Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin


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Le Chenin dans tous ses états

S’est tenue, vendredi dernier à Faye d’Anjou, une journée d’étude sur le cépage chenin blanc. Trois des 5 y ont assisté, et Hervé puis Marc auront probablement, plus tard cette semaine, des choses à en dire. A moi donc d’ouvrir le bal.

IMG_7060Cette journée était organisé dans le petit village désertique (plus de café et la moitié des maisons à vendre) de Faye d’Anjou avec l’intitule suivant : « La Chenin, histoire et actualités »

D’abord, félicitations aux organisateurs pour leur initiative et la qualité des interventions qui furent denses et rarement trop longues. Je crois n’avoir dormi que pendant deux d’entre elles ! Puis ils ont eu la bonne idée d’y associer des travaux pratiques avec deux dégustations de chenins ligériens. J’espère qu’une prochaine fois la chose aura une envergure plus internationale, comme les regrettées journées de chenin avec concours qui ont eu lieu à Fontevraud il y a quelques années. J’ai le souvenir, à ces occasions, du refus stupide de l’appellation Vouvray de présenter des échantillons à ce concours, en disant, le nez fermement orienté vers le ciel, « mais nous ne produisons pas de chenin, nous produisons du vouvray ». Vu ce que Jim a raconté récemment sur ce blog, cette appellation-là n’est pas à une décision inepte et mesquine près !

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Le chenin blanc est une variété quelque peu paradoxale : versatile quant aux types de vins produits (blanc secs, demi-secs, liquoreux ou effervescents), adaptable à une large gamme de climats (du tempéré au chaud),  elle est également exigeante au niveau des soins et de la surveillance lorsqu’il s’agit de produire des vins de haute qualité, comme elle a une grande sensibilité à son emplacement (exposition etc). Mais le paradoxe est, qu’à la différence des chardonnays, sauvignon blanc et, à moindre degré, riesling, le chenin a manqué une grande carrière internationale, du moins jusqu’à présent. Les causes sont certainement multiples. On pourrait citer en premier lieu des facteurs geo-économiques : le Val de Loire n’ayant jamais obtenu ce statut de région de référence stylistique qui a fait la fortune de Bordeaux, de Bourgogne ou du Champagne. La faute aussi à une absence historique d’une négoce aussi qualitative que puissante, ce qui est à l’opposé des trois régions déjà cités, auxquelles on peut rajouter la Vallée du Rhône. L’absence d’une ville majeure de référence qui concentre une grande partie de l’activité commerciale de la région a du aussi joueur en sa défaveur : en effet, Nantes n’a jamais été une ville de vin comme Bordeaux, Beaune ou Reims/Epernay, et ni Angers, ni Tours n’ont pu prendre cette place-là.  Puis il faut aussi citer le rôle de cépage « tout-venant » que l’Afrique du Sud, qui est le pays ayant de loin la plus grande surface de chenin au monde, à donné à cette variété. Ainsi l’Afrique du Sud n’a jamais mis le chenin en avant, comme, par exemple, les argentins l’ont fait pour le malbec. Et en France, ses surfaces sont divisées parmi un grand nombre de petites appellations dont les notoriétés peinent à franchir les frontières de l’hexagone. Même si ce n’était pas le cas, le refus de la plupart des producteurs de mettre le nom du cépage sur leurs étiquettes (ce qui est pourtant autorisé), n’aurait rien fait pour améliorer sa reconnaissance par un public plus large que quelques aficianados.

IMG_7066Patrick Baudoin est le Président du Syndicat Anjou Blanc. Il est aussi le producteur d’un des meilleurs vins de la région que j’ai pu déguster ce jour-là.

Car les faits sont têtus malgré tout le bien que nous pouvons penser du potentiel de ce très intéressant cultivar (j’ai dégusté à diverses occasions des vins formidables issus de plusieurs appellations ligériennes, mais aussi sud-africains, aussi bien en sec qu’en liquoreux), et malgré son ancienneté indiscutable. Si Rabelais le mentionne dans Gargantua en 1534 dans un phrase qui évoque déjà la vinothérapie (note 1), la variété est surement plus ancienne, le chenin blanc  n’occupe que la 28ème place (chiffres de 2010) dans le palmarès des variétés les plus plantées au monde, et le 11ème ou 12ème parmi des variétés blanches. En France, son lieu d’origine probable (mais pas certain), le chenin n’occupe que le 16ème place. L’Afrique du Sud en possède presque deux fois la surface de la France (18,500 hectares contre 9,800 hectares), mais ailleurs il ne pèse pas lourd et il s’est assez peu répandu car quatre pays, en incluent les USA et l’Argentine, totalisent 95% des surfaces totales dans le monde. Cela dit, il est entendu que ce n’est ni la notoriété ni le nombre d’hectares plantés qui déterminent le potentiel qualitatif d’un cépage. Regardez aussi le grüner veltliner, ou, plus rare encore, la petite arvine ! Mais le rôle historique de la France en établissant des benchmarks pour des vins de qualité via un certain nombre de cépages aurait dû, il me semble, donner une place plus importante au chenin blanc. Cependant la roue tourne et on peu espérer qu’elle tournera vers une plus grande reconnaissance ce cette grande variété à l’avenir.

IMG_7062Savennières est probablement une des plus consistantes des appellations de chenin. Voici un des bons que j’ai dégusté

 

Pour poursuivre le chapitre technique et historique, l’ampélographe Jean-Michel Boursiquot nous a confirmé qu’un des parents du chenin blanc est le savagnin ou traminer, mais que l’autre reste à découvrir. En revanche il a énormément de liens de parenté avec un grand nombre d’autres variétés, aussi bien en France (le colombard, par exemple) que dans des pays aussi éloignés que l’Autriche ou le Portugal. Comme toute variété ancienne, le chenin a beaucoup de synonymes. Il a aussi au moins un faux ami : le chenin noir, qui lui est totalement distinct sur le plan ampélographique. Si la mobilité des cépages était, au moyen âge, le résultat des déplacements monastiques ou des lubies des puissants, elle a pris une autre ampleur, plus commerciale, à partir de la fin du 18ème siècle, comme nous l’a expliqué l’historien Benoit Musset. Ainsi on trouve du chenin dans le sud-ouest et dans le Languedoc (à Limoux notamment).

IMG_7067Ce vin magnifique de l’obscure appellation Anjou Coteaux de la Loire, est fait avec des raisins confits.

 

Aujourd’hui, la grande interrogation des producteurs de chenin ligériens est de savoir vers quel type de vin faut-il s’orienter. La production des liquoreux selon une méthode naturelle est assujetti à des variations du aux conditions climatiques qui rend l’exercice aléatoire et donc peu rentable. Vous rajoutez à cette difficulté déjà majeure une désaffection quasi-générale pour des vins sucrés et vous avez déjà la réponse ! Bulles ou vins secs, certainement. Pour la bulle, elle occupe déjà une bonne partie de la production, même s’il est difficile de qualifier la part de chenin dédié à cette part, car la plupart des 6 appellations ligérienne de vins effervescents autorise des assemblages avec d’autres cépages, particulièrement le chardonnay. Mais est-ce que la valorisation est suffisante dans ce cas ? On ne recherché pas une grande concentration (certains duraient « minéralité ») dans ce type de vin et cela nuirait probablement à un usage intelligent des meilleurs sites.

