Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin


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La déception fait partie de notre métier, malheureusement

On dit qu’il y a deux professions qui font rêver les non-professionnels, mais dont l’exercice est assez dur (sans de jeu de mots !), et qui n’en sont pas pour autant très bien payées: celle de journaliste du vin et celle d’acteur porno. Je n’ai aucune compétence particulière en ce qui concerne le second métier, mais passons.

En écho à l’excellent article de Marie-Louise Banyols, la semaine dernière, à propos des tribulations d’un acheteur en vin (d’une acheteuse, en l’occurrence), je vais vous faire part d’un phénomène que tous les journalistes du vin connaissent: la déception. La dégustation à l’aveugle est l’approche que je préfère quand cela est possible – elle a aussi le mérite de distancier un peu ce phénomène de déception. Mais cette déception se produit même hors des visites chez les producteurs, où nous dégustons en connaissant parfaitement l’origine et l’auteur d’un vin ou d’une série de vins. Dans ces situations, il faut être capable de garder la tête froide (c’est peut-être aussi ce qui nous lie aux acteurs porno) et faire abstraction de nos préjugés, positifs ou négatifs, envers tel ou tel producteur basé sur des bonnes ou mauvaises expériences passées.

Un exemple va illustrer cet article, et j’ai un peu mauvaise conscience d’en parler car, en général, j’aime beaucoup les vins de ce producteur qui, en plus, me fait l’honneur de m’envoyer une sélection de sa large gamme chaque année (je ne sais pas s’il va continuer). Je le remercie beaucoup pour cette attention, mais je dois dire que le dernier arrivage m’a beaucoup déçu, avec un seul vin sur les 6 dégustés que je recommanderai à un acheteur potentiel. Cela arrive, heureusement assez rarement, mais quand c’est le cas j’estime qu’il est aussi de notre devoir de le dire en donnant les raisons de son jugement négatif. Et, dans ce cas, je n’étais pas seul à avoir des jugements si peu positifs sur une petite série de vins car mon collègue Sébastien Durand-Viel a dégusté les vins avec moi et a eu des sensations semblables.

Domaine René Muré

(qui est indiscutablement un des grands noms d’Alsace)

Le millésime 2014 en Alsace

Ce producteur fait bien les choses et m’a envoyé, avec ses échantillons, un résumé des conditions météorologiques qui ont précédées les vendanges 2014, source des vins dégustés. Hiver doux et ensoleillé avec très peu de neige et une seule journée de gel ; printemps très précoce et premiers débourrements le 25 mars (un mois d’avance sur la date moyenne) ; floraison précoce aussi, fin mai, sous un temps caniculaire et sec qui provoque de la coulure sur certains cépages (muscat et pinot noir) ; les vendanges débutaient le 9 septembre pour les Crémants. Cette année était aussi marqué par l’apparition de la mouche drosophile suzukii qui perce les baies qui doivent ensuite être triées manuellement dans les vignes. Grosses pertes de récolte en conséquence. Fin de vendanges le 15 octobre.

 

Echelle sec/doux

Je note aussi avec satisfaction que les vins de René Muré ont tous adopté l’échelle graduée entre sec et moelleux sur la contre-étiquette, ce qui donne une idée au consommateur du taux de sucre résiduel dans chaque vin. J’aimerais tant que cela soit obligatoire en Alsace!

NB. L’échelle ci-dessus n’est pas totalement conforme à celle qu’on trouve sur les flacons de vins d’Alsace, mais cela donne l’idée

 

Les vins dégustés

 

Crémant d’Alsace, Grand Millésime 2011

Le nez semble réduit et le vin est ferme, limite dur au palais, avec beaucoup de matière qui semble presque métallique et une forte amertume. Je ne trouve pas ce vin désaltérant, ni très fin. Après un temps d’ouverture il s’est amélioré, mais sans jamais atteindre des sommets. A table, peut-être ?

Ce vin a été vieilli pendant 33 mois sur lattes, dégorgé en janvier 2015 et dosé en Extra-Brut. On n’indique pas les cépages sur le flacon mais le site du producteur nous informe bien: il s’agit de chardonnay et de riesling, les deux issus du Clos Saint Landelin et vinifiés en première fermentation en barriques.

Sylvaner Steinstuck 2014

Vin bouchonné, donc difficile à juger. La capsule à vis s’impose, en Alsace comme ailleurs !

Muscat Steinstuck 2014

Nez aromatique et agréable, typique de ce cépage. La texture en bouche semble un peu herbacée, en revanche, et l’amertume domine en finale. Peu de plaisir donc, à part par son l’aspect olfactif !

Clos Saint Landelin, Riesling, Grand Cru Vorbourg 2014

Je suis très amateur de ce cépage, en général, mais assez exigeant sur le style. En particulier, je rechigne devant des arômes ou saveurs qu’on qualifie souvent « pétrolés ». N’ayant jamais bu du pétrole,  je doute d’ailleurs de la pertinence de ce terme.

Le nez est assez intense et, oui, il a ce type d’arôme qui, je crois,  provient d’un lieu ou climat relativement chaud pour ce cépage. Effectivement, le Vorbourg est très bien exposé et dans le Sud de l’Alsace. Il y a davantage de complexité en bouche, mais la texture me semble herbacée, ce qui je lie aux arômes. L’acidité est puissante mais bien intégrée. Long en bouche, mais très austère pour le moment. Un vin à attendre, car il présente peu de plaisir en ce moment.

Clos Saint Landelin, Pinot Gris, Grand Cru Vorbourg 2014

Robe intense, or/paille. Nez expressif qui rappelle les fruits à noyau avec un peu d’herbes aromatiques. En bouche une forte impression d’amertume arrive assez vite donnant un aspect métallique au toucher. Bonne longueur. Vin puissant mais austère et peu agréable au palais.

Clos Saint Landelin, Muscat Vendanges Tardives, Grand Cru Vorbourg 2014

Voici le seul vin de cette série qui m’a réellement séduit et que je recommanderais à un acheteur potentiel. Le nez est très expressif et fin, évidemment typé par son cépage, mais avec une touche de complexité – genre pain d’épice. En bouche, c’est arrondi, moyennement riche car la richesse naturelle est modulée par une belle amertume. La finale est plus en délicatesse et en fraîcheur. Joli vin de dessert qui n’empâte nullement.

