Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin


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Gérard Bertrand, le livre et une nouvelle pyramide

On peut avancer sans trop se tromper que cette année 2015 sera l’année Gérard Bertrand. Rien de plus normal quand on sait que l’homme d’affaires – il préfère sans doute qu’on le qualifie de vigneron languedocien, ce qu’il est aussi, il est vrai, depuis sa naissance – a probablement lui-même programmé l’événement de longue-date en concertation avec les stratèges qui l’entourent, un peu à la manière de certains présidents de la République qui consultent les cartomanciennes avant de s’engager vers un nouveau cap. Après tout, l’homme a 50 ans, âge propice aux questions existentielles. Il possède une douzaine de propriétés, a tâté du sport à un niveau élevé, monté une marque de négoce qui fait briller son nom dans une centaine de pays et rend jaloux tous ses concurrents. Il a créé un festival de jazz à l’orée des vignes, ouvert un hôtel-restaurant et, pour couronner le tout, il vient de publier et de signer un livre autobiographique dans lequel il raconte son histoire d’amour avec le vin un peu comme une rock-star déroulant son errance entre sexe, drogue et rock n’roll. Sauf que chez Gérard Bertrand, les droits d’auteurs sont reversés à une ONG qui défend la planète. Sa route est tracée droite. Sa vie aussi qui se résume entre Corbières, amour paternel, rugby, amitié, vin, jazz et fidélité. Ce à quoi on pourrait rajouter quelques ingrédients tels que l’ambition, le succès, les projets, les achèvements et, au grand étonnement de beaucoup, la biodynamie qui, à terme, sera en application sur la totalité de ses domaines, soit autour de 600 hectares.

Photo©MichelSmith

Photo©MichelSmith

Rassurez-vous, pas question pour moi de me lancer ici dans la critique du style ou le résumé détaillé d’une lecture approfondie du livre de notre Gégé régional. Primo, parce que moi, ce mec qui bouillonne d’enthousiasme, je l’aime bien ; deuxio, parce que ce serait trop long ; tertio parce que l’ouvrage est en vente dans toutes les bonnes librairies (Éditions de La Martinière). Sachez cependant que pour certains, ce livre à la couverture style affiche électorale ne vaut pas un pet de lapin de garrigue (oui, j’ai bien rajouté de garrigue), tandis que d’autres le soupçonnent d’être pompeusement bâclé par un nègre. Je ne suis pas de cet avis car j’ai la prétention de connaître un peu le personnage. Je sais qu’il est fier de sa réussite, de son pays, de ses racines, de ses Corbières, de sa jeunesse et de son éducation rugbystique, bref je reconnais bien là, en le lisant, le fond de sa pensée sur le vin. Et quand il a quelque chose à dire, il le dit, souvent même avec fermeté dans le ton comme j’ai pu en être le témoin. À l’approche de la cinquantaine, je le vois parfaitement entre deux changements d’avion comme à son bureau, en train de rédiger ce qu’il a envie de dire, faisant le bilan d’une vie déjà plus que remplie. Ce grand type entre deux âges, toujours soigneusement sapé, hâlé et coiffé d’un casque bouclé d’argent et d’ébène, même en shorts et tongs, a la niaque et les attributs des gagnants du vignoble que l’on met en couverture des magazines chics. Mais il la tête dure des paysans des Corbières et ses pieds ont labouré plus d’une vigne dès qu’il fut en âge d’aller à l’école. Après avoir assuré au domaine familial (Villemajou) pendant des années dans l’ombre de son père, Georges, également courtier en vins et arbitre de rugby, ayant vécu les riches heures d’un sport noble et amateur où tous les coups étaient permis, il me laisse l’impression d’un homme qui vit sans cesse en vue de la préparation d’un nouveau match international à l’enjeu capital : il accepte certainement de perdre, mais se jette corps et âme dans la partie avec l’envie de faire gagner son équipe dans le sang et la sueur. Jusqu’à l’inévitable troisième mi-temps où le vin doit couler à flots.

Gérard Bertrand, en 2010, ouvrant le Festival de Jazz à L'Hospitalet. Photo©MichelSmith

Gérard Bertrand, en 2010, ouvrant le Festival de Jazz à L’Hospitalet. Photo©MichelSmith

Cela étant dit, une chose m’a intrigué dans son ouvrage et j’aimerais vous la soumettre. Sans avoir à porter de jugements, notamment sur l’aspect sacré, cosmique, voire religieux ressenti plus loin au fil de la lecture, ce qui m’a frappé se trouve au beau milieu du livre et cela ressemble plus, à mes yeux, à une nouvelle approche, une idée commerciale (marketing, si vous préférez ce mot qui m’horripile) du vin dont il serait l’instigateur. Je vais tenter de résumer ce qui, à mon avis, illustre son succès et son savoir-faire, en ajoutant quelques extraits de la pensée de Gérard Bertrand. Tout d’abord, il présente deux triangles, deux pyramides. La première est classique et déjà vue. La seconde est plus inhabituelle à mes yeux et elle symbolise une démarche de plus en plus tendance sur laquelle il faudrait se pencher, même si elle ne me satisfait pas pleinement. Une idée new age peut-être, pour l’instant encore un peu floue, me semble-t-il, mais une idée qui mérite pourtant que l’on s’y attarde. Du moins je le pense.