IMG_7063Un autre bon Savennières

 

Pour éviter d’être trop sérieux dans cette affaire, qui pourtant le mérite amplement, j’ai proposé le texte suivant aux organisateurs en guise de conclusion : « le chenin est long et la pente est parfois raide, et, chenin faisant, j’ai croisé Miss Botrytis et Mlle Bulles. Un jour il fera sec j’espère. »

Je sais qu’il est de bon ton de moquer la réalité des marchés, et donc du marketing. Mais là encore les faits sont têtus. Combien d’habitants de New York, grande ville de consommation de vins de qualité, savant que le chenin blanc est le cépage de l’appellation Anjou ? Ou qu’Anjou se trouve en Val de Loire ? Le producteur du vin ci-dessous semble avoir tout compris au problème du lien entre étiquette et consommateur. Il s’agit de l’informer, et non pas de le mystifier. Non seulement tout est résumé avec élégance sur l’étiquette, mais le vin est aussi très bon.

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Une dégustation faite il y a un peu plus d’un an (voir ici https://les5duvin.wordpress.com/2014/07/14/la-difficile-conversion-des-habitudes-le-cas-des-anjou-blanc-secs/) m’a révélé, pas pour la première fois, tout le potentiel qualitatif des Anjou blancs. Cette fois-ci j’ai dégusté bien moins de vins, mais issus de différentes appellations, car Saumur et Savennières, sans parler des bulles et vins doux, étaient aussi de la partie. Je pense qu’un des mes collègues  évoquera la dégustation de 80 vins qu’ils ont pu faire la veille de ce colloque, mais je tiens à mentionner quelques vins que j’ai beaucoup aimé et qui étaient présentés dans une dégustation qui a clôturé la journée :

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Savennières

Château de Breuil

Domaine de Closel, Clos du Papillon 2011

Dpmaine Laureau, Les Genêts 2005

Domaine aux Moines 2013

Anjou blanc

Domane Cady 2014

Domaine Ogereau, En chenin 2013

Domaine Patrick Beaudoin, Les Gâts 2012 (un grand vin pour moi)

Domaine de Juchepie, Le Clos 2012

 

Pour finir sur une note de (grande) douceur, et pour rendre hommage aux grands vins doux et moelleux produits avec le chenin, j’ai aussi beaucoup aimé ce vin :

Anjou Côteaux de la Loire

Musset-Roulier, Raisins Confits 2010

 

David Cobbold

 

1). « Et avec gros raisins chenins estuvèrent les jambes de Frogier, mignonnement, si bien qu’il fust tanstot guerry. »
François Rabelais GARGANTUA 1534 LIVRE I chap. XX


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Domaine des Thermes: modestie et mérites d’un indépendant du Brulhois

Il est frappant de voir à quel point plusieurs petites appellations du Sud-Ouest sont dominées par des caves coopératives. J’ai évoqué récemment ici le cas de la Cave de Plaimont et leurs 98% de l’appellation Saint-Mont, mais on peut aussi citer des situations analogues de quasi-monopole à Buzet comme, juste en amont de là, en Brulhois. La raison est très probablement liée au fait que la viticulture dans cette région, aussi ancienne qu’elle soit, n’a souvent constitué qu’une partie modeste d’une activité agricole basée sur la polyculture. Partout dans ce coin du Sud-Ouest, élevage de vaches et de canards, cultures de céréales et de fruits côtoient un vignoble largement espacé et planté de cépages parfois peu connus en dehors de la région.

Un peu d’histoire et de géographie

Le mot Brulhois viendrait du celte brogilo via l’occitan brulhès, qui signifient bord de rivière boisé. La Garonne est toute proche et aujourd’hui encore, les sommets des collines sont copieusement boisés. Brulhois a acquis le statut d’AOC/AOP en 2011, venant de celui de VDQS et de la dénomination Côtes de Brulhois. Cette petite aire d’environ 300 hectares, dont seulement 200 hectares sont plantées, se situe à la confluence de trois départements : Lot-et-Garonne, Tarn-et-Garonne et Gers, avec la majeure partie en Lot-et-Garonne. Elle se divise ainsi entre deux des régions actuelles, Aquitaine et Midi-Pyrenées, ce qui ne doit rien faire pour simplifier tout ce qui concerne les démarches administratives. Très majoritairement située en terre gasconne, sur la rive gauche de la Garonne, elle s’étend aussi sur une petite partie au nord du fleuve. Comme d’autres appellations qui longent la Garonne et ses affluents, elle se réfère à une origine gallo-romaine mais a probablement connu son apogée au XIIème et début XIVème siècles, sous l’occupation anglaise, lorsque des quantités nettement plus importantes de vins qui y étaient produits que maintenant; des sources citent 48,000 hectolitres, ce qui est entre 4 et 5 fois le volume actuel. Ces vins étant alors expédiés vers Bordeaux et l’Angleterre sur des gabares, en descendant la Garonne. Le déclin a suivi le départ des Anglais, car toute la région a perdu son principal marché, et la situation a dû se dégrader pendant et suite aux guerres de religion, ce pays d’Albret étant marqué par le protestantisme.

IMG_7055Une partie du vignoble  de coteau du Domaine des Thermes avec la vallée de la Garonne et la centrale de Golfech au fond

Bien plus tard, deux caves coopératives y furent fondées dans les années 1960. Elles ont depuis fusionnées pour constituer une seule entité: Les Vignerons du Brulhois. Seuls six producteurs de petite taille sont indépendants de cette structure, dont le Domaine des Thermes, proche du beau village d’Auvillar qui domine la vallée de la Garonne.

Enthousiasme et sincérité

Le domaine évoque des thermes car le site, très anciennement habité,  recèle des sources réputées. Sur ces collines douces, souvent bien garnies de bois où les chasseurs de de cèpes gardent bien les leurs (de sources), la famille Combarel est arrivée avant la guerre,  de son Aveyron d’origine, pour élever des moutons. La propriété de 50 hectares a bien évolué depuis lors. Les moutons ne sont plus là et Thierry Combarel, qui exploite le domaine avec sa dame, Dominique Jollet Peraldi, venue de sa Corse natale, travaille aussi maintenant 8 hectares et demi de vignes, plantés d’un belle gamme de cépages. Si l’appellation Brulhois n’admets que vins rouges et rosés, elle autorise pas mal de cépages : cabernet sauvignon, cabernet franc, merlot, malbec, tannat et fer servadou (appellé pinenc un peu plus à l’ouest). A côté de cela, Thierry a planté du colombard et du petit manseng afin de pouvoir aussi élaborer deux vins blancs, un sec et un doux, en IGP Comté Tolosan.

