Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin


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Attendu que… (la Loi Evin ou le syndrome de Stockholm de la presse française)

Attendu que les députés et sénateurs ont voté la semaine dernière un amendement de loi visant à rendre plus aisée la communication autour du vin; et notamment à séparer les articles de presse de la publicité, alors que plusieurs décisions de justice se basant sur la loi Evin avaient contribué à entretenir le flou à ce sujet.

Attendu que la Ministre de la Santé entendait faire supprimer cet amendement « pour en revenir à l’équilibre de la Loi Evin » – qui est aussi équilibrée qu’un hippopotame sur le fil d’un funambule, puisqu’elle ne fait aucune différence entre alcool et vin.

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Attendu que le Gouvernement a réécrit cet amendement mais sans en changer véritablement la teneur et l’a incorporé à la Loi Macron.

Attendu que le Gouvernement a adopté la procédure du vote bloqué et que l’amendement sera voté.

Attendu qu’il s’agit là d’une première et petite éclaircie dans une longue période sombre pour la communication sur les vins en France.

Attendu que les hygiénistes (qui sont loin de constituer la majorité des professions médicales, quoi que puisse en dire l’ANPAA et ses affidés) parlent eux-mêmes de défaite, ce qui me donne l’envie de lever mon verre à leur santé.

Attendu que la consommation de vin en France n’a pas cessé de baisser ces vins dernières années.

Attendu que l’Italie et l’Espagne enregistrent les mêmes tendances (et même plus fortes en Espagne), bien que la loi Evin n’y existe pas.

Attendu que le marché du vin est à ce point atomisé qu’aucune marque n’a vraiment les moyens d’influencer de manière significative la consommation.

Attendu que l’alcoolisation des jeunes n’est pas essentiellement liée au vin, produit cher et moins rapide que les alcools forts pour l’effet recherché.

Attendu que les études liant consommation d’alcool (dont le vin, mais dans des proportions inconnues) et le cancer sont à la fois partielles et partiales et que leurs chiffres semblent tirés d’un chapeau.

Attendu, à l’inverse, que plus de 80 ans de recherches ont permis d’isoler dans le vin des molécules positives pour la santé – même si ce n’est pas là ma principale raison d’en consommer, ce que je fais avec modération.

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Attendu que la baisse de consommation du vin ne se traduit pas par une baisse de la fréquence des cancers, bien au contraire (hélas).

Attendu que la valeur culturelle du vin a été reconnue par une loi, même si d’aucuns, parmi nos élites progressistes, libertaires et liberticides confondues, jugent le produit « ringard » (ça ne se fume même pas!).

Attendu que le journalisme viticole ne consiste pas à inciter à boire plus, mais à proposer meilleur à boire.

Attendu que la modération est une vertu qui s’applique aussi bien aux ministres dans leurs déclarations qu’aux journalistes dans leurs écrits ou aux buveurs dans leur consommation.

Attendu que l’Etat gagnera en cohérence à protéger un secteur pourvoyeur d’emploi et de rentrées fiscales, plutôt que de lui mettre des bâtons dans les roues.

Attendu qu’en pratiquant, jusqu’ici, l’amalgame entre vin et alcools forts, l’Etat a favorisé ces derniers, qui disposent de marques déjà puissantes et qui se satisfont très bien des limitations sur la publicité et la communication, n’ayant quasiment rien à dire au consommateur en ce qui concerne la composition, le mode d’élaboration, ou l’origine de leur produit, sans parler de l’élaborateur).

Attendu que le principe de précaution est trop facilement invoqué pour les sujets où l’éducation est le meilleur outil pour la protection des masses.

Attendu qu’aujourd’hui, 17 juin, c’est la Saint Hervé, saint breton et aveugle mais ayant tout de même réussi à tirer des larmes d’un loup qui venait de lui dévorer son âne… et à lui faire remplacer ce précieux compagnon (se non e vero, e bene trovato).

Attendu que j’ai déjà beaucoup attendu, beaucoup entendu, des gouvernements de gauche comme de droite, en matière de vin, et que c’est bien la première fois que je vois quelque chose se réaliser (Flamby 1, Hyperprésident 0).

Je déclare donc qu’il est du devoir de tout journaliste de mener une enquête honnête sur le sujet plutôt que de continuer à relayer les campagnes d’intoxication des lobbyistes hygiénistes soutenues par le Ministère de la Santé.

Ce qui n’a pas été fait, hélas, dans la plupart des cas: à l’annonce du dépôt du texte définitif de l’amendement du gouvernement, nombreux sont les médias qui ont évoqué « la victoire du lobby du vin » contre « le monde de la santé », sans se poser plus de questions.

C’est pitoyable.

Malgré l’échec des hygiénistes, dont je me félicite, j’ai dans la bouche le goût amer d’avoir dû assister à un étalage d’ignorance et de paresse intellectuelle.

