler leur rapport qualité/prix dans ce pays.

carte MusadetLes sous-régions du Muscadet existait déjà. Maintenant arrivent les appellation communales : Clisson, Gorges et Le Pallet. D’autres attendent leur heure. Cela ne va pas simplifier la donne pour le consommateur, mais c’est probablement une solution pour tirer une partie de l’appellation vers le haut. L’influence géographique de l’eau, et pas uniquement de l’océan, est assez évidente sur cette carte.

La dégustation s’est ordonnée en deux séries de vins. D’abord les Muscadet-sur-Lie sans appellation communale, ensuite les Muscadet-sur-Lie avec appellation communale, que celle-ci soit actuelle ou en cours de confirmation par les instances, de plus en plus centralisées, qui gouvernent ce genre de chose. Les vins du premier groupe étant globalement plus âgés que ceux du deuxième car la mise en place des ces communes désignées, opération clé dans l’image nouvelle que Muscadet souhaite projeter, est relativement récente.

Les Muscadet-sur-Lie sans désignation communale

Les vins notés sont mes préférés parmi les échantillons présentés. Tous les vins étaient servis en semi-aveugle, car je ne connaissais que leurs millésimes. Les écarts de prix entre vins d’un niveau équivalents m’ont semblé assez importants. Outre le positionnement prix très ambitieux d’une des cuvées, je pense que ces écarts reflètent surtout la renommé des producteurs et leur réussite commerciale. Mais je dirais aussi que les vins les moins chers parmi ma sélection méritent clairement d’être vendus à des prix un peu plus élevés. L’ordre des notes suit celui de mes préférences, puis l’ordre alphabétique dans chaque série ayant la même note.

Domaine de la Landelle, l’Astrée 1999 (15,5/20)

Ce vin était servi en magnum.

Un très beau nez, aussi fin qu’expressif. Belle complexité de saveurs qui combinent finesse et une certaine puissance avec une belle acidité intégrée qui assure une finale fine et salivante (28 euros, pour le magnum)

 

Michel Luneau, Vins de Mouzillon 2005 (15/20)

Le nez semble plus discret que la plupart, mais aussi plus fin. J’aime bien sa pointe d’amertume qui rend plus précise la sensation de ses belles saveurs. Un ensemble long, salivant et très fin, encore plus remarquable vu son prix très modeste. (6 euros)

 

Pierre Luneau Papin, L d’Or 1999 (15/20)

Une première bouteille fut bouchonnée. La deuxième était splendide : joli nez floral. Beaucoup de gourmandise en bouche avec de belles saveurs fruitées. C’est frais, long et parfaitement harmonieux avec un équilibre idéal. (plus à la vente)

 

Louis Métaireau, Grand Mouton, One 2005 (14,5/20)

Le nez est fin mais assez puissant, dans un registre un peu herbacé. Tendre à l’attaque, le vin à ensuite une bonne tenue ferme, une acidité moyenne, un bon équilibre et longueur. Le prix me semble assez délirant cependant, à entre deux et six fois le niveau de ses concurrents proches en qualité (36 euros).

 

Domaine Landron, Le Fief du Breil 2000 (14,5/20)

La première bouteille était oxydée (bouchon poreux, probablement). La deuxième étalait une belle richesse s’arômes et de saveurs, avec beaucoup de matière et une texture fine. Bonne longueur et une acidité pour soutenir cet ensemble (25 euros)

 

Château de la Pingossière 1990 (14,5/20)

Le nez est simple et un peu fermé. Bien équilibré en bouche, assez puissant mais avec une bonne fraîcheur et une très bonne longueur (n’est plus en vente).

 

Domaine de la Poitevinière 2005 (14,5/20)

La première bouteille était bouchonnée. La deuxième avait une robe jaune paille, donc très prononcé pour un muscadet de cet âge. Le nez semble aussi assez évolué, avec des arômes qui me rappellent des vieux sauvignons. Bien arrondi en bouche aussi, avec des saveurs exotiques mais très agréables et complexes. Encore un vin vendu à un prix très faible (5,80 euros)

 

Château de l’Aulnaye 2003 (14/20)

Un très beau nez, aussi riche que fin. Bonne équilibre entre vivacité de la matière et finesse de texture (9,5 euros)

 

Château de la Bourdinière 1990 (14/20)

Bonne intensité au nez. Un peu d’amertume en bouche mais les saveurs sont larges et assez longues, ce qui lui donne une belle complexité. Un peu cher peut-être (27 euros).

 

Bruno Cormerais, Vieilles Vignes 1989 (14/20)

Ce producteur, qui a aussi présenté un 1982 d’une jeunesse étonnante, a fait ici un vin au nez floral expressif et à l’acidité bien présente qui lui donne un bon équilibre, même si les saveurs manquent un peu de précision (plus à la vente).

 

Domaine de la Landelle, Les Blanches 1998 (14/20)

Le nez est vif, même un peu vert. Ses belles saveurs et sa vivacité prononcée indiquent qu’il pourra encore tenir longtemps (12 euros)

 

Domaine Landron, Le Fief du Breil 2005 (14/20)

Nez vif, aux arômes qui rappellent le genet. C’est précis dans la définition des saveurs et assez long (18 euros)

 

Pierre Luneau Papin, L d’Or 2005 (14/20)

Un beau nez, riche et complexe. Une très bonne largeur dans les saveurs et un parfait équilibre, malgré une pointe de sècheresse en finale (18 euros)

 

Louis Métaireau, Grand Mouton, Premier Jour 1989 (14/20)

Au premier nez, présence de soufre et une sensation de réduction. Le vin se révèle en bouche avec une sensation saline marquée. Semble étonnamment jeune malgré ses 25 ans. Mais deux euros par année passée est un tarif bien trop élevé pour ce vin ! (52 euros)

 

Domaine de la Perrière, Olivier de Clisson 2005 (14/20)

Le nez assez herbacé me donne une impression de réduction au début. L’attaque est tendre, mais est suivie d’une impression vivace, avec des saveurs très nettes (7 euros)

 

 David Cobbold

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Rejoignez 12 379 autres abonnés