La pyramide

La pyramide « classique » et conquérante, à l’américaine…

Suite à une première pyramide, Gérard Bertrand écrit ceci : « Après une mûre réflexion et de nombreux voyages, je pense qu’il est temps d’organiser aujourd’hui la hiérarchisation des vins de manière différente, car la clef d’entrée par le prix n’est plus le premier critère de choix pour les consommateurs. Il y a vingt ans, le prix d’un vin de bonne qualité était au maximum dix fois inférieur à celui d’une bouteille d’exception. Ce rapport a explosé et est passé de un à cent aujourd’hui, avec l’intérêt grandissant pour les grands crus, dont la cote dépend souvent des notes décernées par les journalistes. On remarque aussi l’apparition d’un phénomène nouveau, lié à la spéculation et à la production limitée de cuvées parcellaires, insuffisante pour alimenter une demande soutenue. Cependant, la crise financière et l’effet lié au changement du mode de gouvernance en Chine créent quelques turbulences, ralentissant la demande, malgré les réservoirs de croissance, représentés par le Brésil, le Nigéria, la Colombie et l’Inde en particulier. La seconde voie, plus originale, consiste à classer les vins en lien direct, non plus avec le marché, mais avec ceux qui les boivent. Ceux-ci sont en train, petit à petit, de prendre le pouvoir et de s’affranchir partiellement des règles du marché. Les amoureux du vin savent qu’avec leur téléphone portable, et en dix secondes, ils peuvent se relier à tous les vignerons. La planète est devenue un jardin où, de son fauteuil, en sirotant un bon verre de rosé, le consommateur peut commander pratiquement tout ce dont il a envie. Bien sûr, les problèmes liés à la logistique et aux réglementations douanières sont aujourd’hui des limites au libre-échange, mais il n’en demeure pas moins que le consommateur est en train de s’affirmer. Certains parmi eux sont aussi devenus des conseilleurs sur la blogosphère. Je crois pour ma part à une nouvelle organisation moins mercantile, davantage liée aux besoins des consommateurs, et répartie en quatre catégories : 

La

La « nouvelle » pyramide, selon Gérard Bertrand

Il existe de plus en plus de consommateurs curieux de découvrir de nouveaux territoires et favorables à la perception et à l’éveil des sens. Les hommes et les femmes ne doivent plus subir le diktat des étiquettes mais au contraire se forger eux-mêmes leurs critères, résultant de leurs envies. De nos jours on ne consomme plus le vin comme un aliment. Ce type de comportement s’est éteint avec l’arrêt des travaux physiques pénibles, qui étaient monnaie courante à une époque où le vin était un carburant nécessaire dans la ration calorique quotidienne. L’évolution des techniques de vinification, la cueillette à maturité et d’autres améliorations qualitatives de la viticulture actuelle permettent d’éliminer presque totalement les mauvaises bouteilles. »

Avec son épouse et coach, Ingrid. Photo©MichelSmith

Avec son épouse et coach, Ingrid. Photo©MichelSmith

S’en suit une déclinaison des critères pris à partir de la base au sommet de la « nouvelle » pyramide, lignes dont je vous fais grâce mais que vous trouverez dans son ouvrage précédant de nombreuses pages consacrées à la biodynamie et à la mécanique quantique… Ces observations faîtes par un gars qui parcourt le monde pour vendre du vin estampillé Sud de France paraîtront à certains vieux routiers d’une banalité et d’une naïveté déconcertantes. Mais Gérard a le mérite de se livrer avec sincérité, ce qui est plutôt rare dans le monde du vin. C’est ce qui donne parfois, et ce sera pour moi la critique majeure, l’impression de feuilleter une super brochure (même s’il y a peu d’illustrations) avec ou sans langue de bois, brochure qui se lit d’une traite en un voyage en train entre Paris et Perpignan, par exemple. Mais après tout, si je dis ça, c’est que j’aurais bien aimé être celui qui recueille ses souvenirs et ses observations. En bon  prétentieux que je suis, j’aurais aimé lui faire sortir tout ce qu’il a dans les tripes. Ce livre-là, plus vrai je l’espère, se fera un jour avec un autre vigneron. Notre beau pays n’en manque pas.

Michel Smith


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#Carignan Story # 270 : allez, encore un effort…

Quelques fois je suis pris de découragement. Je me dis que je pourrais mettre la clef sous la porte, que ce serait beaucoup plus simple pour moi de ne plus rien écrire, de ne rien faire, de profiter de mes vacances toscanes sous les regards protecteurs de mes saints voisins, Domenico et Caterina. Laisser les choses glisser sur mon cuir tanné par les ans et, tout simplement, vagabonder corps et âme. Faire comme mes confrères qui, lorsqu’ils sont en vacances, donnent parfois sur le registre du strict minimum syndical. Commencer par dresser une liste de choses à ne surtout pas négliger, comme siroter mon Campari-soda un peu plus à l’ombre que d’habitude, oublier le Carignan, penser à goûter les pici au ragoût de lièvre, dénicher un bon Sangiovese ne dépassant pas 10 €, passer boire une tasse de chocolat chaud chez Nannini (le roi du café), écouter les musiciens du Tubo, m’asseoir sur le marbre bien frais pour lire un chapitre de mon Livre de Poche en tirant sur mon mini Romeo y Julieta… En voilà des choses à faire en cette bonne ville de Siena, des choses faciles, belles, capitales et urgentes.

