Les 5 du Vin

5 journalistes parlent du vin


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Marc Sibard condemned – some reflections

RvF article

Revue du Vin de France: sympathetic interview with Marc Sibard 2.5.17

On Sunday  Michel Smith posted here about the silence that has generally surrounded the guilty verdict against Marc Sibard for moral and sexual harassment. Running the famous Caves Augé in Paris for many years Sibard is a famous within the Parisian wine world.

The case was brought by three female ex-employees of the Caves Augé, who had been touched inappropriately by Sibard back in 2012. The lawyer for one of the women referred to un droit de cuissage – similar to droit de seigneur. Five years later on 6th July 2017 Sibard was found guilty at the Tribunal de Paris and sentenced to one year’s imprisonment, suspended, ordered to undergo treatment for alcoholism for 24 months, pay legal fees amounting to 24,000 euros and a fine 5000 €. If Sibard offends again within five years he will go to prison. Details here and here.  Caves Augé is part of the Lavinia group.

Read here and here the experience and thoughts of Emma Bentley, one of the plaintiffs. These are brave and moving posts. I know a little at first hand how stressful and time consuming a court case can be even if it does not come to court. This pales into insignificance when you make a sexual harassment complaint and follow it through to the trial.

Michel’s complaint on Sunday was that Sibard being found guilty of repeated sexual harassment/abuse has largely been greeted with silence and complete indifference by the wine world. Apparently a leading wine world figure being declared a sex offender is not news. Apart from a couple of articles on Vitisphere above and posts on blogs, in particular Vincent Pousson, and some on Facebook, Vincent again and Michel Smith. Otherwise nothing…… omerta? Thank goodness for social media!

A Google search on Sibard brings up the sympathetic interview/profile published by the Revue du Vin de France on 2nd May 2017 just over two months before Sibard was condemned as a sex offender. No mention of the impending case and no mention subsequent to the 6th July 2017 judgment. The article is on-line so it could easily be amended or removed.

Did RdF know about the impending trial? Did Sibard not think it was germane to disclose that he faced serious sexual charges? Or did both sides think that sexual harassment was so unimportant it didn’t merit a mention either then or now? **

« Nothing to see here, move on please. »

Actually it is clear that there is plenty that needs to be uncovered and seen. Read Michel Smith’s Facebook post from Sunday promoting his post on Les 5 du Vin, which provided a focus for a number of women to report on their experiences of harassment:

Irene

Une fois je me suis trouvée dans une situation où la seule issue a été la fuite et encore heureux je cours plus vite qu’un célèbre vigneron espagnol bourré…’ 

In the UK over the last few years we have seen a number of high profile trials of powerful and famous men, who got away, often for years, with sexual harassement and assault. Several are now in prison or have served prison sentences. The entertainer, Rolf Harris, was found guilty of a first set of charges, but was aquitted this year of four new charges when the jury couldn’t agree on a verdict.  Others include the publicist Max Clifford and radio personality Stuart Hall.

There are also multiple allegations involving abuse of young boys by certain UK football coaches. These offences/allegations date back to 1970s, 1980s and 1990s showing it can be very difficult for victims of sexual harassment and abuse to come forward especially if the abuser is in a position of power – fame, wealth or employer etc. The changes in attitude to these assaults following the exposure of the multiple sexual assaults by the late DJ Jimmy Saville and the scandals of the Catholic Church may well have encouraged some of the victims to come forward years – decades even – after the assaults took place. *

This is why breaking the silence is so important to make easier for victims to come forward and to change attitudes to assaults, so that not only will sexual harassment be reported but people will hopefully be enpowered to challenge sexual harassment when it happens – often requiring considerable courage.

There is a long way to go. Amazingly Donald Trump is currently president of the United States and a recent visitor to Paris despite a history of multiple sexual harassment claims. Highlighted by his famous brag: I « can do anything » to women, including « just start kissing them … I don’t even wait » and « grab ’em by the pussy« .

Ironically Trump was propelled into power as 64% of non-college educated white women voted for him!

Across the Atlantic en marche backwards……..

* Some of these cases involved minors, there is no suggestion that this was the case in the judgment against Marc Sibard.

 

Update 18.00 BST 18.7.2017

RvF no appeal

** This afternoon following the news that Marc Sibard would not be appealing against the judgment of 6th July 2017, the Revue du Vin de France has published a news story on the sentence imposed upon Marc Sibard. RvF article is here.