IMG_7049Dominique et Thierry devant la vigne qui jouxte le chai

Comment émerger dans une masse de vins de partout, d’un niveau qualitatif croissant, et dont beaucoup bénéficient de l’atout d’une appellation connue comme Cahors, par exemple. Et surtout, comme c’est le cas de ce domaine, quand la taille critique est difficile à atteindre vu le faible nombre de droits de plantation accordés chaque année et, surtout, la nécessité de continuer à gagner sa vie en faisant tourner l’exploitation par une production, annexe mais majoritaire, de céréales ? C’est le dilemme de Thierry et de Dominique, qui pourtant se donnent beaucoup de mal, travaillant leur vignoble avec une approche plus que raisonnée, avec vendanges et façons à la main et une vrai volonté de faire le meilleur vin possible. Ils pensent au « bio » mais voient aussi les difficultés subies par quelques collègues au niveau des rendements et ne peuvent pas se le permettre. Mais Thierry utilise du soufre en poudre et ne traite en insecticide qu’une seule fois. Le vignes sont impeccablement tenues : on dirait un jardin.

IMG_7042L’accueil au Domaine des Thermes se fait dans une belle salle claire, avec enthousiasme et sincérité

C’est la deuxième fois que je leur rendais visite, et, après une intervalle de 2 ou 3 ans, j’ai pu constater les progrès fait dans les vins, mais aussi dans l’accueil, avec une très belle salle claire et leur esprit, vif , ouvert et communicatif, toujours à la disposition du visiteur. Thierry aimerait faire encore mieux. Il n’a pas pu faire des études poussées et compte sur les conseils d’un œnologue qui vient de loin. Mais, dans ce coin peu viticole, les oenologues conseils n’abondent pas et, de toute façon, il n’a pas les moyens d’être vigneron à 100%.

IMG_7050Peu de vins de la gamme utilisent de la barrique, entre autres pour des raisons de coût. Pourtant, je pense que cela est bénéfique pour ce style de vin.

L’autre gros problème est la vente. Faire tourner une exploitation de 50 hectares, même avec peu de vignes, prend tout son temps. Le budget pour se faire connaître lors de salons et autres manifestations n’est pas disponible et le couple ne peut pas voyager beaucoup pour vendre ses vins. Le résultat est une vente qui dépend encore beaucoup du vrac ou du bib, avec, à la clef, une faible valorisation. Même les bouteilles ne sont pas chères, car cette gamme-là va de 4 à 8 euros, ce dernier prix pour un rouge ayant subi un élevage en barriques et ayant au moins 5 ans d’âge !

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Quand je regarde les étiquettes de cette gamme de vins (surtout les rouges) j’ai du mal à y voir une identité visuelle, tant le graphisme et les couleurs semblent y être accumulés pêle-mêle. On dirait une collection de flacons de 5 domaines différents ! Les vins ont cependant une vraie personnalité, parfois un poil rugueux (tannat en malbec obligent), mais toujours d’une parfaite netteté et dans une expression sincère qui force l’admiration. J’ai beaucoup aimé le très vif vin doux produit avec du petit manseng récolté en novembre à 19° naturels dans le millésime 2014. Sa très belle équilibre dépend de l’acidité naturelle de ce cépage et la longueur est remarquable pour un vin de ce prix. La cuvée FMT 2012 (Fan de Mon Terroir), en collaboration avec le restaurant voisin l’Auberge de Bardigues, fait appel à du fer, du merlot et du tannat et donne un rouge assez intense, à l’accent rocailleux sur un fond suffisamment fruité. Mon rouge préféré lors de cette dégustation rapide était le Domaine de Thermes 2010, élevé en barriques de 2 ans. Je crois que l’assouplissement et l’aération progressive apporté par un élevage sous bois est bénéfique pour ces vins car j’ai trouvé les cuvées sans bois un peu trop anguleuses. Mais pas de bois neuf, et probablement des contenants plus grands. Mais on ne peut pas tout faire sur un petit budget.

IMG_7044La gamme est dominée par des vins rouges mais complétée par deux blancs et un rosé. On détecte une amélioration dans les étiquettes avec deux dernières additions à la gamme : les deux blancs.

 

Thierry et Dominique ont beaucoup de mérite. J’aime la franchise de leur approche, leur travail sincère et méticuleux et leur attachement à ce très beau site. Je souhaite que leurs vins trouvent des marchés plus étendus et que cela leur permette, petit à petit, à aller là ou ils veulent, probablement vers le haut car ils en sont très capables.

David Cobbold

(texte et photos)


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La Cave se rebiffe

Ce jeu de mots/titres un peu facile me sert pour introduire un sujet qui ne plaira surement pas aux adeptes du small is beautiful comme principal critère de sélection pour leurs vins. Tant pis, car je vais parler cette semaine d’un producteur très important, mais aussi très estimable du sud-ouest de la France.

La production annuelle de la Cave de Plaimont dépasse les 40 millions de bouteilles. Il n’y a pas de structure privée de cette taille dans la région, hors du bordelais. 40 millions de bouteilles peut sembler un chiffre énorme, même si ce n’est peut-être pas grande chose à côte des géants mondiaux comme l’américain Gallo (au moins 700 millions de bouteilles avec leur diverses marques) ou le chilien Concha y Toro (360 millions), par exemple.

L’étendu de la zone viticole de Plaimont dépasse les frontières de leur département d’origine du Gers car il touche aussi quelques voisins : Landes et Pyrénées Occidentales. Si beaucoup des volumes proviennent du vaste étendu de l’IGP Côtes de Gascogne, plusieurs AOP sont également de la partie, comme Saint Mont, le berceau de la cave tricolore, mais aussi le rouge Madiran et sa jumelle blanche, Pacherenc du Vic Bihl.   A Saint Mont, Plaimont est presque l’unique producteur, contrôlant 98% de la production, mais aussi la moitié des appellations Madiran et Pacherenc, comme des Côtes de Gascogne. Cela ne fut pas toujours ainsi, car cette structure s’est développée régulièrement pendant 30 ans pour devenir de nos jours le leader des vins du Sud-Ouest.

IMG_7009Une partie de la belle équipe à Plaimont et Crouseilles (Madiran). Olivier Bourdet-Pees, Directeur de Plaimont, est à gauche. Le béret est de rigueur, sauf pour les femmes. Pourquoi, on ne le sait pas ! (photo DC)

Mais tout cela n’aurait qu’un intérêt simplement économique si la qualité des vins n’était pas à la hauteur de leurs positions respectives, et si l’équipe des vignerons, comme des responsables, n’étaient pas sympathique, et aussi compétent que modeste. Tout cela s’avère parfaitement, sans parler de projets de recherche très utiles pour l’intérêt général, comme le conservatoire de cépages oubliés ou inconnus du grand sud-ouest.

PLAIMONT EN QUELQUES CHIFFRES (extrait de leur site officiel)

Principales Appellations AOC : Saint Mont, Madiran, Pacherenc-du-Vic-Bilh.