Siena, vue du Jardin botanique de l'Université. Photo©MichelSmith

Siena, vue du Jardin botanique de l’Université. La pluie menace… Photo©MichelSmith

Au lieu de ça, je rumine. Je pense à entretenir cette satanée rubrique que personne ne songe à lire. Tiens, par exemple, je me questionne encore sur le rôle parfois excessif que jouent certains œnologues dans la conception d’un vin. La chose n’est pas nouvelle et pourtant elle alimente encore les pensées du vieux critique en vins que je suis devenu. Sujet bateau, s’il en est, marronnier de toujours, débat insoluble mais pourtant capital.

Il y a quelques mois, je m’étais énervé ici même sur un Carignan que je trouvais mal fagoté, Les Jamelles, acheté à un prix très raisonnable dans un magasin des Corbières : le vin puait la noix de coco et cela avait eu le don de me mettre hors de moi d’autant plus que je savais que j’allais recevoir, à ma demande, des échantillons d’une autre cuvée de Carignan conçue par le même œnologue bourguignon, Laurent Delaunay, acclamé un peu partout, surtout dans les pays anglo-saxons, comme un talentueux créateur de vins. Pis, il m’avait été recommandé par un ami vigneron qui le savait « fou de Carignan ».

Mais avant d’aller plus loin, voici un petit avant-goût de ce qui m’attendait au travers du site d’une des maisons que l’oenologue sus mentionné a créé : « Convaincu par le formidable potentiel des terroirs du Languedoc, c’est en 2005 qu’il (Laurent Delaunay, ndlr) rachète la Maison Abbotts, créée en 1996 à Marseillette, près de Carcassonne par la jeune et talentueuse oenologue australienne, Nerida Abbott. Séduite par la région et la diversité de ses terroirs, animée par une grande rigueur et une infinie précision, elle a toujours travaillé à produire les meilleurs vins des appellations du Languedoc-Roussillon ».

Je me lance donc en compagnie de quelques amis, et les vins d’Abbotts & Delaulay sont placés au milieu d’une dégustation informelle où se trouvent quelques crus du Sud. Les trois échantillons de Carignan, en Vin de France, sont goûtés en tentant d’effacer de mon esprit les reproches passés. Cela commence par un 2012 où, rebelote, le goût de vanille teintée de noix de coco se met en avant, certes de manière un peu moins caricaturale que lors de ma dégustation des Jamelles, mais suffisamment pour me choquer.

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Qu’à cela ne tienne, je laisse passer l’orage. J’attaque le second échantillon, version 2011 du même vin : là, j’admets que la matière s’impose avec plus d’ambition. Mais la puissance arrive telle un tsunami et déroule son tapis de planches macérées à l’alcool. Un bon point tout de même puisque la fraîcheur semble faire surface… Las, avec le 2010, on tombe de nouveau dans les mêmes travers avec ce yukulélé exotique pour moi insupportable. Il y a bien du fruit en finale, mais aussi un paquet de bois carrément inhospitalier.

Mes camarades trouvent que j’exagère un peu. Ils me font remarquer que cette série est certes « commerciale », mais techniquement bien faite. Alors…

Alors, quelques semaines plus tard, avant d’aller boire mon café au bar Il Palio sur la fameuse place du Campo, je jette à nouveau un coup d’œil sur le site de la maison australo-languedo-bourguignonne Abbotts & Delaunay histoire d’en savoir un peu plus. Est-ce le même Carignan 2012 qui compose la cuvée Alto Stratus mise en avant sur le site ? Bien que n’ayant pas noté ce nom de cuvée sur mes petits papiers, je n’en doute pas. « La vendange est manuelle, et faite seulement avec des raisins mûrs. 40% de la vinification est faite traditionnellement, et 60% à partir de vendange entière. L’élevage est de 9 mois, 60% en fûts et 40% en cuve inox afin d’apporter de la fraîcheur. A la dégustation, on aperçoit une robe foncée et vive. L’Alto Stratus a un nez légèrement sauvage et végétal, avec des notes de rhubarbe, de réglisse, de pain d’épice et de poire. Son attaque est très ronde et gourmande. Ses notes crémeuses et fruitées rappellent le clafouti aux griottes acidulées de mon enfance ».

J’en déduis que je dois me faire trop vieux, qu’il est temps que j’arrête, que je laisse tomber le pinard et que je me mette à l’aquarelle une bonne fois pour toute. Cerise sur le clafoutis, ce vin fort nuageux est commercialisé sur le site maison à 19,50 € la bouteille ! On m’annonce que Bettane et Desseauve l’avaient (trop généreusement ?) noté 14,5/20. Je ne sais pas pourquoi, mais cette dernière précision me rassure… Ciao tutti !

Michel Smith


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#Carignan Story # 265 : Une petite nature…

Persuadé, depuis le temps que l’on se fréquente, que vous commencez à croire sur parole chacune de mes sornettes, vous savez que, tout en étant d’une bonne nature je ne suis pas pour autant naturophile, encore moins naturophobe. Ce qui compte pour moi, c’est le vin dans son entièreté, le vin tel qu’il m’apparaît (la vue), tel qu’il se hume (le nez), tel qu’il se gobe (la bouche)… et, j’ajouterai pour finir en beauté, tel qu’il se pisse ! Un matin, cet hiver, je me pavanais en ville d’Alès pour faire mes courses en compagnie d’une charmante consœur, chef de rubrique à la dent dure mais juste, qui jadis, au temps où je gagnais ma vie en tentant d’écrire, corrigeait impitoyablement mes papiers, Adeline Brousse, pour ne pas la nommer, aujourd’hui retirée dans les Cévennes où elle loue deux gîtes de luxe. Alors que nous divaguions dans les travées des Halles de l’Abbaye, parmi les marchands de tripous et de farçous descendus de la Lozère et de l’Aveyron, je tombais en arrêt face à l’étal d’un caviste.