JimBbyPedro

 

 

 


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Affaire Sibard, à ne surtout pas voir…

Le harcèlement sexuel est un mal silencieux qui ronge le moral et la santé des femmes au travail. Les traumatismes qui en découlent sont aussi ravageurs que ceux liés au viol. Que viennent donc faire ces affirmations dans un blog vineux ? Rien ? Eh bien si, justement, elles ont leur place ici – du moins est-ce mon avis – car depuis quelques jours le petit monde du vin se tait et ne veut rien voir. Il entretient une omerta cruelle sur un fait qui relève certes de faits que l’on classe dans le « divers » mais qui, en réalité, est une grave atteinte à la dignité des personnes. Plus que la simple information sur cette « affaire », c’est le manque de réaction, le manque d’indignation qui me révolte. Se voiler la face, c’est tellement plus confortable…

Certes, soyons honnêtes, une publication a fait un article sur le sujet, Vitisphère, article que l’on peut lire ici même http://www.vitisphere.com/actualite-85666-Marc-Sibard-condamne-a-un-an-de-prison-avec-sursis.htm , suivie de Terre de Vins plus récemment http://www.terredevins.com/actualites/paris-marc-sibard-caves-auge-condamne-harcelement-sexuel/ . De quoi s’agit-il ? Un caviste célèbre ayant pignon sur le très chic Boulevard Haussmann à Paris, le dénommé Marc Sibard, officiant aux Caves Augé depuis longtemps au point d’en passer pour le patron, lesquelles caves, « les plus vieilles de la Capitale », appartiennent au groupe Lavinia dont les activités de vente de vins sont florissantes en France mais aussi à l’étranger, un caviste adulé par une partie non négligeable de l’intellingentsia « vins natures » faisant fureur chez les bobos de nos grandes cités, a été condamné le 6 juillet par le tribunal de Grande Instance de Paris à un an de prison « avec sursis » pour harcèlement sexuel, moral et agression sexuelle suite à la plainte des trois victimes.

À moins d’avoir un esprit tordu, ce dont je ne doute pas pour ma part, la connivence saute aux yeux. D’un côté le distingué commerçant, l’employeur de Sibard (et des plaignantes) qui pendant 5 ans, malgré les alertes, se fourre la tête dans le sable pour au final en faire le strict minimum dans le but de ne pas écorner son image et se fend d’un communiqué vertueux pour le moins laconique ; de l’autre le vigneron généralement « nature » qui ne veut surtout pas perdre son lien économique avec les Caves Augé, donc Lavinia, lesquels sont d’assez gros acheteurs dans le milieu ; et au milieu, justement, ceux qui gravitent autour du vin, sommeliers, cavistes et avant tout journalistes ou pseudo journalistes, les mondains, les pique assiettes, ceux qui sortent dans les déjeuners huppés, qui se farcissent le sale boulot, les inaugurations luxueuses, les dégustations inoubliables, les invitations qui permettent de s’échapper du stress quotidien contre un petite rubrique de rien du tout en retour, le minimum syndical. Rassurez-vous, j’en ai profité aussi de ces petits plaisirs du métier qui nous donnent l’illusion exquise d’être un grand voyageur, un grand connaisseur. Moi qui ai évolué longtemps dans ce milieu, je suis certain d’une chose : une bonne partie de ce petit monde-là savait, mais se taisait. Oh, je ne les accuse de rien car j’aurais probablement fait la même chose. Et c’est bien cela qui me dégoûte le plus. Se taire, ne rien faire en de pareilles circonstances est une honte.

Alors, maintenant que l’on sait, ne peut-on pas au moins crier son indignation ? Ne peut-on pas témoigner de son dégoût ? Et Lavinia dans tout cela ? La compagnie qui siège à Paris, Genève et Madrid en attendant Bruxelles ou Londres, ne peut-elle pas se joindre à nous en formulant des excuses envers ses employées aux vies cassées ? Il serait peut-être encore temps de le faire, non ? Sinon de laisser place à l’indifférence.

 

Michel Smith

Links here to other posts on the condemnation of Marc Sibard for moral and sexual harassment:

Vincent Pousson: Un grand cru qui tient la route.

http://ideesliquidesetsolides.blogspot.co.uk/2017/07/un-grand-cru-qui-tient-la-route.html

Michel Smith: Facebook post on Marc Sibard

 


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Vins mutés (ou pas) (3): L’autre trésor des Templiers

Le Moyen-Age n’est pas une époque aussi sombre qu’on le croit: j’en veux pour preuve qu’on y organisait déjà un concours mondial des vins !