En guise de conclusion

Voilà, j’ai essayé d’être honnête envers mes sensations en dégustant les vins, à la bonne température et dans des bons verres, faut-il le préciser. Cela ne me fais pas plaisir de dire du mal de vins d’un producteur, à fortiori un producteur dont j’ai très souvent loué les qualités. Mais la déception fait partie de notre métier, et il faut toujours l’assumer.

 

David Cobbold


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Cave de Plaimont 2/2

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Voici la deuxième partie de ma dégustation des vins (une partie seulement) de l’excellente Cave de Plaimont dans le Gers, qui couvre plusieurs appellations de la région (voir carte ci-dessus). Je n’ai pas dégusté les vins doux à cette occasion, ni les Madirans. La semaine dernière, j’ai parlé des vins blancs secs. Je vais passer sur les rosés de ma dégustation, qui sont corrects mais qui ne m’ont pas emballés, pour vous parler cette semaine uniquement des vins rouges. J’ai émis quelques conclusions à la fin de cet article.

CDT32_0000172Paysage gersois

 

Les vins rouges de Plaimont

Favori de Gascogne 2014

(Merlot et Cabernet Sauvignon / Prix 3 euros)

Couleur rubis clair. Nez net, avec des notes d’une intensité moyenne de fruits rouges et des touches de sous-bois. Un fruité très plaisant en bouche pour ce joli vin qui est même remarquable à ce prix-là. 

Rive Haute 2014

(Merlot et Tannat / Prix 4 euros)

Robe proche du vin précédent. Les tannins y sont plus présents, donnant une structure un poil plus austère. Plus qu’honnête à ce prix.

Corolle 2015

(Merlot et Cabernet Sauvignon / Prix 4,70 euros)

Je n’aime pas la forme du flacon qui rappelle certains rosés de Provence. Vin tendu et un peu amer en finale. Le plus faible de la gamme, de loin.

Nature Secrète 2014

(Vin bio : Merlot et Cabernet Sauvignon / Prix 5,20 euros)

Le nez est net, à la différence de la version blanc de ce vin. Un vin pimpant et frais qui possède aussi une petite structure aux tannins fins bien suffisante pour cadrer son joli fruité. Encore un excellent rapport qualité/prix.

Domaine de Bazin 2014

(Merlot et Syrah/ Prix 5,40)

Couleur rubis, de moyenne intensité. Assez aromatique autour de fruits rouges, de prune et une touche d’épices. L’attaque est assez ronde et la texture soyeuse. Un vin plein avec une bonne longueur. Tout à fait remarquable à ce prix et bon en tout cas. 

Béret Noir 2014, AOC Saint Mont

(Tannat, Fer Servadou et Cabernet Sauvignon / Prix 6 euros)

L’encépagement lui donne une forte coloration sud-ouest. Le Fer Servadou s’appelle Pinenc dans cette région, et Braucol à Gaillac et il fait partie de la famille des carmenets. Vin vif, ayant du relief. Il est même un peu anguleux à ce stade. Un bon gascon à l’accent rocailleux mais qui viellera bien trois à cinq ans.

 

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Moonseng 2015

(Merlot et Manseng Noir / Prix 6,20)

Issu d’une parcelle à côté de Lectoure, voici un vin qui possède une vrai originalité (y compris dans le nom et dans l’habillage qui font probablement allusion à Fleurance, ville voisine de Lectoure qui consacre les astres chaque année) avec l’emploi d’un cépage rare qui a été remis en production par Plaimont : le manseng noir. Le volume reste encore confidentielle en attendant l’arrivée en production de nouvelles plantations mais l’avenir est prometteur car ce vin semble avoir trouvé son marché et est en rupture de stock chaque année. Il fait dire que c’est une vrai réussite : vivacité et caractère sont au rendez-vous, avec des tannins fins et une bonne présence de fruits noirs en bouche. Fin et assez long, c’est un très bon vin qui pourrait même se vendre plus cher. Mais c’est tout à l’honneur de Plaimont de le maintenir à un prix plus que raisonnable. Voici un petit film sur le Manseng Noir.

 

Domaine de Cassaigne 2014

(Merlot et Syrah / Prix 7,20)

Ce vin m’a semble trop marqué par le bois au nez. La matière est belle cependant, mais l’élevage reste bien trop dominant. Je ne suis pas un phobique du bois cependant, mais trop, c’est trop !

Les Hauts de Bergelle 2012, AOC Saint Mont

(Tannat, Fer Servadou et Cabernet Sauvignon/ Prix 6,20 euros)

Robe dense entre le rubis et le grenat. Le nez a des notes de fumé et d’épices au-dessus de sa base de fruits rouges. Dans ce cas l’élevage a bien joué son rôle en arrondissant la matière tannique, qui reste quand même bien présent. Bonne longueur. A conseiller sur des mets salés pour réduire l’impact du tannins et faire ressortir son fruit. 

Château Saint Gô 2011, AOC Saint Mont

(Tannat, Fer Servadou et Cabernet Sauvignon / Prix 9,20 euros)

Le nez est fondu et le bois bien assimilé. Une belle structure et une superbe qualité dans la matière. Vin harmonieux et complet dans son genre. J’en déguste de ce niveau de qualité qui valent deux fois ce prix !

Monastère de Saint Mont 2010, AOC Saint Mont

(Tannat, Fer Servadou et Cabernet Sauvignon / Prix 15,30 euros)

Un vin riche et très gourmand qui apparaît encore d’une jeunesse étonnante. La matière est dense, voire un peu épaisse. Je me demande même si l’extraction n’a pas été trop appuyée dans ce cas. Très belle longueur mais à attendre encore de préférence, sauf si on les aime massifs.

 

Aussi dégustés, à une autre occasion dans la même semaine :

Château de Sabazan 2014, AOC Saint Mont

(85% Tannat et le reste en Cabernet Franc / Prix 15 euros environ)

La mise est récente pour ce vin issu de ce qui est considéré comme un grand millésime localement. C’est puissant et l’acidité est bien présente (un des marqueurs du tannat). C’est même un peu mordant car il a pour effet de durcir les tannins. A oublier pendant 4 ou 5 ans à mon avis, et là il devrait se révéler pleinement.

La Madeleine 2015, AOC Saint Mont

(100% Tannat / Prix 35 euros)

Un échantillon pas encore en bouteille. Grand potentiel pour ce vin issus d’un parcelle de très vieilles vignes (plus de 100 ans) proche de la ville de Marciac. Beaucoup de volume au nez dominé par les fruits noirs. Le boisé est encore marqué, ce qui est normal à ce stade. On atteint les sommets dans la gamme de prix des vins de Plaimont mais c’est un vin rare et la qualité est bien au rendez-vous. J’attends de le déguster plus tard pour le cerner réellement.