Je le regrette, non seulement pour le vin, qui est ma petite sphère de compétence, mais pour l’information en général. Car si la vérification des sources, la confrontation des points de vue, la recherche de l’objectivité sont aux abonnés absents pour un sujet comme le vin, je me demande ce qu’il en est de la couverture des grands problèmes mondiaux. Et c’est beaucoup plus grave.

Pour finir, je ne peux m’empêcher de comparer avec quelle retenue (pour ne pas dire de dégoût) certains médias évoquent le vin – serait-ce du mépris? un manque d’intérêt financier? la peur du gendarme? une nouvelle variante du syndrome de Stockholm qui voit la victimes de la censure sympathiser avec leurs oppresseurs?   – et avec quelle audace ils militent parfois pour la libéralisation de substances illégales.

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Hervé Lalau


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Avis à tous les grincheux

Ce lundi, sur le site de Decanter, mon excellent confrère Andrew Jefford consacrait sa chronique hebdomadaire à la loi Evin et à ses subtilités. Sans oublier l’addiction de l’ANPAA pour les prétoires.

Au passage, Andrew cite l’arrêt de la Cour d’Appel de Versailles du 3 avril dernier, qui stipule que «les annonceurs ne peuvent évidemment être tenus, sous le prétexte de satisfaire aux exigences légales, de représenter des professionnels grincheux, au physique déplaisant et paraissant dubitatifs, afin d’éviter au consommateur toute tentation d’excès. L’image donnée de professions investies par des jeunes, ouvertes aux femmes, et en recherche de modernité est enfin pleinement en accord avec les dispositions légales autorisant une référence aux facteurs humains liés à une appellation d’origine.»

Cela me semble frappé au coin du bon sens.

Comme il n’est pas exclu, cependant, que l’ANPAA se pourvoie en cassation (à moins qu’elle n’en appelle à la Cour de Luxembourg ou de La Haye, à l’OTAN ou encore à l’ONU), je suggère aux vignerons bordelais de se mettre en conformité, sinon avec la lettre de la loi, au moins avec son esprit prohibitionniste.

Je propose donc le visuel suivant.

Jefford-Evin-Law-Bordeaux-advertHervé LALAU


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Déontologie, Dupont et Evin

La déontologie des journalistes du vin, Jacques Dupont, et la loi Evin : une histoire en trois temps et deux mouvements.

La première partie de ce sujet, bien que m’ayant été suggérée par deux de mes collègues sur ce blog suite à de récents échanges et un début de polémique, m’est assez chère.

Il faut dire aussi que le terrain est miné, et plutôt bien miné. Malheureusement, certaines des mines ont été posées par des collègues, journalistes ou critiques de vin, qui s’estiment peut-être plus blancs que blancs dans un monde bien trop souvent gris. Mais, cette fois-ci, ce n’est pas le critique américain au nom de joueur de sax décédé qui a allumé le feu, pas plus que l’altermondialiste hypocrite (américain aussi, mais ce n’est pas une fatalité !) faiseur de films.

Non, cela serait juste une remarque, apparemment prise hors contexte, du Français Jacques Dupont, journaliste au Point et auteur de livres sur le vin, qui a fait dresser les cheveux sur la tête d’Hervé (ce qui est légitime, vu qu’il en a pas mal) et aussi sur celle du forgeron (qui en a un peu moins).

Dupont était interviewé sur une antenne de radio à propos de son dernier (et très utile) livre intitulé Invignez-vous. Je n’aime pas trop ce titre, mais peu importe, dans le fond. Il s’agit d’une critique bien étayée de la loi Evin et du lobby abolitionniste qui le sous-tend et qui pèse fortement ses interprétations.  Car cette loi est un peu comme bon nombre des textes religieux: il est fait d’ambiguïté. Je reviendrai sur ce livre plus loin, car il devrait être lu et salué. On se demande même pourquoi personne ne l’a écrit plut tôt.

Iinvignez-vous

Mais lors de l’entretien en question,Dupont aurait laissé entendre que des journalistes qui acceptent des repas/dégustations ou des voyages de presse sont des vendus et des pique-assiettes. C’est peut-être un peu vrai pour certains, surtout la deuxième partie, mais une telle remarque a fait vivement réagir certains collègues, dont Hervé et Michel.

Cependant il semble assez clair, d’après la réponse de Jacques à Hervé, que l’éminent et très respectable critique de vin du Point a été mal compris. Non seulement il est blanc comme neige lui-même, car il n’accepte aucune invitation, mais il n’a jamais dit (en tout cas de manière explicite) que tous les autres journalistes qui traitent du sujet des vins sont des vendus parce qu’ils acceptent, de temps à autre ou régulièrement, des repas ou des voyages de presse payés par des vignerons ou groupes de vignerons afin de faire connaître leur production.