Malheureusement, les témoignages sont presque aussi rares que les bouteilles qui nous sont parvenues; pour nous faire une idée, il nous faut nous contenter d’un poème, celui d’Henri d’Andeli: La Bataille des Vins.

Je sais bien que certains commentaires de vins, encore aujourd’hui, tiennent au moins autant de la poésie que de l’argumentation sérieuse, mais avec le brave Henri, c’est assumé: pour lui, la rime était plus importante que les descripteurs aromatiques.

Si je vous parle aujourd’hui de ce texte, c’est qu’on y trouve mention du vin qui fait l’objet de ma chronique d’aujourd’hui, dans le cadre de notre semaine « vins mutés ».  Ou « vinés ». Ou simplement passerillés, à l’occasion. J’ai nommé le Commandaria, alias vin de Chypre.

Plus fort encore, ce vin, opposé aux meilleurs crus de France, d’Espagne et de Moselle, ne se contente pas de faire de la figuration: c’est lui qui gagne le titre de meilleur vin de la dégustation.

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Deux amateurs de Commandaria, Philippe Auguste et Richard Coeur de Lion, se rencontrent sur la route de Chypre (photo d’archives)

Selon le poète, c’est à Philippe Auguste qu’il revient d’être l’arbitre des élégances vineuses (un peu comme si, de nos jours, notre ami Marc montait sur le trône de Belgique) ; et voici ce que d’Andeli nous dit :

«Li rois les bons vins corona

Et a chascun son non dona :

Vin de Cypre fist apostoile

Qui resplendist comme une estoile».

 

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Vous avez dit « Templiers »? Vu à Vienne (Isère), ville chargée d’histoire, la semaine dernière

(Photo (c) H. Lalau 2016)

Chypre ou Soissons?

Les historiens doutent que cette dégustation ait jamais eu lieu. Et moi, je doute qu’il y ait plus d’intérêt aujourd’hui à comparer un sauvignon sud-africain, un riesling alsacien et un albariño espagnol, qu’il y en avait à l’époque à comparer un Commandaria avec un vin de Soissons, de Saint Pourçain ou d’Argenteuil.

Ce qui est incontestable, par contre, c’est que Chypre, d’abord sous la coupe de princes francs, puis sous celle de Venise, a exporté de grandes quantités de ce vin; on en trouve mention en France et en Angleterre dès le 12ème siècle.

C’est sous la troisième croisade, semble-t-il, que le Commandaria acquiert ses lettres de noblesse; c’est alors que le roi anglais Richard Cœur de Lion, qui en avait fait servir lors de son mariage sur l’île, l’aurait affublé du surnom de «Roi des vins, vin des Rois». On peut supposer que le poème d’Henri d’Andeli, composé une vingtaine d’années après, n’a fait qu’entériner cette flatteuse réputation. Notons cependant que la même expression de Roi des Vins sera reprise plus tard pour le Tokay, ce qui ne prouve absolument rien, si ce n’est que les rois ont souvent eu le bec sucré.

Mais examinons donc de plus près ce phénomène chypriote.

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Le château de Kolossi (photo Choose your Cyprus)

Les vins de la Commanderie

Le Commandaria doit son nom aux Chevaliers du Temple, qui, à partir de la fin du 12ème siècle, avaient organisée l’île de Chypre en commanderies. Plus spécifiquement, il se réfère au Mont Troodos, une zone montagneuse au Nord de Limassol, que les chevaliers avaient conservée après avoir vendu le reste de l’île à Guy de Lusignan, roi déchu de Jérusalem. Ce sont les chevaliers eux-mêmes, lorsqu’ils commencent à vendre les vins produits dans cette enclave, qui leur donnent le nom de « vins de la Commanderie ».

Ceci en fait la plus ancienne dénomination de vin encore en usage de nos jours.

A noter que même sous la domination ottomane (de 1571 à 1878), les Chypriotes ont continué à produire du vin, malgré de fortes taxes. De telle sorte qu’après la libération de l’île par les Britanniques, le Commandaria a pu retrouver un certain engouement dans la bourgeoisie européenne – entre deux madeleines, Marcel Proust en était friand, paraît-il.

