Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin


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Très grande surface oblige…

Levez le doigt, ceux qui ne mettent jamais un pied (ou deux) dans l’infamante enceinte d’un hypermarché !?

Allez, faites donc un effort !

Ne vous drapez pas dans votre consumérisme puritain !

Bon, je ne vais pas faire les comptes, mais ils ne doivent pas être nombreux parmi mes lecteurs du jour ceux qui refusent aussi vertueusement qu’obstinément le chemin de croix qu’engendre quelques heures par an de déambulations dans les travées d’un Carrefour ou d’un Casino de compétition. Pour ma part, comme bien d’autres, je cède le moins souvent possible, carte de crédit à la main, à ce rituel obligé tout en grommelant et en maugréant. Depuis près de deux ans que je vis à Béziers, c’est le troisième fois que je sacrifie à la règle et que je m’octroie un parcours forcé et frénétique dans ce «monstre de la consommation» qu’est l’Auchan du Biterrois. Papier toilette XXL, mouchoirs blancs, sacs de congélation, sacs poubelle, lessive… je vous fais grâce des détails de mon shopping longue durée.

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Bêtement – naïvement, devrais-je dire, bien plus par curiosité professionnelle qu’autre chose, il m’arrive lors de ces échappées bassement matérielles de profiter d’un instant magique dans l’univers de la démesure de masse pour passer quelques minutes au calme au sein des rayons « boissons », rien que pour voir où en est mon monde pinardier. N’oubliant pas, au passage, que c’est en grandes surfaces que les trois quarts (au moins) de nos vins sont écoulés. Par rapport à ma dernière visite, je constate un accroissement significatif du rayon « bag in box » avec des boîtes d’IGP et de cépages de toutes sortes, de toutes couleurs et de tous contenants. En bout, ou en tête de rayon, je ne sais plus, je me rends compte qu’un certain nombre de bouteilles de Beaujolais sont plus que soldées. Ni une ni deux, j’ajoute à mon caddy un des derniers flacons qui, bien que bradé à 50 %, me rassure de par son origine. Heureusement que j’en connais un rayon sur les communes de nos appellations !

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Il s’agit d’un Beaujolais Nouveau (2017) de la Cave de Bel Air, à Saint-Jean-d’Ardières. Une référence pour moi. L’étiquette est sympa, la contre-étiquette pas si idiote que ça et je me dis qu’il serait urgent pour moi  de constater si ce vin-là a encore quelques mots à me dire. Il est vrai que la mention « à consommer rapidement » m’incite à ne pas tarder à l’ouvrir pour mieux l’engloutir. À moins que ce ne soit son prix de 3,90 € le flacon ! Que voulez-vous, on s’ennuie quelque peu lorsque l’on est à la retraite dans une ville de province… Faut bien s’occuper.

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Bref, sitôt arrivé à demeure, le vin est débouché par ma sommelière en chef, Brigitte. En général, elle n’aime pas trop le gamay et c’est bien pour cela que je la presse d’y goûter en premier m’attendant à la pire des remarques en patois montréalais. Eh bien non !

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Le vin lui plaît bien, tandis que je le trouve de mon côté parfaitement dans son jus et dans son rôle de convivialité : le fruit est bien là (framboise) sans être putassier, il a même une certaine finesse et la bouche se la coule douce sans oublier de nous rafraîchir tout en nous ouvrant un instant les portes d’un pays joyeux où les impôts locaux, la vitesse limitée à 80 km/h et l’augmentation salée des péages autoroutiers n’auraient, sur nos cuirs burinés de vieux bikers, que l’effet d’un doux vent fripon et printanier.

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Tout le monde sait que c’est la presse qui (paraît-il, moi je dis que c’est la rue…) fait l’opinion. Or, en matière de vin, la presse spécialisée, lorsqu’elle ne survit pas grâce aux pages de pub du gros négoce et des groupements de coopératives, tous au passage serviteurs de la grande distribution, se fait un honneur de dénigrer l’univers des grandes surfaces. Comme si nous en étions encore à l’âge de pierre lorsque nous partions tous en week-end dans le Sancerrois afin de remplir nos coffres de caisses de vins achetées à prix d’or chez le producteur en personne…

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Chez nous, ici, aux 5duVin, pas de pub ! Hormis celle, indirecte, que nous faisons en chantant les louanges de vins autrichiens ou andalous. Je suis donc libre de dire sans craindre la flagellation publique que oui, rapport qualité-prix parlant, nos horribles grandes surfaces sont à même d’offrir de belles bouteilles. Comme cette jubilatoire Blanquette de Limoux, elle aussi à moins de 5 euros (4,99 €), mise en bouteilles pour Auchan par la très qualitative maison Antech, à Limoux, sous-préfecture de l’Aude, et signée Pierre Chanau.