Serge, Caviste de Campagne... Photo©MichelSmith

Serge, Caviste de Campagne… Photo©MichelSmith

Serge Roussel, « caviste de campagne » (06 11 09 64 49) – c’est ainsi qu’il se présente sur sa carte de visite -, affable et bienveillant, y exposait quelques flacons de l’Hérault et du Gard dont quelques trouvailles du coin. Je lui ai acheté ce Carignan 2013, IGP Cévennes, pour une somme convenable (8,50 €). Avec en prime un jeu de mots de plus affiché sur l’étiquette  : NaturOphile. Il s’agit d’une cuvée bio vinifiée en macération carbonique au Mas Clément, un domaine qui décline aussi le genre en Syrah pure. En dehors du fait qu’il soit bio, nulle part sur le site du domaine est-il fait mention d’une particularité « nature » ou d’une cuvée exempte de soufre ajouté. Rien à dire sur cet aspect des choses, vu que je considère que tout bon vigneron qui se respecte a le droit de se revendiquer un peu de la nature qui l’entoure ou de celle qui le compose.

Photo©MichelSmith

Photo©MichelSmith

Ceci étant dit, le vin est d’une simplicité biblique. Un peu trop, même. Et si je me mets à jouer les sévères, c’est que je regrette presque une certaine absence de terroir, ou de caractère bien trempé. Ce Carignan a quelque chose de linéaire, sans grand relief, un aspect fluet, court en bouche, facile dans le sens où on ne cherchera pas à le garder pour une belle occasion, encore moins pour le repas du Dimanche. C’est propre, sans déviance, un brin enjoué, au point que je l’ai rebouché puis placé au réfrigérateur pour mon habituel test de confirmation. Le lendemain, ayant pris soin de sortir la bouteille du frigo une demi heure avant, le vin n’avait guère évolué, offrant juste une agréable touche fruitée teintée de notes boisées n’ayant rien à voir, me semble-t-il, avec un quelconque élevage sous bois. Un bon petit vin de grillades, en quelque sorte !

Michel Smith

 Photo©MichelSmith

Photo©MichelSmith


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#Carignan Story # 264 : Un sacré bon Plan !

J’ai connu Rémi Duchemin au Mas de Mortiès il y a près de dix ans alors qu’il était associé dans une aventure viticole en plein cœur du Pic Saint-Loup. D’emblée, j’avais été conquis par son sérieux, sa vision simple et pragmatique des choses de la vigne et de la vinification. Je l’ai retrouvé toujours aussi passionné et enthousiaste il y a peu lors d’une réunion de Carignan Renaissance, association qui regroupe plusieurs carignanistes vignerons en compagnie d’amateurs et d’observateurs. Réservé, quelque peu timide, ce grand gaillard s’est installé à son compte dans le secteur très prisé des Terrasses du Larzac où fourmille une foule de talents. Comme d’autres, il se réjouit d’avoir pu mettre la main sur quelques vieilles parcelles de Carignan dans le cadre de sa propriété du Plan de L’Homme (Plan de l’Om – l’orme – en Occitan), à une trentaine de kilomètres au nord de Montpellier.

Rémi Duchemin. Photo©MichelSmith

Rémi Duchemin. Photo©MichelSmith

Au passage, je relève un détail qui vous paraîtra anodin mais qui pour moi est riche de sens : Rémi est le deuxième mes amis vignerons – le premier étant Luc Lapeyre dans le Minervois – ayant la chance d’avoir un siège social dans une rue Marcellin Albert, du nom de ce cafetier-vigneron d’entre Corbières et Minervois qui, il y a un peu plus d’un siècle, prit la tête de la révolte des Vignerons du Midi lors d’une mémorable crise viticole qui ébranla le Sud de la France. Est-ce pour cette raison que Rémi a attribué à son Carignan la consonne grecque « X » (« khi »), histoire de nous poser la question de savoir « qui » se cache derrière (ou dans) ce vin ?

Photo©MichelSmith

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Goûté récemment une première fois un peu à la va-vite, je le confesse, le 2012, un Vin de France, m’est apparu superbe de fraîcheur, éclatant en bouche, complet, bien en chair et fort élégant. Pas plus tard qu’hier, une autre bouteille du même millésime ouverte entre copains fut accueillie à bras ouverts et jugée magnifique à l’unanimité par une tablée toute entière. À vrai dire, j’étais assez fier de la servir car, parmi les convives se trouvait mon ami Étienne Montès du Domaine La Casenove, un des premiers vignerons rencontré peu de temps après mon arrivée en Roussillon à l’époque où le Carignan était encore mal vu, mal compris aussi. Nous avions dans nos verres l’illustration parfaite de ce que le Carignan peut livrer en émotions. Nous étions nombreux à ressentir des notes de café, de truffe pour certains, un vin harmonieux s’appuyant sur une belle rondeur en bouche, des accents de cerise cœur de pigeon, une structure épatante et des tannins fondus, tendres et grumeleux menant à une finale gracieuse.

Photo©MichelSmith

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J’estime que ce vin peut attendre 3 à 4 ans avant une ouverture et un service en carafe sur un pigeonneau cuit à la goutte de sang. Mais on peut aussi l’attendre pour aborder 2020 en beauté !