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Conclusions

A partir de sa base historique à Saint Mont (ci-dessus), Plaimont a su se développer d’une manière cohérente en s’associant avec, ou en englobant, plusieurs autres structures coopératives du Gers et des Pyrénées Atlantiques.

Quant aux vins (le nerf de la guerre, quand-même), il s’agit d’une gamme remarquable dans l’ensemble, avec très peu de faiblesses comme j’ai pu le constater. La modestie des prix de la très grande majorité des ces vins n’est pas leur seule attraction, loin de là. Il s’agit de vins de caractère, qui illustrent bien leur climat océanique, et qui jouent habilement sur la grande variété des cépages de la région, et les combinant différemment selon les cas. Je pense que ce dernier point sera augmenté dans les années à venir, à condition toutefois que les autorités nationaux  daignent prendre en compte tout le potentiel de cette diversité pour laquelle la Cave de Plaimont fait beaucoup pour en conserver ce qui peut encore l’être. Sur le plan commercial et local, leurs boutiques de vente sont claires, modernes et très agréables pour le client de passage. On y voit aussi, à côté des flacons en verre, la poursuite d’une vente en vrac, dont une bonne partie aux coopérateurs eux-mêmes qui viennent y remplir leur bidons en plastique. C’est cela aussi la réalité du vin en France.

 

David Cobbold

 


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Boutenac en Corbières

L’appellation Corbières-Boutenac date maintenant d’une dizaine d’années. Les dossiers de presse et autres documents parlent du «Cru Boutenac». Je ne vois pas bien comment on peut attribuer le mot «cru» à toute une appellation, car ce terme est généralement réservé à une parcelle, voire à un domaine. Comme 26 producteurs (dont 3 caves coopératives) revendiquent cette appellation pour au moins une partie de leur production, on ne peut pas dire qu’il  partagent tous la même parcelle! Mais passons…

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Quelques généralités

La partie du vignoble ayant droit à cette appellation spécifique occupe une aire approximativement centrale dans la partie septentrionale de la plus vaste zone de l’appellation Corbières, la plus grande du Languedoc. Cela si situe donc entre Narbonne et Carcassonne, et juste au sud de Lezignan-Corbières. Dans l’aire en question, seules des parcelles spécifiques peuvent revendiquer la désignation Boutenac et elles ont été agréées par des géologues (c’est une manie en France !).  2.668 hectares ont ainsi été classés comme pouvant produire du Corbières-Boutenac, mais seulement 184 hectares en produisent pour le moment, et la récolte 2015 a donné 6.600 hectolitres. On peut dire qu’il s’agit d’une toute petite appellation en devenir et qui correspond à une volonté plus large de hiérarchiser l’offre dans cette énorme région du Languedoc.

IMG_7629La Montagne d’Alaric

Le Corbières-Boutenac ne peut être que rouge. De plus, les cépages autorisés (Carignan, Grenache, Mourvèdre et Syrah) doivent respecter certaines contraintes sur le plan de leurs proportions: au moins 70% pour l’ensemble des trois premiers, et entre 30% et 50% de Carignan. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Je n’entrerai pas plus sur les détails du cahier des charges, qui impose aussi, et c’est une bonne chose, un élevage d’au moins 15 mois après la récolte.

photo syndicat Cru Boutenac

La région est très belle, parfois spectaculaire. La vigne s’incruste dans des paysages souvent sauvages avec des excroissances rocheuses, des collines et des montagnes, des forêts et des maquis, et des petites rivières turbulentes qui serpentent dans les vallées entre des villages aux ruelles étroites. En tout cas le parti-pris des responsables de cette appellation, qui est présidé par Pierre Bories (Château Ollieux Romanis), de limiter la zone géographique et aussi de restreindre l’accès à des producteurs bien motivés par la possibilité de monter en gamme par rapport à l’appellation Corbières se trouve bien justifié par la qualité moyenne des vins que j’ai pu déguster.

Les vins dégustés

Ma dégustation d’une trentaine de vins de différents millésimes à précédée quelques visites dont je vous parlerai après car mon voyage s’inscrivait dans le cadre d’une opération qui s’intitule Camins de Boutenac et qui donne la possibilité à des randonneurs de découvrir une partie de l’appellation à pied, en faisant des haltes dans les domaines.

IMG_7610Mes vins préférés du dernier millésime, 2014

Maintenant, voici les vins dégustés : il y avait un de 2007, un de 2010, six de 2011, six de 2012, six de 2013 et douze de 2014. Je vais noter uniquement mes vins préférés de chaque série. Les prix indiqués sont soit le prix départ ttc fourni par le producteur, soit le prix le moins cher trouvé sur Wine Searcher.

Je passe sur les deux plus anciens, qui ne m’ont pas épatés. Les vins notés par la suite paraissent dans l’ordre de leur service, qui était aléatoire hormis la séparation des millésimes.

Château Saint Estève, Ganymède 2011 (prix 15,5 euros ttc)

Nez riche et chaleureux, sans excès. Plein en bouche avec des notes boisées qui entourent un bon fruit. Une bonne intensité pour ce vin harmonieux et long.

Château Aiguilloux, cuvée Anne-Georges 2011 (prix 15 euros ttc)

Il réussit la prouesse de conserver les qualités de fruit d’un vin bien plus jeune, donnant un caractère vibrant aussi bien au nez qu’en bouche. Les tannins restent fermes et l’ensemble est très dynamique.

Domaine La Bouysse, l’Indécent 2012 (prix 30 euros ttc)

Fait d’un tiers chacun de Mourvèdre, de Grenache et de Carignan, raisins triés sur table puis vinifiés en barriques ouverts avec pigeage quotidien pendant un mois, on comprends que la quantité de travail impliqué à provoqué le nom de cette cuvée. Le nez est vif et rappelle le sous-bois ainsi qu’un fruité éclatant et très juteux. C’est très gourmand, frais et bien équilibré, mais il porte bien l’accent rocailleux de pays (et du paysage). Son acidité naturelle lui donne un air juvénile. Je l’ai re-dégusté lors d’une soirée et le situe parmi les meilleurs de l’appellation. Il roule sur le palais comme l’orage autour des montagnes.

