Les 5 du Vin

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V comme Vin et V comme Voltaire

1758. Louis XV règne sur la France. La Guerre de Sept ans fait rage. Pendant ce temps-là, Voltaire s’installe à Ferney, où il s’est fait construire un château. Et une belle cave. C’est que l’écrivain des Lumières aimait le vin, comme toutes les belles choses de la vie… Vous reprendrez bien un doigt de culture?

A partir de cette date, lui qui était né à Paris se dira Bourguignon ; un peu par boutade, parce que Ferney, tout près de la Suisse (au cas où il devrait fuir la police du Roi de France), se trouve en pays de Gex, et donc dans la Bourgogne historique.

Mais Bourguignon, il l’était d’abord par sa cave, qui accueillait beaucoup de Corton. Et notamment ceux de Gabriel Le Bault. Celui-ci présidait à l’époque le Parlement de Bourgogne; mais surtout, sa femme possédait de belles vignes sur les climats des Perrières et des Bressandes.

La cave de Ferney

Outre le Bourgogne, la cave de Voltaire contenait également d’autres vins en vogue à l’époque. Le Comte d’Aranda lui envoie du «Muscatel de Malaga» et de la Malvoisie des Canaries ; le Comte de Fekete, lui, lui adresse chaque année 100 bouteilles de Tokay qui, écrit Voltaire,  »vaut mieux que toute l’eau d’Hippocrène » (la source des Muses, dans la mythologie).

Dans cette cave, on trouve aussi, comme l’atteste son abondante correspondance sur le sujet, du vin des Açores, de Setúbal, du Beaujolais, de Pézenas, de Salses et de Frontignan. Sans oublier les crus suisses voisins, de Neufchâtel et du Lavaux, notamment.

Le château de Ferney

Ces vins, Voltaire les partage volontiers, alors qu’il garde le Corton pour son usage personnel. Il le confesse d’ailleurs dans une lettre qu’il adresse à Le Bault : «Je donne d’assez bon vin de Beaujolais à mes convives de Genève mais je bois le Corton en cachette. (…) Je vous supplie de m’envoyer quatre tonneaux de Corton toutes les années tant qu’il plaira à la nature de me permettre de boire

On notera tout de même de grands absents à la table de M. Arouet : les Bordeaux, dont, il est vrai, la notoriété ne fait que poindre à l’époque, en France. Mais voilà qui étonne quand on connait l’anglophilie de Voltaire. Car en 1758, le «Claret» est déjà bien lancé à Londres.

«Le vin, fruit de la vigne et du travail des hommes»

Alors même qu’il ne fait plus que d’assez maigres repas, Voltaire s’intéresse toujours beaucoup au vin, à son origine, son service et à sa bonne conservation.

A l’inverse de Rousseau (avec lequel il est d’ailleurs rarement d’accord sur quoi que ce soit), ce n’est pas un fervent adepte de la notion de terroir ; s’il vante certaines origines, c’est d’abord pour la qualité de leurs vignerons plutôt que de leurs terres. Il emploie même l’expression «goût de terroir» dans un sens plutôt péjoratif, celui d’une sorte de pollution, de salissure.

La « montagne » de Corton

Selon Voltaire, la grande qualité du vin – outre celle d’exprimer le travail de l’homme et sa mise en valeur de la nature (qui, pour lui, n’a rien de bon ni de mauvais), c’est sa pureté. Une forme de vérité.

D’ailleurs, une de ses premières préoccupations, lorsqu’il fait construire son château, c’est de le doter d’une bonne cave de garde (car celle qu’il possédait dans son précédent logis «lui gâtait ses vins») ; pour le reste du domaine, il applique sa propre maxime : «Il faut cultiver son jardin». Il aime l’agronomie et à ce titre, introduit de nouvelles techniques modernes pour l’époque, telles qu’on commence à les diffuser dans L’Encyclopédie (à laquelle il participe).

Il y plante de la vigne, bien sûr. Et aujourd’hui encore, Ferney compte un domaine viticole, la Ferme des Granges, où la famille Vibert produit du Chasselas, en IGP. A un jet de pierre, de l’autre côté de la frontière, on est déjà dans l’AOC Genève.

Champagne, Lorraine, Alsace…

Mais les pérégrinations de Voltaire l’ont amené dans bon nombre d’autres régions viticoles.

C’est en Champagne, à Cirey, que l’écrivain trouve refuge de 1734 à 1749, après la publication des Lettres Philosophiques, à l’invitation d’Emilie du Châtelet. Il y apprécie le Champagne dont il écrit: « De ce vin frais l’écume pétillante, De nos Français est l’écume brillante. » Et puis, déjà, la proximité d’une frontière: la Lorraine est toute proche, et les envoyés du Roi ne pourront pas aller le chercher, car Louis XV l’a offerte à son beau-père, le Roi Stanislas, récemment déchu de son trône de Pologne.

Voltaire séjourne aussi en Lorraine, d’ailleurs, où il se lie avec Stanislas, et où il prend les eaux de Plombières… mais «se crève de bonne chère». Les cures thermales de l’époque semblaient faire la part belle à la gastronomie et au vin, en effet.

Voltaire entretient aussi un lien particulier avec la bonne ville de Riquewihr. En 1753, à son retour de Prusse, où il s’est fâché avec le Roi Frédéric (un ennemi couronné de plus !), l’écrivain s’installe en Alsace. Encore une région frontalière. Elle est alors déjà française mais a son propre Conseil souverain; et justement, Voltaire est toujours en froid avec Louis XV !

Reichenweiher, alias Riquewihr

Autre raison pour lui de séjourner en Alsace : il possède une créance sur le Duc de Wurtemberg, qui le rembourse lentement, notamment grâce au fruit de ses vignes de Riquewihr. Pour veiller de près à ses intérêts, Voltaire emménage à Colmar, dans un petit logement de deux pièces, et s’il n’est guère enthousiaste sur ses appartements, il a quelques compensations : «Les vins et les gens sont fort bons à Colmar», écrit-il. Voltaire profite de son séjour pour se documenter en vue de la rédaction d’une histoire de l’Allemagne. Car Voltaire ne s’arrête jamais de travailler.

C’est à Colmar qu’il tente de se réconcilier avec l’Eglise, en communiant (sous les deux espèces)… et en envoyant au prêtre qui le confesse une douzaine de bouteilles de vin. La tentative fera long feu, cependant.

Avec modération

Mort à 84 ans, ce qui était un âge très avancé pour l’époque, Voltaire a été la preuve vivante qu’une consommation modérée de vin n’a jamais tué personne. Une vraie pub pour Vin & Société!

Encore faut-il s’entendre sur le mot modéré : Voltaire avoue lui-même boire un demi-septier de vin par repas, soit environ 25 cl «et vous conseille d’en faire autant, mais il faut que ce soit d’excellent vin», comme il écrit à un ami. Aux 5 du Vin, nous approuvons la formule sans réserve !

Attention, Voltaire n’a que mépris pour la consommation exagérée, l’ivresse, les cabarets, le poison liquide qui accable les pauvres, les rend furieux et conduit à des scènes «qui sont la honte de l’espèce humaine».

Pour lui, la vigne et le vin sont aussi un symbole ; des Encyclopédistes, il dit qu’ils cultivent bien «la vigne de la vérité».  Et Voltaire aura cherché son fruit toute sa vie.

 

Hervé Lalau