Alors, que pète la blanquette ! Car c’est bien avec notre « Champagne du Sud » que je vais trinquer aujourd’hui afin de mettre un point final à cet article !

Michel Smith

 

 


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Pourquoi je n’irai pas à la présentation de la Foire aux Vins d’Intermarché

J’ai reçu hier un message de l’attachée de presse d’Intermarché, m’invitant, le 6 juin, « à découvrir en avant-première sa sélection Foire aux Vins 2013″, « 30 coups de coeur sélectionnés par les 3 oenologues d’Intermarché avec la collaboration de Dominique Laporte (Meilleur Sommelier de France) ».

Je n’irai pas – je profite de ce blog pour en avertir les organisateurs (ça m’économise un email). J’espère qu’ils ne seront pas trop déçus. Jean-Pierre Coffe non plus ne viendra pas, mais pas pour les mêmes raisons, je crois.

Une nouvelle race d’oenologue: l’oenologue-discounter

Au passage, je m’étonne que les conférences de presse des Foires au Vin se tiennent si tôt – mais il est vrai que les Foires aux Vins se tiennent elles aussi de plus en plus tôt – à la mi-septembre, pour Intermarché. Ya plus d’saison, ma bonne dame.

Je suis surtout très surpris d’apprendre qu’Intermarché emploie trois oenologues – nous parlons bien d’oenologues, de gens qui font du vin, pas d’oenophiles à la petite semaine, de fantaisistes comme moi. Si aujourd’hui, les discounters emploient plus d’oenologues que les Grands Crus, on doit s’attendre à une sacrée redistribution des cartes: le Bordeaux de l’Expert Club d’Inter pourrait bientôt en remontrer à Château Margaux…

Plus sérieusement, je me demande quelle a pu être la contribution de Dominique Laporte – un sommelier, fût-il le premier de France, n’a pas la carrure d’un oenologue appointé. Alors face à trois, vous pensez…

Ou bien est-il seulement là pour l’image?

L’image, c’est justement ce qu’Intermarché, et avec lui, tous ses concurrents de la Grande Distribution, espèrent gagner avec ce genre d’opération. Le vin représente moins de 2% des ventes d’un magasin moyen, et sans doute bien moins encore de son bénéfice. Mais c’est un bel outil de comm’, une façon très pratique de se bâtir une réputation de spécialiste.

On connaît la musique. J’ai la partition.

J’ai déjà donné…

Pendant 16 ans, j’ai exercé mon métier de journaliste dans le domaine de la Grande Distribution, au sein de magazines spécialisés, où j’ai défendu le métier de Grand Epicier, allant même jusqu’à écrire  que les Grandes Surfaces étaient l’avenir de bien des métiers, y compris celui du vin.

Je le pense toujours. La différence, c’est qu’aujourd’hui, je le regrette.

Il y a une différence entre interviewer des patrons d’enseignes « toujours plus performantes »  et publier les actes de décès des autres formules de vente. Entre commenter la hausse des parts de marché de la grande distribution dans la boulangerie, la boucherie, les légumes, le poisson ou le vin, année après année, et constater de visu que les boulangers, les bouchers, les légumiers, les poissonniers ou les cavistes disparaissent des quartiers, et que la qualité des produits qui nous sont proposés – en moyenne – est à la baisse.

Bien sûr, il n’y a pas de Deus Ex Machina derrière cette évolution. La Grande Distribution n’est que l’expression de ce que les consommateurs sont prêts à accepter. D’ailleurs, pris isolément, les gens de la GD sont des gens comme les autres, qui aiment leurs familles, leur chats et leurs chiens et qui bossent plutôt plus que leurs heures.

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Dominique Laporte, Ambassadeur de la Foire aux Vins d’Intermarché (et Meilleur Sommelier de France).