Michel Smith


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#Carignan Story # 259 : Pépé, c’est une belle histoire !

Vous le savez peut-être, vous qui suivez cette rubrique et la lisez de temps à autre, j’aime le vin simple, un peu frustre parfois, mais léger, tendre, pulpeux, frais, fruité. À contrario, je n’aime guère les vins trop puissants, lourds, grossiers. Lorsque j’ai goûté El Pépé la toute première fois, je l’ai aimé sans détour pour sa franchise, sa jeunesse, sa fougue. J’en avais parlé à l’époque, en 2013, et vous pouvez rejoindre le texte ici même. Si j’ai éprouvé le besoin de vous en toucher mot de nouveau par l’écrit, c’est que le 2013 du jeune Édouard Fortin fait son entrée chez moi. En beauté !

Photo©MichelSmith

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Quelques temps après notre rencontre, Édouard Fortin, alors débutant avec enthousiasme et courage dans la viticulture audoise, a failli tout perdre, tout lâcher. La faute à des connards sans noms ni cervelles qui n’avaient rien trouvé de mieux que de foutre le feu à la cave qui abritait ses cuves. Son infortune, relatée sur les réseaux sociaux et dans la presse locale par l’entremise de l’association Changer l’Aude en Vin, puis relayée par quelques blogs, dont le nôtre, m’avait touché au point de passer ce que l’on appelle une « commande solidaire » à la hauteur de mes modestes moyens, comme on dit pour s’excuser de ne pas être assez généreux. Douze bouteilles de ce Carignan 2013, cela suffirait bien assez à mon bonheur, croyais-je alors. Si mes souvenirs sont bons, ce vin tournait entre 8 et 10 € la bouteille départ cave. Et si j’avais su, j’en aurais réservé deux fois plus !

Photo©MichelSmith

Photo©MichelSmith

Celui-ci, comme beaucoup de 2013 d’ailleurs, est un peu vert sur le moment, voire astringent au premier abord. Mais il ne faut pas le rejeter car il est bourré de qualités. D’abord, il est bavard, spontané, passionné. Il batifole, il vous prend par les tripes et vous saisit sans demander son reste. Les Anglais n’hésiteraient pas à dire de lui qu’il est catchy, bref tout ce que j’aime dans un vin, ce côté direct, sans maquillage, sincère. Ce Pépé a une autre importance, toute particulière à mes yeux : il montre une vision d’un Carignan atypique, un cépage qui serait presque septentrional, sa terre d’origine étant située presque à la limite de sa culture, dans cette région précise où l’on monte d’un cran, où le Cabardès, au nord du Minervois, aux portes de Carcassonne, va frôler un autre climat, là où l’influence méditerranéenne se confond presque à l’influence océanique. On dit souvent que le Carignan a la faculté d’épouser son sol. Dans le cas du Pépé d’Édouard, le cépage épouse également le climat.

Je le bois « frais », comme à l’accoutumée. Et j’obtiens par la même occasion le « buvant » que j’escomptais, c’est-à-dire l’étrange sensation d’une grande familiarité, d’une joyeuse et croquante gourmandise. Songez qu’il ne titre que 12°, bien loin de nos Carignans « chauds » gorgés de puissance que l’on trouve du côté de Perpignan ou de Pézenas. Et pourtant, ce n’est pas un jus fluet, bien au contraire. Deux jours après l’ouverture, il se fait un brin plus suave, encore plus jouissif, merci au fruit qui domine toujours avec autant de panache et d’allégresse.

J’en ai profité pour goûter la cuvée « Solidarité » élaborée à partir des apports de confrères vignerons touchés par la mésaventure d’Édouard et rassemblés au sein du « collectif » Changer L’Aude en Vin. Plus puissant en alcool (14°), certainement moins riche en Carignan, c’est aussi un jovial aperçu de l’amitié dont on ne saurait se passer.

Pour rien au monde il ne faut rater ce talentueux vigneron !

Michel Smith


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Les perles de mon dernier Millésime Bio

D’autres l’ont dit bien avant moi, mais cette session 2015 de Millésime Bio à Montpellier, de par le nombre élevé d’exposants (près de 800) semble avoir atteint ses limites acceptables.

Certes, il y a toujours un moment où le vieux con que je suis ne peut s’empêcher de regretter l’ambiance un peu boy scout du passé, l’époque héroïque où, en dehors de quelques horreurs, il était possible de tout goûter en trois jours pour rentrer chez soi avec le sentiment d’avoir pleinement accompli sa mission. Il est vrai qu’à l’époque on ne trouvait ni salons « off » ni soirées promotions pour nous distraire… et nous épuiser. Nous avions l’esprit clair pour travailler en paix !

Une fois dépassée la nostalgie, que reste-t-il ? Un salon sur dimensionné, beaucoup de visiteurs dans deux halls principaux, même tôt le matin, et un peu moins de monde dans les travées d’un hall 4 difficile à positionner et à atteindre. Témoins de cette affluence : les toilettes, toujours aussi peu nombreuses, étaient prises d’assaut de 11 h à 17 h. Que ce soit à Angers, à Bordeaux ou Montpellier, on oublie toujours que le vin c’est aussi de l’eau et que, à force, ça fait pisser ! Et pas que les filles !