Indication Géographique Protégée (IGP) : Côtes de Gascogne, Côtes de Gascogne Condomois, Gers, Comté Tolosan.

1 000 producteurs

200 salariés

5000 emplois indirects

Une production qui s’étend sur 5 300 hectares

45% des ventes sont réalisées en France (GD et CHR) et plus de la moitié dans 25 Pays du monde

IMG_7019La politique de Plaimont met en avant des vin de châteaux, dont cette belle austérité gasconne de Sabazan (photo DC)

 

Voilà pour les données de base, mais j’ai surtout envie de vous parler des vins. Dans une dégustation assez large, partagée avec deux collègues, je n’ai trouvé aucune fausse note, même si, inévitablement, j’ai eu quelques préférences que voici :

Les vins rouges

Moonseng 2014

Ce vin de pays (pardon, IGP) est produit du côté lectourais avec une part de Manseng Noir, un vieux cépage oublié, et le reste en merlot. Cette part de manseng noir est amenée à accroître car il n’y en a que peu pour l’instant. Ce cultivar à les mêmes parents que le tannat mais semble plus amène que son frangin dans sa jeunesse. C’est un vin aussi franc que fin, doté d’une excellente qualité fruitée qui est claire et équilibrante. Un vin d’été délicieux au prix très doux (environ 6 euros)

IMG_7013Une petite partie de la gamme de Plaimont

 

L’Empreinte de Saint Mont 2012

Un toucher encore un peu accrocheur pour un vin fin et frais. Très bon et ayant de la personnalité

 

Monastère de Saint Mont 2012

Encore plus de caractère, comme de finesse. Ce vin réussit à combiner longueur et fraîcheur. Excellent.

 

Château Arricau Bordes 2012, Madiran

Ce domaine qui appartient à Plaimont démontre bien sa maîtrise du cépage tannat, sans aucun excès. Relativement rond et suave, au nez comme en bouche, il montre cependant un peu le caractère alcooleux de ce cépage. Aussi dense que long, il gagnera en finesse avec une garde de 5 ans.

 

La Madeleine de Saint Mont 2013

Issu de vignes dont la plantation remonte à 1890 (donc vignes greffées, et sur Noah), ce vin a un très beau nez d’une belle intensité. Les tannins sont aussi solides, un peu chocolatés et amers. Ce vin vibrant et intense, d’une très bonne longueur en bouche, aura besoin de quelques années de vieillissement mais est très prometteur.

 

Le 2014 du même vin, en cours d’élevage, est largement aussi prometteur

 

Les Vignes pré-phylloxériques de Saint Mont 2013

Issu d’une petite parcelle qui a échappée à la tueuse de la vigne du 19ème siècle en Europe, ce vin est aussi rare que magnifique. Je ne suis pas trop dans les mythes, mais ce vin est une splendeur : matière soyeuse, grande fraîcheur, intensité et sève. Il a tout d’un grand vin. Dommage qu’il n’y en ait pas davantage.

IMG_7023Les raisins de tannat tombés par terre au début août témoignent d’un travail sélectif et qualitatif à la vigne. Cette photo illustre aussi la sècheresse dans le vignoble à cette époque. Espérons que les récentes pluies viendront améliorer les choses (photo DC).

 

Les vins blancs secs

Passé Authentique 2014, Saint Mont

C’est le pendant GD de la cuvée Les Vignes Retrouvées, avec des nuances d’assemblage d’écart. Ce vin associe une très forte majorité (80%) de gros manseng à une part de petit courbu et à une autre d’arrufiac. C’est un très joli vin dont la richesse naturelle mène vers une finale légèrement tannique et qui semble donc d’une belle fraîcheur.

 

(un vin qui n’a pas encore un nom, issu du millésime 2014)

C’est long et très prometteur. A attendre, mais peut-être un futur grand vin blanc du sud-ouest.

 

J’ai également dégusté de très jolies cuvées de vin doux et moelleux de l’appellation Pacherenc du Vic-Bihl, dont la fraîcheur et l’équilibre sont le point commun.

 

Je vous passe le discours officiel de ce producteur, axé sur des mots trop à la mode (s’en méfier, toujours) et qui ne signifient pas grande chose, comme « tension » et « minéralité ». Ce que je retiens, outre la modestie de l’approche, est la volonté de produire les meilleurs vins possibles en impliquant tous les acteurs d’un chaîne que ne doit pas être si facile à gérer. Oui, les coopératives peuvent être de acteurs utiles et qualificatives dans le domaine viticoles. Et, une fois de plus, la taille de fait rien à l’affaire : Plaimont ou Clairmont, La Chablisienne ou la Cave de Tain, Castelmaure ou bien d’autres.

 

David Cobbold

Assez joli coup. Photo©MichelSmith


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L’éloge du crachoir… en terre cuite.

C’est un peu l’histoire du pot de terre contre le pot de fer, légèrement remodelée à la sauce XXI eme siècle, vous allez voir…

À moins que ce ne soit l’éternel appel du terroir (clin d’œil à David) qui sommeille en moi. Ou l’envie d’aller cracher ailleurs que sur des tombes, bien qu’il s’agisse ici de quelque chose d’aussi terre à terre. Important, le crachat. À force, avec l’âge, je deviens un expert en la matière et je tente toujours de rejeter mon échantillon de vin sinon avec élégance, au moins avec précision et discrétion. Mais attaquons la chose autrement, si vous le voulez bien.

Dans les dégustations professionnelles, comme lors des tastings (pardon pour ce mot qui me blesse, mais je me mets progressivement au goût du jour) informels organisés à la maison ou au sein d’un groupe d’amateurs ou amis, outre la bonne température du vin, on a trop souvent tendance à négliger tout un protocole de choses qui peuvent paraître futiles et sans importance mais qui, pour ma pomme au moins, participent du minimum de dispositions pratiques et esthétiques permettant d’accorder valeur et respect au vin. À ce stade, qu’il soit bien entendu entre nous que le sens du pratique ne veut pas dire mocheté, tout comme l’esthétique ne veut pas dire n’importe quoi.