Depuis 2004, Commandaria est une appellation d’origine au sens européen du terme ; celle-ci reprend l’aire de production délimitée en 1993, qui englobe 14 villages, sur le versant Sud-Est du Troodos, Les vignobles, qui couvrent environ 2000 hectares, s’étagent entre 500 et 900 mètres d’altitude, sur des sols volcaniques, plutôt sableux, ou calcaires. Les vignes sont presque tous francs de pied. L’irrigation est interdite.

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La route du Commandaria, au Nord de Limassol  (photo Choose your Cyprus)

Les cépages utilisés sont au nombre de deux ; le Xynisteri, alias Hebron (un cépage blanc) et le Mavro, alias Kypreiko (un cépage rouge).

Muté… ou pas

Traditionnellement, le Commandaria n’était pas muté à l’alcool ; jusqu’au 19ème siècle, il semble qu’on se contente de laisser les raisins mûrir au soleil – le plus souvent, ceux-ci, une fois cueillis (pas forcément en surmaturité), sont laissés à sécher sur les toits des maisons. Un voyageur anglais de la fin du 19ème siècle, Samuel Baker, attribue cette habitude à la crainte qu’ont les vignerons de l’île de se faire voler les grappes s’ils les laissent sur les vignes.

Aujourd’hui, les deux systèmes cohabitent : muté ou non muté.

Selon la législation en vigueur, pour entrer dans la composition du Commandaria, les raisins de Xynisteri, doivent avoir atteint 212 g/litre de sucre, et ceux de Mavro, 258 g/litre au moment de la récolte. Ils sont ensuite laissés à sécher au soleil, généralement sur un lit de paille, entre 7 et 10 jours, pour atteindre de 390 à 450 g de sucre par litre.

Une fois pressés, les raisins sont mis à fermenter. Selon les cas, une fois les 10 degrés naturels dépassés, le producteur choisit (ou non) d’accroître le degré par l’ajout d’alcool, sous réserve que le résultat final n’excède pas les 20°.

La législation exige un vieillissement de deux ans minimum. Les Commandarias sont soit issus d’un seul millésime, soit du système de la manna (une sorte de solera, mais où au lieu d’utiliser plusieurs couches de petits fûts, on préfère remplir et vider chaque fût à raison d’un tiers à chaque fois). A noter que si les raisins proviennent bien des coteaux ensoleillés des flancs du Troodos, la plupart des vins sont élevés à Limassol, par un petit nombre d’opérateurs, négociants ou coopératives (un peu comme à Madère, la plupart des élaborateurs se trouvent à Funchal). Sans doute pour faciliter les expéditions.

Pour être complet: les Chypriotes, dont l’île été britannique pendant un peu plus d’un siècle (jusqu’en 1964) élaborent également un type de vin apte à étancher la soif de la Navy, et plus si affinités: du sherry (qui ne peut plus porter ce nom depuis que Chypre a rejoint l’Union européenne). Rien à voir avec le Commandaria – on parle maintenant de Cyprus Fino. Pour ceux que cela intéresse, voici un lien vers l’article que j’ai consacré à ce type de produit, ici même, il y a trois ans.

Mais revenons à notre Commandaria.Pour illustrer mon propos, j’ai choisi celui que j’ai dans ma cave et qui, par chance, est importé en France et en Suisse (par Lavinia). Vous n’y trouverez peut-être pas ce millésime, bien sûr, mais d’expérience, la qualité est assez régulière d’une année sur l’autre, au sein d’une même gamme.

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Photo (c) H. Lalau 1016

Etko Saint Nicholas Commandaria Sweet Wine Vintage 2000

La robe très sombre, aux reflets marrons, évoque le café. Un café que l’on retrouve au nez, mêlé de raisins secs, de noix et de poire tapée. En bouche, on part sur le caramel, le pain d’épice, la mandarine confite et l’abricot sec. La sucrosité est très importante, mais il reste assez d’acidité pour que se crée l’équilibre; ce n’est peut-être pas le plus aérien des VDN, mais quelle puissance ! Une belle finale fumée vient parachever la bouche. Si vous aimez les notes de torréfaction, ce vin vous plaira.

Pour ce vin assez rare dans nos contrées, la référence qui vient le plus facilement à l’esprit est le Madère, version Malmsey.

Ce Commandaria a bel et bien été muté, mais il ne titre que 15° d’alcool. Il est produit par la maison ETKO, un des plus vieux domaines viticoles de Chypre.