Photo©MichelSmith

La nouvelle mairie de Montpellier. Photo©MichelSmith

Comme je l’ai dit Jeudi dernier, ce sera mon ultime Millésime Bio. Je suis comme qui dirait déconfit. L’an prochain, puisque tout le monde affluera, j’irai de mon côté en fonction de mes moyens faire la tournée des popotes en visitant les « off », chose que je me refusais de faire auparavant, considérant qu’ils m’empêchaient de me concentrer sur l’essentiel, le salon. Ce n’est pas une vengeance de bas étage, juste un moyen plus pragmatique de travailler. Et ça laissera une nuit de plus en chambre d’hôtel à un(e) gentil(le) blogueur (euse) qui, je l’espère, parlera plus du salon « officiel » que des autres et trouvera en même temps des choses intelligentes à dire. Après les coups de cœur de Marc, vous trouverez donc les miens, tout comme ce fut le cas l’an dernier et les années d’avant. Il y aura tôt ou tard une revue spéciale dans ma rubrique Carignan Story consacrée au cépage désormais très tendance…

Les filles ne manquaient pas de sponsors ! Photo©MichelSmith

Ces dames ne manquaient pas de sponsors ! Photo©MichelSmith

-Cela a bien démarré pour moi : le dimanche après-midi, j’ai choisi de parcourir à pieds le petit kilomètre qui me séparait de ma nuit d’hôtel si généreusement offerte jusqu’à la nouvelle mairie, une espèce de gros machin d’acier et de verre bordant le Lez. Là, un horrible salon aux allures de salle de bal était réservé à l’association Vinifilles. En prise au « dress code » qui fait tant de ravages, ces dames avaient trouvé original de se vêtir toutes de noir et de porter autour du cou une écharpe lumineusement bleue qui leur enlevait toute forme de personnalité. Bon, tout le monde trouvant ça «génial », je me jetais littéralement sur la première venue, Françoise Antech, l’efficace patronne de la maison éponyme qui, depuis quelques années s’affirme comme une valeur sûre dans l’univers tant galvaudé des bulles. Sa Blanquette « Brut Nature » m’a fait un bien fou et je crois bien en avoir abusé plus que de raison à un tel point que je ne retrouve plus mes notes de dégustation…

-Probablement les ai-je oubliées à l’hôtel, tant j’étais sous le charme de cette soirée. Je me souviens pourtant d’un autre blanc sublime, la Petite Arvine (Vin de France) de la Suissesse Hildegard Horat, de la Grange des Quatre Sous. Ce blanc, baptisé Bu N’Daw – «la Petite», au Sénégal, car Alioune Diop, le mari d’Hildegard est d’origine casamançaise – est d’une droiture exemplaire et d’une fruit inattendu !

-Retour au Millésime Bio le lendemain avec, pour démarrer, une dégustation complète des Faugères du Château des Estanilles. Épaté par le rosé 2014 et conforté par l’aisance des rouges, avec une nette préférence pour le pur Syrah Clos du Fou 2012, tout en profondeur, densité, longueur et soyeux (20 €). Julien Seydoux, le jeune propriétaire, prend de l’assurance et semble à l’aise dans ce domaine de Faugères situé dans le petit hameau de Lanthéric.

-Hasard des errances dans les travées, je me retrouvais peu de temps après au stand de mes amis Monique et Michel Louison. Les fondateurs des Estanilles sont, depuis la vente de leur cru de Faugères, confortablement installés sur le territoire de Limoux, au Domaine de La Martine où ils ont bâti un vignoble de coteaux moins important de par la taille, mais très performant dans les trois couleurs. Particulièrement en rosé (IGP Haute Vallée de l’Aude), un pur Cabernet Franc droit, épicé, sincère et vif.

Photo©MichelSmith

Photo©MichelSmith

-Au Château Gaillard, j’ai pu goûter un parfait Crémant de Loire roséPureté de Silex, assemblage de Chenin et Chardonnay complété par les deux Cabernets (25 %). Un excellent rapport qualité-prix (autour de 8 €) pour un apéro décoiffant !

-Passage rapide chez mes amis Désirée et Sylvain Fadat (Domaine d’Aupilhac), de Montpeyroux, aux pieds du Larzac. Bonne humeur garantie et 2012 rouges de toute beauté, que ce soit dans la cuvée communale (tendre mais bien structurée, 15 €) ou dans la cuvée Cocalières qui ne cesse de progresser, mais aussi dans La Boda, un vin serré et massif partagé entre Syrah et Mourvèdre. Également un magnifique rosé 2014 (environ 8,50 €), probablement le plus beau du salon !

-À l’Abbaye de Valmagne, un amusant rouge 2014 (Morastel, Carignan, Grenache), IGP Colline de La Moure, est à réserver aux grillades de printemps. Vif, frais, ça ne coûte que 6 € départ cave !

-Tout aussi recommandable, le Costières de Nîmes Grimaudes 2014 (Carignan/Grenache, 7,50 €) est dans le même esprit, avec un peu plus de précision dans le fruit, tandis que Les Perrières 2013, à égalité Grenache, Syrah, Carignan, Mourvèdre, est sur un fruit encore plus précis et un très bel équilibre (9,50 €).

-Au Domaine de La Triballe (Coteaux du Languedoc), un superbe rouge 2013 à majorité Carignan fait sensation pour un prix raisonnable : 7 €.

-Comme je le disais, je reviendrai prochainement dans Carignan Story sur les Carignans du salon en général et celui de Philippe Richy en particulier, au Domaine Stella Nova. En attendant, son Pézenas 2013 Polaris, à 70% Carignan, reste Grenache, est très prometteur si j’en juge par sa grande persistance. À noter aussi une grandissime cuvée Cassiopée 2014 (Languedoc, 10 €) dédiée au Grenache.