Joli coup de grâce au Salon des Vins d'Aniane. Photo©MichelSmith

Joli coup de grâce au Salon des Vins d’Aniane, avec Nathalie, du Mas Conscience. Photo©MichelSmith

J’en veux pour preuve la présence souhaitable et utile de l’eau, sur une table, lors d’une dégustation de vins. Cela dit, dans l’indifférence générale me semble-t-il, je déplore la mise en avant désormais systématique des bouteilles d’eaux minérales en plastique, le plus souvent du low-cost mou et hideux, qui vient polluer la vue qu’offre un alignement de verres ou de belles bouteilles. Non seulement cette exposition de flotte industrielle heurte ma vision de perpétuel vieux grognon, mais elle gâche mes photos par la même occasion! Quand je pense que je me suis déplacé, parfois au péril de ma vie, pour le vin, n’est-ce-pas, et non pour l’eau de Carrefour ou de Super U, quand ce n’est pas celle du groupe Nestlé ou de Castel. Ce dernier, au passage, fait plus de fric avec la flotte qu’avec le vin, tandis que l’autre se repaît dans la mal bouffe internationalisée. Mais c’est une autre histoire…

Coup de bol par la suite. Photo©MichelSmith

Sympathique coup de bol par la suite. Photo©MichelSmith

Verser l’eau fraîche du robinet (le plus souvent de meilleure qualité, soit dit en passant) dans une cruche ou une carafe contemporaine ou ancienne, en terre comme en verre, serait pour moi de bien plus économique, judicieux et respectueux du vin comme de l’écologie. Mais voilà, il en va ainsi dans notre société où le je-m’en-foutisme est de règle : on doit faire avec et accepter l’irrationnel ! Demander un petit effort de respect à des vignerons qui, quand ils ne font pas la gueule derrière leur stand, arborent des Nike, jeans troués, casquettes américaines, tee-shirts publicitaires et puent parfois le mégot de cigarette roulée qu’ils vont fumer à la porte, en catimini, cela relève-t-il du rêve ? Bien sûr, et je m’empresse de le dire avant de me faire trucider place Saint Vincent, tous ne sont pas comme ça. Mille pardons pour cet égarement.

Coup de bol ensuite. Photo©MichelSmith

Coup de cuillère à pots ensuite. Photo©MichelSmith

Tiens, à propos de pots ou de cruches en terre, je me suis invité l’autre dimanche à un très populaire salon de vin dans la région des Terrasses du Larzac, à Aniane, à quelques rangs de vignes d’aramon de Saint-Guilhem-le-Désert et à quelques 300 kms aller-retour de ma base. Arrivé pile à l’heure comme à mon habitude – je n’ai pas l’air comme ça, mais j’ai des restes de bonne éducation -, une fois payé mon verre faisant office de droit d’entrée (5 €, c’est raisonnable !), j’entre dans une vaste salle où une demi-douzaine de vignerons (et vigneronnes) s’affairent tandis que les autres, la majorité silencieuse des absents, doivent se dire que ce n’est pas la peine de s’affoler un dimanche matin.

Coup de chance. Photo©MichelSmith

Simple coup de chance, le vert, « ma » couleur. Photo©MichelSmith

Je fais donc mon rapide tour de piste tel un politicien local pour saluer quelques connaissances et voilà que je repère sur certaines tables de fort belles pièces d’argiles cuites vernissées couleurs vertes ou jaunes, typiques de cette partie de la Vallée de l’Hérault, de Saint-Jean-de-Fos en particulier, sympathique village connu pour ses poteries utilitaires. Au passage, il y a deux métiers ruraux que j’admire le plus : la poterie et la vannerie. Et quand bien même suis-je né en plein cœur de la riche et bourgeoise Neuilly-sur-Seine, à l’instar de nos chers présidents (Hollande et Sarkozy), ma fibre régionaliste et mon sub-conscient paysan se sont mis en branle d’un seul coup, comme par miracle.

Coup magistral. Photo©MichelSmith

Coup magistral (je vous épargne mon jet). Photo©MichelSmith

Là, mon sang n’a fait qu’un tour. Le temps de m’apercevoir que seul le cinquième des vignerons exposants avait eu la riche idée de remplacer les tristes seaux noirs plastifiés estampillés Languedoc par des réalisations de potiers locaux qui se sont révélés par la suite être d’efficaces crachoirs avec notamment un trou suffisamment large, profond et bien évasé pour recevoir mon jet puissant sans risque d’éclabousser les objets du voisinage. Mieux, certains vignerons ont poussé leur sens du marketing allant jusqu’à faire inscrire le nom de leur domaine sur le crachoir. J’ai oublié de leur demander à chacun combien cela leur avait coûté, mais je suis persuadé que le jeu en vaut la chandelle !

Assez joli coup. Photo©MichelSmith

Assez joli coup, dans la finesse. Photo©MichelSmith

D’ailleurs, je ne comprends même pas pourquoi les organisateurs du Salon des Vins d’Aniane, depuis le temps que cet événement réputé existe, n’ont pas encore songé à demander aux potiers du coin de leur créer chaque année un crachoir officiel spécifiquement réservé au salon, objet millésimé et signé que les nombreux amateurs qui se pressent ici en été pourraient acheter pour une somme raisonnable et collectionner par la suite en souvenir chez eux. Un peu de bon sens et de terroir nom d’une pipe ! Mais quand cesserais-je d’être aussi naïf pour envisager de telles sottises ? Mêle-toi donc de ce qui te regarde, espèce de dégustateur à la noix ! Eh bien, justement, le bien craché fait partie de mes préoccupations !

Un coup d'eau. Photo©MichelSmith

Un coup d’eau, sans épée. Photo©MichelSmith

Vous vous imaginez recevant un ami amateur chez vous en lui montrant une belle série de crachoirs ? J’ai même suggéré au président du Salon, Roman Guibert, d’organiser l’an prochain un très officiel concours qui récompenserait le Vigneron présentant à son stand le plus beau crachoir en terre cuite. Ça les a bien fait marré et j’estime que c’est déjà un bon point pour celui – moi, en l’occurrence – dont la réputation d’emmerdeur public est bien établie dans la région ! Si seulement les doctes diplômés du Comité Interprofessionnel des Vins du Languedoc pouvaient m’écouter, cela donnerait du travail aux gens du coin. Tiens, rien que pour ça, je trouve que les organisateurs auraient pu m’inviter à déjeuner à une bonne table au lieu de me laisser choir auprès d’une brochette-frites triste à mourir sur l’esplanade du village avec une pauvre bière pression pour toute compagnie !

Simple coup final. Photo©MichelSmith

Simple mais élégant coup final. Photo©MichelSmith

Pour en revenir au crachoir-poterie, moi-même je suis fier d’utiliser ce type d’ustensile depuis des lustres sans même avoir éprouvé le besoin de faire réaliser des pièces à façon. Il m’aura suffit un beau jour d’aller passer une matinée de l’autre côté de la frontière, dans la bonne ville de La Bisbal, en Catalogne, pour y trouver de quoi recevoir mes nobles crachats de dégustation en plus de quelques cruches destinées à l’eau. Certes, on pourrait m’objecter que ces objets sont trop fragiles pour être transportés d’un salon à l’autre. Or, je vous jure que les miens sont encore intacts, à peine ébréchés au bout de 20 années d’utilisations régulières, comme le prouve la photo qui suit.

Coups du Smith. Photo©MichelSmith

Coups de maître, à domicile. Photo©MichelSmith

Alors, si vous êtes en vacances du côté de la Costa Brava cet été, suivez mon conseil au moins pour cette fois-ci. Je vous invite à vous promener le long de l’artère principale de La Bisbal où vous trouverez certainement l’objet potier de votre vie de dégustateur ! Mieux, si par hasard vous cherchez à fuir les parfums nauséabonds des plages du Languedoc polluées à l’huile solaire et aux mégots de toutes sortes, notez qu’un Marché des potiers se tient à Saint-Jean-de-Fos, près du Pont du Diable, durant deux jours, les 8 et 9 Août prochains.