Domaine La Bouysse, Mazerac 2012 (prix 15 euros ttc)

Il y avait d’autres vins intercalés entre ces deux cuvées de la même propriété, donc cette suite est le fruit du hasard et de mon appréciation des deux vins en question. La robe est intense et très jeune. On y sent de l’ambition, mais l’élevage en futs qui a duré 12 mois lui a donné de la patine sans étouffer la très belle qualité de fruit. Fin et alerte, avec une belle longueur. Bravo à ce domaine qui a su produire deux excellents vins dont celui-ci, à moitié prix de l’autre, donne plus que la moitié du plaisir.

Château Aiguilloux, cuvée Anne-Georges 2012 (prix 15 euros ttc)

Belle régularité pour cette cuvée qui sort dans deux millésimes. Bien fruité, c’est un vin assez complet et juteux dont les tannins sont encore fermes. A attendre encore un an ou deux de préférence.

Ollieux Romanis, Alta Sia 2013 (prix 19 euros ttc)

Le Carignan atteint 45% de l’assemblage dans ce vin dont le fruité est succulent et mur, avec un fort accent de garrigue. Un vin de mi-corps, dont les tannins soutiennent l’ensemble sans le dominer. Vivant et très agréable.

Château de Caraguilhes, Echappée Belle 2014 (prix 24 euros)

Ici le Carignan atteint les 80% de l’assemblage, le reste étant du Mourvèdre. J’ai peut-être mal compris les règles (sévères) de l’appellation, mais c’est marqué sur la fiche ! Que de la cuve et de la bouteille pour l’élevage. Je passe sur la trace laissée par la macération carbonique (que je n’aime pas car il fait se ressembler tous les vins qui l’utilisent à outrance), pour me délecter du délicieux fruité de ce vin fringant et juteux, parfaitement équilibré.

Château de Villamajou, Grand Vin 2014 (prix 18 euros ttc)

Les bords de ce vin montrent un peu d’évolution, probablement due à son mode d’élevage qui a eu l’avantage de lui donner une très belle texture suave. Beau nez qui laisse parler des fruits noirs avec une bonne impression de fraîcheur. Vin ample, charnu et assez chaleureux autour d’une expression de fruits bien murs. Belle longueur.

Château Maylandie, Villa Ferrae 2014 (prix 12 euros ttc)

Le nez est intense et gourmand, même si l’effet de la macération carbonique me gêne un peu. La belle qualité de son fruit est son principal atout. Il n’a peut-être pas la complexité des meilleurs mais c’est un vin vibrant et alerte et son style direct et pur le rend très recommandable à boire dès maintenant. En plus son prix est dès plus accessibles.

Château Ollieux Romanis, Cuvée Or 2014 (Prix 21,50 ttc)

La robe est très dense mais le nez apparaît claire et net, avec une très belle expression de fruit. L’élevage reste encore présent, mais d’une manière raisonnable. Le palais évite tout surcharge aussi, avec une bonne intensité des saveurs fruités qui sont précises et parfaitement intégrées dans le corps du vin. Un vin maitrisé et élégant, de demie-garde.

Gérard Bertrand, La Forge 2014 (prix 50 euros ttc)

Le prix de cette cuvée remarquable n’est pas très raisonnable mais l’ambition y est affichée. J’ai pu, par le passé, constater qu’il peut très bien vieillir ayant dégusté il y a deux ans un remarquable 2001 de ma cave. Robe dense (on s’y attendrait !). Beaucoup de volume au nez et les signes d’un élevage bien maîtrisé qui laisse la clarté du fruit s’exprimer. Ce vin est gourmand, stylé, précis et harmonieux, avec un joli retour d’acidité en finale.

IMG_7613Robinet de cuve au Château La Voulte Gasparets

Château La Voulte Gasparets, Cuvée Romain Pauc 2014 (prix 20 euros ttc)

La robe a une intensité moyenne, mais c’est autre chose au nez qui est à la fois fin et assez puissant. Belle densité au palais avec un fruité gourmand bien présent. Je ne suis pas certain que les tannins sont à parfaite maturité mais ils ont bien été assagis par l’élevage. Vin assez complet, complexe et long.

Conclusion de la dégustation

12 vins sélectionnés (ceux ayant obtenu des scores entre 14,5 et 16/20) sur 32 échantillons représente un niveau très honorable. Dans l’ensemble les vins avaient un style assez homogène et un bon niveau moyen. On peut dire que le pari est en train d’être gagné par les fondateurs de cette jeune appellation. En particulier j’ai noté un meilleur équilibre que dans le passé pour les vins élevés sous bois, avec un dosage bien plus fin de l’apport de la barrique ou autre contenant.

IMG_7620Château de Luc, propriété de la famille Fabre, magnifique dans son jus 

Les visites

Visiter les sites viticoles peut être très intéressant et agréable, rencontrer les vignerons est généralement riche d’enseignements, mais visiter un nième chai à barrique, ou, pire, chaîne d’embouteillage n’est pas ma tasse de thé. Le programme était heureusement allégé ce côté-là. Nous avons visité le Château La Voulte Gasparets, au moment où des randonneurs sont arrivés pour une pause dégustation, puis, plus longuement, le Château de Luc, qui est une des propriétés de la famille Fabre et où écouter Louis Fabre parler d’histoire, de géographie, de vin ou de toute autre chose est absolument passionnant. J’y serais resté une journée entière et le lieu est magnifique.

IMG_7621Louis Fabre dans ses oeuvres

IMG_7638Une des nombreuses créations du vinaigrier Cyril Codina, à Lagrasse

Pour varier les plaisirs, nous avons aussi visité un musée étonnant dans la très belle petite ville de Lagrasse qui se situe juste en dehors de la zone de Boutenac. Ce musée un peu kitsch rassemble moult objets divers ayant trait au passé de la région et propose des projections « poly-sensorielles » qui évoquent des aspects du passé, comme le tram vapeur qui reliait Lézignan aux villages d’amont. Tout cela a été rassemblé et réalisé par un bonhomme remarquable, Cyril Codina, qui est aussi un vinaigrier hors pair. Je n’ai jamais vu autant de vinaigres différents, dont une bonne partie proviennent de ses 5,5 hectares de vignes.

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La fin du parcours a rendu honneur à un aspect essentiel du passé et de la structure sociale de cette région : les caves coopératives. La Cave des Demoiselles, à Saint Laurent-de-la-Caberisse fut officiellement fondée en 1914 mais ses débuts et le chantier de construction datent de l’année avant. Entre temps, la guerre avait déjà fait son sale ouvrage et le manque d’hommes valides a fait que ce sont les femmes qui ont terminé le chantier et lancé l’activité de la cave, d’où son nom.