Philippe Richy, heureux ! Photo©MichelSmith

Philippe Richy, heureux ! Photo©MichelSmith

-Toujours sur Pézenas, le Domaine Sainte-Cécile du Parc m’a étonné avec un rouge 2011 (IGP Pays de Caux) très Cabernet Franc à la fois frais, dense et riche en matière.

-Dans le secteur de Saint-Chinian, au Domaine Les Eminades, on trouve de fort beaux rouges à l’image de cette cuvée Cebenna (Syrah, Grenache, Mourvèdre) émanant d’un terroir de grès, donnant un vin délicat au nez, dense en bouche, marquée par de pures notes de petits fruits rouges.

-En Corbières, dans l’Alaric, le Château La Baronne arrive encore à surprendre le visiteur après des années au sommet. Le Cinsault 2014 Les Chemins de Traverse est à lui seul une invitation pour un voyage dans la finesse et la tendresse. Un modèle du genre pour 14 € seulement. Sans parler de la cuvée Passage 2013 (Syrah) qui impressionne par son assise de fraîcheur.

-Autre Cinsault de taille, mais en Vin de France, au Domaine Vallat d’Ezort, proche de Sommières, où la divine cuvée Allegria 2013 ne coûte guère plus de 6,50 € !

-Dans l’appellation Terrasses du Larzac, le Mas Cal Demoura est en train de nous mijoter une très prometteuse cuvée Les Combariolles 2013 qui ne manquera ni de profondeur ni de perspectives de garde !

-Au Château La Liquière (Faugères), on trouve l’un des plus beaux et des plus festifs parmi les rosés du Languedoc, pétillant de surcroît, et composé de Grenache et de Mourvèdre à égalité (9 €) !

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-Au Mas Foulaquier, en Pic Saint-Loup, j’ai retenu un joyeux Grenache, cuvée Petit Duc 2012 (21 €) qui ne manque pas de charme et encore moins de densité.

-Au Domaine Borie La Vitarèle (Saint-Chinian), c’est souvent la cuvée Terres Blanches qui retient mon attention. La matière du 2014 est irréprochable, tandis que la cuvée Midi Rouge (Roquebrun) 2012 gagne me semble-t-il en longueur et élégance.

-Indétrônable reine du rosé, Régine Sumeire nous offre toujours des Côtes de Provence tout en grâce, précision et finesse, à l’image de son Pétale de Barbeyrolles 2014. Son rouge 2012 Tour de l’Évêque, majorité Syrah avec un peu de Cabernet Sauvignon, est quant à lui remarquable de tannins et fraîcheur.

-La gamme bio de la Maison Trénel, près de Mâcon, outre une exceptionnelle crème de cassis et un beau Crémant de Bourgogne non dosé, m’a fait goûter un Mâcon Villages blanc 2010 Hommage à André Trenel à la fois crémeux, ample et magnifique de fraîcheur.

Photo©MichelSmith

Photo©MichelSmith

-Passage éclair en Savoie, au Domaine Giachino, pour un Persan 2014 qui s’annonce très intéressant quoique trop jeune encore. Le Jacquère 2013 (14 €), vinifié grappes entières, donne un blanc dense et presque tannique d’une longueur insoupçonnée s’achevant sur une belle fraîcheur. Le même domaine présente une Altesse 2013 tout en éclat et fraîcheur en plus d’un pétillant Giac Bulles léger et tendre ne titrant que 7,5°. Le tout avec de fort belles étiquettes dessinées.

-Chez Adrien Berlioz, l’enfant terrible de Chignin, même enthousiasme pour le Persan, avec un 2013 cuvée Octavie dense, strict, poivré sur un superbe tapis de fruit déroulé en finale.

-Non, je n’ai pas oublié le Roussillon en passant goûter les Collioures du Domaine du Traginer où le 2011 rouge (14 €) est en pleine évolution allant vers un vin sérieux, riche en matière, étonnamment frais et long en bouche.

-Petite visite à Cahors, au Château de Chambert pour goûter le premier vin de la gamme (70 % Malbec, reste Merlot), un Fruité Gourmand 2013 qui porte parfaitement son nom tant il est facile à boire sur le fruit et le croquant.

-En Alsace, Mathieu Boesch (Domaine Léon Boesch) m’a fait goûter un joli Pinot Noir loyal, frais et franc, vinifié à partir de raisins non éraflés.

-Au Domaine des Amadieu à Cairanne, le rosé 2014 Syrah/Grenache fait en saignée est quant à lui bien charnu et dense pour un prix sage : moins de 5 € !

-Pour finir, j’aurais pu rester des heures à la table de François Chidaine et de la pétillante Manuela. Passer du sec vraiment sec au tendre légèrement sucré, finasser sur la structure du Clos du Breuil 2013 (Montlouis) ou m’attarder sur le délicieux Vouvray moelleux 2010, droit et élancé. Revenir sur la droiture des vins, comme celle des Argiles (Vouvray), puis goûter sans retenue le Montlouis Brut Nature, histoire de me refaire la bouche… J’ai hâte d’aller les revoir chez eux. François étant à mes yeux l’un de nos plus grands vignerons !

Michel Smith


11 Commentaires

Saint Christol, l’intégrale (ou presque)

Ce n’est pas tous les jours qu’on a l’occasion de déguster les vins de tous les producteurs d’un même cru, ou presque (manquaient à l’appel le Domaine Clavel, avec sa cuvée Le Marteau, et le Domaine Cante Vigne). Même s’il ne sont que 8!