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Cette pièce typique de la terre du Languedoc que vous rapporterez certainement, probablement unique, vous coûtera peut-être deux fois plus qu’un de ces horribles seaux plasifiés que l’on trouve sur Internet. Mais vous en serez fier et ne regretterez ni votre achat, ni la balade ! Et encore moins vos crachats !

Photo©MichelSmith

Photo©MichelSmith

Michel Smith


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Le mouvement perpétuel

Une des photos publiées ici même hier par l’ami Marc me semble mériter une légende, voire plusieurs. En effet, à mon sens, elle illustre de manière idéale le concept du mouvement perpétuel. Voici donc une série de légendes parmi lesquelles vous choisirez celle que vous préférez – à moins que la photo ne vous en inspire d’autres…

Ardèche préhistoire 2015 053

Je tends le verre; je vide le verre; je remplis le verre. Et on recommence…

Ardèche préhistoire 2015 053

Ad bibidum, ad libidum.

Ardèche préhistoire 2015 053

Je plains les verres vides et je vide les verres pleins.

Ardèche préhistoire 2015 053

Le mythe de la taverne.

Ardèche préhistoire 2015 053

Et une dernière pour les disneyphiles: « Dis moi, dis moi, Danois! »

Hervé Lalau;-)

 


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Comment survivre à un concours de vin ?

Il y a des gens qui dénigrent, un peu trop facilement, les concours de vins, mais sans nécessairement comprendre leur utilité dans un marché de plus en plus encombré par une production qui s’élargit et se diversifie chaque année, tant au niveau des origines géographiques que par d’autres désignations. J’ai déjà évoqué ici mes sentiments sur les concours. A condition qu’il s’agisse de concours sérieusement menés, dans de bonnes conditions et avec des dégustateurs expérimentés (ce qui n’est pas toujours le cas, on le sait bien), je dirai que leur utilité tient à trois facteurs.

D’abord à guider, puis à accélérer la vente de vins médaillés dans des lieux ou le consommateur doit choisir par lui-même, ce qui constitue, malheureusement, la grande majorité de cas dans presque tous les marchés du monde. Puis, à faire connaître des vins de producteurs, régions ou pays qui ne sont pas ou peu connus. Enfin, à créer une forme d’émulation parmi des producteurs susceptibles à soumettre leurs vins à ces concours. Mais tout cela suppose évidemment une parfaite organisation, avec températures de service des vins, environnement et verrerie adaptés, règles claires de silence et d’anonymat, contrôle des résultats par une système statistique fiable, et, enfin, une charge de travail raisonnable pour les dégustateurs.

CMB

J’écris ces lignes du lieu où vient de s’achever un de ces concours, le 22ème édition du Concours Mondial de Bruxelles qui, comme son titre ne l’indique pas, ne s’est produit que deux fois à Bruxelles depuis ses débuts. L’édition 2015 a eu lieu dans la ville balnéaire italienne de Jesolo, qui se trouve sur la côte adriatique, près de Venise. Avec environ 300 dégustateurs, plus de 8000 vins à tester sur trois jours (on ne déguste que le matin et avec un maximum de 50 vins par séance, subdivisés en séries homogènes qui peuvent comporter entre 7 et 16 vins), le choix d’un lieu pose quelques problèmes aux organisateurs. Le parti-pris de ce concours est de se tenir toujours, sauf exception, dans une région viticole, ce qui limite encore les options. Il faut transporter, loger et nourrir tout ce beau monde, assurer un lieu adéquat pour les séances et le stockage, préparation et mise à température des vins, puis organiser des excursions dans les vignobles aux alentours les trois après-midis.

 testata-home-jesoloDes vacances à Jesolo ? Pas exactement ma tasse de thé

J’avoue, bien que je comprenne parfaitement les contraintes mentionnées, que Jesolo n’est pas un lieu que j’aurai choisi personnellement. Si vous ne le connaissez pas, et si vous n’aimez ni Deauville ni Palavas-les-Flots, je vous le déconseille formellement. Il y a de beaux endroits dans le Veneto, mais Jesolo n’en fait pas partie. Imaginez Palavas-les-Flots  (par exemple) x 5 ou x 6, avec une dose de Deauville pour la frime et le clinquant dans certaines parties de ce long ruban de béton triste, hôtels et appartements confondus. Des milliers de boutiques vendent des tonnes de choses inutiles, la plupart moche. La plage, longue d’une bonne dizaine de kilomètres, est l’atout principal qui attire des foules d’hommes et de femmes sardines, ainsi que le fait d’être, justement, en foule. Elle est propre mais souvent encombrée par des rangs serrés de chaises-longues et de parasols, sans parler des crottes de toutous que les italiens rechignent à ramasser. Oui, il vaut mieux mettre ses aspirations esthétiques dans un sac bien ficelé pendant son séjour, mais, après tout, on est là pour travailler pour la cause du vin, à sa modeste manière. Et un après-midi à Venise, et deux sorties dans les vignobles de Prosecco et de Soave étaient là aussi pour ceux qui voulaient ou pouvaient y participer.

Revenons à ce concours, à son modèle économique et à la question des médailles. Je ne connais pas les détails du bilan de ce concours en particulier. Il s’agit évidemment d’une entreprise qui ne peut survivre qu’en gagnant suffisamment d’argent pour payer ses salariés et les frais conséquents d’une telle organisation annuelle. Rien de répréhensible là-dedans. Les sources de revenus sont connus dans les grandes lignes : les sponsors, locaux ou internationaux, permanents ou ponctuels ; les sommes cumulées de ce qui est payé par les producteurs des échantillons soumis ; enfin la vente de médailles autocollants pour les vins ayant obtenus cette récompense. Et quand on voit de près l’organisation impliqué par cette logistique, on peut dire que la somme par échantillon n’est pas déraisonnable. Les dégustateurs ne sont pas payés au Concours Mondial de Bruxelles, et cela je le regrette. Très peu de concours semblent être assez bien dotés pour rémunérer les professionnels qui y dégustent. Les grands concours anglais, Decanter ou IWSC, font partie de ceux-là. Les montants versés ne sont pas énormes (de l’ordre de 100 ou 150 d’euros par jour je crois), mais cette somme symbolique me semble une forme de justice pour le travail rendu, car il est ardu de rester concentré et de tenter d’être juste dans ses jugements pendant 4 heures par jour. Et on donne largement 4 jours de son temps pour y participer, déplacements compris.