Je retournerai avec plaisir dans cette belle région, et très certainement à deux roues car les routes sinueuses y sont très attrayantes et ma petite Ducati devrait bien s’y plaire, hormis les bosses assez nombreuses.

David (qui sera bientôt français, j’espère)

 

 

 

 

 

 

 

 


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VSIGP (1): Vin de France, oui, mais avec quelle stratégie de marque?

Premier volet de notre semaine VSIGP – Vins sans Indication Géographique de Provenance, pour les intimes. On démarre avec le Vin de France, et c’est David qui s’y colle…

Une stratégie de marque digne de son nom implique tout le processus, de l’élaboration du produit jusqu’au réseaux de distribution. A mes yeux, une appellation, même prestigieuse, ne peut se substituer à une stratégie de marque individuelle, et tous les vins qui réussissent à vendre leurs vins bien au-delà du prix moyen de leur appellation en sont la preuve, depuis les vins du DRC jusqu’à la production d’un Marcel Lapierre, par exemple. S’il est vrai que beaucoup  de vins médiocres se reposent sur la marque « ombrelle » que constitue l’appellation, qu’elle soit AOP, IGP ou autre, ce n’est jamais le cas de ceux qui réussissent.

Cela ne veut pas dire que l’appellation ne sert à rien. Elle fournit un cadre, une espèce de garantie d’origine qui peut et doit aider le consommateur. Mais c’est le producteur qui est, in fine, responsable aussi bien de la qualité de ses vins que de la réussite de son marketing. Cette question va se poser avec d’autant plus d’acuité que le cadre en question sera large. C’est la cas de la désignation Vin de France, dans laquelle je disais il y a quelques semaines que je croyais en tant que cadre permettant la constitution d’entités de production capables de rivaliser avec celles du Nouveau Monde.  Mais il faut que les producteurs dans cette catégorie, qui autorise des assemblages très larges (à condition de rester en France) ainsi qu’une vaste choix de cépages, aient une bonne stratégie qui s’adapte à la catégorie et aux prix demandés dans les marchés visés.

Par le biais de la dégustation de 7 échantillons de cette catégorie, j’ai voulu tester l’aspect produit, n’ayant pas au moment d’écrire ni les prix de vente public, ni d’autres éléments du marketing-mix pour juger du reste, hormis les noms des cuvées et l’habillage des flacons. En revanche, pour la plupart des cuvées, les prix ex-cellars sont annoncée entre moins de 2,50 et 4 euros. On peut imaginer des prix de vente public au double des ces chiffres.

D’abord, les vins blancs :

Kiwi Cuvée Bin 086, Sauvignon Blanc 2015 

(producteur en Loire : Lacheteau) capsule à vis

Une attaque frontale du pays qui a le mieux réussit avec ce cépage : non seulement ils ont pris le nom donné au habitants de la Nouvelle Zélande, mais ils utilisent la terminologie courante pour désigner une cuvée de vin en Australie (Bin + un numéro de lot). C’est plus que culotté, cela frise la copie ! La capsule à vis convient parfaitement, en revanche, et le vin est très bien fait. C’est même facilement le meilleur de cette série de blancs : aromatique sans excès, touchant la gamme classique des asperges, citron et groseille à maquereau, mais sans tomber dans l’excès. Vibrant et alerte en bouche, assez pleine de texture et d’une longueur efficace. Un vin que je boirais avec plaisir.

Je serai curieux de connaître son prix, même si je ne suis pas convaincu par cette stratégie d’imitation que je vois mis en place.

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Daudet-Naudin, Chardonnay 2015

(producteur situé en Bourgogne) bouchon liège massif

Je pense que la capsule serait plus appropriée comme fermeture et aiderait à conserver plus de fraîcheur dans ce vin qui en a besoin. L’habillage est dans le registre classico-moderne, assez élégant. Le vin me semble plus sudiste qu’un Bourgogne, avec un boisé discret mais présent, un palais bien rond et presque chaleureux, une pointe d’amertume en finale et un profil un peu mou. Pas désagréable, mais peut mieux faire.

Patriarche Père et Fils, Viognier 2015

(producteur en Bourgogne) bouchon liège aggloméré

Le nez est séduisant à l’aune du registre habituel de ce cépage, mais le vin me semble mou en bouche et manque de précision. La sensation d’amertume en finale est assez caractéristique. Habillage classico-moderne.

Secret d’Automne, Viognier-Sauvignon 2015 (moelleux)

(producteur en Ardèche : Vignerons Ardéchois) pas vu le bouchon

Vin plaisant, sans histoires, aux saveurs agréables, tendres et fruitées. Peut convenir à certains marchés mais quelle tristesse, cet habillage ! Je ne décèle aucune stratégie particulière dans la présentation de ce vin qui est d’une banalité affligeante.

 

Les vins rouges

 

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Café du Midi, Merlot 2015

Je ne sais pas qui est le producteur ni où se trouve sa base, n’ayant pas l’étiquette définitive. Bouchon aggloméré.

L’étiquette doit être provisoire car il n’y a presque aucune mention légale dessus ! On joue clairement sur une image classique de la France (« Café », puis « Midi » et un dessin d’une terrasse de café).  Le nez est chaleureux et rond, de type prunes cuites. Même rondeur assez fruitée en bouche. Souple, simple et plaisant. Je ne vois pas trop ce que ce vin propose, outre son origine, face aux merlots entrée de gamme de Chili, par exemple, qui sont souvent meilleurs.

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La Villette, Cabernet Sauvignon 2015

Le producteur est basé en Bourgogne. Bouchon en liège aggloméré

On voit ici une volonté claire de construire une marque, avec des ingrédients visuels qui créent l’ image d’une France traditionnelle d’une autre époque. Ce n’est pas du modernisme, mais c’est bien fait. Ce vin est le meilleur des trois rouges que j’ai dégusté et confirme mon impression à la dégustation qui a suivi la conférence de presse il y a quelques semaines. Nez fin et précis, marqué par un boisé (probablement des copeaux) mais aussi très fruité (cassis). Il a aussi une bonne petite structure pour le tenir deux ou trois ans sans problème, et une excellente fraîcheur. Très agréable, ce vin vaut largement certains issus d’IGP ou d’AOP.

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Syrah (non millésimé), Vins Descombe

La producteur se trouve dans le département du Rhône. Bouchon synthétique.