La GD, ce n’est pas le diable. Même si elle lamine les marges des petits producteurs – de vins ou d’autre chose – quand elle ne les conduit pas à la faillite. Même si elle est constamment à l’affût de « coups », dans un monde de plus en plus concurrentiel où il n’y a que le bottom line qui compte. Et quand je dis bottom, c’est parce que je suis poli. Ne dites plus « abus de position dominante », dites « optimisation des conditions d’achat ».

Il n’y a pas de diable. D’ailleurs, la « Grande Fabrication » n’est pas plus sympathique, quoi que vous racontent les publi-reportages. Certains groupements de cavistes, non plus.

Et puis surtout, je n’ai pas l’âme d’un prédicateur.

A chacun de décider, de voter avec son cabas ou son chariot. Moi, autant que possible, j’achète mes vins chez le propriétaire, chez un caviste, ou directement chez l’importateur. Mais vous faites comme vous voulez.

Il faut juste être cohérent.Si l’on défend une certaine vision du vin de terroir et du vin d’auteur, on peut difficilement recommander d’aller les acheter dans des machines à vendre où leurs produits ne sont plus que des références, des numéros sur un listing. Ni participer à une opération de  communication du Grand Commerce.

Sacrée RVF!

Dans cet esprit, comment ne pas citer  le titre du dossier que  RVF consacrait aux Foires aux Vins, en 2010: « Les hypers qui embellissent le vin ».

Il faut croire qu’il était sacrément vendeur, car la revue l’a réutilisé, il y a quelques mois, à l’occasion du spécial Foires aux Vins 2012. Bis repetita plaquettes de freins.

Et pas seulement le titre, toute la rhétorique, aussi. Je cite la RVF: « Longtemps considérés comme de simples “vendeurs de bouteilles”, les hypermarchés et supermarchés opèrent une mue spectaculaire. S’ils subsistent ici et là, les rayons poussiéreux exposés à la violente lumière des néons et aux décibels ne sont plus tendance, loin de là. Dans les magasins les plus ambitieux, place est faite à de vraies caves, véritables écrins où sont alignés grands vins et crus classés ». 

Emouvant, non?

Sans jouer les puristes, je crois que c’est plutôt le vin qui embellit l’hyper, qui lui donne un vernis culturel, même. Pas l’inverse.

Soyons compréhensifs: si la RVF veut pouvoir remplir son dossier, il vaut mieux qu’elle rassure son lecteur – vous savez, l’oenophile que les pubs des distributeurs incitent à visiter leurs beaux hypers. Je suis sûr que les distributeurs ont apprécié. En plus, l’argent qu’ils ont payé pour leurs jolies annonces… vient en bonne partie de leurs fournisseurs.

Je le souligne, je connais ou j’ai connu dans la GD de vrais passionnés de vin – chez Carrefour (il y a longtemps), chez Cora, chez Delhaize, chez Colruyt, chez Mestdagh, chez Spar, chez Monoprix… Mais le système étant ce qu’il est, je ne peux, comme la RVF, lui donner un brevet de vertu, ni un prix « pour l’ensemble de son oeuvre »!

Ca devait quand même faire tout drôle aux « vignerons d’exception » mis en scène dans les pages habituelles de la RVF que de cotoyer dans le même magazine les plus merveilleux fossoyeurs de la diversité vineuse, les plus grands as de l’importation parallèle et du rachat d’invendus; ceux-là même qui bradent quelques caisses de vins de grandes signatures lors de leurs fameuses foires, dans l’espoir de vendre le reste, le tout venant. Ca, c’est de l’embellissement!

Bien sûr, il se trouvera des gens pour dire que la croissance du Grand Commerce est inéluctable, qu’il faut vivre avec son temps.

Je leur réponds par avance: je suis déjà d’un autre temps. Je laisse aux générations futures le soin de s’arranger avec le leur. Je ne suis quand même pas forcé de soutenir un « progrès » que je réprouve.

Voila un bien long post pour un si petit communiqué. Que ceux qui ont eu la patience d’aller jusqu’au bout m’en excusent. Quand on démarre un article, c’est un peu comme à l’hypermarché, on sait à quelle heure on entre, jamais à quelle heure on ressortira.

Hervé