Les concours reconnus internationalement n’ont pas le droit d’attribuer des médailles à plus d’un tiers des échantillons soumis. Ensuite, les bons concours doivent œuvrer toute l’année pour tenter de contrôler les vins mis en marché avec leurs médailles affichés afin de s’assurer qu’il s’agit bien de la même cuvée. Ce n’est pas si évident quand on connait la dispersion géographique des marchés. Pour revenir à mon cas personnel et à ce concours en particulier, je constate que j’étais, sur les trois jours, un peu plus généreux que cela en attribuant des notes qui pouvaient, prises seules, donner des médailles à 36% des 150 vins dégustés. Mais il n’y a aucune chance que le résultat final pour ces séries de vins coïncide avec mes jugements personnels. D’abord parce que je faisais partie d’un jury de 6 membres et que j’ignore quelles étaient leurs notations, sauf de temps en temps pour voir à quel point nous étions d’accord (ou pas) sur un vin. Puis parce que l’organisation prévoit des contrôles, à la fois par analyse statistique sur des notations parfois aberrantes (une fatigue momentanée arrive à tous), et aussi en présentant, parfois, la même série de vins à deux jurés différents sans que ceux-ci ne soient au courant. Il faut rajouter que la composition de chaque jury est pensé afin d’assurer une bonne diversité des origines, comme des métiers des dégustateurs. Dans le mien, on comptait une française (journaliste/formatrice), un brésilien (oenologue), un italien (oenologue), une bulgare (acheteuse), un suédois (journaliste) et votre serviteur (britannique). Cette diversité peut causer des visions différentes sur certains types de vins, mais je pense que c’est aussi une source de contrôle des excès de jugements personnels.

Quels sont les vins que mon jury a dû juger ? Parmi les provenances, cette année figuraient le Chili (sauvignon blanc), la vallée du Rhône, la Champagne, la Rioja, le Chianti, le Veneto,  la Sicile (grillo) et Rueda (verdejo). On ne sait jamais l’origine (ni cépage, ni région/appellation, ni pays) des séries dégustés : juste le type (blanc sec, rouge sec, effervescent, etc. Evidemment les bouteilles sont masquées et identifié par des numéros de série qui doivent être vérifié par le responsable de chaque table, qui doit également contrôler que l’échantillon n’est pas bouchonné. J’avais cette charge cette année, comme depuis trois ans. J’ai tenu des statistiques sur la proportion de vins bouchonnés ou altérés par un bouchon ne remplissant pas sa fonction (oxydation prématurée d’un flacon), cette année, et le chiffre frise 3%, un peu plus si je soustrais les vins fermés par une capsule à vis du total. Pour le TCA du au bouchon seul mon chiffre est de 1,7%. C’est toujours inacceptable selon moi. Je signale qu’Amorim est un des sponsors de ce concours.

Comment étaient les vins? Forcément très variables, comme dans n’importe presque quelle série. Il est bon de rappeler qu’une médaille d’argent doit, dans son esprit, correspondre à un vin libre de défauts, bien équilibré et agréable, tandis qu’un vin ne mérite une médaille d’or que s’il possède, en plus, finesse et une bonne intensité d’expression. Le catégorie suprême est celle de « Grand Gold » qui doit être réservée à des vins considérés comme exceptionnels. Je n’ai accordé ce niveau qu’à 2 vins sur les trois jours (sur un ensemble de 150 vins).

plovdiv-bulgarije-maartPlovdiv, en Bulgarie, sera le siège de la prochaine édition du CMB. Ouf !

Alors comment survivre dans tout cela ? J’avais du mal me première année à m’adapter aux grilles de notation que je trouvais trop rigides and limitants, étant habitué à étendre ma prose descriptive mais certainement trop personnelle et inapplicable dans une telle situation. Mais je m’y suis fait et, pour finir, je trouve que c’est assez bien fait. Cela permet bien de relativiser un vin par rapport à un autre du même type. Et la dernière ligne de notation, dotée d’un coefficient élevé, autorise l’injection d’une appréciation plus individuelle quant à la qualité globale du vin. Notre jury avait des écarts de notation que je peux qualifier de sains (entre 80 et 87/100 par exemple) sur un même vin lorsque j’en ai effectué des contrôles. Mais rien n’indique que ce fut toujours le cas et je suis contre une volonté de faire converger les avis de toute façon. Cela tombe bien, car cela ne fait pas partie des consignes de ce concours. On survit en faisant simplement le travail demandé. C’est fatigant par moment, bien entendu. Mais il y a un bel état d’esprit, en tout cas dans les groupes que j’ai eu à conduire. Et on peut aussi éviter les longues sorties en car ou des promenades à Palavas-les-Flots et lire un bon livre dans sa chambre ou travailler à d’autres projets si on le veut les après-midi et soirs. Puis j’ai trouvé un bar à vins agréable aussi.

Enfin nous venons d’apprendre que l’édition 2016 de ce concours aura lieu dans la ville bulgare de Plovdiv, une vrai ville historique avec une architecture plein d’intérêt, entouré de montagnes et, je l’espère, de vignobles. L’espoir et l’anticipation fait vivre. La vie n’est pas si compliquée pour finir.

 David 

 


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Les intégristes m’emmerdent!

Extrait d’une lettre d’Olivier De Moor à Michel Bettane, publiée récemment sur le blog de Jacques Berthomeau.

« J’ai été flatté de pouvoir figurer dans le guide Bettane et Dessauve suite à votre venue l’an passé. Après 20 ans de travail à notre propre compte. J’ai apprécié le temps consacré comme la précision que vous mettiez à écouter la façon que nous avons choisi pour faire nos vins.

 Cette année, je viens de lire que votre travail change et que faute de temps, ce que je comprends, vous réalisez votre dégustation, et votre sélection, après échantillonnage et collecte des bouteilles du 2013 au BIVB de Chablis.

 Je ne donnerai pas de bouteille au BIVB de Chablis, comme l’an passé je n’ai pas donné de bouteilles au BIVB pour le nouveau dégustateur du Wine Advocate en charge de la région, M. Neil Martin pour une dégustation similaire.

On peut considérer en effet que le vin parle par lui-même, et qu’il reflète le travail qui lui a donné naissance. Cette idée je l’espère. Mais elle reste à relativiser. Le vin au-delà de toute l’envie que nous lui transmettons demeure dans notre cas un produit vivant. Dépendant de sa propre humeur.

Plus important encore, je peux intégrer  ces variations, et son évolution normale que j’accepte en faisant déguster au domaine, en salon, mais je n’accepte plus de voir comparés nos vins à d’autres qui n’aient pas été fait dans la même éthique, et la même honnêteté. Vous pouvez considérer cette revendication comme incongrue; malheureusement elle ne l’est pas compte tenu des questions surtout environnementales.

 Je me permets de considérer que le vin doit autant être jugé sur son résultat que sur celui qui a conduit à le faire.

Je sais que M. Bettane aime beaucoup les Chablis. J’aime autant ma région que je maudis certaines pratiques. Je ne peux pas en conséquence, mettre nos vins au milieu d’une « compétition » à l’aveugle, sans règle du jeu. Je pense que cela avilie l’ensemble et finalement par mon choix je veux donner une chance à des pratiques plus vertueuses. »

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NIMBY

Il y a beaucoup de choses à dire en réponse à une telle prise de position, qui me semble avoir un petit côté « Not in My Back Yard« , alias NIMBY (voir ci-dessus quelques variantes de cet acronyme anglais, un syndrome de plus en plus courant).