L’approche visuelle et simple et moderne, avec le nom du cépage et une signature. Pas de millésime, donc assemblage verticale. Un peu de gaz au départ. Bon fruité, assez expressif. Acidité élevée et une pointe d’amertume en finale. Aurait besoin d’un peu plus de rondeur pour plaire au plus grand nombre. Correct, quand même.

 

Conclusion générale

Cette dégustation était bien trop restreinte pour pouvoir tirer de vraies conclusions, d’autant plus que je ne dispose pas d’éléments sur les options commerciales, y compris les volumes produits et les prix de vente. Il y avait deux bons vins dans le lot, et, sur ces mêmes vins, un parti pris (très différent) lisible à travers les habillages. Mais je trouve que le niveau de créativité est trop pauvre (sur la base de cette courte sélection, du moins) pour réellement aider les marques en question à faire leur trou et démontrer tout l’intérêt de cette catégorie. Peut-être est-il trop tôt pour voir émerger de véritable stratégies innovantes ?

Affaire à suivre, dans un an ou deux peut-être…..

 

David

(PS, je serai en route ce lundi pour deux journées de piste au circuit du Vigean avec l’engin ci-dessous. C’est bien rouge mais cela sera sans vins, forcément)

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Que vaut le Pinot Noir d’Alsace ?

Je sais bien que mon titre est un peu ambigu, voire carrément absurde. Mais j’ai voulu voir ce que ce cépage, tant prisé au niveau international (il n’y a que voir les prix, non seulement des bourgognes rouges, mais aussi des bons pinots d’Allemagne, des Etats-Unis ou des pays de l’Hémisphère Sud) pouvait faire de nos jours en Alsace, région qui s’est longtemps contenté de le cantonner dans un style de vin rouge léger, voire de vin rosé.

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Le Pinot Noir n’arrive qu’à la dixième place parmi les cultivars les plus plantés au monde, et représente à peine 2% du vignoble (à vin) mondial. Je rappelle que les dix cépages les plus plantés dans ce monde ne couvrent que 36% des surfaces viticoles (source : Database of Regional National Global Winegrape Bearing Areas by Variety 2000 and 2010, University of Adelaide’s Wine Economics Research Centre). Ce qui met à mal certains bobards que j’entends parfois sur la domination supposée de quelques variétés de vigne. Par exemple j’ai entendu, samedi dernier, Jean-Michel Deiss (un alsacien) dire lors d’une conférence que 8 cépages comptaient pour 90% de la production mondial du vin ! Il faudrait tout de même vérifier les chiffres avant de tenter de soutenir, en publique, des thèses personnelles, teintés peut-être d’une forme de paranoïa viticole, et en tout cas très peu étayées par des faits réels ?

Quand on entre « Pinot Noir d’Alsace » dans son moteur de recherche, voici ce qu’on trouve sur Wikipedia :

« Le pinot noir apparaît en Alsace au Moyen Âge en provenance de la Bourgogne. Les sources mentionnent régulièrement du vin rouge alsacien, notamment les inventaires de caves des abbayes et les dîmes de vin prélevées par l’Église ; le pinot noir n’est alors qu’un des cépages noirs parmi tous ceux qui sont cultivés pour produire du vin rouge.

Son déclin commence à la fin du xvie siècle puis s’accélère suite aux ravages de la Guerre de Trente Ans ; l’habitude de faire des vins rouges ne subsiste que dans quelques localités au xxe siècle, principalement OttrottRodern et Marlenheim.

L’appellation d’origine « vins d’Alsace » est créée par l’ordonnance du 2 novembre 1945, puis devient appellation d’origine contrôlée par le décret du 3 octobre 1962, avant que ne soient définis des dénominations de cépage en 1971 ainsi que le cahier des charges de la production et de la commercialisation (décrets du 2 janvier 1970 et du 30 juin 1971) achevé par l’obligation de la mise en bouteille (loi du 5 juillet 1972) dans des flûtes (décret du 30 juin 1971).

Mondialement le Pinot Noir est en augmentation car ses surfaces ont cru de 45% entre 2000 et 2010, et il est probable que ce mouvement se poursuivra. Il n’est dépassé en vitesse d’expansion que par le Tempranillo et la Syrah parmi les 10 premières variétés.

En Alsace la progression du pinot noir est arrivé plus tôt et les surfaces ont même reculé entre 2005 et 2014. Ces surfaces restent modestes, car les chiffres officiels fournies par l’inter-profession alsacienne indiquent 1360 hectares pour le pinot noir « pâle et traditionnel » (vin rosé plus ou moins foncé) et seulement 224 hectares pour le pinot noir vinifié en rouge. Je ne sais pas trop ou se situe le curseur entre ces deux styles de vins, mais il est clair (sans jeu de mots) que le style léger reste dominant, même si on fait de plus en plus de vins dont le couleurs comme les saveurs n’ont rien à envier à des vins rouges de Pinot Noir d’ailleurs, que cela soit de Bourgogne, d’Allemagne, de Suisse, des USA, d’Australie, de la Nouvelle Zélande ou de l’Afrique du Sud. Pour dire les choses plus simplement, environ 10% du vignoble alsacien est planté de Pinot Noir, aujourd’hui le seul cépage de sa couleur autorisé, mais la vaste majorité est vinifié en rosé ou en rouge clair.

Avec mon collègue Sébastien Durand-Viel, nous avons récemment dégusté, à l’aveugle, un vingtaine d’échantillons de Pinot Noir d’Alsace. Ces vins se situaient plutôt dans la catégorie des vins rouges, bien qu’il y avait des disparités assez fortes entre les styles, y compris dans le département de la coloration. Cette dégustation fut intéressante par cette diversité de styles, mais finalement un peu décevante par la faible proportion de bons vins dans la série. Sur les 19 échantillons dégustés, je n’aurai souhaité boire que 5 de ces vins, ce qui est une proportion assez faible de nos jours. Et quelques grands noms présents dans la série (après avoir enlevé les chaussettes) nous ont particulièrement déçus !

Les Prix des vins dégustés

La fourchette de prix pour les 19 vins dégustés allait de 7,40 à 35 euros. Si la plupart des vins que nous avons aimés se trouve dans la partie haute de cette fourchette, deux des plus chers ne sont pas bien sortis de l’épreuve d’une dégustation à l’aveugle et deux des vins que nous avons aimés se vendent à un niveau médiane de la fourchette. Ils constituent donc des bonnes affaires pour ce type de vin car le pinot noir est globalement assez cher.