Mais revenons un peu en arrière.

Saint Christol est un des grands terroirs « historiques » du Languedoc. Un vrai cru. Petit, mais identifié. Son statut de commanderie des Chevaliers de Saint Jean, puis de Malte, explique pour une bonne partie sa notoriété ancienne. Les Frères Hospitaliers exportent leur production à partir d’Aigues Mortes (ce qui tendrait à prouver qu’il se gardait bien) et le font apprécier aux grands personnages de toute la Chrétienté. La réputation de Saint Christol est telle qu’en 1788, la communauté décide de marquer les tonneaux contenant les vins du cru afin d’éviter la fraude. Méfiez vous des imitations!

Saint Christol

Saint Christol (Photo http://www.saint-christol.com)

Notre agronome favori, Victor Rendu, le classe parmi les « crus de vins fins » de l’Héraut. Pas aussi haut que Saint Georges d’Orques, mais au même niveau que Saint Drézery et Frontignan.

Voila qui ne nous rajeunit pas: c’était en 1854. Il faut d’ailleurs se garder de comparaisons douteuses: à l’époque, le cépage de référence, à Saint Christol comme à Saint Georges, est le Terret Noir; vient ensuite le Piran (alias Aspiran Noir, ou encore Ribeyrenc); quant à la « Carignane » et au Mourastel, le brave Victor nous les présente comme de nouveaux venus.

Il nous décrit aussi les vins de Saint-Christol comme assez puissants. Ce que disait déjà son prédécesseur André Jullien qui parlait de « vins fermes et colorés, de bon goût et assez spiritueux ». Et le même de préciser: « Les vins de Saint-Christol sont très bons pour l’exportation en ce qu’ils ne craignent ni les voyages, ni la chaleur ». (Topographie de tous les vignobles connus, A. Jullien, 1824 et 1832).

Revenons à nos moutons, ou plutôt, à nos cépages du 21ème siècle.

Saint Christol, de nos jours, c’est d’abord du grenache et de la syrah, parfois du mourvèdre; des vins assez intenses, effectivement, car l’ensoleillement est généreux.

Et une assez grande diversité de sols, pour un cru de cette taille. Si le vignoble ne dépasse guère les 230ha (pour un potentiel de 400), il englobe aussi bien des galets roulés que des marnes blanches et des alluvions. Si le calcaire affleure souvent en surface, en profondeur, on trouve surtout de l’argile rouge, qui, en gardant l’eau, permet à la plante de bien supporter l’été. L’altitude va de 50 à 100m, se qui n’est pas impressionnant, mais les coteaux sont bien marqués. On note aussi des écarts climatiques entre le Sud du cru, plus influencé par les entrées maritimes, et le Nord plus sec. On constate des écarts de maturité de 5 à 10 jours entre les deux parties de l’aire.

Saint ChristolCarte

Saint Christol est la plus orientale des dénominations communales de l’Hérault

7 caves particulières et une coopérative revendiquent actuellement la mention Saint Christol.

Voici mes impressions sur les vins qui m’ont été présentés.

Château des Hospitaliers 2010

Boîte à cigares, cèdre, menthe, pas mal de fraîcheur, tannins suaves; un peu trop de bois à mon goût, mais on peut aimer. Syrah, grenache, mourvèdre. 14/20

Cave de Saint Christol Christovinum 2010

Le fruit est un peu compoté, mais la bouche est complexe – cuir, épices douces, cacao, la finale réglissée réveille les papilles et c’est bienvenu. Le bois est très bien intégré. 14,5/20

Cave de Saint Christol Esprit des 9 Vignerons 2010

Nez flatteur de confiture aux quatre fruits, mêlé de moka; malheureusement, la bouche ne confirme pas vraiment; je trouve la texture un poil râpeuse; c’est concentré, certes, mais un tantinet rustique. Grenache majoritaire. 13/20

Domaine Guinand Grande Cuvée 2010

Tannins serrés; menthol, fumée, caramel. Too much. Comme si le vin avait un costume trop grand pour lui. 12/20

Domaine Bort Cuvée N°1 2011

Un fruit noir explosif qui laisse la place à une bouche toute en puissance, des notes de cuir chaud. « Un beau bébé », comme on dirait d’un rugbyman. Grenache-Syrah. 14,5/20.

Domaine de la Coste-Moynier 2011

Syrah, mourvèdre et grenache.

Très dense, fruité noir et rouge au nez. Les mêmes reviennent en bouche, en plus croquant. Dommage que la finale assèche un peu le palais. Un peu trop extrait à mon goût. 13/20

Domaine Haut Courchamp Cuvée Ecole de la Patience 2012

Nez légèrement lactique, tannins suaves, presque doucereux, encore trop de bois. A attendre! (je sais, avec un tel nom de cuvée, c’est trop facile…) 13/20

 

En résumé, quelques belles choses, mais une forte proportion de vins trop marqués par la planche, de vignerons qui veulent trop bien faire, peut-être.

En toute modestie (à chacun sa place), je leur conseillerai de revenir aux fondamentaux, à l’expression des raisins, qui, pour ce que j’en perçois derrière le carcan de chêne, est souvent de qualité. Ce serait là, à mon sens, le meilleur hommage à rendre à leur terroir « historique ».

Hervé Lalau

PS. Saint Christol, c’est aussi l’emplacement de Viavino, un pôle oenotouristique « Energie Zéro ».

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