La forme de la lettre de M. De Moor est polie et respectueuse. Mais le fond est incohérent et totalement inacceptable. Je reviendrais sur les incohérences de son argumentaire; mais ce qui est inacceptable, aussi bien pour un consommateur que pour un intermédiaire tel qu’un journaliste du vin, c’est le refus d’un producteur de voir ses vins comparés avec ceux d’autres vignerons, dans des conditions neutres et identiques pour tous.

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Et si on inversait les rôles?  Quelle serait la réaction de mes lecteurs si je refusais de déguster les vins de tel ou tel producteur parce que je ne suis pas d’accord avec ses méthodes de culture, par exemple?

Personnellement, je suis totalement contre toute ségrégation entre les vins, contre tous les clans. Ainsi,  je ne fréquente pas les salons exclusivement dédiés au vin biologique, par exemple. Mais tous les vins méritent d’être dégustés et  je ne refuserai jamais de déguster un vin parce que son producteur adopte les principes de Rudolf Steiner, même si j’ai très peu d’estime pour ce personnage aux relents racistes et anti-alcool.

Il faut dire que ce genre de refus de se soumettre à la comparaison par une dégustation à l’aveugle n’est pas un cas unique. Les premiers crus classés de Bordeaux le pratiquent depuis longtemps. Cela fait des années que je ne participe plus au grand cirque annuel des « Primeurs » à Bordeaux, mais déjà en 2006, qui fut ma dernière année de participation, quelques autres châteaux nous obligeaient à circuler inutilement sur les routes si on voulait déguster leurs échantillons et donc, par là, se soustraire à toute comparaison directe avec les vins de leurs pairs, tout en nous conditionnant par un environnement choisi et leur discours de circonstance. Je refusais cela à cette époque et donc ne parlais pas de ces vins-là. Faire le contraire serait, selon moi, une manière de cautionner cette pratique et de rendre à terme notre travail impossible. J’y reviendrai aussi.

En Bourgogne il en va de même pour des raisons différentes : la demande pour la production de certains domaines dépassant de très loin l’offre, il est devenu inutile pour ces heureux producteurs de fournir des échantillons à la presse ou aux éditeurs de guides. Il y a des exceptions, et ces gens-là sont à féliciter pour leur humilité et leur diligence. Ils jouent le jeu d’une manière exemplaire. Dans d’autres régions ont trouve aussi, ici ou là, des producteurs qui jouent les vierges effarés comme ce Chablisien : des « pas de ça chez nous » qui deviennent même des « pas de ça autour de chez nous ».

La posture qui nous concerne ici semble relever d’un cas de figure particulier. De Moor refuse de voir ses vins comparés à d’autres qui ne seraient pas (tous, une partie…? il ne le précise pas) produits selon la même approche agricole que la sienne (on imagine qu’il s’agit d’une variante de la mouvance bio). Je me souviens avoir déjà chroniqué sur le cas d’un producteur (aussi « bio », faut-il le rappeler) qui ne voulait pas que ses vins soient vendus à côté de vins non-bio dans des magasins ! Sectaire, vous avez dit sectaire?

Holier than thou

Qu’un producteur se soucie de l’environnement et d’une éthique qu’il conçoit comme étant indispensable aussi bien à sa propre vie qu’à l’identité de ses produits est évidemment respectable. Je dirai même que c’est vital. Mais qu’il se permette d’apporter un jugement globalisant et sans nuances sur l’ensemble de ses collègues d’appellation me semble très discutable. Cela relève de l’arrogance et d’une attitude que nous qualifions, dans mon pays d’origine, de « holier than thou » (plus catholique que le Pape, en bon français). Car nous sommes, à ne pas douter, dans le domaine de la croyance et d’un refus des différences. Je n’ai pas de sympathie pour des gens qui polluent massivement et qui se moquent d’une certaine éthique de production de produits agricoles, mais jeter l’anathème sur toute approche un tant soit peu différente de la sienne me semble joindre l’ignorance à l’intolérance. Et qui dit que tous les producteurs de Chablis qui acceptent d’envoyer des échantillons au BIVB pour des dégustations sont des vilains pollueurs qui vident des tonnes de désherbants sur leurs terres ?

 bagnoleAllons-y pour des visites de chaque domaine viticole en bagnole afin de nous rendre compte de leur « intégrité » et de commenter, et toute indépendance, de la qualité de leurs vins ! Cela va faire gagner le bilan carbone je pense.

Mais la lettre de M. De Moor pose un autre problème majeur . Si tous les producteurs de vin se comportaient de la sorte, le travail des journalistes/critiques/dégustateurs deviendrait totalement impossible ou, du moins, beaucoup plus coûteux et nettement moins honnête envers leur lecteurs. Car on ne peut pas douter qu’un vin doit se juger, avant tout, par ses qualités organoleptiques, et que la dégustation à l’aveugle est la meilleure manière de soustraire toute influence externe à ce travail d’analyse. Refuser une comparaison avec les produits de ses pairs signifie refuser le jeu de la concurrence, quel que soit le prétexte évoqué. C’est un refus de combat qui équivaut à une sorte de désertion. Je suis d’accord, bien évidemment, que la dégustation comparative n’est pas une science, qu’il s’agit bien d’une opinion à un moment donné par une ou plusieurs personnes et qu’il y a des aléas qui peuvent faire que tel ou tel vin soit moins bien jugé (ou l’inverse !) qu’il ne le mériterait lors d’une séance. Mais est-ce que cela veut dire qu’on ne peut faire aucune confiance à des gens qui dégustent des milliers de vin chaque année depuis longtemps, et qui en rendent compte avec honnêteté et un certain savoir-faire ? Et quelle est l’alternative ? Une série de portraits de vignerons, avec description de leur approche, incluant un compte-rendu de dégustation dans un cadre choisi par eux? Et le temps passé à visiter 20, 50, 100 ou parfois bien davantage de producteurs d’une appellation, on y pense ? C’est bien entendu hors de question pour nous, sur un simple plan économique. Et c’est aussi une curieuse contradiction de la part de quelqu’un censé se soucier d’écologie que d’encourager par son attitude égoïste un inutile gaspillage d’énergies fossiles et ainsi accroître la pollution !

M. De Moor nous dit tout de même qu’il consent à nous faire déguster ses produits lors de certains salons. Il est gentil, mais lesquels, où et quand? Et est-ce que nous pouvons y travailler sans avoir à jouer des coudes et à piétiner pendant des heures pour arriver à son stand bondé ? De toute façon, nous apporterons avec nous nos expériences passées de sa production, qu’elles soient positives ou négatives, ce qui constitue une sorte de filtre, de crible en contradiction avec la recherche d’objectivité qui doit nous animer.

Je ne crois pas que cela soit réaliste, et je suis convaincu qu’une telle approche nous empêcherait de révéler au public bon nombre de nouveaux talents.

A ce propos, j’ai le souvenir d’avoir découvert (et apprécié) les vins de M. De Moor lors d’une dégustation à l’aveugle au BIVB à Chablis, portant sur le millésime 1996 !

David Cobbold

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