Pour ma part, je connais très peu de journalistes qui refusent systématiquement de telles invitations. Jacques Dupont serait simplement critique d’un système qui encourage ses collègues à accepter de telles opportunités afin de pouvoir, financièrement parlant, écrire sur le vin. J’avoue volontiers en être (de ceux qui acceptent certaines invitations), bien que j’ai tendance à refuser des repas ou autres invitations d’un seul producteur, sauf si c’est juste pour déguster ses vins. Les déjeuners, cela me fait perdre trop de temps, et les voyages de presse pour visiter un seul domaine ne me paraissent pas acceptables. Chacun posera la ligne jaune ou il estime devoir le faire, mais je considère que la plupart de mes collègues sont honnêtes et n’écriront jamais des choses qu’ils ne pensent pas sincèrement à propos d’un vin, qu’ils aient été invités par le producteur en question ou pas. Suis-je naïf ?

Il est en effet plus que regrettable que si peu de titres de presse, spécialisés ou pas, estiment pouvoir défrayer leurs journalistes pour un véritable travail de recherche sur le terrain et pour le temps passé à déguster des vins dans de bonnes conditions et avec un souci de parfaite neutralité. Bien trop de magazines se contentent, en lieu d’une « rubrique » vin, de faire faire du copier/coller avec des dossiers de presse par des stagiaires ou des gens étant aussi peu fourni en scrupules qu’en connaissance du vin. Non pas toutes, bien sur. L’autre problème avec la déontologie journalistique en France, et cette remarque ne se limite pas au monde du vin, est qu’il y a trop souvent confusion entre information et opinion. Nous, sur ce blog, nous donnons très librement nos opinions, qu’elles plaisent ou non. C’est probablement le rôle principal des blogs. Mais un journal ou magazine doit aussi informer, en séparant la partie informative et factuelle de la partie commentaire, plus ou moins engagée.

Je ne rentrerai pas trop ici dans le débat, qui fait également partie de l’aspect déontologique d’un critique de vin, entre la dégustation « à découvert » ou « à l’aveugle ». Nous savons que le critique le plus connu et riche de la planète déguste ses vins à découverte, et qu’il a longtemps refusé de déguster la production des caves coopératives par principe. C’est son choix, et c‘est à nous (ou plutôt à ses lecteurs, dont je ne suis pas) de nous positionner en conséquence. Jacques Dupont, pour revenir à lui, est un très bon journaliste et un vrai amateur de vin, et je ne pense pas qu’il s’est érigé en « donneur de leçons » dans son entretien. Il a simplement voulu pointer une dérive dont les journalistes ne sont pas les seuls responsables.

Maintenant il faut parler de son livre, Invignez-Vous ! Mauvais titre, je disais, que je mettrais sur le compte de l’éditeur (Grasset) cherchant à surfer sur la vague Hessel. Ce petit livre est aussi un pamphlet, dans la bonne tradition de ceux qui traitent des phénomènes politiques et sociétales. Il se lit dans un trajet de train entre Paris et Valence (Drôme), en laissant le temps pour une bonne sieste. Le sujet de Dupont est la loi Evin et ses autours : en particulier les motivations et méthodes du courant « anti- alcool » qui sévit puissamment au sein de l’ANPAA[1], et en particulier Claude Got et ses acolytes : leurs mensonges, approximations, amalgames, omissions, méthodes de pression et objectives plus ou moins cachés. L’histoire des mouvements abolitionnistes est traitée, ainsi que leurs causes et leurs effets pervers. Dupont considère, et je suis bien d’accord avec lui, que cette loi est stupide, hypocrite et inefficace. Passons sur le fait qu’un des rédacteurs principaux de la loi Evin est un homme politique à la morale irréprochable (Jérôme Cahuzac), Dupont met en avant le fait qu’il y a des méthodes plus efficaces que l’interdiction ou la culpabilisation pour lutter contre le fléau de l’alcoolisme : notamment l’éducation au goût. Il cite, bien entendu, l’exemple du programme québécois Educ’Alcool et insiste sur le fait que la saoulographie lamentable symbolisée par le « binge-drinking » n’est pas du tout le résultat de l’absorption de doses massives de vins fins.

Je citerai un seul passage du livre, pour donner le ton de la fin, car son début fait assez froid dans le dos et m’intérroge : pourquoi a-t-on laissé faire ce lobby de psycho-rigides dingues, tellement coincés du cul qu’ils y briseraient la foret de Tronçais toute entière ? Dans le dernier chapitre, on peut lire ceci par exemple : « Hubert Sacy, le président d’Educ’alcool, ne nous comprend pas. Lui pense que notre richesse viticole, la multiplicité des nos appellations, constituent un formidable outil culturel qui permet d’élever les mentalités, d’ouvrir les débats, d’éclairer les jeunes et de les éloigner des conduites à risque ou addictives. »

 

Nous en sommes, malheureusement, assez loin et il est plus que probable que cette foutue loi Evin en est la cause principale. Raison de plus, mes chers collègues, de ne pas nous disputer pour des futilités ou des brins d’ego mal placés, mais de pousser pour que cela change. Oui, on peut rêver !

David


[1] Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie, dont les origines remontent à 1872 est qui est largement financé par des subventions d’état (et donc par nous !).

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