A servir frais, mais pas glacé (aux alentours de 8°), pour profiter des arômes sans que le vin soit dominé par l’alcool.

A noter que la maison ETKO (alias Olympus Wineries Ltd) propose également un Commandaria d’élevage extra long (« many years », dit la fiche technique) – le Centurion. Mais elle est aussi beaucoup plus chère.

Hervé Lalauunknown


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Paris aime le saké

La passion mène à de belles découvertes. Ma passion du kendo m’a amenée, il y a quelques années, au Japon. J’ai pu m’entraîner auprès d’un senseï japonais dans un dojo de la ville de Kyoto. J’ai découvert la symbolique des cerisiers en fleur. Leur beauté fragile qui ne dure que dix jours enseignait jadis aux samouraïs que leur propre vie pouvait cesser à tout instant. C’était souvent le cas, car les seigneurs en ces temps avaient la fâcheuse habitude de se disputer le pouvoir. Et pour oublier les problèmes du boulot, les samouraïs buvaient du saké. L’histoire de certaines maisons du saké remonte au XVI siècle. Une belle longévité, cette fois-ci.

1. L'armure de samouraï dans le monastère de Mont Koya. Photo Agnieszka Kumor

 L’armure de samouraï dans le monastère de Mont Koya. Photo Agnieszka Kumor

C’est au Japon que j’ai découvert le bon saké. Mais ce n’est qu’à Paris en rencontrant Toshiro Kuroda que j’ai appris ce qu’est un grand saké. Cela fait dix ans que cet ancien journaliste s’est lancé dans la cuisine. Créateur de quelques bonnes adresses dans le quartier japonais de la rue Sainte-Anne, il possède notamment «Bizan» (anciennement «Issé»), un établissement réputé où règne Masayoshi Hanada, un jeune maître sushi talentueux et inventif. Fin connaisseur des produits du terroir nippon, Monsieur Kuroda connaît le saké sur le bout des doigts. Il est, par ailleurs, auteur de «L’Art du Saké» (Ed. de La Martinière, 2013) avec les remarquables photos d’Iris L. Sullivan, et de «Le saké : dix façons de l’accompagner» (Editions de l’Epure, 2014), co-écrit avec Laurent Feneau.

2. Toshiro Kuroda lors d'une dégustation avec l'Association de la Presse Etrangère. Photo Agnieszkz Kumor

 Toshiro Kuroda lors d’une dégustation avec l’Association de la Presse Etrangère. Photo Agnieszka Kumor

Ginjô, le saké de qualité

C’est dans son Workshop Issé de la rue Saint-Augustin que je rencontre ce « sakéologue » passionné. Oui, le mot existe, comme l’œnologue pour le vin; Toshiro Kuroda explique patiemment les secrets de fabrication du saké. Car le saké est un vin de riz, à ne pas confondre avec cet alcool de riz sans goût servi en fin de repas dans les établissements asiatiques et issu, celui-ci, de la distillation. Oui, comme le vin est le fruit de la vigne, ou encore la bière est produite sur la base de malt (essentiellement d’orge) et de houblon, le saké est un produit de fermentation régi par une forme d’appellation d’origine contrôlée en fonction de polissage des graines, et de l’addition ou non de l’alcool. Point de notion du terroir, en revanche. Le riz récolté dans des différentes régions de culture voyage au sec jusqu’aux points de fabrication. Une cinquantaine de variétés de riz existent, elles se distinguent par la corpulence et la porosité des graines. Quand le riz est plus poreux, cela accélère le travail de «grignotage» de l’amidon par le champignon et les levures. Parmi les plus prestigieuses variétés, Omachi et Yamada nishiki (respectivement «la mère» et « la fille» en termes génétiques).

3. Moromi, la fermentation principale du saké. Photo DR

Moromi, la fermentation principale du saké. Photo DR

Et de quoi parle-t-on ? On parle du saké Ginjô, qui constitue 8% du marché du saké au Japon. D’un style raffiné et d’un haut niveau de fabrication, la catégorie Ginjô décrit un saké de qualité.