Voyons cela de plus près :

Les tops

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Muré, Pinot Noir « V » 2013

Issu du grand cru Vorbourg qui ne peut pas dire son nom en entier sur l’étiquette (quelle hypocrisie ces règles dans les appellations !). Beau nez profond et complexe qui combine arômes fruités et floraux. C’est le caractère frais et très juteux qui marque d’abord le palais, avant de découvrir une texture raffinée qui enveloppe une matière fine et délicatement fruité, structurée juste ce qu’il faut pour assurer une garde de 5 ans.

(note 16/20, prix public 29,40 euros)

 

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Barmes Buecher, vieilles vignes 2013

Issu du grand cru Hengst, ce vin illustre, comme tous les vins que nous avons aimés, l’importance d’un site bien exposé pour faire un beau pinot noir dans cette région. Au nez, ce vin n’est guère expressif au début et semble plutôt métallique, mais il s’ouvre ensuite sur de notes agréables de fruits noirs. La matière est ample, à la texture veloutée qui cache à peine une structure ferme. C’est un beau vin de garde, plus austère que les autres vins que nous avons aimé.

(note 15,5/20, prix public 27 euros)

 

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Paul Buescher, Pinot Noir « H » 2013

Est-ce que ce vin est issu du grand cru Hengst ou d’une parcelle nommé Herrenweg qui n’est pas classé grand cru ? Difficile de savoir car le site du producteur ne le dit pas.  En tout cas c’est un bien joli vin, à la robe profonde, presque violacée, parfumé et ample, légèrement fumé, gourmand à souhait.

(note 15,5/20, prix public 24 euros)

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Henri Schoenlitz, Pinot Noir Herrenreben 2014

Nez suave de fruits noirs. La belle matière est aussi succulente que raffinée, grâce à un élevage en bois si bien dosé qu’il est à peine perceptible : cela donne juste ce qu’il fait d’arrondi et d’allonge au vin.

(note 15,5/20, prix public 18,50 euros)

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Zinck, Pinot Noir Terroir 2014

Belle couleur qui pourrait constituer une définition du terme « rubis ». C’est intense et brillant, transparent sans être dilué. Nez profond dans la gamme de fruits noirs et rouges. Texture fine, beaucoup de fraîcheur et des saveurs fruitées très précises et avenantes. La structure est fine, aux tanins délicats mais présents. Parfait équilibre et bonne longueur. Une boisson de bonheur qui ne force pas son talent pour donner un plaisir immédiat.

(note 15/20, prix public 17 euros)

 

Les moyens (éventuellement acceptables)

Cave de Hunawihr

Charles Frey

Jean-Marc Simonis

J-L et F Mann

 

Les flops (des vins que nous n’avons pas aimé du tout, pour différentes raisons)

Marcel Deiss, Burlenberg 2012

Paul Blanck, Pinot Noir « F » 2010

Leon Beyer

Hugel

Robert Klingenfus

J Gsell

Kuenz Bas

Maurice Schoech

Schmidt

 

Conclusion

On peut trouver d’excellents Pinot Noirs en Alsace dans le style vin rouge, et ils peuvent soutenir la comparaison à certains Bourgognes d’un niveau village, voir au-dessus. Ils sont généralement moins tanniques et plus fruités dans leur style. Ils sont aussi moins chers. Mais il faut les choisir avec beaucoup d’attention. Certains producteurs, très réputés pour leurs vins blancs, n’ont pas réussi dans le domaine des rouges, en tout cas sur la base des vins que nous avons dégustés.

 

David Cobbold


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Les Crémants de Savoie au banc d’essai

La famille des Crémants accueille depuis peu un nouveau rejeton: le Crémant de Savoie.

Si la région peut s’enorgueillir d’une longue tradition de bulles, ce passage sous la bannière des Crémants signifie pour ses producteurs de nouvelles contraintes; et surtout, on l’espère, un nouvel élan qualitatif. C’est justement pour le mesurer que début mars, en compagnie de l’ami Marc, j’ai pris le chemin de Talloires, au bord du lac d’Annecy, où se tenait le premier concours des Crémants de Savoie. Tenait-on là un produit capable de percer hors des frontières régionales, voire nationales, de séduire au-delà de la clientèle captive des vacanciers? La réponse est oui. Quinze fois oui, ou presque – quinze était le nombre des Crémants présentés pour ce premier millésime officiel.

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Au bord du lac d’Annecy, l’Abbaye de Talloires était le superbe écrin de cette compétition (Photo (c) H. Lalau 2016)

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En face, le lac, propice aux rêveries… (Photo (c) H. Lalau 2016)

Voici mon quinté, avec en prime, quelques réflexions de mon cru.

André et Michel Quénard

Le nez nous emmène faire une ballade dans l’alpage, entre verveine et absinthe; la bulle très fine exalte encore ces beaux parfums, y ajoute un peu de pâte d’amande, et dépose le tout en bouche, où c’est l’acidité qui prend le relais – franche, mais en rien mordante. La finale nous parle de saveurs bien plus lointaines que les hauteurs de Chignin, comme le quinquina et le wasabi. Quel voyage!

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Cave de Chautagne Crémant de Savoie

 Une bulle fine, un nez qui balance entre fleurs et agrume, une bouche plein de vivacité, mais assez de structure et de gras pour ne pas tomber dans le mordant, j’ai eu un vrai coup de coeur  pour ce vin aux équilibres subtils. (80% Jacquère, Pinot Noir et Gamay). Si ce vin vous tente, dépêchez vous – ce premier millésime est déjà presque épuisé, nous confie l’oenologue…

Jean-François Quénard 

Un nez qui explose, salin, iodé, pierre à fusil; la bouche aussi donne dans le minéral, mais on perçoit aussi de l’ampleur, un confort buccal, quelques notes de noix  et de beurre qui parlent d’une oxydation bien maîtrisée. La finale sur l’amertume est bienvenue – elle donne l’envie de la gorgée suivante (Jacquère, Pinot et Chardonnay). 

Jean Vullien

On note d’abord une très belle mousse, bien persistante; chaque bulle ou presque vient chatouiller le nez et livrer son arôme floral ou fruité – qui la rhubarbe, qui la pêche, qui le jasmin et l’ananas; en bouche, c’est plutôt riche, vineux, avec une touche de pain grillé. Le dosage est particulièrement discret; tout finit dans une belle envolée d’amertume légère mais rafraîchissante, et là encore, on en redemande (40% Jacquère, 40% Chardonnay et 20% Altesse).