Entrons en matière

Le saké a besoin de l’eau de source très pure et du bon riz, dont on polit la couche externe. Des graines perdent parfois jusqu’aux 50% du volume initial pour qu’il ne reste que le coeur du riz, débarrassé des protéines et des graisses qui alternent la saveur de la boisson, mais riche en amidon qui sera transformé en sucres. Le pourcentage marqué sur l’étiquette exprime ce qui reste après le polissage. Plus le riz est poli, plus son taux de polissage est bas, et plus le saké est fin. Cuit à la vapeur, ce riz ne doit pas coller, à la différence du celui destiné à la consommation.

La fermentation du riz cuit dure jusqu’à 48 heures dans des petits plateaux en bois de cèdre (que l’on ouvre et ferme pour réguler le taux d’humidité et la température), et se fait en présence d’un agent de saccharification, un champignon appelé kōji (qui répond au nom latin d’Aspergillus oryzae). Il s’agit d’une moisissure noble, proche de celle qui façonne les fromages à pâte persillée, et qui ensemence ici le riz. On prépare ensuite des levures indispensables pour démarrer la fermentation principale. On crée ces levures en élaborant un pied de cuve, et selon la qualité du saké désirée, cela peut prendre entre quinze jours (méthode moderne avec l’ajout de l’acide lactique dans le pied de cuve), et un mois (à l’ancienne, on bâtonnant le riz avec le kōji sans ajouter d’acide lactique). La fermentation alcoolique du riz cuit, du riz levuré et de l’eau se produit pendant 25 à 36 jours dans des cuves larges et plates en acier émaillé que l’on bâtonne pour réactiver la fermentation. Pendant ce temps, les sucres se transforment en alcool.

5. Le saké frais ou tiédi, à vous de choisir. Photo Agnieszka Kumor

Le saké frais ou tiédi, à vous de choisir. Photo Agnieszka Kumor

L’ajout de l’eau dans la boisson, qui reste encore avec ses lies, permet de réduire son degré d’alcool. On sépare les substances solides du liquide, qui est le plus souvent filtré (ou laissé reposer), et pasteurisé avant sa mise en bouteille. Quand le producteur indique que le saké est non pasteurisé, en réalité cela veut dire qu’il n’était chauffé qu’une seule fois avant l’expédition. La boisson finale qui titre entre 14° et 17°, et dont le goût varie du sec au moelleux, peut vieillir plusieurs années, mais uniquement quand le saké est conservé dans des barils en acier émaillé ou en bois. Pour mieux apprécier ses valeurs organoleptiques on sert le saké prestigieux très frais (8-12°C), mais on peut aussi le boire à température ambiante ou tiédi à 45°C.

 La dégustation

Et mes coups de coeur, vous demanderez-vous ? Il y en a trois :

–       Dewazakura – Omachi (44€), produit par la maison Dewazakura syuzo, très équilibré, au nez délicat, avec de la fraîcheur, en bouche robuste et gourmand, produit de la variété « reine » du riz, Omachi, poli à 50%, dégusté froid

–       Daishichi – Masakura – Kimoto Junmai Ginjô (59€), produit par Daishichi shuzo, acidulé et fruité, légèrement crémeux en bouche, taux de polissage 41%, servi frais

–       Mizuho Kenbishi – Junmai (42€), produit par Kenbishi jozo, une maison qui a cinq siècles d’existence à son actif, arômes fermentaires et plantes médicinales au nez, un assemblage des sakés des deux variétés nobles du riz, vieilli entre 3 et 5 ans.

4. Mon trio de tête. Photo Agnieszka Kumor

  Mon trio de tête. Photo Agnieszka Kumor

Un temps d’initiation chez Lavinia

Et puis, il n’y a pas que les sakés dans la vie, il y a aussi d’excellents whiskies japonais. Le caviste Lavinia, en partenariat avec Toshiro Kuroda et l’association des «Becs fins de saké» a eu la bonne idée de les présenter au grand public au travers d’un mois de manifestations qui se dérouleront dans le magasin parisien du caviste, du 5 mai au 2 juin 2014. Dégustations, ateliers, gastronomie japonaise et découpage de thon au sabre sont au programme, en présence d’une vingtaine de sakéificateurs venus tout exprès du Japon. Une belle initiation dans la culture de l’Empire du Soleil levant.

Agnieszka Kumor

 

Workshop Issé, 11 rue Saint-Augustin Paris 2e, tél. : 01 42 96 26 74

Bizan, 56 rue Saint-Anne Paris 2e, tél. : 01 42 96 67 76

Lavinia (Paris), 3 boulevard de la Madeleine Paris 1er http://www.lavinia.fr/fr