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Blard & Fils Brut Alpin

Voici une cuvée bien à part, où le grillé le dispute à la fraîcheur du menthol et du pamplemousse; en bouche, quelques notes de noix et d’amandes décorent une structure vineuse, déjà évoluée. Les vins des Blard étaient déjà bien cotés du temps de la Méthode Traditionnelle, ils ont très bien négocié le virage du Crémant.

J’ai également apprécié: Domaine de l’Idylle, Cave de Cruet (deux cuvées), Jean Perrier. Soit 9 sur 15 – une très belle moyenne.

En conclusion

Les Crémants de Savoie ont eu raison de miser sur leurs forces locales, leurs cépages originaux, et notamment la Jacquère, pour élaborer des Crémants bien à eux (Jacquère et Altesse ne peuvent représenter moins de 60% de l’assemblage). C’est un signe d’authenticité, mais c’est aussi un gage de succès, à mon sens: en ces temps de compétition féroce, dans le secteur des bulles, qui a besoin d’un Crémant de Chardonnay de plus? Pas moi. J’ai aussi noté que la Jacquère acquiert une nouvelle dimension dans l’effervescence, des aromatiques plus riches que la plupart des vins tranquilles de ce cépage que j’ai pu goûter jusqu’ici.

Après, c’est une question de style, de patte du vigneron.

De bon dosage, d’abord – je ne crois pas forcément dans le brut nature pour des bases de Jacquère; il ne faut pas exagérer non plus, au risque de dénaturer la base du produit, et son originalité: sa vivacité et sa sympathique amertume.

C’est aussi une question d’affinage – le temps sur latte devait pouvoir augmenter avec les stocks de vin prévus pour les bulles – n’oublions pas que nous jugeons le premier millésime. Gageons que les années qui suivent devraient nous apporter toujours plus d’harmonie.

C’est enfin une question d’assemblage – il me semble que dans le rôle de l’arrondi, l’altesse donne plus de personnalité au Crémant de Savoie que le Chardonnay. C’est là une piste à suivre (pour autant qu’il y ait assez d’altesse pour ne pas déshabiller les belles cuvées de Roussette de Savoie). Le Pinot Noir, par contre, tient bien sa place, apportant fruits noirs et vinosité – à se demander pourquoi les valeureux Savoyards n’ont pas d’emblée obtenu le droit au Crémant rosé, comme l’Alsace, par exemple…

Mais n’abordons pas les sujets qui fâchent, réjouissons-nous plutôt que d’emblée, les Crémants de Savoie soient si bons, au point que les nouveaux venus au club pourraient déjà en remontrer aux autres. Rendez-vous au prochain concours des Crémants…

Hervé Lalau

Gérard Gauby et ses Vieilles Vignes !


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Et si le vin est bon… le vigneron l’est aussi

J’avais prévu un bon kilomètre de prétentieuses réflexions et dégustations sur le grand Riesling. Les circonstances de la vie me font remettre cette chose à plus tard. En échange de votre patience – à moins qu’il n’y ait une sorte de « ouf ! » de soulagement de votre part -, je vais vous servir en titre une lapalissade.P9120025.JPG

En effet, je vais évoquer un problème maintes fois abordé (trop à mon goût) sur les réseaux sociaux. Sur Facebook comme ailleurs, il est de bon ton de déblatérer sur les méthodes culturales des vignerons. Parfois, cela ressemble même à un combat de coqs. En voilà un qui y va de son commentaire forcément pertinent sur tel ou tel maléfique produit de synthèse, tandis que d’autres batifolent sur les avantages et les inconvénients du soufre en poudre ou du cuivre qu’il serait logique d’appliquer avec une extrême modération. Quand ce ne sont pas des conseils distillés plus ou moins amicalement, on diabolise tel vigneron parce qu’une photo montre un sol dénudé ou, à l’inverse, un travail de labours trop prononcé. Un tracteur sur sa parcelle et c’est une cata écolo, une jument et sa charrue  devient nettement plus politiquement correcte.

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Sans compter bien entendu sur les éventuelles remarques désobligeantes concernant l’élevage, le vigneron est ainsi rhabillé pour toujours, accusé de telle ou telle déviance, voire de négligence. Il est constamment surveillé par les chiens de garde, exposé à la vindicte des pseudo critiques ou livré à la prétendue expertise de consommateurs débutants à peine capables de surveiller leur orthographe. Il se trouve que je commence à en avoir ras la casquette de ce flot de platitudes, de redites, de leçons passéistes ou de conseils péremptoires. Et si j’en ai l’occasion – ou le temps -, je ne me gène pas pour le dire.

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Depuis longtemps, j’ai un principe bien chevillé en moi, celui du respect. Tout vin qui à répétition se révèle être bon, voire excellent, quelque soit son millésime, ne peut être que l’œuvre d’un vigneron exemplaire. Qu’est-ce qu’un vigneron exemplaire, me direz-vous ? Pour moi, c’est un gars ou une fille qui cherche à comprendre mais qui en apprend chaque année sur le mystère du vin. Un gars ou une fille qui respecte sa terre et qui vit presque en osmose avec elle, qui fait corps avec ses parcelles, qui s’y promène régulièrement. C’est aussi un gars ou une fille qui doute mais qui n’a pas peur de travailler et qui sait ce qu’il y a à faire sur un domaine pour obtenir le meilleur des vins.

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Bien sûr qu’il y a des chances pour que je me pose des questions sur sa façon de traiter son vignoble, sa philosophie de travail. Évidemment que sa vision du pressurage, que sa conduite des vinifications et de l’élevage sont des éléments qui m’intéressent. Mais là n’est pas le principal dans un vin. On doit avant toute chose se poser la simple question de savoir si le vin que l’on goûte est bon ou pas. Évidemment que c’est son goût à soi et non celui de son voisin ou des propagateurs de ragots qui va déterminer la qualité du vin. Si le vin est bon, c’est que le vigneron est bon et que ce dernier a compris l’essentiel du rapport intime qu’il y a entre lui, l’homme, son environnement, sa terre, son cépage, son climat. Peu importe ce qu’il y a dans l’assiette : si c’est bon, c’est bon et je le mange. Avec le verre de vin c’est un peu pareil, non ?

Gérard Gauby et ses Vieilles Vignes !

Alors vous comprenez que les censeurs, les experts, les doctes commentateurs, les critiques patentés et les messieurs je-sais-tout-car-j’ai-tout-vu-et-compris, ces gens-là, je les renvois volontiers à leur chères études. Suffit de trouver que le vin est bon (ou mauvais), et c’est bien là l’essentiel !

Michel Smith

©Photos MichelSmith